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LE VICAIRE GÉNÉRAL DROSTE ET SES COMPAOKONS VIENNENT POUR LA SECONDE FOIS A DULMBN. 7 AVRIL 1813
1. Le procès- verbal relatif à cette visite s'exprime ainsi :
« Le mercredi 7 avril, vers six heures du soir, les soussignés se sont rendus dans la maison où habite la sœur Emmerich. La physionomie de la malade ne paraissait pas avoir changé. Les bandages des pieds et des mains ont été enlevés par M. Rrauthausen. Il a fiillu mouiller à chaque tour la partie du linge qui posait sur les plates, afin de pouvoir le retirer avec moins de douleur, tant le bandage était trempé de sang noirâtre. Après Fenlèvement des bandages, la patiente se trouva soulagée, quant à ses douleurs continuelles.
« Les plaies en général paraissaient très-saines. Il ne s'y montrait ni suppuration, ni inflammation. A part ses plaintes sur les douleurs excessives et insupportables causées par l'application des bandages, sa figure, comme lors de la première visite, prit une expression de contentement et de bienveillance pendant la conversation. >
2. Lors du dernier entretien que Clément Auguste eut avec Anne Catherine en présence d'Overberg, celle-ci le pria « de penser à la peine qu'elle éprouvait quand il lui fallait se laisser voir ainsi, elle qui avait toujours été si timide. »
VIB D'ANNE CATBBRINE BMMBRIGH 297
Elle dit encore « que ses souffrances la troublaient dans sa prière ; que, tout ce temps-ci, elle avait eu bien peu de consolation; qu'elle avait eu à lutter, non-seulement contre Timpatience, mais aussi contre le ressentiment à l'égard de ceux qui avaient fait connaître ce qu'il pouvait y avoir à remarquer chez elle ; qu'elle savait ce qu'ils avaient dit, mais qu'elle se résignait de bon cœur à la volonté de Dieu. »
Devant Overberg, elle exprima aussi la crainte « que sa vieille mère n'apprit qu'elle avait été soumise à un examen et ne pût supporter, à cause de son grand âge, le chagrin qu'elle en ressentirait. > Et, comme il lui demandait si elle oubliait souvent de penser à Dieu, elle resta on moment silencieuse, puis répondit : « Pendant ces huit jours (1), plus qu'ordinairement pendant une année entière. » Un peu avant qu'on se séparftt, elle lui dit : • Ah 1 combien je voudrais mourir. » Et à la question : Ne pouvez-vous donc pas supporter plus longtemps vos souffrances? » elle répondit : « Vraiment noni » « Son regard me disait assez, écrit Overberg, pourquoi elle désirait si fort la mort. »
3. Dans cette seconde visite aussi, l'impression que la manière d'être d'Anne Catherine fit sur les supérieurs ecclésiastiques fut très-satisfaisante. Ce qui plut surtout au vicaire général, ce fut la prière qu'elle lui fit avec beaucoup d'insistance de ne pas laisser approcher d'elle les curieux qui voudraient la visiter.
« La sœur Emmerich, écrivit-il le 9 avril à Rensing, m'a tellement remercié d'avoir prescrit la diminution des visites et m*a prié si instamment d'y tenir fortement la
(1) Elle voohit parler de ces Jours pendant lesquels les bandages l'avaient' flUt tcUement souffrir. — (N§tê d'Ovrbêrg.)
main, que cela m'aurait décidé à le faire quand même il n'y aurait pas bien d'autres raisons tirées de la manière de sentir de la sœur Emmerich, et motivées par le désir d*alIégersessouffrances et d'éloigner ce qui trouble son repos. Vous pouvez montrer cet ordre aux personnes ecclésiastiques ou laïques qui seraient assez indiscrètes pour insister malgré vos remontrances. On peut leur faire savoir aussi que la sœur Emmericii consent docilement à recevoir les visites autorisées par vous, mais qu'il ne serait pas juste de lui imposer des visites de ce genre contrairement à sa volonté. »
Clément Auguste témoigna aussi par écrit combien il était satisfait du doyen lui-même. « Votre manière d*agir, dit-il, prouve que je n'aurais pu trouver personne qui s'acquittât mieux des soins dont je vous ai chargé. »
Clément Auguste et ses compagnons quittèrent Dulmen le 8 avril , à midi. A peine étaient-ils partis qu'Anne Catherine, qui était d'ailleurs épuisée de fatigue à la suite des entretiens prolongés et multipliés des deux derniers jours, entra dans cet état qui la faisait participer à la Passion de Jésus-Christ et aux douleurs de la sainte Vierge dont la fête tombait ce jour-là. A l'heure des vêpres, les blessures de la couronne d'épines saignèrent avec tant d'abondance que le sang coula sur son visage et pénétraàtravers le bandage qui entourait sa tête. Dans cet état de souffrance, elle avait fait prier le doyen de venir auprès d'elle, parce qu'on lui avait annoncé la visite du préfet du département qui, dans ces circonstances, ne pouvait lui être que très-pénible. Le doyen lui ayant demandé si elle craignait que ce magistrat ne lui adress&t des questions auxquelles elle ne saurait pas répondre, elle lui dit: « Quant aux questions qu'on peut me faire, je n'ai jamais eu d'inquiétude, car pour cela je me repose sur la promesse faite par le Sauveur à ses disciples qu'ils n'avaient pas
à s'inquiéter de ce qu'ils auraient & dire, parce qu*il le leur suggérerait. »
Le doyen remarqua aussi que son visage se contractait douloureusement toutes les fois que le derrière de la tète touchait Toreiller, auquel d*ordinaire elle ne s'appuyait que par les épaules, de sorte qu'entre la tète et l'oreiller, il y avait un vide de la largeur de la main. Le médecin Krauthausen rapporte aussi, en date de ce même jour :
«r A deux heures moins un quart, Anne Catherine s'étant plainte, environ trois heures auparavant, de cuissons et de douleurs violentes à la tète, je trouvai le linge qui lui entourait la tète et le cou, ainsi que son visage, couverts en plusieurs endroits d'une quantité de sang qui avait coulé du front. Après l'avoir lavé avec soin, je remarquai sur le front une infinité de petites ouvertures par lesquelles le sang revint de nouveau sur plusieurs points.
« Dans la nuit du 8 au 9, les plaies des mains et des pieds avaient abondamment saigné : il en fut de même pendant la journée du 9. Le soir, à huit heures, je trouvai le pouls si petit et si faible, et la malade dans un tel état de prostration que je craignis pour sa vie. »
4. Le journal du doyen Rensing fisuit un rapport analogue le 9 avril.
« Lorsque je la visitai à une heure et demie, le vendredi 9, je fus terrifié : car elle était étendue sur sa couche, sans force, pâle et défigurée, comme un mourant qui est arrivé à son dernier moment : mais, dès que je lui adressai la parole, elle me tendit la main et se plaignit avec une voix qu'on pouvait à peine entendre des affreuses douleurs qu'elle ressentait dans ses plaies. Celles des pieds saignaient si abondamment que le drap de lit en était tout rougi. Elle dit aussi que sa sœur, qui était malade, s'était trouvée si faible pendant la nuit qu'elle avait craint
300 VIB d'annb gathbrinb bnmbrich
d*être obligée de faire appeler son confesseur : « Gela m'affligea tellement, ajouta Anne Catherine, que je me plaignis du fond du cœur au bon Dieu de la détresse où j'étais et que je le suppliai de secourir ma sœur. Aussitôt après, elle se sentit mieux et reposa un peu, ce qui me causa tant de joie que j'en oubliai mes propres souffrances. » Sa sœur, en effet, fut de nouveau en état de vaquer à ses occupations ordinaires. *
VISITES MULTIPUAbS. — TéMOIONAGE D'UN mAdKCSN PROTBSTilNT
1 . La défense faite par Clément Auguste, sur les instantes prières d'Anne Catherine, d'admettre des visites de curieux, quoique renouvelée à plusieurs reprises, n*eut pas le résultat qui eût été si nécessaire à la pauvre malade : car Taffluence des visiteurs alla toujours croissant par suite de la nouvelle promptement répandue de Tenquète. Il vint beaucoup de personnes qui ne se laissèrent pas congédier et qui mirent en avant des raisons auxquelles la trop grande condescendance du doyen n'opposa pas la résistance qu'il eût Mlu : ce furent spécialement des médecins et des personnes de la haute classe qui prétendaient avoir, en quelque sorte, le droit de voir les stigmates. Rensing eut à noter dans son journal les plaintes et les prières souvent répétées avec lesquelles Anne Catherine le conjurait de ne laisser entrer personne.
