‹ Vie d'Anne Catherine EmmerichChapitre 24 sur 49 · Û4 VIE · texte numérisé non relu

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bout de quelque temps. Il excita au plus haut degré la curiosité et rintérêt des autres religieuses; mais, malgré tous leurs efforts, elles ne parvinrent jamais à le saisir; car, si elles le rencontraient auprès de Colette dans sa cellule ou dans d'autres endroits du monastère, il disparaissait avant qu'elles pussent mettre la main dessus (1). Gomme Colette, pénétrée de la plus profonde vénération pour les reliques des saints et avant tout pour la sainte Croix sur laquelle est mort le Fils de Dieu, désirait ardemment d'avoir une parcelle de cette croix, elle reçut du Paradis une petite croix d'or qui n'était pas l'œuvre de la main des hommes , mais un produit naturel et où était incluse une parcelle de la vraie croix. Colette depuis lors la porta toujours sur elle. Elle avait reçu de la même manière, au commencement de sa mission, une ceinture d'une blancheur éclatante qui tomba d'en haut sur ses bras pendant qu'elle conférait avec son confesseur sur les premiers pas à faire dans la grande entreprise qui était l'objet de toutes ses sollicitudes.

9. Lidwine reconnaissait souvent, suivant le témoignage de ses biographes, que, sans le secours des consolations divines qui la soutenaient sur le chemin comme un bâton de voyage, elle aurait succombé à ses immenses souffrances. Elle avouait que la force nécessaire pour y résister lui était communiquée dans les ravissements qui, chaque jour, la transportaient durant une heure et môme davantage, soit dans le ciel, c'est-à-dire dans le séjour des bienheureux, soit dans le Paradis terrestre, où elle ressentait des impressions dont la suavité lui rendait supportable et même pleine de douceur l'amertume la plus amère. C'était ordinairement son ange gardien, dont

(1) Acta SB. die VI martii, cfa. u.

la présence visible la récréait constamment, qui la transportait dans le Paradis. Le plus souvent, il la conduisait d'abord dans Téglise de Schiedam devant une image de la Mère de Dieu, et, après une courte prière, il la guidait du côté de l'orient dans le vol rapide qui rélevait au-dessus de la terre vers la région du Paradis. La première fois que Lidwine fut conduite par lui à la porte du Paradis, elle n*osait pas entrer par suite de la frayeur respectueuse qu'elle éprouvait, et l'ange eut à rassurer la timide enfant sur la crainte où elle était que son pied n'endommageât l'épais tapis de fleurs qui s'étendait devant elle, aussi loin que sa vue pouvait atteindre. Il fallut que son conducteur marchât en avant, la tirant après lui par la main. Si quelquefois elle s'arrêtait, surprise et hésitante, parce qu'il lui semblait que la hauteur et l'épaisseur des massifs de fleurs lui fermaient le passage, elle se trouvait aussitôt (^transportée au-delà par l'ange.

Ces campagnes revêtues d'une merveilleuse lumière et où l'on n'a à souffrir ni du froid, ni de la chaleur, étaient d'une telle beauté qu'elle était impuissante à la décrire. Elle mangeait des fruits que l'ange lui présentait et respirait leur parfum. Reconduite ensuite par l'ange dans sa demeure, elle était parfois tellement entourée de la splendeur et de l'odeur du Paradis que ses commensales, pleines d'une crainte respectueuse, n'osaient pas s'ap^ procher d'elle : car ce corps infirme était rayonnant, et des senteurs d'une suavité inexprimable, auxquelles aucune odeur de fleurs terrestres ne pouvait être comparée, en sortaient avec une telle force qu'il en résultait pour les visiteurs une sensation semblable à celle que produisent sur la langue des épices très-piquantes. La lumière qui l'entourait était quelquefois si vive qu'un jour le neveu de Lidwine s'enfuit, la croyant au milieu des flammes. La

bonne odeur s*exhalait sartont de sa main par laquelle range avait coutume de la prendre.

