‹ Vie d'Anne Catherine EmmerichChapitre 23 sur 49 · XIV · texte numérisé non relu

XIV

8B8 MALADIBS ET SBS SOUrFRANGES CORPORELLES.

1. c Je m'étais donnée tout entière à mon fiancé céleste et il faisait de moi ce qu'il voulait. Pouvoir souffrir en repos m'a toujours para l'état le plus digne d'envie sur la terre, mais je n*y suis jamais arrivée. » Dans ces mots, Anne Catherine avait résumé le mystère de toute sa vie, soit dans le couvent, soit après sa suppression. Les souffrances ne lui firent jamais défaut : elle les acceptait avec reconnaissance de la main de Dieu comme un don toujours bienvenu : mais jamais le repos dans la souf* france, jamais une vie cachée, tranquille, dérobée aux regards des hommes ne put être son partage, parce qu'elle devait arriver à une pleine conformité avec son fiancé, lequel a voulu accomplir sa Passion parmi des contradictions incessantes et au milieu de tribulations extérieures et de persécutions continuelles. Toutes les douleurs et les maladies dont elle fut assaillie dès son enfance avaient une profonde signification spirituelle : car ou elle avait demandé qu'elles fussent transférées d*autrui sur elle, afin de les souffrir en tout ou en partie à la place du prochain , ou bien elle les avait reçues de Dieu pour l'expiation de fautes qui lui étaient étrangères. Mais depuis qu'elle avait reçu le sacrement de confirmation et surtout depuis sa profession religieuse, cette souffrance pour autrui prit un caractère toujours plus élevé et une plus grande extension, en ce sens que les maladies du corps de TÉglise, c'est-à-dire les préva-

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rications spirituelles et les foutes commises par des paroisses et par des diocèses tout entiers, les contraventions et les négligences des supérieurs ecclésiastiques» Tétat déplorable où se trouYaient des classes entières, lui étaient imputés pour qu'elle en port&t le poids et les expi&t par les maladies et les souffrances les plus diverses et les plus multipliées. Ses douleurs et ses infirmités étaient donc les résultats spirituels, traduits sous forme de maladies corporelles, qu'entraînait après soi pour le troupeau de Jésus-Christ la culpabilité des divers membres de l'Église. En cela elle marchait sur les traces de la bienheureuse Lidvirine de Schiedam laquelle, avec la merveilleuse Christine {ChrisHna mirabiliê) de Saint-Trond, est peut-être le plus admirable instrument d'expiation dont Dieu se soit jamais servi en foveur de son Église. Un coup d'œil sur sa vie, écrite par un contemporain, le ïrère Jean Brugmann, provincial des frères mineurs en Hollande, mort en odeur de sainteté, d'après les communications du confesseur de la sainte, Walter de Leyden, de son commensal Jean Gerlach, et même, d'après les témoignages officiels du bourgmestre et du conseil de la ville de Schiedam, puis rédigée de nouveau après lui par le bienheureux Thomas à Kempis (1), nous rendra plus focile de mieux comprendre la tftche d'Anne Catherine.

2. Lidwine,' fille d'un pauvre veilleur de nuit de la ville hollandaise de Schiedam, sur la Meuse, naquit quelques semaines avant la mort de sainte Catherine de Sienne. Elle fat , dès sa plus tendre enfonce, mise, par une foveur spéciale , sous la conduite de la Mère de Dieu , afin de pouvoir prendre et continuer la tâche de souffrir pour l'Église qui lui était laissée par Catherine de Sienne. Cathe-

