‹ Vie d'Anne Catherine EmmerichChapitre 16 sur 49 · Mon père avait beaucoup de piété et de droiture. Il · texte numérisé non relu

Mon père avait beaucoup de piété et de droiture. Il

était d'un caractère sérieux, mais sans tristesse. Sa pauvreté Tobligeait à se donner beaucoup de peine et il était très-laborieux : cependant il n'était pas âpre au gain. Il remettait tout entre les mains de Dieu avec une confiance d'enfant, et faisait son rude travail, comme un serviteur fidèle, sans inquiétude et sans cupidité. Sa conversation était pleine de beaux et simples proverbes et de pieuses et naïves locutions. Il nous racontait un jour, pendant notre enfance, l'histoire d'un grand homme appelé Hun, qui avait parcouru le monde, et alors je rêvais que je voyais ce grand homme parcourir la terre et, avec une grande pelle, retourner, ici du bon terrain, là du mauvais. Gomme mon père était fort laborieux, il me fit beaucoup travailler dès ma petite enfance. Eté comme hiver, il me fallait avant le jour sortir dans le champ pour aller chercher le cheval. C'était du reste un méchant animal : il ruait, mordait et s'enfuyait souvent devant mon père ; mais il se laissait prendre par moi sans difficulté; il courait même quelquefois à ma rencontre. Bien souvent je montais sur son dos à l'aide d'une pierre ou d'une élévation de terrain et je revenais ainsi à la maison. Il tournait quelquefois la tête et voulait me mordre, mais je lui donnais un coup sur le nez et alors il allait tranquillement jusqu'à la maison. Je me servais aussi de lui pour transporter certains produits des champs ou des engrais. Maintenant je ne peux pas comprendre comment une aussi faible enfant que je l'étais pouvait en venir à bout.

3. « Quand mon père, de grand matin, m'emmenait avec lui aux champs, au moment où le soleil se levait, il ôtait son chapeau, priait et parlait de Dieu qui fait lever si magnifiquement son soleil sur nous. Souvent aussi il disait que c'était une mauvaise chose et dont il fallait avoir horreur que de rester assez tard au lit pour que le soleil

D'aNiNIS CATHERINE EMMERICH 49

brille snr nous pendant que nous dormons : car de là Tiennent bien des choses qui amènent la ruine des maisons et des &milles, des pays et des gens. Là-dessus je lui dis une fois : c Cela ne me regarde pas, car le soleil ne peut pas arriver jusqu'à mon lit : » Et il me répondit : « Quand même tu ne vois pas le soleil lorsqu'il est levé, lui voit tout et brille partout. » Gela me fit beaucoup réfléchir.

c Quand nous sortions ensemble le matin avant qu'il fit jour, mon père me disait aussi : c YoisI personne encore n'a marché dans la rosée! nous sommes les premiers et, si nous prions bien dévotement, nous attirerons des bénédictions sur la terre et sur les champs, n est si bon de pouvoir marcher dans la première rosée à laquelle on n'a pas encore touché : il y a là encore une bénédiction toute fraîche, aucun péché n'a encore été commis dans les champs, on n'y a dit aucune mauvaise parole. Lorsqu'on sort quand la rosée a été partout foulée aux pieds des gens, c'est comme si tout était sali et gâté. >

4. «( Quoique je fusse toute petite et bien faible, on m'employait pourtant, tantôt à la maison, tantôt chez des parents, à un pénible travail. Et les choses s'arrangeaient toujours pour que j'eusse à travailler rudement. Je me souviens qu'une fois j'eus à placer sur la charrette environ vingt charges de blé, et je fis cela sans m'arrèter et plus vite qu'un fort garçon. Je travaillais aussi vigoureusement k couper et à lier.

c U me Mait aller aux champs avec mon père, conduire le cheval, recueillir les œufe et faire toute espèce de travaux manuels. Quand nous nous retournions ou que nous nous arrêtions un moment, il disait : « Gomme cela est beau! regarde! nous pouvons voir droit devant nous, à Goesfèld, l'Eglise où est le Saint-Sacrement et adorer notre