10. Lidwine avait près d'elle une tige de chanvre desséchée, qui était à la fois assez légère et assez forte pour qu'elle pût s'en servir de la main gauche, ce qui lui permettait d'ouvrir le rideau suspendu devant sa couche et de soulager ainsi l'ardeur de sa fièvre par l'introduction d'un air plus frais. Ce bÂton s'étant perdu par la faute d'autrui, à l'occasion d'un incendie qui avait éclaté à Schiedam, elle se trouva, pendant la nuit du 22 au 23 juillet 1428, dans l'impossibilité de se procurer un peu d'air frais, et il n'y avait là personne qui pût l'aider à se donner ce soulagement nécessaire. Mais l'ange lui promit son assistance et, bientôt après, elle le sentit poser doucement, en travers de la couverture du lit, un bâton de bois de la longueur d'une aune. Elle essaya de le prendre, mais sa main se trouva trop faible pour le soulever, et elle dit en plaisantant : « Maintenant me voilà bien pourvue en fait de b&ton. » Le lendemain matin, elle pria son confesseur de faire amincir ce morceau de bois; mais il fut à peine possible, avec un fer tranchant, d'enlever quelques rognures, lesquelles répandaient une odeur si délicieuse que le confesseur n'osa pas entamer de nouveau un bois si précieux. Il rapporta le bâton à Lidwine qui ne sut rien lui dire, sinon qu'elle croyait le tenir d'un ange. Le 8 août, fête de saint Gyriaque, Lidwine ayant été de nouveau ravie par l'ange dans le Paradis, il la conduisit près d'un cèdre qui s'élevait à l'entrée du jardin et lui montra la branche dont il avait détaché le rameau pour elle : il lui reprocha aussi de n'avoir pas assez honoré ce précieux cadeau qui avait la vertu de chasser les mauvais esprits du corps des possédés. Lidvirine demeura longtemps en possession de ce rameau qui ne perdit sa bonne

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odeur qu'au contact d'une main souillée par le péché. Dans une visite postérieure faite au Paradis le 6 décembre de la même année, l'aliment qui devait la réconforter lui fut fourni par un dattier chargé d'une multitude de fruits magnifiques dont les noyaux lui semblaient briller à l'intérieur comme des cristaux. Quant aux autres présents que Lidwine rapporta du Paradis sur son pauvre lit de douleur, nous ne mentionnerons plus que le suivant :

il. Lidwine ayant été un jour ravie jusqu'aux chœurs des bienheureux, la très-sainte Vierge lui adressa pes paroles pleines de bonté : « Pourquoi, mon enfant, n'es-tu pas entrée dans les rangs de cette troupe resplendissante avec une parure sur la tête? » A quoi elle répondit dans sa simplicité : « Je suis venue ici telle que mon conducteur auquel je dois obéir m'a amenée. » Alors elle reçut de Marie une couronne qu'elle devait garder pendant sept heures et donner ensuite à son confesseur pour qu'il la suspendit à l'autel de la Mère de Dieu, dans l'église de Schiedam, où elle devait plus tard être reprise. Lidwine, revenue à l'état de veille naturel, se souvint bien de ce qui lui avait été dit, mais elle n'osa pas le prendre au pied de la lettre, jusqu'à ce qu'elle sentit qu'elle portait réellement sur la tête une couronne de fleurs d'une odeur délicieuse. Avant la fin du délai indiqué, elle fit prier son confesseur de venir la trouver au point du jour et lui donna la couronne qui fut suspendue, suivant sa demande, à l'autel de la Vierge d'où elle disparut avant le jour. »

12. Après cette digression plus apparente que réelle, revenons à Anne Catherine. Nous savons que son état de souffrance avait la même nature et la même signification que celui de Lidwine. Outre des douleurs continuelles et

singulièrement poignantes qui ne finirent qu'avec sa vie et qui avaient leur siège dans le cœur, il y avait en elle une succession perpétuelle de maladies très-variées dans leurs formes et présentant souvent les symptômes les plus contradictoires; car elle avait à supporter non-seulement l'ensemble des souffrances de l'Eglise, mais encore les souffrances variables de ses membres pris individuellement. Il n'y avait pas dans tout son corps un seul point qui fût sain ou exempt de douleur, car elle avait tout donné à Dieu; elle lui avait donné chacun de ses ner&, chaque goutte de son sang, chaque souffle sortant de sa bouche, et Dieu avait accepté son offrande. Il l'avait placée dans un ordre de choses entièrement renversé, à le considérer humainement, où la force et la santé sont transformées en maladie et en souffrance et où la vie naturelle se consume dans la douleur comme une flamme. Son corps ressemblait à un vase posé sur un brasier et dans lequel le médecin céleste préparait des remèdes pour son troupeau, non pas selon Fart et la méthode terrestres, mais selon la loi de l'amour et de la justice étemelles. En outre les puissances de son Âme et ses facultés spirituelles sont incessamment ouvertes à toutes les impressions douloureuses dont l'Âme est capable pendant son union avec le corps : la terreur, la tristesse, l'angoisse, le délaissement, la sécheresse, la désolation poussée jusqu'à la défaillance, toutes les souffrances et les blessures spirituelles dont les passions d'un homme peuvent être la cause pour un autre ou que peut préparer aux Âmes la malice et la perversité du démon, viennent l'assaillir. Le sentiment accablant du compte à rendre à Dieu et les terreurs des mourants, les angoisses de l'agonie des pauvres pécheurs dont TÂme est au moment de se séparer du corps et de paraître devant son juge, passent en elle : bien plus, elle doit prendre aussi sur elle la perversion du sens moral, les suites