(1) Voir Acta iandorumf diê 44 aprU,

rine ^vait été suscitée de Dieu au milieu du xiv* siècle* comme sainte Hildegarde ad commencement du xii% pour venir en aide à la. chrétienté, à la façon des saints Prophètes. La vie de cette vierge privilégiée n'eut qu'une durée de trente-trois ans : car son coeur fendu en deux par la force de Tamour divin ne put pas supporter longtemps la malheureuse division que causa dans l'Église la création d'un antipape opposé à Urbain VI. Deux ans avant sa mort, le schisme avait éclaté, et Catherine n'avait épargné aucun sacrifice afln de lutter et de souffrir pour la restauration de l'unité : elle avait même demandé à Dieu que, pendant les trois derniers mois de sa vie (depuis le 19 janvier 1380, dimanche de la Sexagésime, jusqu'au 30 avrils cinquième dimanche après Piques), la rage de l'enfer tout entier déchaînée contre le chef légitime de l'Église fût détournée sur sa personne, et qu'elle eût à livrer combat aux cohortes infernales, comme autrefois sainte Hildegarde qui, pendant trois années consécutives, avait ainsi combattu pour TÉglise. Alors le Seigneur rappela à lui sa servante : car le dimanche des Rameaux de cette année 1380 était née dans la lointaine Hollande l'héritière de ses souffrances et de ses combats. Lidwine souffrit de la pierre dès le berceau , toutefois elle fut de bonne heure si forte et si bien faite qu'à l'ftge de douze ans elle fiit demandée en mariage. Mais elle s'était depuis longtemps consacrée à Dieu par le vœu de virginité et, pour se délivrer des prétendants, elle demanda à Dieu de lui enlever sa beauté. Sa prière fut exaucée : car dans sa quinzième annéee, elle fut attaquée d'une maladie dont elle guérit, mais qui la laissa tellement défigurée qu'elle ne fût plus recherchée par les hommes. Or, Dieu avait préparé son corps pour être un vase de souffrances sur lequel il commença à mettre toutes les misères dont l'Église d'alors

était affligée. Le choc d'une de ses compagaes qui, en patinant, Tint la heurter avec une grande impétuosité, la jeta sur un tas de glaçons et elle se brisa une des petites cdtes du côté droit. A la suite de cette fracture, il se forma à Tintérieur un abcès qui résista à tous les remèdes et lui causa des douleurs indicibles. Dn an après cette chute, le père de la jeune malade se trouvant près de son lit pour la consoler, celle-ci , dans un paroxysme de douleur, se jeta dans ses bras. La commotion causée par ce mouvement précipité fit crever Tabcès à l'intérieur, et elle &illit mourir, étouffée par Tabondance du sang qui sortait avec violence de sa bouche et de son nez. Son état empira bientôt de plus en plus. La suppuration de Tabces à l'intérieur la rendit incapable de prendre aucune nourriture : si eUe essayait de vaincre sa répugnance pour les aliments, son estomac ne pouvait pas les garder. Elle était souvent tourmentée d'une soif intolérable; elle se traînait alors hors de sa couche pour boire de l'eau ; mais elle la vomissait aussitôt. 11 n'y avait aucun moyen de lui procurer le moindre soulagement. En outre, plusieurs années s'écoulèrent, pendant lesquelles l'infortunée fut privée de tout secours et de toute direction spirituelle. Une fois l'an seulement , au temps de Pâques, on la portait à l'église , pour recevoir la sainte communion : mais, tout le reste du temps, elle était abandonnée à ellemême. Dieu, lui aussi , semblait la livrer à sa propre faiblesse et à toute la violence de ses souffrances inouïes sans lui donner de consolation ni d'assistance extraordinaire : car bien souvent elle jugeait impossible de rester dans un état aussi désespéré. l maladie ne pouvait détruire si subitement en elle toute l'énergie et la vie de la jeunesse qu'elle ne fût souvent prise d'un vif désir de guérir et accablée d'un chagrin qui se renouvelait toujours quand elle entendait ses jeunes compagnes passer joyeuses, en chantant

et en riant, devant l'ouverture de son petit logement au rezde-chaussée qui ressemblait à une cave. Elle avait bonne volonté de servir Dieu et de renoncer au monde , mais elle n'avait jamais pensé à une telle misère et à une souffrance accompagnée d'un si grand dégoût. Ainsi s'écoulèrent trois ou quatre années , jusqu'à ce qu'enfin il lui fiit donné, dans la personne de Jean Pot, un confesseur et un guide qui lui apprit à pratiquer l'oraison intérieure et à acquérir dans la méditation de la douloureuse Passion de Notre-Seigneur la force d'&me nécessaire pour supporter ses peines avec résignation. Elle suivit autant qu'elle le put ses instructions, mais elle ne reçut d'assistance pour le délaissement de son âme privée de toute consolation que le jour où, recevant la sainte communion, le don des larmes lui fut accordé. Elle resta quatorze jours entiers sans pouvoir arrêter le torrent de pleurs qu'elle versait sur son impatience et sa lâcheté, et alors aussi la consolation et l'onction entrèrent dans son cœur. Elle fit bientôt tant de progrès dans l'oraison qu'elle divisa la méditation de la douloureuse Passion suivant les sept heures canoniques de la journée, et, comme elle était privée de sommeil, elle pratiqua, jour et nuit, cet exercice avec une telle fidélité, qu'on pouvait l'y croire appelée par un avertissement intérieur comme par le son d'une horloge marquant les heures. Dans la huitième année de sa maladie, elle en vint à dire : « Ce n'est pas moi qui soufTre, c'est mon Seigneur Jésus qui souffre en moi; » et, ne trouvant pas suffisantes ses immenses souffrances, elle en demandait toujours de nouvelles, s'offrant à Dieu sans rel&che comme victime expiatoire des péchés d'autrui. Ainsi elle demanda une fois, le dimanche de la Quinquagésime, une souflrance particulière pour l'expiation des péchés commis pendant le temps du carnaval, sur quoi elle ressentit, jusqu'au jour de Pftques,

