LIVRE D
ment, je lui dis: «Mais savez-vous lire, ma petite?» Elle me répondit en baissant la tête : «Oui, un peu.» Alors je lui donnai un des plus anciens exemplaires de /a Perfectiun chrétienne, de Rodriguez, et, voyant qu'elle lisait admirablement bien le français, je lui demandai si elle savait aussi lire le latin, Elle me fit la même réponse, avec le mème ton de candeur et de modestie : «Oui, un peu. » Je lui donnai ce que je trouvai de plus difficile, et je vis qu’elle lisait le Jatin avec une égale facilité. Je lui dis ensuite : « Mais ce n’est pas tout ; il faut à présent que vous me chantiez un cantique,» ce qu’elle fit aussitôt de la meilleure grâce du monde, Émerveillée de tant de candeur et de simplicité jointes à une capacité qui se trahissait malgré elle, je lui dis : « Vous êtes trop fine pour moi; je vais aller chercher notre Mère.» Eten abordant celle-ci, je lui dis : « Venez donc voir une chère petite postulante, qui est charmante; je pense que nous en ferons quelque chose de bon. »
Quant à la jeune Adèle, loin de se préoccuper de ce premier examen qu'on lui avait fait subir, elle avait appliqué son esprit aux choses édifiantes qu’elle avait lues, et son cœur en était tout ému. C’est ce qu’elle manifesta à sa sœur quand elle fut de retour à la maison; car, revenant chez elle, elle dit : « Oh! quel beau livre on m'a fait lire! Quelles belles choses il y avait sur le détachement de tous les biens de la terre ! » Cette digne enfant de Marie ressemblait, comme on voit, à sa divine Mère, dont il est dit qu’elle recueillait toutes les paroles au’elle entendait et qu’elle Les conservait dans son cœur.
Enfin la supérieure arriva. Après avoir examiné la jeune postulante, comme d’ailleurs elle ne payait pas de mine et qu'elle avait actuellement les yeux fatigués et malades, elle lui dit qu’elle ne pouvait pas la recevoir à présent, mais qu’elle lui donnait trois mois pour guérir ses yeux et aussi pour apprendre l’anglais. Ce
fut une grande douleur pour Adèle de ne pouvoir entrer immédiatement; mais ne voulant que la volonté de Dieu, elle se retira, laissant là toutefois son cœur.
De temps en temps, comme pour satisfaire les désirs qui la portaient sans cesse vers cette chère maison, elle revenait à l'Hôtel-Dieu. Dans une de ces visites, elle eut occasion de voir la maîtresse des novices, qui lui conseilla d’aller à la campagne. Adèle prit à la lettre ce conseil d’une personne qu’elle regardait déjà comme ayant autorité sur elle. Quelque pénible que fût pour elle ce nouveau sacrifice, elle consentit à s’éloigner davantage d’un lieu si cher. Dans quelques jours il devait y avoir à l’Hôtel-Dieu une profession, et elle aurait été heureuse d’y assister. Cette circonstance néanmoins ne lui fit pas retarder son voyage, tant elle était déjà fille d’obéissance. Elle partit donc; mais Pabsence ne put affaiblir la vivacité de ses attraits. Quand elle fut de retour, elle ne put s’'empècher de le dire: « J'avais laissé derrière moi mon esprit et mon cœur ; je pensais toujours à mon cher Hôtel-Dieu. Mais enfin il fallait bien obéir; c’est si avantageux d'ailleurs d'apprendre à faire de bonne heure ce qu’on doit toujours pratiquer dans une communauté. »
Pour être plus longtemps dans cette chère maison, objet de tous ses désirs, et aussi pour s’essayer aux exercices d’une religieuse hospitalière, elle demanda et obtint la permission de veiller les malades pendant deux nuits. Ces deux nuits furent pour elle pleines de délices et comme ‘eux parties de plaisir. Elle était là par avance comme dans son paradis, et les jours suivants elle ne se lassait pas d'exprimer le bonheur qu’elle avait goûté parmi les malades et avec les sœurs qu'elle avait assistées dans ces veilles.