des passions telles que la colère, le désir de la vengeance, rimpatience, la gourmandise, la curiosité; elle doit les combattre et les surmonter pour obtenir aux pécheurs la grftce de la conversion ou celle d*une bonne mort. Mais tout cela n'est rien auprès du martyre causé par Tamour qu'Anne Catherine porte à son fiancé céleste, à son Eglise et aux trésors de la grâce et de la miséricorde divines dont celle-ci est dépositaire : car elle voit et ressent, avec la douleur la plus poignante, l'abaissement et la dégradation incroyables que l'ennemi de tout bien prépare au sacerdoce contemporain. N'a-t-il pas réussi, en effet, à faire entrer dans les saints ordres bien des gens que l'incrédulité et l'affiliation aux sociétés secrètes ont mis à son service, et qui, plus tard, devenus les oints du Seigneur, ne reculeront pas devant le plus horrible des attentats, la guerre ouverte contre le chef invisible de l'Eglise et contre le représentant visible de Dieu sur la terre? Elle voit qu'aucune attaque n'est dirigée par les pouvoirs ennemis contre l'Eglise, son droit divin, sa hiérarchie sacrée, son culte, sa doctrine et ses sacrements qui n'ait été inspirée par un Judas et à laquelle un Judas n'ait pris part comme agent pour quelques misérables pièces d'argent. Or, de même que le Sauveur ressentit plus douloureusement la trahison de son apôtre que tout le reste de ce qu'il eut à souffrir sur son chemin de la croix, de même les blessures les plus profondes et les plus cuisantes du corps de TEglise sont celles qui lui sont faites par un homme revêtu du caractère sacerdotal. Ce qui se faisait en dehors de l'Eglise, les attaques des hérétiques contre la vérité révélée et le mystère de la Rédemption, la négation impie de la très-sainte Incarnation n'atteignaient pas Anne Catherine aussi directement ni aussi douloureusement que les attentats des prêtres déchus contre Dieu et contre son Eglise : car elle en voyait sortir de bien plus terribles L 14

conséquences que des tentatives des ennemis étrangers. Si ses souffrances corporelles ne, paraissent pas extérieurement aussi violentes et aussi ajQùreuses que celles de lâdwine^eUes ne sont pourtant pas moins profondes, moins déchirantes et moins continuelles. Il arrivait souvent qu'Anne Catherine était elle-même l'objet de sa contemplation et voyait son état de souffrance comme appartenant à une autre personne : alors» saisie d'une sympathie involontaire, elle s'écriait : « Je vois encore cette petite nonne dont le cœur est coupé en morceaux. £lle doit être de notre temps, mais elle a bien autrement à souffrir que moi : je ne dois donc plus me plaindre. »

1^. Le siège et la source de ses souffrances pour l'Eglise étaient dans le cœur. De même que le sang part du cœur et y revient par une circulation non interrompue, ainsi les peines partant de son cœur se répandaient à travers tous les membres du corps et revenaient à leur point de départ comme pour y prendre de nouvelles forces afin de continuer leur circulation sans fin. Le cœur est le siège de l'amour divin ; c'est dans le cœur que le Saint-Esprit se répand et c'est là aussi qu'a sa racine le lien qui unit tous les membres de l'Eglise en un seul corps. Jamais époque n'avait autant parlé d'amour que celle-là, quoiqu'elle ne possédât plus ni amour ni foi et que toute vie réglée d'après les préceptes évangéliques et toute piété chrétienne semblassent au moment de s'y éteindre, parce que la pratique et la profession publique en étaient empêchées, parce que les veines où circule la vie étaient comprimées^ et que toutes les voies par où pouvaient lui arriver l'impulsion et Taccroissement étaient obstruées. C'était le temps où la secte la plus malicieuse et la plus hypocrite qui ait jamais miordii. l'Eglise au cœur, poussée et favorisée par les sociétés secrètes dont les chefe et les adeptes les plus zélés siégeaient jusque dans les conseils des princes ecclésiastiques, s*était