« Ne vous inquiétez donc pas, lui dit-elle une fois, si l'on vous fiut mauvais visage à cause de cela : Dieu vous récompensera de la charité que vous me témoignerez par là. »
L'inspection de ses stigmates lui était beaucoup plus sensible que les douleurs causées par les plaies, et Rensing était constamment obligé de la tranquilliser, en lui représentant que cette sorte de mortification pourrait être pour elle une source de nouveaux mérites devant Dieu. Cependant elle ne cessa jamais d'être tourmentée à la pensée des visites et, même dans les visions où Dieu la
fortifiait et ia consolait, elle était troublée par cette pensée. Elle avoua àRensing que, trois fois déjà, comme elle priait Dieu de lui donner la patience nécessaire pour les supporter, elle avait reçu cette réponse : < Ma gr&ce te suffit ! » <c Je deviens de plus en plus un objet de dégoût pour moimême, ajouta-t-elle, à cause du grand bruit que mon bistoire fait maintenant de tous côtés : cependant je me console par la pensée que je n'en suis pas cause. »
± On lit dans le journal de Rensing, à la date du 3 avril :
« Aujourd'hui s'est présenté un visiteur qu'aucune représentation n'a pu arrêter ; c'est le docteur Ruhfus, de Gildhaus, dans le comté de Bentheim. U désirait vivement étreadmis auprès d'elle et n'a pas voulu se retirer que je ne lui eusse promis de demander à la malade si elle pou« vait se résoudre à recevoir sa visite. Elle fit d'abord des difficultés ; mais, lorsque je lui eus exposé les motife qui me faisaient désirer qu'elle ne refusftt pas cette visite d'un médecin protestant, elle dit qu'elle trouverait bon ce que je déciderais, et alors je fis entrer le docteur. U se comporta avec beaucoup de discrétion. Il se fit montrer les plaies, s'enquit de tout ce qui lui parut bon à savoir en pareil cas, et, en se retirant, non-seulement il remercia la malade de sa complaisance, mais encore il s'exprima touchant ce phénomène d'une manière qui fait honneur à sa droiture. Sitôt que je fus avec lui hors de la chambre, il me dit : « Ce que je viens de voir est bien étonnant. Il ne peut pas ici être question d'imposture; les sentiments religieux de la personne le disent assez, ainsi que sa physionomie où se manifestent si clairement une pieuse sim* plicité, une crainte de Dieu partant du fond du cœur et un abandon paisible à la volonté divine; c'est ce que dit enfin le caractère des plaies elles-mêmes, au moins pour
D'aNNI CATHBRINK SMIlBRICfl 303
un homme de Tait. Expliquer naturellement l'origine des plaies par rimagination, l'induction, l'analogie et toutes les autres causes au moyen desquelles on voudrait en rendre raison, est chose absolument impossible. A mon avis, cela est surnaturel. » J'ai cru devoir noter dans mon journal ce jugement d'un homme compétent, dont l'impartialité n'est pas douteuse : je le lais, autant que possible, avec les propres expressions du docteur, d'autant plus qu'avant d'avoir vu par lui-même cet étrange phénomène, il en avait fait des plaisanteries à Tauberge. •
3. Gomme l'entourage habituel d'Anne Catherine ne comprenait rien à son état extraordinaire, et comme il n'y avait près d'elle personne qui pût la protéger et la garantir quand elle était obsédée de visiteurs curieux, il arrivait fréquemment qu'on lui adressait des questions sottes et indiscrètes auxquelles elle ne pouvait ni ne voulait répondre. Gela n'empêchait pourtant pas que chaque parole échappée par hasard de sa bouche, lorsqu'elle était à l'état contemplatif, ne fût avidement recueillie comme une réponse et répétée légèrement, ce qui donnait lieu à toute espèce de propos absurdes dans la petite ville. Un jour que Rensing le fsdsait remarquer à Anne Catherine, elle profita de cette occasion pour obtenir de lui un moyen infaillible de se défendre contre ces interrogations curieuses :
« Je vous en prie, lui dit-elle, ordonnez-moi, en vertu de l'obéissance, de ne répondre à aucune question dictée par la curiosité, quand même elle me serait adressée par mon confesseur ou par une de mes anciennes sœurs en religion ; moyennant cela, même pendant mes défaillances, je garderai le silence quand on m'interrogera de la sorte. Alors on ne pouira plus prétendre que j'ai dit, étant en
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défiiillanoe ; « tel ou tel est dans le purgatoire, tel autre dans le ciel ; > car Dieu sait tout ce qu'on m'attribue dans ce genre. »
Envers son confesseur ordinaire, elle n'avait pas besoin de cette sauvegarde, car lui-même était lié par la défense rigoureuse que lui avaient fidte ses supérieurs ecclésiastiques d'adresser aucune question à Anne Catherine lorsqu'elle était en extase. Et Rensing témoigne en ces termes de la fidélité avec laquelle obéissait cet homme consciencieux :
« Anne Catherine, dit-il, m'a raconté que, la nuit précédente, elle est tombée en défaillance (en extase) et qu'elle l'a dit à son confesseur, le père Limberg. Mais il lui a répondu qu'elle ne devait pas lui en parler davantage, parce que c'était contraire à la volonté des supérieurs ecclésiastiques ; que si elle avait quelque chose à faire connaître à ce sujet, c'était à moi qu'elle en devait parler. « Cela, ajouta-t-elle, m'a fait beaucoup de plaisir : car s'il m'avait fait des questions, je n'aurais plus eu pleine confiance en lui comme confesseur, parce qu'il eût été désobéissant envers l'autorité ecclésiastique. »
LBS DIRHUSS JOURS DE JA SIMAIMS SAINTE ET LBS VÊTES DE PAQUES
1. Anne Catherine se prépara à la communion pascale pour le jeudi saint. Un ardent désir du très-saint Sacrement s'alluma dans son cœur, comme c'était Tordinaire, quelques jours auparavant. La pieuse fille qui, depuis l'impression des stigmates était devenue incapable de prendre aucune nourriture terrestre , éprouvait, dans sa préparation à la sainte communion, le sentiment de la faim naturelle à l'égard du pain de vie. Ce fut ainsi, qu'étant entièrement plongée dans la contemplation de ce pain céleste, elle cria plusieurs fois : « J'ai faim, j'ai fEiim ! » Son entourage prit ces paroles à la lettre, et sa sœur, pendant cet état d'extase où elle n'avait pas le sentiment de ce qui se &isait autour d'elle, lui versa dans la bouche deux cuillerées de bouillon d'oseille qu'elle fut forcée de rejeter à l'instant avec de violentes nausées. Elle se trouva tellement mal après cela que le médecin fit venir l'abbé Lambert pour qu'il lui rendit de la force au moyen de la bénédiction sacerdotale. Tout l'entourage savait bien que le même résultat se produisait chaque fois qu'on lui faisait goûter à quelque mets; mais ni les médecins, ni le confesseur, ni la sœur ne cessaient de renouveler leurs tentatives pour lui &ire prendre de la nourriture. Ainsi Krauthausen rapporte, à la date du 11 avril :
a Elle a, sur ma demande, pris, à deux reprises différentes, une cuillerée de bouillon gras ; mais chaque fois elle l'a vomi immédiatement. »
Le jour précédent on lui avait également (ait prendre, par Tordre du médecin, quelques gouttes de vin qu'elle avait de même rejetées immédiatement. Le 14 avril, veille du jeudi saint, on fit un nouvel essai avec de la soupe d'eau et de poisson, a Mais, dit Rrauthausen, elle ne put la garder, et il s'ensuivit aussitôt un vomissement. » Toutefois, lorsqu'elle eut reçu la sainte communion, elle fut tellement fortifiée que tout son entourage fut frappé du changement qui en résulta. Et lorsque le doyen la visita à midi, il la trouva à la vérité très-faible , parce que la rroix imprimée sur la poitrine ne cessait pas de saigner depuis la veille; mais pourtant elle put lui foire connaître que la consolation qu'elle avait reçue rendait maintenant ses souffrances plus supportables. Elle avait aussi, pendant la nuit précédente, imploré auprès de Dieu la guérisonde Clara Soentgen, atteinte d'une maladie dangereuse.
2. Si ses souffrances étaient devenues plus supportables par la vertu de la sainte communion, elles n'avaient pourtant pas diminué : elles augmentaient plutôt constamment, et, vers le soir du jeudi saint, elles devinrent assez violentes pour lui faire dire qu'il lui semblait que, si elle pouvait mourir, elle mourrait maintenant de Fexcès de ses douleurs.
« Dans la nuit d'avant le vendredi saint, vers onze heures, rapporte Rensing, toutes ses plaies commencèrent à saigner, et eUes saignaient encore abondamment lorsque je la visitai à huit heures du matin. Il était notamment sorti tant de sang de la plaie du côté que le frisson me saisit lorsque je vis les draps comme teints de sang. Je lui demandai comment elle avait passé la nuit dernière, à quoi elle répondit : « La nuit ne m'a pas semblé longue, car j'ai médité, heure par heure, ce que Notre-Seigntiur a souffert pendant cette nuit. Gela m'a donné de la
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consolation, oh! quelle douce consolation I Tai eu aussi une courte débtUance et il m'est venu à l'esprit que je devrais prier pour que les signes me fussent enlevés, mais que les douleurs me restassent. »
Cette méditation des heures de la Passion était pour Anne Catherine une contemplation des souffrances du Sauveur auxquelles elle participait : c'est pourquoi, pendant ces jours-là, elle fut livrée sans rel&che à des tortures indicibles. Chaque nerf de son corps, disait-elle, était torturé par des douleurs cruelles qui se faisaient sentir jusqu'à la pomte des doigts, et elle fut en proie à une fièvre ardente qui la fit souffrir sans rel&che jusqu'à minuit, heure où commençait le saint jour de P&ques, lequel tombait le 48 avril. Ce ne fut qu'à trois heures du matin qu'elle se sentit soulagée.