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de telles douleurs dans les os qu'elle n*osa plus importuner Dieu de semblables prières. Elle s'offrit de même à Dieu comme victime pour détourner de Schiedam le fléau de la peste» et il lui vint deux bubons pestilentiels à la gorge et sous la poitrine. Elle pria alors pour être gratifiée d'un troisième en l'honneur de la très-sainte Trinité et aussitôt il s'en montra un nouveau au genou.

3. Bientôt toute la dislocation et la dévastation du corps de l'Eglise furent transportées sur elle. Le triple ravage que la licence de l'esprit, la débauche et l'hérésie faisaient dans l'Eglise au temps du grand schisme fut produit en elle par des vers innombrables de couleur verdàtre qui, prenant naissance dans la colonne dorsale, attaquaient les reins et dévoraient, du dedans au dehors, la partie inférieure du corp%, où ils avaient pratiqué trois grandes ouvertures rondes; en sorte que chaque jour on pouvait voir par là cent ou même deux cents de ces rongeurs, longs d'environ un pouce. Pour se préserver de leurs morsures, Lidv?ine était obligée de les nourrir avec une mixture de miel et de farine de froment ou avec de la graisse de chapon dont on frottait un linge placé sur les ouvertures. S'ils manquaient de cet appât que la pauvre malade était obligée de demander, à titre d'aumône, à des étrangers, ou si la mixture n'était pas parfaitement fraîche, ils s'attaquaient à son corps martyrisé. Gomme l'incrédulité et l'hérésie ont leurs racines dans les péchés contre le sixième commandement et dans l'orgueil de l'esprit qui ne dégrade pas moins l'homme, ce triple mal devait être expié par Lidwine d'une manière analogue à sa nature par la pourriture et par des vers à la morsure venimeuse.

Les autres parties intérieures du corps furent ou détruites par la malignité de l'abcès purulent, ou enlevées 1. IS

par le médecin de la duchesse Marguerite de Hollande et enfouies dans la terre suivant le désir de Lidwine. Dans la cavité de Tabdomen on plaça un petit paquet de laine. Les douleurs de la pierre restaient les mêmes malgré la décomposition et arrivaient souvent à une telle intensité que Lidwine perdait la connaissance et la parole. Cette souffrance avait pour cause les abominations du concubinage des gens d'Eglise. Les reins et Ufoie s'en allèrent par petits morceaux ; il se forma aux mamelles des tumeurs purulentes : car, à cette époque désordonnée, des multitudes d'enfants étaient privées du lait de la pure doctrine et ne recevaient à sa place que des scandales. Quant aux contestations des théologiens et des canonistes qui, au lieu de procurera la chrétienté une saine nourriture, ne faisaient qu'augmenter le mal et la discorde, Lidwine en fiûsait pénitence par des maux de de«ts qui, assez souvent, se prolongeaient, pendant des semaines et même des mois entiers, avec une telle violence qu'elle craignait d'en perdre la raison. .Les frissons fébriles qui ébranlaient le corps de l'Eglise dans les conciles se faisaient sentir à elle dans une fièvre tierce incessante qui tantôt desséchait ses os par une ardeur dévorante, tantôt les ébranlait par les frissons d'un froid inexprimable.

De même enfin que la chrétienté fut divisée pendant, quarante ans entre des papes et des antipapes, de même aussi le corps de Lidwine fut séparé en deux moitiés, en sorte qu'il fallut assujettir les deux épaules avec des bandages, pour qu elles ne tombassent pas chacune de son côté. Le front aussi était fendu verticalement jusqu'au milieu du nez, et il en était de même des lèvres et du menton : le sang jaillissait par ces fentes et souvent la mettait dans l'impossibilité de parler.