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répandue comme un torrent dévastateur sur la vigne de TEglise; je veux parler du jansénisme avec ses prétendues lumières. C'était l'esprit impur de cette secte, si caractérisée par sa haine aveugle pour la très-sainte Vierge et pour le souverain Pontife, qui cherchait à séparer successivement du centre, du cœur de TEglise, ses diverses parties et ses divers membres, cherchant à rendre la séparation incurable par l'introduction d'éléments hétérogènes ; qui, sous prétexte de « charité et de réformation, » s'attaquait précisément à ces principes de foi, à ces pratiques de dévotion, à ces usages et à ces habitudes pieuses dont l'altération était pour lui le plus sûr moyen de porter des blessures mortelles à la vie chrétienne. Tout semblait réuni pour assurer une victoire complète à cette dangereuse persécution de la foi : car la hiérarchie extérieure de l'Eglise était brisée par les pouvoirs laïques, les biens ecclésiastiques étaient au pillage, les sièges des pasteurs restaient vides, les ordres religieux étaient détruits, le chef de l'Eglise entravé dans son action par les attaques de cet homme puissant qui devait plus tard le faire traîner en prison par ses satellites et qui fut souvent montré à Anne Catherine dans ses visions comme un oppresseur de l'Eglise. « Un jour, disait-elle, que je priais devant le Saint- Sacrement pour le salut de l'Eglise, je fus transportée dans une grande église magnifiquement ornée. Je vis là le vicaire de Jésus-Christ, le Pape, sacrer comme roi un petit homme au teint jaune, à l'air sinistre. C'était une grande solennité, mais je fus prise d'inquiétude et de frayeur à cette vue et j'eus le sentiment que le Pape aurait dû s'y refuser avec plus de fermeté. Je vis alors quel mal cet homme devait faire au saint Père et quelle effrayante quantité de sang il devait faire verser. Quand je parlai à l'abbé Lambert de ce spectacle et de la terreur qu'il m'avait causée, il ne youlut voir là que des imaginations. Mais

lorsqu'on apprit la nouvelle du sacre de Napoléon par Pic VII, l'abbé Lambert me dît : « Ma sœur (1), il faut prier et se taire. »>

14. Tel était le temps où Anne Catherine portait le poids des souffrances de l'Eglise : on peut donc penser que son cœur avait été préparé à l'issue et au but de ces souffrances. Elles circulaient en elle, non comme un mal général ou comme une maladie vague répandue dans toutes les parties du corps, mais elles lui étaient imposées par Dieu suivant un certain ordre et à certains intervalles, comme des tâches bien délimitées qu'elle avait à accomplir complètement, de manière à ce que, l'une étant finie, elle en commençât aussitôt une autre. Chacune de ces tâches lui était montrée à part en vision sous des formes symboliques, afin que leur acceptation fût un acte méritoire de sa charité, et il lui arrivait journellement d'être appelée par le Seigneur à travailler à sa vigne, tandis que le père de famille delà parabole n'y envoie ses ouvriers qu'après d'assez longs intervalles de temps. Elle recevait l'assignation en vision, mais le travail lui-même devait être accompli sans déranger l'ordre et les relations de la vie extérieure. Dans la vision, Anne Catherine voyait et comprenait parfaitement la signification intime de ses souffrances et leur connexité avec la situation de l'Église : mais la vie de tous les jours se mettait souvent à la traverse et avec des contrastes si choquants que les incidents extérieurs lui paraissaient parfois plus difficiles à supporter que les souffrances spirituelles dont le poids pesait sur elle. Et pourtant les premiers étaient l'indispensable complément des autres; ils étaient compris dans l'ensemble de sa tâche où Dieu lui tenait compte des plus petits détails et des choses les plus

(1) Celle appellation est en français dans le (exte original {Note du traducteur).