Le samedi saint, les plaies ne saignèrent pas. Ce jour-là, le doyen la trouva très-&ible et très-épuisée : il lui rendit un peu de force par ses exhortations spirituelles, en sorte qu'elle put répondre à quelques-unes de ses questions. Il lui demanda, entre autres choses, pour qui elle avait spécialement prié Dieu dans les derniers jours, et elle lui fit cette réponse :
« Pour ceux qui se recommandent à mes prières et surtout pour les pécheurs qui ne connaissent pas encore le malheur de leur état. Pour moi-même, je prie ainsi : « Seigneur, que votre volonté se fasse ; faites de moi ce qui vous plaira; mais faites-moi aussi la grâce de tout endurer et de ne pas vous offenser. » Autrefois, j'étais si heureuse d*être à Téglise pendant la semaine sainte et les fêtes de Pâques 1 Ah ! que je m'y trouvais bien alors quand j'avais devant les yeux tout ce qui pous rappelle la mort et la résurrection du Sauveur! Maintenant, il faut rester couchée ici : mais c'est aussi la volonté de Dieu, et par conséquent cela est bon et je me réjouis qu'il en soit ainsi. »
3. Le landi de Pâques, Rensing note qu'il la trouva d'une bonne humeur inaccoutumée. Rrauthausen le remarque aussi, à la date de ce jour :
« Le 19, dit-il, elle s*est trouvée, pendant toute la journée, si bien et de si bonne humeur qu'on n*ayait pas vu pareille chose durant tout le mois. Cependant elle a continué à ne prendre aucun aliment, si ce n'est la moitié d'une pomme cuite dont elle a seulement sucé le jus et deux gorgées d'eau. »
Interrogée par le doyen sur ce qui causait sa bonne humeur, elle répondit :
« J'en suis redevable à la consolation que j'ai éprouvée en méditant sur la Résurrection. Je ne ressens maintenant ni faim, ni soif; mais je ne sais pas ce que Dieu me prépare. Depuis plusieurs jours, il m'a semblé que plusieurs messieurs étaient chez M. le vicaire général et qu'on avait parlé de moi. Il y eut spécialement un monsieur qui parla de moi, et j'ai une idée vague que celui-là doit venir aussi pour voir mes signes. »
Le jeudi saint elle avait dit encore après la sainte communion : « Après Pâques, mon repos doit être troublé. On viendra certainement faire de nouvelles expériences sur moi. »
La suite fera voir qu'Anne Catherine, cette fois encore, voyait aussi juste que le 27 mars et le 18 avril, où elle avait dit à Rensing : « Tai le cœur très-serré parce que j'aurai de nouveau beaucoup à souffrir de la part de ces messieurs à cause de mes plaies. »
4. Le 13 avril, le vicaire général écrivit à Rensing pour l'engager à chercher une femme de bonne réputation qui pût, pendant deux semaines, rester continuellement le jour et la nuit auprès d'Anne Catherine, observer tout et le rapporter consciencieusement au doyen.
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« Dans le cas où vous croiriez pouvoir trouver une telle personne, ajoutait le vicaire général, vous devez préalablement demander à la sœur Emmerich si cela lui convient, et lui dire qu'elle doit être persuadée que, lorsque j'ordonne ainsi quelque chose de fâcheux et de désagréable pour elle, je le fais uniquement parce que je le crois absolument nécessaire, et parce que je le regarde comme mon devoir et comme un moyen de lui épargner de plus grands désagréments ; dites-lui aussi que, pour agir ainsi, il me faut faire violence à mon cœur. »
Le 20 avril, mardi de PAques, le vicaire général vint de nouveau à Dulmen avec Overberg. Nous donnons textuellement la relation de cette troisième visite d'après les notes écrites de la main du vicaire général.
TROISIÈME VISITE DU VICAIRE GÉNÉRAL ET D'OVERBERO (D'après le rapport offloiel dn vicaire géDéral Droite.)
« Le 20 avril 1813, M. Overberg et moi, nous partîmes de nouveau pour Dulmen où nous arriv&mes vers deux heures de l'après-midi.
« Nous n'avions pas encore fini de dtner qu*un médecin de Stadtlohn, dont le nom m'est inconnu, vint nous trouver et me pria de lui permettre d'examiner l'état de la sœur Bmmerich. Je crois que jusque-là le doyen n*avait pas voulu l'y autoriser. Gomme je juge utile que des médecins examinent les phénomènes singuliers qui se produisent sur le corps de la sœur Emmerich et que, d'ailleurs, j'avais le dessein de me faire encore montrer toutes les plaies, je promis à ce médecin de le prendre avec moi. Ck>mme nous allions sortir, on m'annonça qu'il y avait là un chirurgien très- habile de Gescher, (j'ai également ou blié son nom), qui, lui aussi, désirait vivement examiner
ces mêmes phénomènes. Je me dis qu'il importait peu qu*il y en eût un de plus ou un de moins, puisque tout devait être vu. Le doyen et M. Rrautliausen étaient venus aussi : mais je priai ceux-ci de prévenir la malade de cette visite, parce que je savais bien que la visite de ces étrangers lui serait très-désagréable. M. Krauthausen alla d'avance la trouver ; les deux médecins, M. Overberg et moi, nous le suivîmes bientôt et nous arriv&mes vers quatre heures chez la sœurEmmerich. Elle était couchée dans son lit, comme de coutume.
« Alors eut lieu Texamen. Sur la tète, on ne voyait pas de sang, mais seulement quelques piqûres. Les plaies des mains et des pieds, aussi bien à la partie supérieure que dans rintéricur des mains et sous laplante des pieds, étaient dans leur état ordinaire ; je crois pourtant que la croûte de la main droite avait été traversée par le sang qui avait jailli. Comme, pendant ce séjour que je fis à Dulmen,je visitai souvent la sœur Emmerich, je ne puis me rappeler bien exactement si je trouvai les choses ainsi lors de ma pre* mière visite, ou lors d'une visite ultérieure. J'examinai la croûte du sang de la main gauche avec un verre grossissant et je la trouvai très-mince et semblableàun épiderme i*ugueux ou un peu plissé vu ainsi à la loupe. Pendant ce séjour à Dulmen, j'ai aussi examiné une fois avec la loupe la plaie qui se trouve, si je ne me trompe, au-dedans de la main gauche et, dans le sang desséché, j'ai pu apercevoir une cavité ronde, un trou ayant àpeu près cette forme. {Voir la planche^ à la fin du volume^ fig. i.)
t Cette fois, les croix de la poitrine ne saignaient pas, mais semblaient colorées d'un rouge pâle par le sang qui était apparent à travers l'épiderme. J'examinai de même avec la loupe l'endroit où sont les lignes qui forment les croix, ainsi que la peau environnante, et je pus voir distinctement qu il n'y avait aucune lésion à la peau : Tépiderme
D'ANNE CATHERINE EMMERIGH 311
sur les lignes des croix, aussi bien que la peau environnante, à une assez grande distance, était identique à luimême et paraissait s'écailler un peu quand on le voyait à travers le verre grossissant.
« J'examinai avec la loupe la place grisâtre au-dessous de la croix : mais je n'y distinguai pas une forme assez arrêtée pour que je pusse la décrire. Plus en haut, la couleur pâlissait et à peu de distance du centre elle semblait disparaître tout à fait : la partie inférieure était la plus allongée et la plus large ; c'était à peu près comme ceci, si ma mémoire ne me trompe pas. {Voir la planche,
« La marque du côté droit ne saignait pas, mais, dans la partie supérieure, elle était couverte en partie de sang desséché; on voyait, dans cette direction, une nuance plus foncée, comme pourrait la donner du sang extravasé qui ne serait pas immédiatement sous l'épiderme : l'ensemble peut être à peu près figuré ainsi. {Voir la planchej fig.S.)
€ Texaminai avec la loupe la place où il n'y avait pas de sang, mais je ne trouvai nulle part la peau entamée; toutefois, il se peut que la peau, à cet endroit, eût une coloration un peu rougeâtre; je ne m'en souviens pas distinctement.
« La sœur Emmerich y ayant donné son consentement (1), M. Krauthausen posa sur la plaie de la main gauche un emplâtre composé d'althéa et d'autres ingrédients, qu'il avait étendu sur de la charpie et par là-dessus un emplâtre collant; il pouvait être environ six heures du
1) Overberg s'exprime aînû dans ses notes : « Après l'examen des plaies par les médecins, on lui demanda si elle trouverait bon qu'on fit un essai pour guérir une des plaies. Elle y consentit très-volontiers. Un emplâtre fbt «usltAt appliqué sur la ouia ganohe. •
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soir. Si je ne me trompe, elle se plaignait déjà le soir, quand je la visitai de nouveau, que cette plaie la faisait souffrir plus que les autres.
« Le 21 ayril, M. Krauthausen vint me trouver vers huit heures du matin, et nous all&mes ensemble chez la sœur Emmerich. M. Krauthausen enleva Templ&tre posé sur la plaie de la main, afin d'examiner l'état de cette plaie, car la malade se plaignait d'y ressentir des douleurs plus vives et d'avoir passé la nuit sans dormir. La croûte qui s'était formée vint naturellement avec TemplAtre. Je crois cependant qu'il resta encore tout autour un peu de sang desséché. Mais la plaie était nette et il n'y avait pas trace de suppuration ; on ne voyait que du sang et, à ce qu'il semblait, un liquide aqueux. Nous engageâmes la malade à supporter encore un peu de temps l'empl&tre sur cette même plaie, en lui promettant que, le soir, on l'enlèverait tout à fait, dans le cas où elle en souffrirait comme précédemment.