50 yiE

Seigneur. Il nous voit de son côté et bénit tout notre travail. » Quand on sonnait pour la sainte messe, il ôtait son chapeau, faisait une prière et disait : « Maintenant il nous faut suivre toute la sainte messe. » Et pendant le travail, il disait encore : < Maintenant le prêtre en est au Gloria : maintenant il en est au Sanctus, et nous devons à présent faire avec lui telle et telle prière et nous signer. » Après cela il chantait quelquefois un verset ou sifflait un petit air. Et quand je prenais les œufs, il disait : « On parle beaucoup de miracles et pourtant nous ne vivons que de miracles et de la pure grâce de Dieu. Vois le petit grain de blé dans la terre ! Il est là et il en sort une longue tige qui le reproduit au centuple ! N'est-ce pas là aussi un grand miracle? »

« Les dimanches après le dîner, mon père nous redisait toujours le sermon et nous expliquait tout de la manière la plus édifiante. Il nous lisait en outre Texplication du saint Evangile. »

5. Tels étaient aussi les sentiments et la piété de la mère d'Anne Catherine qui, dans l'espace de vingt et un ans, avait donné neuf enfants à son mari. Elle avait eu le premier en 1766 et le dernier en 1787. Le travail incessant et la peine qu'elle avait eue à prendre pendant sa vie de mère de £simille, que rendait du reste heureuse et contente le fidèle attachement de son mari, lui avaient donné quelque chose de grave et d'austère, mais son cœur avait conservé une grande douceur et une bienveillance inaltérable envers tout le monde. Plus eHe avait de peine à se donner, ainsi que son mari, afin de procurer à eux et à leurs enfiints l'entretien convenable, moins elle paraissait connaître la sollicitude inquiète ou Tinsensibilité, moins elle pensait à se plaindre de sa pénible position. Bien plus, cette mère, toute remplie de l'esprit de prière , en était

D*ANNE CATHERIN B EMMERICH 51

venue à regarder comme une grftce les travaux et les Iktigues et ne pensait qu'à se mettre en mesure d'ètro trouvée au jugement de Dieu une fidèle ménagère. Voici ce que plus tard Anne Catherine disait d'elle :

c C'est ma mère qui m'a donné les premières leçons de catéchisme ; sa maxime favorite était : c Seigneur, que votre volonté se fasse et non pas la mienne! » et encore cette autre : « Seigneur, donnez-moi la patience et alors frappez fort. > Je ne les ai jamais oubliées. Quand je jouais avec d'autres enfiints, ma mère disait toujours : c Lorsque les enfants jouent ensemble bien pieusement, les anges sont là avec eux ou même le petit enfant Jésus. > Je prenais cela comme une vérité certaine et ne m'en étonnais pas du tout ; je regardais souvent le ciel avec un désir curieux, pour voir s'ils venaient; je croyais même souvent qu'ils étaient au milieu de nous. Afin qu'ils ne manquassent pas à venir, nous jouions toujours à des jeux innocents et pieux. — Quand je devais aller à l'église ou ailleurs avec d'autres enfants, je marchais en avant ou en arrière, afin de ne rien voir ou entendre de mauvais sur la route. Ma mère me l'avait recommandé et m'avait exhortée à faire tout en marchant , tantôt une prière, tantôt une autre. Lorsque je faisais le signe de la croix sur le front, sur la bouche et sur la poitrine, je me disais que c'étaient là des cle& grâce auxquelles rien de mauvais ne devait entrer dans les pensées, la bouche et le cœur. Seulement c'est l'enlant Jésus qui doit avoir ces clefs : alors tout ira bien. »

6. Anne Catherine n'apercevait rien dans toute la vie de ses parents qui ne fût réglé suivant les commandements de Dieu et les pratiques de l'Eglise, et elle voyait que les seules joies et les seules consolations qui fissent diversion à leur travail et à leurs soucis continuels leur

Yenaient des saintes fêtes de l'Eglise, dont la célébration remplissait leur cœur d'une piété joyeuse. Ces âmes simples étaient si bien faites pour ce bonheur surnaturel que, malgré les peines et les fatigues dont leur existence était remplie, elles conseryaient toujours une sympathie prête & tous les sacrifices pour les nécessités corporelles et spirituelles de leurs semblables. Son père Bernard, quelque las qu'il fût des travaux de la journée, n'oubliait jamais d'ayertir ses en&nts & l'entrée de la nuit de prier pour les voyageurs, pour les pauvres soldats et les compagnons ouvriers délaissés, et il leur lisait des prières à cette fin. Pendant les jours du carnaval, la mère ordonnait aux enfants de dire quatre fois le Pater, prosternés et les bras étendus, pour prévenir les atteintes portées à l'innocence pendant ces jours-là : « En&nts, leur disait-elle, vous ne savez pas et ne comprenez pas cela, mais moi je le sais bien. Priez. »