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fortuites en apparence et les plus insignifiantes, en sorte que cette tâche ne pouvait compter comme menée à sa fin que lorsqu'elle s'était accomplie parmi les dérangements, les contradictions, les chagrins, les refus d'assistance, etc. C'était précisément par le support patient et par la lutte inconstante contre toutes les circonstances extérieures, par l'accomplissement consciencieux de toutes les obligations et de tous les devoirs que comportait sa situation ou que son entourage lui imposait, au milieu d'immenses souffrances intérieures, incompréhensibles et cachées pour les autres, que sa vertu devait se conserver; c'était là proprement qu'était la source de ses mérites, le parfum qui s'exhalait de sa vie devant Dieu comme un encens d'agréable odeur. Toute son existence dans le cloître et jusqu'à sa mort resterait pour nous une énigme inexplicable ou un fait sans signification, si nous perdions de vue cette économie divine dans la conduite des âmes privilégiées comme elle. Déjà pendant la vie d'Anne Catherine, bien des personnes étaient touchées à sa vue et rendaient témoignage aux lumières supérieures et à la pureté d'âme qu'elles apercevaient en elle : mais elles étaient choquées de ce qu'il y avait de vulgaire et de désordonné en apparence dans la vie qu'était obligée de mener la religieuse chassée de son couvent : elles se scandalisaient de son entourage, de l'afQuence des pauvres dont elle ne savait pas se défendre, de son isolement qui la laissait sans secours et sans appui, mais elles ne savaient pas voir que la pauvre victime expiatoire ne devait pas être mieux partagée que l'Eglise elle-même qui, dans ces jours de tribulation, se trouvait jetée comme au milieu de la subversion de tout ordre divin et humain sur la terre.

15. Anne Catherine n'aurait pu supporter la détresse de i'Ëglise si elle n'avait aussi participé à la vie céleste et surhumaine de celle-ci. De même que l'Église est à la fois

pèlerine sur la terre et en commerce avec les habitants du ciel, de môme qu'elle soupire sous le poids des tribulations du présent et porte cependant en elle le salut de tous les siècles, de môme qu'elle gémit sur l'éloignement de son divin fiancé élevé à la droite du Père, et pourtant s'unit à lui chaque jour par l'union la plus intime, de même Anne Catherine n'avait pas seulement à s'affliger avec la fiancée pleurant dans la vallée des larmes, mais elle s'élevadt aussi avec elle par le don de contemplation au-dessus des vicissitudes du temps et des dimensions de l'espace. Le cycle entier des fêtes de l'Église était pour elle un présent toujours vivant et sans voiles : elle prenait part, comme une contemporaine, aux solennités dans lesquelles l'Église fête tous les jours les mystères de la foi et les faits de la religion, lesquels étaient plus rapprochés et plus lumineux pour son œil spirituel que le monde extérieur pour son œil de chair. Or, la vivacité de sa foi et la force de son amour la rendaient capable, non-seulement de contempler comme actuellement présent ce grand fait de la rédemption accomplie que l'éloignement dans le temps ne pouvait cacher à sa vue, mais encore d'entrer avec ce mystère dans des relations intimes d'une nature merveilleuse et où les sens n'avaient aucune part. Dans cette participation à la célébration des fêtes, elle recevait de son divin fiancé, non-seulement les tâches qu'elle avait à remplir pour son Eglise selon l'ordre du calendrier ecclésiastique, mais aussi la force, la consolation intérieure et la paix inaltérable du cœur qui lui étaient nécessaires pour ne pas perdre courage au milieu de ses tortures incessantes. Quoique le rapport entre telle et telle souffrance corporelle et la tâche d*expiation qui était imposée à Anne Catherine se montrât clairement et simplement dans la vision, elle n'aurait pourtant pas pu, dans l'état de veille, au milieu de tribulations extérieures de toute espèce, l'expliquer à

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d'autres d'une manière liien intelligible, si Toccasion s'en était présentée on qu'elle en eût été requise. Devant les religieuses ou le médecin, elle n'eût pas osé s'ouvrir sur ce sujet, parce qu'on l'eût crue folle ou en délire. Elle se soumettait donc de bon gré à toutes les prescriptions de l'homme de l'art et supportait arec docilité les tentatives que la science médicale, si étrangère sur ce terrain, faisait pour guérir en eUe des souffrances qni étaient le but de sa vie.

« Au couvent et plus tard, raconta-t-elle une fois, j'ai infiniment souffert des moyens qu'on employait pour me guérir. Souvent j'ai été mise en danger de mort : car on me donnait toujours des remèdes beaucoup trop forts et qui agissaient violemment. Quoique sachant d'avance combien ils me feraient de mal, il me fallait pourtant les prendre, parce que l'obéissance l'exigeait. Si j'y manquais quelquefois parce que mon esprit était ailleurs, on supposait que je le faisais exprès et que mes maladies étaient simulées. Les médicaments qu'on me donnait étaient trèscoûteux, et souvent une fiole payée bien cher n'était pas & moitié vidée qu'on m'en ordonnait une autre. Tous les frais étaient à ma charge, et pourtant tout fut payé. Je ne puis pas comprendre d'où tant d'argent m'était venu. Je &isais, il est vrai, beaucoup de travaux de couture, mais j'abandonnais tout au couvent. Vers la fin, le couvent paya pour moi la moitié des dépenses.