« Je priai Krauthausen de tourner un peu la malade sur le côté gauche, pour que je pusse voir le stigmate du cdté droit à un meilleur jour qu'hier. Je l'examinai encore à la loupe et je ne vis pas de différence notable avec ce que j'avais déjà observé : seulement cet endroit où une nuance plus foncée semblait annoncer la présence du sang extravaeé, était moins rouge. Je remarquai aussi avec la loupe, à droite de la partie supérieure du stigmate, quelques égratignures séparées les unes des autres et ressemblant, je ne dirai pas à des déchirures faites avec une aiguille, mais plutôt à des gerçures spontanées de la peau.
« Les croix de la poitrine étaient toutes rouges de sang. Je fis laver le sang à la partie supérieure et je regardai de nouveau avec la loupe : s'il y avait eu une lésion de la peaui je l'aurais certainement remarqué et je m'en souvien-
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drais bien à présent ; mais près de la croix, je trouvai, je crois, une raie à peu près de cette longueur ( Voir la planche, fig. 4.) qui avait l'air d'une dépression remplie de sang. A droite, au-dessus du bras gauche de la croix supérieure, je trouvai des égratignures semblables à celles que j*avais observées au-dessus du stigmate du côté (1). Je demandai si par hasard Tépingle qui attachait le mouchoir du cou n'aurait pas pu foire ces égratignures : mais la malade répondit qu'elle mettait toujours cette épingle de manière à ce que la pointe fût tournée en dehors (ce qu'elle fit encore en ma présence).
« Maintenant, l'empl&tre dont il a été question plus haut fut remis sur la même plaie. Ce jour-là, je fis plusieurs visites à la malade, mais je trouvai toujours le même état. Pendant le séjour que je fis cette fois à Dulmen, toutes les fois que j'examinai une ou plusieurs des plaies des mains et des pieds, je les trouvai toujours, notamment celles de la partie extérieure, entourées d'une faible rougeur d'inflammation, à ce qu'il me sembla. M. Rrauthausen me dit qu'il en était toujours ainsi.
« Vers midi, je conduisis chez elle M. Schwelling de Munster lequel m'en avait instamment prié : elle y avait consenti, sur ce que je lui avais dit que c'était un trèsbrave homme qui ne demandait pas à voir la marque du cAté, ni les croix de la poitrine, ni même, je crois, les plaies des pieds.
« Vers six heures du soir, nous retournâmes chez elle, M. Rrauthausen et moi : elle avait, si je ne . me trompe.
(1) c Je dois fidre observer id que soaTent les choses se représentent aussi ▼Ivement à ma mémoire qne si Je les voyais réellement : alors Je pois dire : « Cela était ainsL • Sooveot aussi elles se présentent moins vivement et Je sens qœ c'est une pare réminiscence : alors Je blesserais le respect qne j'ai pour la vérité en disant : « Gela était ainsi. » J'étais ici dans ce dernier cas c'est pourqnoi Je me sais exprimé comme Je l'ai tut. » Clém. Droste.
un peu dormi dans Taprès-midi. Le sang paraissait à travers rempl&tre de la main gauche qu'il avait traversé : on retira cet emplâtre qui était tout imbibé de sang. La plaie avait donc saigné, car, en supposant que, le matin, la croûte assez mince et le sang desséché qui était autour n'eussent pas été enlevés entièrement avec TemplÂtre, lorsqu'on l'avait retiré, une si petite quantité de sang desséché n'aurait pas sufii pour altérer l'empl&tre à ce degré. Je crois que la plaie supérieure de la main droite a aussi saigné. Il n'y avait dans la plaie de la main gauche aucune trace de suppuration. Comme la malade se plaignait de souffrir beaucoup, nous ne remimes pas l'empl&tre, comme nous le lui avions promis. Nous eûmes ces ménagements pour elle parce que nous ne croyions pas avoir le droit de torturer une personne à laquelle il n'y a rien à reprocher sous aucun rapport.
« Si je le lui avais ordonné, elle aurait sans aucun doute tout supporté ; mais elle craignait de tomber dans l'impa* tience, et je ne crois pas avoir, en pareil cas, le droit de donner un tel ordre. La malade se plaignit le soir de douleurs de tête; elle pensait que la tête rendrait du sang.
« Le 22, vers huit heures du matin, M. Krauthausen vint chez moi, comme je Ten avais prié ; il avait déjà visité la sœur Emmerich et elle lui avait dit qu'elle croyait que sa tète avait déjà saigné ou saignerait bientôt. H. Krauthausen n'avait pourtant pas vérifié le fait en retirant le linge que la patiente porte autour de la tète. Nous allâmes ensemble chez elle. Elle avait un peu dormi pendant la nuit, si je ne me trompe. Nous trouvâmes que le sang avait coulé du front par-dessous le linge jusqu'au-dessus du nez, mais il s'était desséché. On ûta sa coiffe et le linge qui entourait sa tète ; on vit dans le bonnet, sur la partie postérieure, d'assez larges taches de sang : il y avait spécialement au côté droit de la tète, dans le voisinage de la tempe.
D'ANNE CATHERINE BMMERICH 315
une forte tache de sang dans le bonnet et dans les cheveux.
« U avait été impossible jusqu'à présent, à cause de l'épaisseur plus qu'ordinaire de la chevelure, d'examiner les points par lesquels le sang coule sous les cheveux. Maintenant, elle a consenti à ce qu'on lui coupe les cheveux aussi courts que possible ; cependant on laissera tout autour assez de cheveux pour que le sang qui coulera ne puisse traverser immédiatement ses coiffes et les draps du lit. Elle l'a demandé expressément par des raisons de propreté.
« Le sang qui était sur le nez et sur le front a été lavé par M. Krauthausen, après quoi on a pu voir à l'œil nu une quantité de petits points saignants, descendant jusqu'à la moitié du front et remontant jusqu'au milieu des cheveux de devant. Les points sont à peu près de cette dimension (ixrir la planche^ fig. 3), les uns plus petits, quelques-uns peut-être plus grands : ils semblent semés irrégulièrement. Je les ai examinés à la loupe et j'ai pu voir spécialement dans un de ces points (qui, si je ne me trompe, sont de petits trous et ne paraissent pas avoir la forme qu'ils auraient s'ils étaient faits avec un corps très-pointu) du sang encore liquide : j'ai cru voir aussi très-distinctement que c'était bien un petit trou.
« Avant mon départ, la malade me dit qu'une personne de Munster était venue la visiter, disant avoir la permission du doyen, mais qu'elle ne savait pas si cela était vrai. Gomme je lui répondis, d'après la connaissance que j'en avais, que le doyen avait permis cette visite, elle se montra satisfaite, me remercia cordialement de la diminution du nombre des visites et me pria de les interdire rigoureusement Je lui parlai à ce propos de la défense que j'avais fidte de faire voir les plaies du côté, de la poitrine et des pieds, et je voulus ensuite la préparer à laisser voir ses
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plaies aux médecins de StadUohii et de Gescher mentionnés plus haut, lesquels voulaient revenir dans quinze jours : mais elle dit très-nettement : « Non ! ils ne les reverront pas. »
(c J'ai été obligé cette fois d'examiner très-minutieusement les plaies et le reste, parce que M. Krauthausen ne pouvait rien voir à travers la loupe.
« En prenant congé d'elle, je lui dis en plaisantant : « Quand vous voudrez mourir, vous me le ferez dire d'avance, » à quoi elle répondit qu'elle n'y manquerait pas. »
Tel est le rapport du vicaire général.
La patiente n'avait guère le cœur à la plaisanterie. Les épreuves des jours précédents Tavaient mortellement épuisée. Mais sa patience et sa constance se soutinrent jusqu'au bout, en sorte que Clément Auguste, sous l'impression de la paix et du calme de cette Àme si forte, sembla oublier un moment les cruelles souffirances qu'elle avait à endurer.
Il prit occasion de cette troisième visite pour adresser au commissaire général de police firangais les explications officielles qui suivent :
« La fille Emmerich désire uniquement être oubliée du monde pour s'occuper sans distraction des seules chosesqui l'intéressent. Elle ne demande rien et n'accepte rien. Elle désire aussi qu'on ne parle pas d'elle. Je suis porté à croire que le monde cessera bientôt de s'occuper d^elle. Quoique je ne puisse pas apercevoir l'ombre d'une imposture, je ne cesserai pourtant pas d'y avoir l'œil très-attentivement. »
LE MiDJKCIN KBAUTHAUaSN ET LE DOYKN RBUSINO COMMENCENT A PERDRE PATIENCE
Gomme le résultat des observations si exactes et si minutieuses du vicaire général concordait avec la conviction déjà existante chez les médecins que les stignates n'avaient pas pu être produits artificiellement et qu'ils ne pouvaient pas non plus être entretenus par des moyens artificiels, le doyen Rensing se livra avec confiance à l'espoir qae l'enquête allait être déclarée suffisante. Rrauthausen y comptait encore plus fermement et il était décidé à ne pas continuer ses visites plus longtemps. Ayant été autrefois médecin du couvent, il avait si bien appris à connaître Anne Catherine et son entourage que la pensée d'une imposture ou d'une illusion ne pouvait pas lui venir à l'esprit. U s'était chargé, par déférence pour le vicaire général, de l'enquête médicale et de la rédaction de rapports journaliers. Les stigmates étaient pour lui un fait certain, incontestable, qu'il ne pouvait cependant s'expliquer d'après son expérience et ses connaissances comme médecin ; car, non-seulement ils échappaient à toute action curative, mais ils présentaient chaque jour à l'observateur des symptômes qui ne lui permettaient pas de les considérer comme une forme particulière de maladie naturelle. U avait vu, jour par jour, les douleurs insolites que les plaies occasionnaient chez Anne Catherine ; c'est pourquoi U répugnait à sa ferme conviction de l'innocence de la pieuse flUe, comme à la sympathie naturelle qu'elle lui inspirait, de la voir soumise plus longtemps aux tortures
de l'enquête. En outre, il lui fallait, comme au docteur Wesener, subir les mépris de ses confrères incrédules qui le prenaient en pitié parce qu'il ne pouvait pas découvrir la fraude, et il en voulait presque à Anne Catherine de n'avoir pas su mieux cacher les phénomènes extraordinaires qui s'étaient produits en elle et échapper à une enquête qui pour lui n'avait d'autre conséquence que de la &tigue et des ennuis.