Gomme l'œil du pasteur suprême ne pouvait plus veiller sur tout le lourpeau du Christ, Lidwine avait perdu

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Tusage de l'œil droit, et son œil gauche ne pouvait supporter ni la clarté du jour ni la lumière de û lampe. Et, parce que le feu de la révolte paralysait les droits du pasteur suprême à commander à tous et à porter la houlette pastorale devant tout le troupeau du Christ, le bras droit de Udwine était tellement brûlé par le feu Saint-Antoine que les nerfs posaient sur l'os dépouillé comme les cordes d'une guitare et que le bras ne tenait plus au reste du corps que par un tendon.

Hle ne pouvait remuer que la main gauche et la tête; à cela près, elle était couchée sur le dos dans un état d'immobilité complète et pendant sept ans de suite on n'osa pas la changer de place, parce qu'il était à craindre que son pauvre corps ne tombât en morceaux. Privé de sommeil et de nourriture qui pussent y entretenir la vie végétative, ce corps était semblable à un arbre vermoulu, ne tirant plus sa verdure que de l'écorce, et pourtant il en sortait journellement par la bouche, les yeux, le nez, les oreilles et toutes les autres ouvertures une telle quantité de sang et d'autres liquides que deux hommes n'auraient pas suffi pour emporter ce qui en découlait pendant un mois. Lidwlne savait d'où lui était fourni cet abondant supplément à la sève vitale qui avait disparu en elle comme dans le cep de vigne quand ses pousses sont taillées au printemps. Un jour que quelques personnes lui demandaient dans leur étonnement d'où venait en elle cette abondance de liquide, elle répondit : « Dites-moi d'où la vigne tire sa riche sève qui en hiver aussi paraît desséchée et tarie? » Elle se sentait comme une branche vivante du véritable cep de vigne qui communique si abondamment à tous la plénitude de la bénédiction qu'elle coule à flots jusqu'à terre quand les branches obstruées refusent de lui livrer passage. Cette déperdition du sang de la vigne de l'Eglise^ Udwine

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avait à l'expier par le sang qui coulait de toutes les ouvertures de son corps, lequel, pour ne pas se dessécher, avait besoin d'une réparation surnaturelle qu'il recevait journellement. C'est pourquoi aussi, en dépit de la pourriture et des vers, le vase merveilleux de ce corps ne répandait qu'une odeur suave : c'était une victime si agréable aux yeux de Dieu qu'il lui imprima le sceau de ses sacrés stigmates.

4. Pendant plus de trente-trois ans, les contemporains de Lidwine eurent sous les yeux le spectacle de ces souffrances qui étaient en contradiction complète avec l'ordre accoutumé de la nature et avec l'expérience commune et qui ne laissaient à la clairvoyance humaine aucune possibilité d'explication naturelle ; aussi, dès lors, les témoins oculaires accablaient la patiente de questions comme celles-ci : « Gomment peux-tu vivre , après avoir rendu le poumon et le foie avec tous les intestins, et étant presque entièrement rongée par les vers, i Et elle répondait humblement : « Dieu et ma conscience me sont témoins que j'ai perdu pièce à pièce ce que Dieu m'avait donné selon la nature. On doit comprendre qu'il m'a été difficile de supporter cette perte : mais Dieu seul sait ce qu'il a fait en moi dans la plénitude de sa toute-puissance pour remplacer ce qui est perdu. »

La fidèle iiancée ne voulait pas trahir le secret du Roi des rois que celui-ci s'était réservé pour confondre la science humaine, afin de ne le révéler qu'en ce jour où ses élus triompheront avec lui et verront en lui comment c'est lui qui accomplit tout en toutes choses. Le pieux biographe de Lidwine, François Brugman, facilite l'intelligence de ces faits inexplicables lorsqu'il dit que le Seigneur de l'Eglise, en conservant par un miracle de sa toute-puissance et de sa sagesse le corps en ruines de

sa fiancée , voulait manifester à tous les temps ce qu'il lui faut opérer et accomplir chaque jour pour conserver jusqu'à la fin du monde la grâce de la rédemption à ces hommes qui ne cessent de maltraiter et de persécuter son Eglise, sa foi et ses mystères, de même que les vers, la décomposition, les accès de fièvre et tant d'autres supplices travaillaient à détruire le corps de Lidwine.