La communication suivante d'Anne Catherine montre comment le bon Dieu fiBÛsait fructifier la parole et l'exemple des parents dans les ftmes bien disposées des en&nts :

« Quand j'étais encore toute jeune, mon frère aîné et moi couchions dans la même petite chambre. Il était pieux et souvent la nuit nous priions ensemble, agenouillés devant nos lits et les bras étendus en croix. Je vis plusieurs fois la petite chambre tout éclairée. Souvent, quand nous avions longtemps prié, j'étais relevée violemment et j'entendais une voix qui disait : « Va- t'en dans ton lit 1 » Alors mon frère avait grand' peur, mais moi je prolongeais ma prière. Mon frère aussi fut souvent dérangé et efTrayé par l'esprit malin pendant qu'il priait ; une fois mes parents le trouvèrent à genoux, les bras étendus et tout raidi par le froid. •

7. De même que l'humble simplicité de ces bons parents ne leur permettait pas de rien voir d'extraordinaire

D*ANNB CATHERINE EMMERICH 53

dans la manière dont ils pratiquaient sans relâche les devoirs de vrais chrétiens, de même il ne leur venait pas dans Tesprit de s'enorgueillir de beaucoup de phénomènes étonnants qu'ils avaient vus de bonne heure dans leur enfant. Ils éprouvèrent sans doute une profonde émotion, qui leur fit verser des larmes de reconnaissance, quand Tabondance des grâces déposées dans l'âme de leur enfont se manifesta & eux ; mais ils s'efforcèrent de cacher leur étonnement, et leur conduite resta la même avant comme après. Ce que la mère trouvait de défecteux dans Anne Catherine, elle le blâmait aussi sévèrement que chez ses autres enfants et, dès son plus jeune âge, on ne la dispensa d'aucun travail ni d'aucune participation aux occupations de la famille. C'est ainsi qu'elle fut maintenue dans la plus heureuse ignorance d'ellemême, et jamais la naïveté de sa candide humilité ne fut troublée par des louanges, par des marques d'admiration ou par une curiosité indiscrète. Sa vie intérieure si riche resta inconnue et cachée au dehors, mais elle s'épanouit avec une beauté toujours croissante, sous la conduite et la sévère direction de son ange, qui réglait tous ses sentiments, toutes ses pensées, toutes ses paroles, et maintenait son esprit ardent dans la pratique continue d'une parfiûte obéissance.

8. Son père et sa mère lui portaient une affection plus qu*ordinaire, mais il n'était pas dans leur nature de la manifester par des tendresses particulières. Bernard, son père, éprouvait le besoin d'avoir près de lui, quand il travaillait aux champs, son enfant si gentille et si avisée; il trouvait dans ses paroles, dans ses réponses, dans toute sa manière d'être, une si vive satisfaction, qu'il ne pouvait pas se passer d'elle longtemps. La mère était trop absorbée par les soins à donner à ses plus jeunes enfants pour pouvoir

s'occuper autant que lui d'Anne Catherine. L'humeur enjouée du père s'était transmise à celle-ci et elle s'entendait à récréer par un aimable badinage les travaux journaliers de cet homme laborieux. Elle était naturellement gaie, comme ne pouvait manquer de l'être une enfimt innocente et pure, favorisée d'un commerce si intime et si merveilleux avec Dieu et avec les saints. Sous son front élevé et bien conformé brillaient des yeux d'un brun clair, dont le doux éclat rehaussait la sérénité qui reluisait dans toute sa personne. Sa chevelure, de couleur foncée, était rejetée en arrière du front et des tempes sans être partagée, arrangée en tresses ou roulée autour de la tète. Sa jolie voix argentine et sa parole &cile trahissaient la vivacité de son esprit, et elle parlait sans embarras de choses qui paraissaient mystérieuses et énigmaliques à l'entourage au milieu duquel elle vivait : mais sa réserve pleine de simplicité et d'humilité adoucissait promptement l'impression que pouvait produire Téclat subit de ses dons supérieurs. Nul ne pouvait s'empêcher de l'aimer, mais elle ne laissait à personne le temps de s'émerveiller d*elle. Elle était si douce, si bonne; son empressement à aider, à rendre service était si aimable et si engageant, que Ijeunes et vieux venaient à la petite Anne Catherine, près de laquelle , en toute occasion , ils trouvaient assistance et conseil. Tous savaient qu'il n'y avait aucun bien ni aucun plaisir qu'elle ne fût prête à sacrifier pour les autres; et ces simples campagnards étaient accoutumés à la bénédiction qui sortait de cette enfant comme à la senteur du romarin qu'ils cultivaient dans leurs jardins, Elle-même racontait un jour : « Dès mon en&nce, les voisins avaient recours à moi pour bander toute espèce de blessures, parce que je le faisais doucement et avec précaution, et quej'étais adroite de mes mains. Quand je voyais un abcès, je me disais : Si tu le presses, il deviendra pire, mais pourtant il faut que le mal