2. Gomme le vicaire général avait quitté Dulmen sans s*expliquer d'une manière précise, Krauthausen n'attendit pas une décision ultérieure , et déclara , en envoyant son dernier rapport daté du 26 avril, qu'il seconsidéndtcomme déchargé de la mission qui lui avait été confiée. Mais la prompte décision qu'il désirait et que Rensing ne devrait pas moins que lui ne pouvait pas encore être prise par le vicaire général, malgré les observations qu'il avait faites lui-même avec tant de soin et malgré le jugement favorable des trois médecins, parce qu'Overberg n'avait pas encore fini de prendre ses informations sur la vie intérieure d'Anne Catherine. Bien que le vicaire général, à chacune de ses visites et dans chaque entretien qu'il avait eu avec elle, n'eftt reçu que des impressions qui fortifiaient de plus en plus sa conviction que des fiiveurs extraordinaires lui avaient été accordées, c'était un homme trop judicieux et trop prudent pour se hasarder à rendre un jugement final avant d'avoir pesé mûrement les conclusions et les rapports de tous ceux qui avaient pris part à l'enquête. U laissa donc Overberg à Dulmen quelques jours encore, afin qu'il pût compléter ses informations autant que le permettraient les forces d'Anne Catherine. Mais, en attendant que tous les renseignements eussent passé sous ses yeux et l'eussent mis en mesure de rendre sa dernière décision, il voulait que le projet formé, dès le 13 avril, de placer
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D'aNNB CATHERINE EHMERIGH 319
Anne Catherine sous la surveillance d'une femme digne de confiance, filt mis à exécution. Il regardait cette mesure comme nécessaire pour prévenir le reproche qui pourrail lui être fait de n'avoir pas employé tous les moyens que la prévoyance et la prudence paraissaient prescrire.
3. Mais Rensing, qui ne pouvait trouver la personne capable de remplir cet oDice aussi promptement que son impatience l'eût désiré, fit le ¥î avril, au vicaire général, une nouvelle proposition pour laquelle il s'était assuré d*avance du contentement d'Anne Catherine. Voici ce qu'il lui écrivit:
« M. Krauthausen commence à être fatigué des fréquentes visites qu'il lui faut faire, et il m'a dit hier qu'il ne continuerait ses obsei*vations et ses rapports que jusqu'à la fin de ce mois. La malade aussi s'aperçoit bien qu'il est excédé de cette affaire et il en résulte qu'elle ne le voit venir qu'avec un sentiment d'effroi. Pour rendre le repos à la pauvre fille, qui du reste n'en trouvera guère tant qu'elle vivra, et en môme temps pour donner satishction aux critiques dont il est permis de tenir compte, le mieux serait, suivant l'opinion de tous les gens sages, que deux ou trois médecins, à tour de rôle, restassent jour et nuit près d'elle et l'observassent pendant une semaine. Cette opinion était aussi celle du médecin protestant, le docteur Ruhftts, qui est revenu ici ce matin et m'a encore déclaré que les phénomèfnes lui paraissaient surnaturels. La sœur Emmerich acceptera volontiers cet arrangement, s
Deux jours après, Rensing reproduisit cette proposition et y ajouta, en ce qui le concernait, la demande de pleins-pouvoirs de l'autorité épiscopale pour essayer ce qui lui paraîtrait utile. Le sévère vicaire général répondit, en peu de mots :
« D'abord, je crois toujours que le mieux serait la sur-
veillance de quinze jours par une personne du sexe. Notre mission n'est pas de mettre la chose tellement hors de doute que ceux qui ont peur de la vérité ne puissent plus trouver des objections : ce serait une t&che ingrate, et la peine qu*on y emploierait resterait infructueuse. Qu*y a-t-il réellement là dans le corps et dans T&me? comment ce qui y est a-t-il pris naissance ? comment Anne Catherine est-elle devenue ce qu'elle est? Telles sont les questions auxquelles nous avons à répondre et cela de manière à ce que la chose soit éclaircie pour nous et pour tous les hommes sensés, non par des feâts isolés, mais par l'ensemble qui résulte du rapprochement de toutes les circonstances. Toutefois, dans l'application des moyens, nous ne devons pas contrevenir aux règles de la justice et de la charité, et un soupçon en l'air, fondé uniquement sur une possibilité, ne mérite pas qu'on en tienne un compte particulier. »
4. On ne doit pas trouver étrange que Rensing désir&t si vivement la clôture de l'enquête : il devenait tous les jours plus pénible pour lui d'être le spectateur du cruel martyre d'Anne Catherine sans pouvoir lui offrir d'autre assistance ni d'autre consolation que la simple mention des ordres et des prescriptions de l'autorité ecclésiastique. En outre, rimportunité et la curiosité sans retenue des étrangers, plus nombreux qu'à l'ordinaire à l'époque des confessions pascales, qui désiraient voir Anne Catherine, lui occasionnaient non-seulement des dérangements trèsdésagréables, mais assez fréquemment des conflits irritants qui, pour un homme aussi poli et aussi régulier dans ses habitudes, devenaient de plus en plus incompatibles avec ses devoirs de pasteur des ftmes. Dans ses visites journalières, il s'était scrupuleusement fiiit rendre compte par Anne Catherine de tout ce qui lui arrivait à l'intérieur
D*ANNE CATHERINE EHMERICH 321
eomme à l'extérieur : il avait envoyé les rapports les plus exacts sur tout cela et porté en outre à la connaissance du vicaire général une multitude de faits qui, selon sa conviction bien arrêtée, devaient lever toute espèce de doute quant à la réalité des phénomènes observés. C'est pourquoi il ne voyait aucune raison qui pût justifier à ses yeux la prolongation d'une enquête si fatigante pour lui et si douloureuse pour Anne Catherine. Avant de poursuivre le récit de la continuation de l'enquête, nous devons prendre une connaissance plus détaillée des notes de Rensing, parce qu'il s'y trouve beaucoup de traits qui font de mieux en mieux connaître Anne Catherine et les voies par lesquelles Dieu la conduisait.
LIS TÂMOIGNAOB3 DE RBNSTNO SUR ANNE GATHBRtNB
1. Le doyen Rensiog, qui connaissait depuis longtemps la piété sincère d'Anne Catherine et spécialement son désir de mener une vie entièrement cachée au monde, avait, dès le commencement, regardé comme indubitable la vérité des phénomènes extraordinaires qui se produisaient en elle. Mais malgré cette conviction, les objections des étrangers ou des adversaires ne laissaient pas de faire leur effçt sur cet homme circonspect et craintif. Un argument spécieux, un soupçon, si léger qu*il fût, portant sur l'indépendance de son jugement ou la fermeté de son caractère suffisait pour le tourmenter vivement et lui inspirer une grande méfiance à l'égard d'Anne Catherine. Avec une telle disposition d'esprit, la sagesse et le bon sens qui Ifî caractérisaient d'ailleurs ne résistèrent pas à l'impression des suspicions absurdes qui se produisirent de toutes parts, dès que l'existence des stigmates fiit portée à la connaissance du public. Ainsi, de son côté, rien ne manqua pour aggraver encore la tâche douloureuse d'Anne Catherine, déjà si pénible par elle-même : et la patience de celle-ci, son humble obéissance, sa confiance en Dieu furent soumises à des épreuves comme Dieu n'en impose qu'à ceux qui sont appelés à choses des extraordinaires.