Mais, afin qu^ilfût indubitable pour tous que c'étaient bien les plaies et les douleurs de FEglise dont souffrait Lidwine, avant qu'elle mourût, Dieu la fit refleurir, pour ainsi dire, et rétablit son corps dans sa parfaite intégrité. La chrétienté ayant retrouvé un chef, la tâche de Lidwine était accomplie et Dieu lui rendit ce qu'elle lui avait sacrifié dans l'intérêt de son Eglise.

5. Pendant que son horrible état de souffrance durait encore, on put savoir d'où provenaient les secours et les dons extraordinaires au moyen desquels la vie se prolongeait dans un corps auquel faisait défaut tout ce qui est indispensable pour subsister selon les lois ordinaires de la nature. Lidwine, en plusieurs occasions, fit allusion à une nourriture et àuneonctionreçuespardesvoiessurnaturelles Voici ce que rapporte son biographe : « La curiosité poussa beaucoup de personnes à visiter la pieuse vierge. Les uns venaient avec bonne intention, d'autres pour condamner et blasphémer. Certainement les uns et les autres ne voyaient qu'une image de la mort, mais ceux-là voyaient dans le vase brisé le baume de la sanctification, dans le portrait défiguré le Seigneur avec son admirable beauté, et dans l'image de la mort, ils honoraient le Créateur de la vie, le plus aimable des enfants des hommes. Si quelqu'un dans son étonnement demandait à Lidwine comment la fièvre pouvait trouver encore à se nourrir dans son corps, puisqu'elle-

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même vivait sans prendre aucune espèce d'aliment, elle répondait : « Vous vous étonnez que la fièvre trouve en moi tant de nourriture, et moi je m'étonne bien plus de ne pas devenir en un mois plus grosse qu'un tonneau. Vous jugez seulement d'après la croix que vou;» voyez extérieurement en moi : mais vous ne comprenez pas l'onction qui s'y joint, parce que vous ne pouvez pas voir ce qui est caché au dedans, i Et quand des prêtres ou des religieux lui exprimaient leur surprise de ce qu'elle vivait encore dans cet état de destruction inouï et lui disaient : « Tu ne pourrais pas rester en vie si Dieu dans sa miséricorde ne te conservait pas ses dons, « elle répondait : « Oui, je dois l'avouer en toute simplicité, je rççois, sans l'avoir méritée, une onction que le Dieu de miséricorde répand sur moi de temps en temps. Pauvre chienne que je suis, je nepom-rais pas continuer à vivre dans un corps si délabré si les miettes du pain de mon Seigneur ne tombaient pas pour moi de sa table ; mais il ne sied pas à une vile et misérable chienne de dire quelle espèce de bouchées elle reçoit. » De même, quand des femmes indiscrètes la tourmentaient de questions pour savoir si vraiment elle ne prenait plus aucune nourriture, chose qui leur paraissait impossible et par conséquent incroyable, elle répondait avec douceur : c Si vous trouvez cela incroyable, cela ne fait pas certainement que vous soyez des incrédules, mais pourtant ne méprisez pas les opérations de Dieu qui a aussi soutenu dans les déserts Marie Madeleine et Marie Egyptienne. Il ne s'agit pas ici de ce que vous pensez de moi, seulement ne dérobez pas à Dieu sa gloire. »

6. Il ressort de beaucoup de faits que Lidwine n'entendait pas seulement parler de l'onction spirituelle communiquée par les dons et les consolations de l'Esprit-Saint, mais aussi des dons et des remèdes qui lui venaient du Pa-