D'ANNB CATHERINE BMMERICH 58

sorte. Etainsi j'en vins & les sucer doucement, et les plaies guérissaient . Personne ne m'avait appris cela ; j'y fus poussée par le désir de me rendre utile. Dans le premier moment, je sentis du dégoût ; mais cela me porta à me surmonter, parce que le dégoût n'est pas une compassion véritable. Quand je le surmontais promptement, j'étais pleine de joie et d'émotion. Je pensais à Notre-Seigneur, qui a bdt cela pour tout le genre humain. •

9. La couleur de son visage changeait parfois, passait du vermeil fleuri à une pâleur livide, et ses yeux brillants s'éteignaient si subitemen t qu'elle était à peine reconnaissable. Un profond sérieux faisait disparaître sa gaieté naïve, et une tristesse inexplicable pour ceux qui l'entouraient passait sur son front, en sorte 'que ses parents inquiets se deman*» daient souvent ce qui adviendrait de cette enfont.La cause de ce changement subit était la vue de misères et de souffrances étrangères qui s'offraient à l'œil intérieur et non à celui du corps. De même qu'Anne Catherine ne pouvait entendre prononcer le nom de Dieu ou d*un saint sans tomber en contemplation, de même pour peu qu'on parlât d'un accident ou d'un malheur, elle était prise d'une telle compassion et d'un tel désir de secourir le prochain et de s'offrir pour lui comme victime expiatoire, que son âme était emportée avec une force irrésistible jusqu'au lieu où l'on souffrait. Bientôt elle éprouvait les atteintes de la souffrance du prochain comme si c'eût été la sienne propre : toutefois, la certitude que celte compassion procurerait soulagement et secours la consolait et la fortiûait, et le feu de la charité allait toujours croissant dans son cœur. Mais ses parents, ses frères et ses sœurs avaient peine à se rendre compte des singulières allures de l'enfant; c'était surtout la mère, dont la sollicitude et Tangoisse pouvaient facilement devenir du mécontentement quand elle voyait que

la langueur et la maladie disparaissaient aussi vite que rayaient fait précédemment la santé et la fraîcheur. Il lui arrivait assez fréquemment de prendre ces rapides changements pour du caprice et de la fiintaisie et elle croyait par desblftmessévèreset despunitions prémunir Anne Catherine contre ces défauts. G*est pourquoi elle allait quelquefois, dans son irritation, jusqu'à repousser ou ch&tier rudement Anne Catherine quand celle-ci, par l'effet de la compassion et des souff'rances intérieures, était à peine en état de se tenir debout. Mais co châtiment immérité était supporté avec tant de patience et de soumission, Anne Catherine restait si affectueuse et de si bonne humeur, que le père et la mère se disaient l'un à l'autre : « Quelle étrange en&nt c'est là ! qu'adviendra-t-il d'elle, et n'estil pas à craindre qu'elle perde la raison? » Ce n'étaient pas seulement les avis intérieurs de Fange qui portaient Anne Catherine à accepter tout cela simplement pour l'amour de Dieu, car son sentiment à elle-même était qu'elle méritait toute espèce de punition.

« Dans ma jeunesse, disait-elle, j'étais irritable et &n-* tasque, et j'ai souvent été punie par mes parents à cause de cela. J'avais beaucoup de peine à me donner pour mortifier mon humeur capricieuse. Gomme mes parents me blâmaient souvent et ne me louaient jamais, tandis que j'entendais d'autres parents faire l'éloge de leurs enfants, je me regardais comme la plus méchante en&nt du monde et souvent j'étais très-inquiète à la pensée que j'étais mal avec Dieu. Mais, un jour, ayant vu d'autres enfants se mal comporter envers leurs parents, quoique cela me fit de la peine, je repris courage et je me dis : Je dois pourtant avoir encore de l'espérance du côté de Dieu, car je ne pourrais jamais rien faire de pareil. »

Page 1