2. L'opinion favorable de Rensing avait été ébranlée d'abord par les bavardages d'une ancienne compagne de couvent d'Anne Catherine qui, environ un mois avant le
VIE d'annb câtberine emmerich 3^3
commencement de l'enquête, prétendit avoir vu par le troa de la serrure la malade sortir de son lit et chercher des aliments dans une armoire. Deux autres personnes disaient avoir observé la même chose de la même manière et avoir trouvé Anne Catherine couchée sur le plancher avec une tartine de beurre à la main. Rensing qui, jusque-là, n'avait jamais douté de l'impossibilité où était Anne Catherine de manger quoi que ce fût, prit la chose très au sérieux. Il fit venir les personnes en question et dressa un procès-verbal de leurs dires. Mais quand lui-môme voulut faire ses observations par le trou de la serrure, il put se convaincre qu'il n'était pas possible de voir par là le lit de la malade non plus que l'armoire qu'elle était censée avoir ouverte. Puis enfin la religieuse avoua qu'elle avait la certitude de l'impossibilité absolue où était Anne Catherine de sortir de son lit sans l'aide d'autnii. Malgré cela Rensing interrogea Anne Catherine elle-même, car le pain beurré l'inquiétait beaucoup :
« Je lui demandai, rapporte-t-ildans son journal, si elle ne se souvenait pas d'avoir été trouvée une fois hors de son lit. « Oui, sans doute, répondit-elle. » J'étais étendue par terre devant le lit, d'où j'étais tombée parce que je n'avais là personne pour m'assister. Il peut se faire que j'eusse à la main un morceau de pain beurré, mais je crois plutôt qu'il était à terre près de moi. J'en avais fait mettre un sur mon lit parce que j'attendais la fille d'une pauvre femme à laquelle je voulais l'envoyer. En tombant du lit j'aurai bien pu entraîner le pain avec le drap du lit. »
Gela le tranquillisa ; cependant il ne se tint pour entièrement satisfait que lorsqu'il en eut parlé à Overberg et que celui-ci eut pris en main la défense d'Anne Catherine.
3. Il avait été encore plus ému d'un propos qui circulait à Dulmenet à Munster; on y disait « que quand même la
smoère piété d'Anne Galberine serait hors de doute, ses stigmates devraient toojoars éveiller le soapçon, tant qa*on n'aurait pas la certitude que l'abbé Lambert ne travaillait pas à les entretenir artificiellement. N'était-il pas permis de croire en effet que ce prêtre émigré était assez fanatique pour regarder comme une bonne œuvre d'aider une religieuse à porter constamment sur son corps des signes si douloureux en mémoire de la Passion de Jésus- Christ?»
Le doyen Br. de Munster, dans une visite à Dulmen, avait émis cette conjecture devant Rensing qui en fut d'autant plus ému qu'il avait entendu dire quelque chose de semblable à Dulmen. « Cette remarque, écrit-Û, a été aussi faite ici, non-seulement par des chrétiens judicieux, mais même par un Juif bien disposé qui a été très-frappé de ce phénomène. » Quoiqu'il fût moralement sûr, d'après les déclarations formelles « tant de l'abbé Lambert que de la sœur Ëmmerich, qu'ils étaient incapables d'une fraude pieuse de cette espèce, • cela fit pourtant naître en lui beaucoup d'inquiétudes et de doutes qui le poursuivirent jusqu'au moment où Anne Catherine eUe-mème vint à son aide et le délivra de ses angoisses. Son regard clairvoyant avait reconnu ce qu'il tenait caché dans son intérieur et, comme il n'y avait pas à espérer qu'il s'expliqu&t franchement à ce sujet, elle lui demanda la permission de lui dire ce qui se passait en lui, et lui signala ses inquiétudes et ce qui les causait :
« Je fus profondément étonné, rapporte-t-il. La chose était bien comme elle la disait. Je lui déclarai alors qu'il vaudrait mieux qu'elle donnât ses stigmates comme l'œuvre d'une pieuse exaltation, parce qu'alors je serais délivré de beaucoup d'ennuis et elle de beaucoup de souffrances, c Gomment pourrais-je dire pareille chose? » répondit tranquillement la malade. » Je ferais un mensonge. Or un mensonge
d'ânnb Catherine bmnbiuch 325
esttoutau moinsun péché Yéniel. Et le plus petitmensonge est si abominable devant Dieu que j*aimerais mieux souffirirencore bien davantage que de m'en rendre coupable. »
C'en était lait dès lors de la réserve silencieuse de Rensing. Il se mit à parler longuement des dangers du zèle religieux, quand il est peu éclairé : il conjura Anne Catherine au nom de la gloire de Dieu et du salut des ftmes d'avouer si ses plaies étaient réellement l'œuvre d'une dévotion exaltée.
« Mais, « rapporte son journal, » elle protesta au nom de tout ce qu'il y a de plus sacré qu'elle ne pouvait dire autre chose sur ses plaies que ce qu'elle en avait dit jusqu'à présent, à moins de parler contrairement à la vérité ; que du reste, il lui serait très- agréable que Dieu voulût l'exaucer et donner au médecin les moyens de faire disparaître les signes extérieurs. « Taccepterais alors bien volontiers, ajouta-telle, d'être punie par l'autorité comme coupable d'imposture et d'être méprisée et injuriée du monde entier. »
4. La conscience pure d'Anne Catherine vint une autre fois au secours du doyen dans ses anxiétés d'une façon encore plus remarquable. Rensing avait été chargé par le vicaire général d'interroger l'ancienne supérieure et toutes les compagnes de couvent d'Anne Catherine sur sa vie dans le cloître. Anne Catherine pouvait prévoir aisément que ces femmes diraient bien des choses propres à tout embrouiller et jetteraient de nouveau le doyen dans l'incertitude et l'agitation. Mais, craignant qu'une fausse honte ne le port&t à garder encore pour lui les soupçons qui pourraient lui venir, et désirant qu'il se décidât plutôt à s'acquitter rigoureusement et sans ménagement de la mission qu'il avait reçue à son égard, Anne Catherine elle-même l'y prépara d'avance.
« L'enquête que vous allez faire près de mes compagnes,
lui dit-elle, vous donnera Toocasion de faire appel à ma conscience en termes très-sévères, cela vous coûtera et vous causera du trouble : mais je vous supplie de ne pas vous laisser effrayer par ces difficultés et de me soumettre, aussi bien que mes anciennes compagnes, i l'examen le plus rigoureux. Je prierai pour vous afin que Dieu vous donne pour cela gr&ce et courage. »
Anne Catherine aida par là le doyen à s'armer de la fermeté et de la rigueur que la circonstance exigeait, et • lui rendit plus facile l'accomplissement des graves devoirs que lui imposait la qualité de directeur de sa conscience. Hais plus il eut d'occasions de l'examiner, plus il trouva nombreuses et convaincantes les preuves de la réalité des dons extraordinaires accordés à Anne Catherine et de la haute perfection de ses vertus.
5. Son obéissance et son respect envers l'autorité ecclésiastique étaient véritablement sans limites. Comme on l'a déjà dit, les tentatives de guérison des stigmates fûtes par les médecins sur l'ordre du vicaire général lui causèrent des douleurs intolérables : mais ce qui la tourmentait encore davantage était la crainte de tomber par faiblesse dans la désobéissance. Souvent Rensing la trouva baignée de pleurs causés par l'excès de ses souffrances : mais il n'avait qu'un mot à dire et, au lieu de plaintes, il entendait ces touchantes paroles : « Est*ce que j'ai péché en m'affligeant ainsi? » Au désespoir qui avait commencé i s'emparer d'elle succédait aussitôt la douce résignation d'un enfant innocent qui pouvait dire, les yeux mouillés de larmes : « Je souffrirai volontiers encore davantage, si seulement Dieu me donne assez de force pour tout supporter et pour n'être point désobéissante. »
Jamais Rensing ne l'entendait se plaindre d'antre chose que de la multitude des curieux qui venaient pour la
D'ANNK GATHBRINB EMMERICfi 327
voir : s'il les tenait i distance, elle Ten remerciait comme du plus grand bienfait qu'elle pût recevoir , et ses prières pleines d'anxiété donnaient à cet homme si facile à blesser la force de la défendre avec constance contre la presse des curieux. Jamais il ne vit en elle un signe d'impatience ou de mécontentement : au contraire, la paix profonde et la sérénité imperturbable qui, de son &me, passaient sur son visage, témoignaient assez de la grandeur de sa résignation et de la ferveur de son union continuelle à Dieu. Voici ce que dit le journal de Rensing :
« Je la trouvai extrêmement faible, mais aussitôt qu'elle me vit, elle reprit l'air de sérénité qui lui est habituel. » Et ailleurs : « Pendant que je causais avec elle, sa figure était pleine de sérénité, mais je remarquai que, quand par hasard le derrière de la tète touchait l'oreiller, son visage se contractait par l'effet de la douleur. »
6. S'il arrivait que Rensing, au lieu de la consoler, lui fit de ses stigmates un sujet de reproches, elle prenait cela avec simplicité comme une chose sur laquelle elle-même ne pensait pas autrement que lui.