« Tétais souvent dans un si misérable état que je ne pouvais plus m'aider moi-même : dans ce cas, si mes compagnes m'oubliaient. Dieu venait à mon secours d'une autre manière. Un jour que j'étais réduite à la dernière faiblesse et couverte d'une sueur froide, deux religieuses vinrent à moi, firent mon lit qu'elles arrangèrent trèscommodément et m'y replacèrent si doucement que je me sentis toute soulagée. Au bout de quelque temps, la révé-

rende mère vint avec une sœur et elles me demandèrent avec étonnement qui m'avait si bien couchée. Je crus làdessus que c'étaient elles qui l'avaient fait et je les remerciai de leur charité, mais elles m'assurèrent formellement que ni elles, ni aucune autre sœur n'étaient venues dans ma cellule et prirent pour un rêve ce que je leur dis de deux religieuses de notre ordre qui avaient pris soin de moi : pourtant mon lit était fait et j'avais reçu du soulagement. J'appris plus tard quelles étaient ces deux religieuses qui, d'autres fois encore, me témoignèrent leur charité et me consolèrent. C'étaient des bienheureuses qui avaient vécu autrefois dans notre couvent. »

16. A propos de ce fait, Clara Soentgen fit la déposition suivante devant l'autorité ecclésiastique :

. « La sœur Ëmmerich étant très-malade, j'allai un matin dans sa cellule pour voir comment elle se trouvait. Je lui demandai qui avait fait son lit de si bonne heure et si ellemême en avait eu la force. Elle me répondit alors que la révérende mère etjnoi étions venues la voir, que nous avions arrangé le lit en perfection et que cela s'était fait très- vite. Or ni la révérende mère, ni moi n'étions encore allées la voir. •

17. c Dans une défaillance du môme genre, raconta Anne Catherine, je fus encore enlevée de mon lit par deux religieuses qui me déposèrent doucement au milieu de la cellule. Alors une des sœurs entra tout à coup et, me voyant élevée au-dessus du sol et étendue sans rien sous mon dos, elle poussa un tel cri que la frayeur me fit rudement tomber à terre. Il se tint beaucoup de propos dans le couvent à ce sujet et la vieille sœur me tourmenta longtemps de questions pour savoir comment j'avais été ainsi posée en l'air. Mais je ne pus lui donner aucune explication.

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car c'étaient là des choses auxquelles je ne faisais pas grande attention et tout cela me semblait parfaitement naturel. »

18. Du reste, tout ce qui était nécessaire au vase infirme de son corps pour ne pas se consumer dans le feu des souffrances lui était envoyé par son fiancé céleste de ce jardin d*Eden inaccessible au péché et à la douleur dont les produits possèdent une vertu si merveilleuse qu'ils font disparaître toute langueur et toute souffrance terrestres. Nous devons la connaissance de ces opérations cachées aux communications que, dans le cours des dernières années de sa vie, Anne Catherine eut à faire en beaucoup d'occasions qui semblaient fortuites, soit par l'ordre de son guide invisible, soit à la demande de son confesseur. Elles sont sans doute courtes et incomplètes, cependant ce qu'elles contiennent est suffisant pour qu'on puisse y trouver l'assurance qu'il en a été d'elle comme de sainte Lidwine.

49. (I Les seuls remèdes qui me fissent du bien, disaitelle, étaient surnaturels. Ceux du médecin me réduisaient à rextrémité : cependant il fallait les accepter et les payer très-cher, mais Dieu me donnait l'argent et le multipliait pour moi. Dieu m'a donné tout ce dont j'ai eu besoin dans le couvent : j'ai aussi beaucoup reçu au profit du couvent. Plus tard encore, lorsque je l'eus quitté, il m'est arrivé des choses du même genre. Ayant une fois reçu une assez forte somme et l'ayant employée, je racontai la chose au doyen Rensing. Il me dit que j'avais bien fait de lui en parler, mais que si cela arrivait de nouveau, il faudrait lui montrer l'argent. A dater de ce jour cela n'arriva plus.

20. « Pendant la seconde enquête à laquelle on me soumit, je donnai à la gardienne deux thalers afin qu'elle all&t pour moi en pèlerinage à Telgt et y fit dire deux messes à mon intention. La servante de la maison me prêta les deux

thalers et je les remis à cette femme. Aussitôt après je trouvai deux thalers dans mon lit. JTen fus très-troubléc et je me fis montrer par la gardienne les deux thalers que je lui avais remis. Quand je les eus vus et reconnus, je sentis distinctement qu'une faveur que Dieu m'avait faite souvent dans des temps antérieurs s'était renouvelée pour moi et j'employai les deux thalers ainsi trouvés à payer ma dette envers la servante.