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radis terrestre et qui fortifiaient et vivifiaient son corps martyrisé de manière à ce qu*il pût résister aux vers et à la décomposition. Suivant la doctrine des Pères, le Paradis s*est conservé jusqu'à présent dans la beauté inaltérée du premier jour de sa création et il n'a pas été atteint par le déluge. C'est là qu'ont été transportés Hénoch et Elle qui vivent encore dans la chair pour reparaître sur la terre au temps de l'Antéchrist et prêcher aux Juifs la parole du salut : c Hénoch et Elle , dit aussi sainte Hildegarde dans un de ses écrits, sont dans le Paradis parce que là ils n'ont pas besoin de nourriture ni de boisson terrestre. De même une personne ravie jusqu'à la contemplation des merveilles de Dieu, aussi longtemps qu'elle demeure dans cet état, n'a aucun besoin des choses dont les mortels font usage ici-bas (1). » Le Paradis n'a pas été créé pour les anges qui sont de purs esprits sans corps, mais pour la nature humaine, composée d'esprit et de corps, en sorte qu'on y trouve tout ce qui est nécessaire à la vie corporelle de l'homme pour rester inaccessible à la douleur, au mal physique et à la dissolution, ou pour conserver le privilège de l'impassibilité et de l'immortalité que Dieu lui avait octroyé à cause de sa sainteté originelle. Toutes les créatures de ce séjour magnifique, y compris les plantes et les arbres, appartiennent, il est vrai, à un ordre transcendant et sont aussi supérieures aux produits de la terre, frappée de malédiction à cause du péché du premier homme, que le corps du premier homme pur, sans péché, spiritualisé, entouré de lumière, l'était au corps de l'homme déchu : mais, de même que ce beau corps d'Adam avant la chute, ce corps impassible et immortel était vraiment et réellement un corps et non un pur esprit, de même

(0 Cbuutio XXIX ad Vibertum Gemblacemem.

aussi le Paradis aTec les créatures qui s'y trouTent n*est pas un lieu céleste ou purement spirituel, mais un lieu matériel, apparenté, pour ainsi dire, à la nature humaine et qui n^est pas sans liens et sans relations avec elle, non plus* qu'avec la terre elle-même. Le rapport dans lequel le Paradis se trouve avec la terre est indiqué clairement par les saintes Ecritures, et la manne tombant comme une pluie dans le désert a révélé à Tancienne Eglise quelle nourriture y est préparée pour Thomme pèlerin sur la terre. Sainte Hildegarde s'exprime ainsi à ce sujet dans Fécrit intitulé Scivias, (L. I. omo 11) : « Lorsqu'Adam et Eve eurent été chassés du Paradis, une lumière éblouissante entoura cette région. Gomme leur transgression les avait forcés de quitter le séjour de la béatitude, la puissance divine y effaça toute trace de leur souillure et fortifia si bien ce lieu par sa lumière que désormais aucune attaque de l'ennemi ne peut l'atteindre. Mais Dieu voulut aussi montrer par là que la transgression qui avait eu lieu dans le Paradis devait en son temps être effacée par sa miséricordieuse bonté. Et maintenant encore le Paradis subsiste comme un lieu de béatitude qui s'épanouit pour la récréation des esprits bienheureux avec ses fleurs et ses plantes dans leur fraîcheur première, ses aromates, ses parfums suaves et ses beautés sans nombre. Le Paradis donne à la terre stérile une abondante fécondité; de même que l'âme communique au corps les forces vitales , de même c'est du Paradis que la terre reçoit sa force vitale suprême , car il n'a pas cessé d'exercer son action malgré l'obscurcissement et la corruption qui ont été la suite du péché. »

Or, en ce qui touche les hommes, la liaison spirituelle avec le Paradis a pour intermédiaire la grâce de la Rédemption qui non-seulement a rendu à la race humaine déchue le don le plus élevé que possédât Adam dans le

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Paradis, mais encore lui a conféré une dignité supérieure, une plus grande beauté, une plus haute valeur qui émanent pour elle de la valeur infinie du sang de Jésus-Christ. Ce 4pn, qui est la sainte innocence baptismale, a pour effet qu'à toutes les époques Dieu confère à quelques âmes choisies plusieurs des privilèges et des distinctions qu'Adam avait reçus en vertu de sa sainteté originelle, mais que sa chute lui avait fait perdre : tous les baptisés reçoivent même avec le caractère du baptême un certain droit à ces dons extraordinaires, tant qu'ils ne ternissent pas leur innocence qui est au-dessus de l'innocence du Paradis. Aussi sainte Hildegarde écrit-elle au chsqpitre de Mayence : « Il a plu à Dieu qui, par la lumière de la vérité, conserve les âmes de ses élus pour l'ancienne béatitude, de renouveler à diverses époques les cœurs de beaucoup d'entre eux par l'infusion de l'esprit de prophétie, en sorte qu'ils puissent par sa lumière intérieure recouvrer en grande partie ce qui avait été perdu de cette béatitude qu'Adam avait possédée avant le châtiment de sa désobéissance. >