« Si vous n'aviez pas sur vous ces étranges signes, lui dit-il un jour, vous seriez soustraite aux douleurs qu'ils vous font souffrir maintenant (1). » Elle lui répondit: « J'ai prié du fond du cœur le bon Dieu de me les retirer et je me résignerais volontiers à être traitée de fourbe e d'hypocrite, mais ma prière n'est pas exaucée. »
(i) Après te clôture de renquêie, lorsque la réalité des stigmates eut été mUe hors de doute, Rensing changea de sentiment, car alors, U reprocha à Anne Catherine ses prières pour la disparition des signes extérieurs. Le Jonmal de "Wesener contient à ce sujet la note suivante, à la date du 40 janvier 1815 : « J'ai vu aujourd'hui mardi les plaies des mains plus grandes qu'à l'ordinaire et, en examinant de ph» près, j*ai constaté que toutes avaient ndgné, tant à la surface extérieure que dans l'intérieur. Je M demandai d'oà venait qu'elles saignaient ainsi un mardi, ce qui
7. Rensing lui-même était souvent découragé à la vue des souffrances d'Anne Catherine : jgarfois il en était tout bouleversé et voulait alors se retirer parce qu'il se sentait incapable de lui donner des consolations. Mais, se remettant aussitôt, elle le retenait, et le suppliait afin qu'il ne la privât pas de sa présence et de sa bénédiction sacerdotale. Rensing dit à ce sujet dans son journal :
« Je restai près d'elle et ne la quittai que plus tard, profondément touché de voir combien la gr&ce de Notre- Seigneur est forte dans les faibles. »
De telles expériences étaient pour lui la preuve que, chez Anne Catherine, la gr&ce de la patience et de la longanimité était attachée à la fidélité avec laquelle elle obéissait aux supérieurs ecclésiastiques comme représentants de Dieu, et il trouvait là un signe infaillible de la réalité des dons de la gr&ce en elle. Par suite de ses expériences de chaque jour, cet homme, d'ailleurs si peu enthousiaste, arrivait, comme malgré lui, à la certitude quant au pouvoir et à la plénitude de bénédiction que Dieu a attachés au caractère sacerdotal : car chaque fois qu'Anne Catherine lui faisait des déclarations comme celle-ci : « Je me sens fortifiée quand vous êtes là, dans quelque état de faiblesse que je sois tombée : ce dont je parle avec vous vient de Dieu, est pour Dieu : cela ne m'est jamais pénible, etc. » il voyait toujours ces paroles confirmées par des effets réels.
o'étiit ptfi haUtoei. EUe De le saTiiit pas, mais elle noonta ce gai aidt : « hier le doyen RenaiDg est veou et m'a fort blâmée, qoand je loi ai avoué que je désirais du fond du cœur que les sigoes extérieurs me fussent retirés et que j'avais prié Dieu pour cela. Je suis persuadée que je n'ai point en toH de faire cette prière qui ne vient pas de mauvaise volonté : car je suis fermement résolue à me conformer à la volonté de Dieu et à m'y alMndonner entièrement. Je souffrirai de bon cœur jusqu'au Jour du jugement dernier si je puis par là plaiie à Dieu et être utile au piocbtin. »
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8. Gomme le vicaire général avait enjoint à Anne Catherine de rendre au doyen Rensing un compte aussi exact de ses contemplations intérieures que de tout ce qui lui arrivait extérieurement, elle s'appliquait à répondre à ses questions avec le soin le plus scrupuleux. Ces réponses nous font connaître que les mérites de sa patience dans les souffrances étaient offerts pour les pauvres &mes du purgatoire et pour la conversion des pécheurs. Même pendant l'enquête^ elle passait la nuit en prière et en contemplation et elle sortait souvent d'elle-même, suivant son expression habituelle. Lors de la première visite de Rensing, interrogée par lui, elle raconta ce qui suit :
c Tétais cette nuit dans le purgatoire. Il me sembla que j'étais conduite dans un profond abtme. Je vis un lieu très-spacieux. Les pauvres âmes qui l'habitent sont silencieuses et tristes : on ne peut les voir sans être ému. Quelque chose sur leur visage indique pourtant qu'elles ont encore de la joie dans le cœur, à la pensée des miséricordes de Dieu. — Je vis aussi sur un trône magnifique la Mère de Dieu, plus belle que je ne l'avais jamais vue. » Après avoir raconté cela, elle adressa au doyen cette prière : « Exhortez donc au confessionnal, lui dit-elle, à prier avec ferveur pour les pauvres âmes du purgatoire : car certainement elles prieront aussi beaucoup pour nous par reconnaissance. Et la prière pour ces pauvres ftmes est très-agréable à Dieu parce qu'elle les fait arriver plus tôt à jouir de sa vue.»
Quelques jours plus tard elle lui rapportait ceci :
« Cette nuit, de cruelles douleurs dans les plaies ne m'ont pas laisf é un moment de repos : mais j'ai été grandement consolée par une apparition. J'ai vu comment le divin Sauveur accueille les pécheurs repentants et com-
ment il en use avec eux. Il était bon et affectueux au delà de tout ce que je puis dire. »
Elle eut cette vision plusieurs fois à l'approche des (êtes de Pâques et elle y trouva toujours beaucoup de force et de consolation.
« Mes souffrances sont redevenues beaucoup plus supportables pour moi, dit-elle un jour : car j*ai été consolée et j'ai éprouvé une joie particulière en apprenant que beaucoup de grands pécheurs reviendraient prochainement à Dieu et même que c'était déjà Ikit pour plusieurs. »
Dans la semaine d'après Pâques elle dit à Rensing. « J'ai eu un ravissement assez court, mais qui m*a rempli de consolation. J'ai vu que, dans ce temps pascal, beeucoup de grands pécheurs sont revenus à Dieu et que beaucoup d'âmes sortent du Purgatoire. Tai vu aussi le lieu de purification et j*ai remarqué sur les visages un air de joie indicible qui ra*a paru le signe de la délivrance prochaine de ces âmes. C'était pour moi une grande joie de les voir délivrées de leurs tourments. Ainsi j'ai reconnu les âmes de deux prêtres qui ont été déjà admises dans le ciel. Us avaient eu à souffrir pendant des années, l'un à cause de sa négligence à remplir les obligations de son état dans de petites choses, l'autre à cause de son penchant à la raillerie. »
Elle vit aussi la conversion de certains pécheurs retombés dans le mal et raconta ce qui suit :
« Jésus était devant mes yeux et il avait à souffrir successivement divers mauvais traitements. Mais pendant tout ce temps, il avait l'air^si plein de bonté et d'amour que la tristesse que me causait sa souffrance était mêlée de douceur. Ah ! me disais-je, tous les pécheui*s ont leur part dans cette souffrance et ils se sauvent pour peu qu'ils aient de bonne volonté. — Je vis aussi des personnes de ma connaissance qui sont arrivées à reconnaître leurs fautes et à
D'âNNE CATHERINE EMMERICB 331
se corriger. Tout cela se montrait à moi aussi clairement que si je Fanais vu de mes yeux, étant éveillée. Parmi ces personnes, il yen avait une qui est très-pieuse et qui parle humblement de ce qui la concerne, mais quine voulait pas reconnaître qu'elle est trop éprise d'elle-même. Il a fallu de la peine pour qu'elle en vint à reconnaître ses foutes. Ce n'est pas par une véritable humilité qu'on se déprécie soi-même, si en même temps on ne peut supporter qu'un autre nousbULme ou nous soit préféré. » ' Elle dit un autre jour : i J'ai vu Dieu rendre son jugement sur de grands pécheurs. Sa justice est grande, mais sa miséricorde est encore plus incompréhensible. Il ne condamne que ceux qui ne veulent pas absolument se convertir : mais ceux qui ont encore une étincelle de bonne . volonté se sauvent. Il y en a qui ont un très-vif repentir de leurs péchés, qui les confessent sincèrement et ont le cœur plein de confiance dans les mérites infinis de notre Sauveur; ceux-là arrivent au bonheur étemel et leurs péchés sont oubliés. Ils passent bien par le Purgatoire, mais ils n'y restent pas longtemps. Au contraire, beaucoup vont pour longtemps en Purgatoire, qui ne sont pas de grands pécheurs, mais qui vivent dans la tiédeur et qui, par amour-propre, trouvent mauvais que leurs confesseurs les avertissent et les redressent.
« Autrefois la pensée de la damnation, n'y eut-il de damné qu'un seul pauvre pécheur, me causait une si grande peine que je ne pouvais m'y résigner, mais cette fois je suis restée en paix quoique beaucoup fussent réprouvés, car je vis bien que la justice de Dieu voulait qu'il en fttt ainsi. Tout était pour moi aussi clair et aussi frappant que si Dieu lui-même m'eût parlé.
« Je vis Jésus sur un trAne brillant comme le soleil : près de lui Marie, Joseph et Jean. Devant lui étaient agenouillés les pauvres pêcheurs repentants. Us priaient
Marie d'intercéder pour eux : je vis alors qu'elle est le vrai refuge des pécheurs et que tous ceux qui ont recours à elle trouvent grâce, pourvu qu'il leur reste un peu de foi. »
Elle eut la vision qui suit sur la valeur de la prière : « J'étais dans un grand espace lumineux qui s'étendait à mesure que je regardais tout autour de moi. Je vis là ce qui advient de nos prières devant Dieu. Elles étaient comme inscrites sur de grands tableaux de couleur blanche et elles semblaient divisées en quatre classes. Quelques prières étaient écrites en magnifiques lettres d'or, d'autres en caractères brillants comme de l'argent, d'autres présentaient une nuance sombre ; d'autres enfin étaient en lettres noires et celles-ci étaient rayées d'une barre. Cette vue me donna de la joie : cependant j'étais inquiète, craignant de n'être pas digne de voir cela et j'osai à peine demander à mon conducteur ce que tout cela signifiait. 11 me répondit : « Ce qui est tracé en lettres d'or est la prière de ceux qui, une fois pour toutes, ont uni leurs bonnes œuvres aux mérites de Jésus-Christ et qui renouvellent souvent cette union, qui, en outre, travaillent avec un grand soin à observer ses préceptes et à imiter ses exemples. Ce qui a le brillant de l'argent est la prière de ceux qui n'ont point présente à la mémoire cette union avec les mérites de Jésus-Christ, mais qui pourtant sont pieux et prient dans la simplicité de leur cœur. Ce qui est de couleur sombre est la prière de ceux qui ne vivent pas en repos s'ils ne s*approchent pas souvent des sacrements et s'ils ne font pas chaque jour certaines prières, mais qui pourtant sont tièdes et ne font le bien que par habitude. Enfin ce qui est écrit en noir et barré est la prière de ceux qui mettent toute leur confiance dans les prières vocales et dans leurs prétendues bonnes œuvres, mais qui n'observent pas les commandements de Dieu et ne font pas
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violence à leurs mauvais désirs. Cette prière n*a aucun mérite devant Dieu : c'est pourquoi elle est rayée. De même aussi sont rayées les bonnes œuvres de ceux qui se donnent beaucoup de peine pour faire quelque fondation pieuse^ mais qui en cela considèrent l'honneur et les avantages temporels qu'ils doivent en retirer . ^
11. Rensing l'ayant trouvée un jour qui récitait les litanies des saints d'après un livre, voulait attendre qu'elle eût fini, mais elle lui dit :
c Je ne suis pas scrupuleuse pour ces sortes de choses : je puis reprendre à l'endroit où j'ai fini. Je pense que Dieu n'est pas si exigeant en pareil cas et ne regarde pas où je commence. »
Elle voulait dire que cette interruption n'était pas l'eflet de la distraction ou de l'indifférence, mais une marque de respect pour son supérieur ecclésiastique. Elle rapporta ainsi une autre vision symbolique touchant la prière.