21. « Les remèdes dont j'avais besoin m'étaient donnés par mon conducteur, quelquefois aussi par mon fiancé céleste, par Marie ou par les bons saints. Je les recevais tantôt dans des flacons très-brillants, tantôt sous la forme de fleurs, de boutons, d'herbes, et même de petites bouchées. Au chevet de ma couche était un petit escabeau de bois sur lequel je trouvais ces remèdes merveilleux, soit pendant mes visions, soit même à l'état naturel de veille. Souvent aussi de petits bouquets de plantes d'une beauté indicible et d'une odeur délicieuse se trouvaient placés près de moi dans mon lit, ou bien je les avais à la main quand je revenais à moi. Je palpais les feuilles avec leur verdure fraîche et tendre, et je savais quel usage j'en devais faire. Quelquefois leur bonne odeur suffisait pour me fortifier : d'autres fois je devais en manger ou verser de Teau dessus et boire cette eau. Cela me soulageait toujours beaucoup, et je me trouvais ensuite capable de toute espèce de travail pour un temps plus ou moins long.

22. « Je recevais aussi des images, des figures ou des pierres par l'intermédiaire de personnages qui m'apparaissaient et m* enseignaient quel usage je devais foire de ces dons. Plusieurs fois des présents de ce genre me furent remis dans la main ou posés sur la poitrine, et j*en fus soulagée et fortifiée. Il y en eut que je pus conserver

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assez longtemps, je pus même m'en servir pour guérir d'autres personnes : je les employais ainsi ou je les donnais, mais je n'ai jamais dit d*où ils m'étaient venus. Tons ces dons sont pour moi des incidents essentiels et très-certains de ma vie ; mais je ne puis expliquer comment cela se faisait. Gela se faisait en réalité et j'usais de tout cela comme d'une réalité, en Thonneur de Celui qui me renvoyait dans sa miséricorde.

23. « Étant novice, un jour que j'étais à genoux devant le Saint-Sacrement et que j'y priais, les bras étendus, je reçus dans la main un joli petit portrait de sainte Catherine qui était comme peint sur parchemin. Je l'ai gardé longtemps, puis je le donnai à une bonne fille qui me demandait un souvenir et qui désirait bien se faire religieuse, mais qui ne put pas y parvenir. Lorsque la pauvre en&nt mourut, elle fit mettre la petite image sur sa poitrine dans le cercueil.

24. « Dans une maladie postérieure, je reçus de mon fiancé céleste une pierre transparente, en forme de cœur et plus grosse qu'un écu, dans laquelle se trouvait, comme une formation naturelle, Timage de Marie avec l'enfant Jésus, de couleur rouge, bleue et or. La pierre était polie et dure; mais la petite image était très-jolie, et sa vue me fit un tel bien que j'en guéris. Je l'enveloppai dans un petit sachet en peau, et je la portai longtemps sur moi, mais elle me fiit retirée. Plus tard, je reçus de mon fiancé un anueau qu'il me mit au doigt. 11 y avait une pierre précieuse où était gravé le portrait de sa très-sainte Mère. Je pus le conserver longtemps, jusqu'à ce qu'il me fût retiré du doigt par lui-même.

25. « J'ai aussi reçu un don semblable du saint patron de mon ordre. C'était le jour de sa fête, et j'étais au lit.

souffrant beaucoup. L'heure approchait où la communauté devait aller recevoir la communion. Pei*sonne ne croyait que je pusse y prendre part, mais il me sembla alors qu'on m'appelait; j'allai à l'église et je reçus avec les autres le très-saint Sacrement. Revenue dans ma cellule, je tombai en défaillance et je fus, je ne sais comment, soulevée et posée sur mon lit tout habillée. Alors, saint Augustin m'apparut et me donna une petite pierre brillante ayant la forme d'une fève, de laquelle sortait, comme un germe, un cœur rouge surmonté d'une petite croix. Il me fut en outre annoncé que le cœur devait devenir aussi transparent que la pierre brillante. Lorsque je m'éveillai, je trouvai la petite pierre dans ma main. Je la mis dans mon verre et je bus longtemps de l'eau versée dessus, ce qui me guérit. Ensuite la petite pierre me fut retirée.