La supérieure, reconnaissant en elle un attrait qui ne se démentait point, et, de plus, ayant eu le temps de mieux apprécier les belles qualités de son esprit et de son cœur, lui déclara enfin qu’on la recevait et
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LIVRE III. 127 qu’elle pourrait se présenter pour le noviciat. A cette annonce Adèle éprouva une joie qui ne se peut exprimer, joie d'autant plus vive que l'épreuve avait été plus longue. Elle s’empressa aussitôt de faire part à sa famille de cette bonne nouvelle. En lui faisant savoir qu’elle était enfin admise, elle lui fit aussi connaitre l'intention où elle était d'aller jouir au plus tôt des délices de la solitude, loin d’un monde qui ne lui avait jamais offert aucun charme. La famille s’occupa dès lors des préparatifs nécessaires pour son entrée prochaine, et elle-même songea à tout disposer et à faire ses adieux aux personnes qui lui étaient le plus chères.
D'abord il lui fallut se séparer de cette fidèle amie d'enfance que nous avons entendu si souvent parler, et qui avait toujours été sa compagne inséparable et la confidente de ses petits secrets. Elle Ini écrivit cette belle lettre, qu’on ne lira pas sans attendrissement :
« Le voilà donc arrivé ce jour tant désiré et si cher à mon cœur ! Oh! que je suis heureuse! Et pourrai-je jamais remercier assez Dieu de m'avoir choisie, tout indigne que je suis, pour être l'épouse de Jésus-Christ, et aussi pour devenir sa petite servante dans la personne des pauvres! Oui, c’en est fait : j'irai dans quelques jours m’enfermer dans le cloître; j'irai chercher là ce bonheur, cette paix que le monde ne saurait donner. Oh! que je suis contente de quitter ce monde que Jésus-Christ a maudit à cause de ses scandales !... Mais pour me faire religieuse, chère amie, il me faut faire bien des sacrifices : il faut quitter ma chère maman, dire adieu à ma famille dont je suis aimée, quitter mon cher catéchisme de Persévérance. Hélas ! faut-il le dire, il me faut quitter celle avec qui se sont écoulés les beaux jours de mon enfance; tu sais de qui je veux parler : il faut te quitter, ma chère petite, te laisser seule dans le monde, exposée à mille dangers !... Oh! que ne puis-je t'emmener avec moi ! L'ombre du cloître
te protégerait contre tous les écueils dont tes pas sont semés. Je vais partir; mais je ne t’oublierai pas: je prierai pour toi tous les jours. Je te recommanderai À la’ sainte Famille, et j'espère que tu seras heureuse, Je te conjure de rester an catéchisme autant que tu pourras. Sois toujours pieuse et fervente ! Inutile de te dire de ne jamais fréquenter de mauvaises compagnies, Tu me disais dans ta dernière lettre que tu me serais toujours attachée. Je te remercie de ces bons sentiments: je n’en suis pourtant pas digne; mais puisque tu me donnes {a confiance, je l’accepte, et c’est ce qui rend notre sacrifice plus grand. Consolons-nous cependant : c’est Dieu qui le veut... Adieu donc, chère amie ; je te laisse dans les cœurs de Jésus crucifié et de Marie désolée. Lorsque tu auras besoin de me voir, tu me trouveras, non plus dans la petite maison de la rue Saint-Dominique, mais dans cette grande maison de l’Hôtel-Dieu, de Saint-Joseph. Adieu, chère petite: je finis en me disant pour la vie
«Ton amie sincère et toujours fidèle,
(QADÈLE COULOMBE. »
li lui fallut aussi quitter son cher catéchisme de Persévérance, auquel elle assista jusqu’au dimanche qui précéda son entrée au couvent, ne négligeant aucun de ses travaux accoutumés. Dans cette dernière séance, on lui dit qu’étant présidente elle ne devait point sortir du catéchisme sans faire publiquement ses adieux, Elle obéit, et s’en acquitta en faisant fondre en larmes toutes ses compagnes. Après avoir énuméré tous les avantages qu'elle avait retirés de la Persévérance, tous les plaisirs qu'eile y avait goûtés, toutes les grâces qu’elle y avait recues, elle demanda pardon à ses compagnes des mauvais exemples qu’elle leur avait donnés, elle qui devait toujours les édifier, ies pria d’oublier les peines qu’elle avait pu leur causer, Alors,
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