« rétais dans l'église, à la place où j'avais coutume de m'agenouiller autrefois. Il &isait très-clair et je vis deux femmes bien vêtues se mettre à genoux au pied du maître autel, le visage tourné vers le tabernacle, et, à ce qu'il me parut, avec beaucoup de dévotion. Je les regardais prier, le cœur touché de leur piété, lorsqu'apparurent deux couronnes d'or éclatantes suspendues au-dessus de leurs tètes. Je m'approchai et je vis qu'une des couronnes se posa sur la tête de l'une d'elles, tandis que l'autre resta en l'air à quelque distance au-dessus de la seconde. Enfin elles se levèrent toutes deux et je leur dis qu'elles m'avaient semblé prier avec bien de la ferveur. « Oui, répondit la seconde, il y a longtemps que je n'avais prié aussi dévotement et avec un sentiment aussi vif qu'aujourd'hui. » Au contraire, la première, sur la tète de laquelle la couronne s'était posée, se plaignait d'avoir voulu prier avec
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ferveur, mais d'avoir été troublée par des distractions de toute espèce qu'il lui avait fallu combattre sans cesse pendant sa prière. Je vis alors comment le bon Dieu, dan$ la prière, ne considère que le cœur. »
De ce récit il ressort clairement que cette vision avait été envoyée à Anne Catherine pour la garantir de la pusillanimité qui aurait pu lui &ire regarder sa prière, si souvent troublée et interrompue par les dérangements extérieurs et Taffluence des étrangers, comme moins agréable à Dieu que le profond recueillement et la dévotion tranquille à laquelle autrefois elle pouvait se livrer dans le cloître.
12. On peut reconnaître une intention semblable dans une vision postérieure qui paraît bien simple et peu significative, mais qui est pourtant un témoignage frappant de la bonté avec laquelle Dieu daignait consoler et fortifier Ani^e Catherine, comme un enfimt, pour l'aider à accomplir sa grande t&che.
« Il me follait passer sur un pont étroit, raconta-t-eUe. Je regardais en tremblant Teau qui coulait au-dessous à une grande profondeur : mais mon ange gardien me fit passer heureusement. Sur le bord était une souricière autour de laquelle une souris courut longtemps. Enfin attirée par l'app&t elle s'y glisisa pour le prendre, q Folle petite bète, m'écriai-je, tu sacrifies à une friandise ta liberté et ta vie. » Les hommes sont-ils plus raisonnables, dit mon ange gardien, quand pour un plaisir d'un moment ils mettent en danger leur &me et leur salut ? »
La compassion qu'Anne Catherine ressentait pour la pauvre petite bète était tournée par l'ange gardien vers l'aveuglement des pécheurs, afin qu'elle les avertit de se tenir en garde et cela non«-seulanent par ses prières et par ses souffrances secrètes et inconnues du monde, mais
aussi par des exhortations et des supplications, ou même par la vue des tortures auxquelles elle était livrée. Il lui semblait impossible que le temps où elle menait une vie tranquille et cachée au monde ne revînt pas pour elle : mais Dieu en avait décidé autrement. Ce bien si désiré ne lui fut jamais rendu : au contraire, le moment était venu où Anne Catherine, au milieu des plus grandes tribulations, devait éti'e préparée à entrer dans la dernière et la plus pénible phase de sa mission de souffrances. De même qu*à TEglise elle-même il n*était plus laissé d'asile où la piété pût être pratiquée sans trouble et la contemplation s'abriter en paix, de même qu'on lui enlevait toutes les saintes demeures dans lesquelles ses enfants pouvaient, loin des r^ards du monde, endurer le martyre de la pénitence pour les péchés d'autrui ou pour leurs propres fautes, de même aussi Anne Catherine à qui Dieu fiiisait porter le poids des tribulations de son Eglise devait avoir en partage un sort pareil. Elle le subit jusqu'au dernier instant de sa vie : mais nous verrons bientôt combien il lui en coûta d'avoir à remplir cette t&che.
DU TEMPS BNTRB PAQUIS BT lA PINTIÛOTI (1813)
Après la troisième visite du vicaire général, Rensing avait ordonné à Anne Catherine de prier à une certaine intention qu'il ne voulait pas lui désigner plus clairement. Le 2 mai, il la trouva très-consolée par une apparition de la Mère de Dieu avec l'enfant, laquelle avait eu lieu pendant la nuit. Voici ce qu'elle dit à ce sujet :
a TjbI beaucoup invoqué l'intercession de Marie à l'intention qui m'avait été prescrite : mais je n'ai pas été exaucée. Pai déjà prié trois fois pour cela et j'ai dit à Marie : « je suis obligée de prier à cette intention parce que la chose m'a été prescrite en vertu de l'obéissance : » mais je n'ai pas reçu de réponse et j'ai oublié d'insister davantage par suite de la joie que me causait le saint en&nt. Tespère pourtant que je serai exaucée. Je ne prie pas pour moi et j'ai été si souvent exaucée quand je priais pour autrui! Pour moi, je ne l'ai jamais été, si ce n'est quand je demandais des souffrances. »
Sans le savoir, Anne Catherine avait cettefois encore prié pour elle-même, car l'intention inconnue de Rensing avait pour objet la prompte conclusion de l'enquête. De même que Rensing, tout l'entourage d'Anne Catherine en avait un plus grand désir qu'elle-même, et il arrivait ainsi qu'il lui fallait non-seulement obtenir pour ellemême la patience et la constance , mais encore tranquilliser et consoler ceux qui auraient dû lui servir d'appui. En outre elle ressentait plus vivement que ses propres peines les soupçons qui atteignaient le vieil abbé Lambert comme
â le fiuiatisme aveugle de ce digne prêtre eût été la cause de ses stigmates. (1) Le P. Limberg avait été trop peu de temps son confesseur pour être exposé aux mêmes soupçons : cependant il possédait déjà une connaissance exacte de l'état de son âme et de toute sa vie, et, malgré la défiance qui lui était naturelle, il ne pouvait pas douter de la réalité des stigmates. C'était un homme très-timide et très-facile à troubler, qui n*osait paraître qu'en tremblant devant un personnage aussi imposant que Clément Auguste : il n'est donc pas étonnant qu'il s'attir&t fréquemment le reproche c d'imprudence. > S'il eût été en son pouvoir ou au pouvoir de Tabbé Lambert de faire disparaître les stigmates, cela serait arrivé dès le commencement, d'autant plus qu'Anne Catherine elle-même l'aurait ardemment désiré. L'abbé Lambert et lui voyaient dans les stigmates un malheur, une fatalité inévitable qu'on ne pouvait pas empêcher et à laquelle il fallait s'accommoder le mieux possible. La pensée que ce pouvait être .une œuvre de Dieu, une distinction qu'il n'avait accordée qu'à peu d'élus dans l'Eglise, était chez eux tellement rejetée au der- * nier rang que l'enquête ecclésiastique, à cause de la publicité à laquelle Anne Catherine et eux avec elle se trouvèrent livrés, fut pour eux un incident extrêmement pénible. Cette disposition de son entourage ecclésiastique augmenta chez Anne Catherine la crainte de perdre ellemême la patience et le sang-froid, si elle ne retrouvait
(1) Dans les foorDaux de Wesener on lit, à la date da 26 Janvier 18iS, la note BuiTante toachaot Tabbé Lambert : « Aujourdliai comme Je bandais un nlcère an bras d'un enfant de dix ans, fils de la maltreae de a maison, dans la chambre d*Anae Catherine où se trouvait alors l'abbé Lambert, oelui-ci fat saisi d'une si vive compassion qu'il détourna les yeux et se mit à pleufer sor Tenfant malade. J'exprimais plus tard devant Anne Catherine mon éton- Dément de cette grande sensibilité, à quoi elle me répondit : « Vous voyex comment il est. Il a toujours eu la sensibilité d'un enfant. Et c'est lui qui me ferait les plaies! »