26. « Il y eut un autre présent que je pus garder sept mois, tant que dura une grande maladie qui ne me permettait pas de me lever. Pendant tout ce temps, je ne pus prendre aucune espèce de nourriture, en sorte que les sœurs ne pouvaient pas comprendre de quoi je vivais. La sœur infirmière me portait tous les joure à manger, mais je ne pouvais toucher à rien. Or, j'avais reçu, par une apparition de la Mère de Dieu, un autre aliment que je trouvai dans ma main en m'éveillant de ma vision. C'était comme une grande hostie, d'une blancheur éblouissante, toutefois plus épaisse et plus tendre qu'une hostie ordinaire et sur laquelle était l'image de la sainte Vierge avec des lettres. Je fus saisie d'un grand respect comme devant des reliques ou devant une chose très-sainte. Elle avait une odeur extrêmement agréable, et pendant la nuit je la voyais lumineuse. Je la gardai près de moi, cachée dans mon lit et, pendant sept mois, j'en mangeai

D*ANNE CATHERINE EMMBRICH 221

tous les jours de petites parcelles qui me réconfortaient beaucoup. A la fln, elle disparut et je fus très-inquiète, comme si j'eusse laissé perdre cette manne céleste. Elle avait une saveur très-douce, cependant ce n'était pas la saveur du très-saint Sacrement.

27. « Une nuit que je priais la sainte Vierge, agenouillée devant la table de ma cellule, je vis une femme resplendissante de lumière passer à travers la porte fermée, s'avancer jusqu'au petit côté de la table, et s'agenouiller comme pour prier. Teus un moment d'efTroi, cependant je restai à prier tranquillement. Aloi-s la figure agenouillée posa devant moi une petite image sculptée de la Hère de Dieu, haute comme la main et d'une blan^cheur éclatante ; puis elle laissa sa main ouverte reposer quelques moments sur la table derrière l'image. Je me retirai un peu en arrière par timidité, alors la main rapprocha de moi la petite image à laquelle je rendis hommage intérieurement. L'apparition s'évanouit, mais la petite image resta. C'était la figure d'une mère debout, tenant son enfant dans ses bras : elle était d'une beauté admirable et semblait être en ivoire. Je l'ai longtemps portée sur moi avec un grand respect : plus tard, sur un avertissement intérieur, je l'ai donnée à un prêtre étranger auquel elle fut retirée au moment de sa mort.

28. « Je reçus une fois de Marie une fleur merveilleuse qui s'épanouissait lorsqu'elle était dans l'eau. Fermée, elle ressemblait à un bouton de rose ; mais en s'ouvrant, elle déployait de petites feuilles de couleurs variées et trèsdélicates, lesquelles se rapportaient aux divers effets spirituels que cette fleur devait produire en moi. Elle avait un parfum d'une suavité inexprimable. Je la mis dans mon verre et pendant plus d'un mois je bus l'eau qui l'avait

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arrosée. A la fin je fus inquiète de savoir où je devais porter ce don salutaire pour qu*il ne fût pas profané; alors je fus avertie en vision qu'il fallait Mve tresser une nouvelle couronne pour rimage de la Mère de Dieu qui était dans Téglise du couvent et y faire entrer la petite fleur. Quand j'en parlai à la supérieure et au confesseur, ils exigèrent que j'épargnasse mon argent et que j'attendisse encore avant de donner suite à mon projet. Mais il me fut ordonné encore une fois de ne pas tarder plus longtemps; sur quoi le confesseur donna la permission demandée. Je fis préparer \à couronne au couvent des Clarisses de Munster, et j'y attatachai ensuite la fleur. Gomme les sœurs n'étaient pas assez attentives à maintenir en bon état l'habillement de 1& statue de Marie, je ne cessai pas d'avoir l'œil sur la couronne. J'y aperçus la petite fleur jusqu'à la suppression du couvent : alors elle disparut et il me fut montré en vision qu'elle avait été transportée dans un autre endroit

29. « Je me souviens qu'une fois je reçus de mon guide un flacon plein de baume. C'était une liqueur blancliâtre et ressemblant à de l'huile épaisse. Je m'en servis lors d'une grave blessure que me fit une corbeille pleine de linge mouillé en tombant sur moi, et je pus aussi guérir avec ce baume d'autres pauvres malades. Le flacon était en forme de poire avec un col mince et allongé; sa grosseur était à peu près celle d'une flole à potions. Il était d'une matière très-transparente, et je l'eus longtemps dans mon armoire. A une autre époque, je reçus aussi de petits morceaux d'un aliment très-doux au goût, dont je mangeai pendant assez longtemps et dont je donnai à des pauvres pour les guérir. La supérieure en ayant trouvé chez moi me fit une réprimande parce que je ne sus pas lui dire d'où ils me venaient »

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