7. Il y a donc moins lieu de s'étonner qu'outre les faveurs spirituelles, les remèdes physiques du Paradis deviennent aussi le partage des favoris de Dieu comme récompense terrestre de leur fidélité, parce que ces dons doivent être mérités par des souffrances et des privations que Dieu regarde comme dignes d'une récompense éternelle, par conséquent incomparablement supérieure à ce que peuvent donner de jouissance ou de soulagement les objets créés du Paradis. Les voies qui conduisent dans le Paradis l'homme vivant encore dans la chair, ou par lesquelles les dons du Paradis arrivent à lui, sont la douleur et le renoncement, la victoire sur soi-même, les œuvres de mortification et de pénitence qu'opèrent par l'impul-

sion du Saint-Esprit des ftmes pures et inooeentes, revêtues de la splendeur de la gr&ce baptismale gue rien n*a encore ternie. Mais les chemins qui mènent à ces hauteurs ne s'ouvrent pour elles que quand elles ont fermé pour leur corps toutes les voies terrestres par lesquelles lui arrivait ce qui, d'après sa nature, est la condition nécessaire de son existence sur la terre, et quand ce corps, dans le feu des souffrances supportées pour Dieu, s'est spiritualisé au point d'être un instrument parfaitement docile pour F&me embrasée des flammes de l'amour. Ce n'est donc pas par l'effet d'une faculté naturelle extraordinaire, encore moins par celui d'une forme de maladie inusitée ou d'un dérangement dans Téquilibre entre les fonctions du corps et celles de l'âme, mais seulement par le mérite d'une pureté plus qu'ordinaire et d'une force d'âme héroïque, qu'il est donné à l'homme résidant sur la terre d'avoir accès dans le Paradis.

De même que, devant Dieu, la récompense et le châtiment se règlent selon la nature ou selon la valeur et l'importance essentielle des actes méritoires ou coupables, de même pour chaque mal, chaque douleur, chaque renoncement, chaque privation supportée sur la terre, fleurit dans l'enceinte du Paradis le produit naturel correspondant qui, sous forme de fleur, de fruit, d'aliment, de boisson, de parfum, de consolation, de soulagement, est communiqué aux favoris de Dieu selon leur besoin, non d'une manière purement spirituelle mais réellement et matériellement; c'est par là que se répare chez eux la vie corporelle qui sans cela s'épuiserait promptement. Ainsi Lidwine rapportait (1) qu'une fois une femme, vertueuse d'ailleurs, mais atteinte d*une mélancolie qui la réduisait presqu'au désespoir, vint implorer son secours. Lidwine

(1) Acia SS,, die XIV Aprxl. ViiapotL ch. xti.

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Taccaeillit avec une grande compassion, l'encouragea par des paroles affectueuses et lui promit sa guérison. Quelques jours plus tard, elle obtint poiur cette pauvre femmme la grftce d*ëtre admise avec elle dans le Paradis. Cependant, malgré les merveilles qui s'offrirent là à leur vue, elle ne cessait pas de se lamenter et de désespérer. Alors lidvrine la conduisit à un endroit du Paradis qui semblait être pour le monde entier comme la source et le trésor des parfums, des aromates salutaires et des vertus curatives. Ce fot là que la malade trouva sa guérison. Elle fut tellement réconfortée, qu'étant revenue à elle, elle fut plusieurs jours sans pouvoir supporter même l'odeur d'un aliment, et resta depuis lors si docile aux paroles et aux exhortations de Lidwine que sa mélancolie disparut entièrement.

8. Dans la vie de sainte Colette (1), contemporaine de la bienheureuse Lidwine, il est raconté que pendant toute la durée du carême, elle avait coutume de ne prendre aucune nourriture, si ce n'est tout au plus quelques petites bouchées de pain. Il arriva une fois qu'à Pâques, Dieu lui envoya du Paradis un oiseau semblable à un poulet dont un œuf, mangé par elle, la rassasia si complètement, que pendant longtemps elle ne put plus rien prendre. En outre, comme il lui fadlait une récréation dans les grandes souffrances que lui occasionnait l'entreprise formée par elle de renouveler l'ordre de Sainte-Claire,' il lui vint du Paradis, comme récompense de son incomparable pureté, un charmant petit animal, d'une blancheur éblouissante, qui était très-&milier avec elle, et qui, à certains moments, se montrait devant la porte ou la fenêtre de sa cellule et demandait à entrer, puis disparaissait au

(1) AeUi SS. die VI Martii, cb. xixi.

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