CHAPITRE XVllI. liO'J
du ministère sacré, en Afrique pourvoir saint Augustin. Celui-ci s'occupoit alors de la composition de son admirable ouvrage De /« Cité de Dieu,qui\ écrivit contre les païens, qui attribuoient le sac de Rome par les Goths , la chute de l'empire romain et tous les fléaux qui avoient ravagé l'empire, à la colère des dieux causée par les progrès du christianisme, et par suite au christianisme même. Les Gentils reprochoientavec dérision aux chrétiens que leur Dieu n'eût pas pu les mettre à l'abri des calamités générales. Dans cet écrit,saint Augustin oppose la cité de Dieu, c'est-à-dire la société des enfants de Dieu, à celle des enfants du monde. Il expose dans toute leur étendue les reproches faits au christianisme; il fait voir comment le bonheur et l'adversité doivent ici bas indistinctement échoir en partage aux bons et aux mauvais, parce que si l'adversité n'étoit que le lot des mé-
4o6 VI K d'alfred-le-crand.
chants, la foi an jugement dernier et en la justice de Dieu ne reposeroit plus sur rien. Il démontre que tout ce qui arrive aux enfants de Dieu , est pour leur bien; et établit une comparaison aussi belle que juste entre leurs vertus qui sont vraies parce qu'elles sont pratiquées pour l'amour de Dieu, et les fausses vertus du monde qui sont impures parce qu'elles n'ont d'autre source que l'orgueil.
. '6, Il montrait que de tout temps le monde avoit éprouvé des calamités de la nature de celles que les Gentils attribuoient aux chrétiens, et engageoit Orosius à développer davantage cette assertion historique.
C'est en partant de ce point de vue qu'Orosius composa en ^i6 un résumé de l'histoire universelle. On conçoit facilement , d'après cela, qu'un ton de tristesse profonde domine dans tout cet ouvrage. On dit, en effet, que l'intention de l'auteur avoit d'abord été de Fintituler : De jniserià ho-
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minum (de la misère de l'iiorame); « titre, dit un écrivain français *, qu'on peut hardiment donner à toute histoire. » L'ouvrage n'est pas sans mérite; mais on reproche assez justement à Orosius d'avoir été trop crédule, et de s'être privé, par son ignorance totale de la langue grecque, de la facilité de puiser à une foule de sources précieuses et abondantes.
4. Après la destruction desbibliothèques par les Danois, il n'étoit presque plus resté en Angleterre de livres grecs ou latins : l'ignorance étoit même devenue si profonde qu'on étoit venu à oublier jusqu'à leur existence.il est donc possible que, lorsque Alfred traduisit Olosius , ce fut le seul historien ancien qu'il connût. Mais quand même il auroit été libre de choisir, nous ne le blâmerons pas de la préférence qu'il a donnée à cet auteur. En effet, pendant nom-
' Bouarsius, in prcefalione ad gosta Dei per Fran cos.
4o8 VIE u'alfrkd-le-granu.
bre d'années, le peuple anglais avoit été en proie aux plus terribles calamités; il étoit par conséquent devenu capable de prendre une plus vive part aux calamités d'autres peuples et d'autres époques. Il se peut que l'ouvrage de Orosius ait paru à ce roi qui toujours songeoit au bien êfre de sa nation , comme le plus propre à apprendre aux Anglais à considérer toute calamité générale sous un point de vue de' pieuse résignation.
5. Alfred traduisit pareillement le célèbre ouv rage de Boëce sur la consolation de la philosophie (de consolatione philosophige), traité fort estimé à cette époque et qui méritoit de l'être. Boëce , romain doué de grands talents et de profondes connoissances, le composa dans la prison même où il fut exécuté en l'an 524; sort qu'éprouva également, l'année d'ensuite,son estimable beau-frère Symmachus. Tous deux furent mis à mort par l'ordre du célèbre
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GothDictrich(Théodoric), roi d'Italie, qui, dans sa vieillesse prêta l'oreille aux calomnies lancées contre ces deux hommes vertueux, et souilla par cette injustice une réputation de sagesse justement acquise.
Eclairé plus tard, il se crovoit sans cesse poursuivi par l'ombre de Symmaclius , tomba malade de repentir, et mourut.
6. Boëce, issu d'une ancienne famille de Rome, qui avoit lui-même été consul, et dont les ÛU avoient exercé les mêmes fonctions deux ans avant son supplice , étoit un grand homme d'état. D'une probité à toute épreuve, sa franchise alloit souvent jusqu'à la hardiesse ; ce fut la cause de sa mort pour laquelle tous les méchants se conjurèrent. Il étoit profondément versé dans les divers systèmes de la philosophie grecque, grand théologien, orateur éloquent, poète habile ^
' Je citerai comme preuve de son laler poétique la prière suivante :
4lO VIE 1)'aLFF.ED-LE-GRAND.
7. Alfred, qui avoit éprouvé tant d'infortunes, retrouvoit dans cet ouvrage des pensées qui souvent avoient soutenu son courage dans ses douleurs. Il en faisoit si grand cas, qu'il le portoit sans cesse sur lui.
8. 11 fit encore un beau présent à ses compatriotes par sa traduction de l'Histoire ecclésiastique des Angles du vénérable Bède.
g. On trouve dans une bibliothèque quelques morceaux choisis des dialogues de saint Augustin qu'on dit avoir été
O qui perpétua mundum ralioue gubernas , Torrarum cœlique sator ! — Disjice terrense nebulas et pondéra molis , Alque lue splendore mica ! Tu namque sc-
renum, Tu requics tranquilla piis ! Tu cernere finis, Principium , vector, dux, semita , terminus
idem.
CHAPITKL XVIU. 4^'
traduits en saxon par Alfred , sous le titre d'Anthologie *,
10. On prétend encore qu'à l'exemple de César, il écrivit sa propre histoire; mais quelques personnes estiment que, par les mots Histoire d'Alfred qu'on trouve dans quelques chroniques, il faut entendre sa traduction de Bède '.
11. On lui attribue des fables avec beaucoup de vraisemblance. Une bibliothèque d'Angleterre possède un vieux manuscrit français intitulé : Fables d'Esope, L'auteur , qui étoit une Française et qui s'appeloit Marie, dit au commencement de ce petit livre, que les fables grecques d'Esope ont d'abord été traduites en latin ; qu'elles ont été ensuite traduites parle roi Alfred du latin en anglais, puis par elle en français ^.
' Turner.
* Voyez Spelman et la note de Hearne.
^ Voici un échantillon du style de celle
/|i2 VIE d'alfred-le-gp.axd.
12. Alfred composa des paraboles et des proverbes qu'on vante beaucoup. De bonnes fables comme celles d'Esope ont un grand mérite à toutes les époques de l'humanité , et dans tous les âges de l'homme , mais surtout pour les nations qui ne sont pas encore mûres et pour les enfants. C'est par paraboles et par proverbes que la sagesse suprême s'entretient avec les hommes. Ce n'est pas à tort qu'on a
muse française; on verra qu'il n'est pas dénué de grâces et de mérite :
Pof amur le cunte Willame,
Le plus vaillant de nul reaime,
Meintenur de ccst livre feire,
E del Engleis en romans treire,
iEsope apelum cest livre.
Qu'il translata e fîst escrire,
Del Griu en Latin le turna ,
Li reis Alurez qui mut lama
Le translata puis en Engleis,
E ieo lai rimce en Franceis.