Je réglerai le reste en son temps
Clément Auguste de Droste YiscmniiifG.
MuDSter, le 26 mai iSiiSi.
FITUATIOM EXTÉRIEURE ET UANI^RB DE VIVRE D'aNNE CATBBRINB APRfcS l'enquête. — SON ENTOURAQX : L'aBBÉ LAMBERT, LB PÈRE LIMBBRO ET SA SŒUR GERTRUDB.
t. Pour apprécier plus complètement les dernières années de la vie d'Anne Catherine, il faut, avant tout, se bienxendre compte de ses relations avec le delioi*s telles qu'elles s'établirent après la clôture de l'enquête ecclésiastique. Sans cette connaissance, nous ne pourrions pas comprendre une vie dans laquelle les incidents qui semblent le plus insignifiants sont évidemment disposés par Dieu même pour des fins d'une haute importance. De même que dans la condu^e de l'Eglise tout entière par la divine Providence, i| n'y à rien de fortuit, quoique beaucoup d'événements paraissent petits et sans importance à l'œil débile de l'homme parce qu'il n'est pas en état de voir l'effet dans la cause et réciproquement; de même la signification des divei*ses circonstances de la vie d'Anne Catherine et de toutes les personnes gratifiées de privilèges semblables se trouve dans leur rapport avec la tâche assignée par Dieu à ces personnes. Les plus petites choses y sont donc d'une importance réelle, quoique notre regard qui se laisse prendre à l'apparence extérieure n'y voie rien que d'insignifiant. C'était parmi les incidents vulgaires de la vie de tous les jours qu'Anne Catherine devait atteindre à la sainteté et s'acquitter de sa tâche. Elle était appelée à travailler pour l'Eglise ou pour les chrétiens de son temps plongés dans la détresse et les tribulationsi c'est pourquoi sa vie extérieure devait être ordonnée de la
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manière gui était, devant Dieu, la plus appropriée à Faccomplissement de cette mission. Sa position ne fut donc jamais pour elle une affaire de libre choix, mais un acte de soumission fidèle à la direction divine et par là même une source intarissable de vertus et de mérites. Les personnes avec lesquelles elle se trouvait en contact direct ou qui exerçaient une influence sur sa vie n'avaient pas été choisies par elle, mais avaient été amenées près d*elle par des causes étrangères à toute prévision et à tout calcul humain.
Ce qui doit attirer d*abord notre attention, c*est Teffet produit sur toute Téconomie de sa vie par ses stigmates dont l'enquête ecclésiastique avait établi le caractère surnaturel et divin. Tant qu'elle avait vécu dans le cloître, elle avait eu le bonheur de cacher les effusions de sang produites par la couronne d'épines à la curiosité soupçonneuse de ses compagnes, parce qu'il n'était pas dans les vues de Dieu de rendre dès lors le monde témoin de ses voies mystérieuses. C'est pourquoi, dans les années précédentes, il avait mis sur elle les douleurs, mais non les signes extérieurs et visibles des plaies du Sauveur, et il &llait toute son humilité pour les endurer comme d'autres souffrances corporelles, sans y soupçonner des rapports avec quelque chose de plus élevé, bien que ces douleurs fussent si terribles et si continues que personne n'eût pu les supporter un instant sans une assistance extraordinaire et directe de la toute puissance divine. Mais, gr&ce à cette assistance, son corps avait si bien pris la nature de la vigne que, comme le cep autour de l'échalas, il commença à s'adapter de lui-même à la forme de la croix. Etait-elle assise ou couchée dans son lit, ses pieds se croisaient involontairement l'un sur l'autre aussi fortement que les pieds d'un crucifix. C'est pourquoi, à une époque postérieure, lorsqu'elle était rappelée subite-
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ment par son confesseur de Tétat d'extase à Tétat de yeille naturel, elle s'écriait naïvement et d'une voix suppliante : « Ah ! je ne puis pas ! je ne puis pas! Déliez-moi ! je suis clouée, > parce qu'elle ne pouvait pas reprendre aussi vite qu'elle l'eût voulu pour obéir à l'appel, la position d'une personne qui se relève. Elle avait aussi senti les paumes de ses deux mains percées de part en part pendant que les deux doigts du milieu, comme paralysés et morts, se montraient au-dessus des autres dans une position qui ne leur était pas naturelle, si bien qu'il lui avait fallu avec des douleurs incroyables rapprendre à se servir de ses mains. Mais à peine est-elle sortie de l'obscurité de sa cellule et jetée dans un monde si étranger pour elle que les signes extérieurs se manifestent. La pauvre religieuse malade n'avait-elle pas dû espérer, ajuste titre, que son expulsion du couvent et sa rentrée dans ce monde auquel elle avait eu tant de peine à se soustraire, seraient enfin le point culminant de sa voie de souffrance ? Qui pouvait désormais se soucier d'elle, la troubler au sein de sa misère et de son abandon, elle dont le seul désir était de souffrir pour les autres dans le silence et l'obscurité? N'était-ce pas un assez lourd fardeau à supporter pour elle que d'être obligée de renoncer à son habitation dans la maison de Dieu, d'être privée de l'unique consolation que la terre pût encore lui donner? Et pourtant elle n'est qu'au début d'une vie dont l'austérité et la sublimité laisseront bien loin derrière elles tout ce qu'elle a enduré jusque là.
S. Le seul désir terrestre qui eût persisté dans son cœur depuis son expulsion du couvent était de pouvoir rendre les offices d'une fidèle servante, tant qu'il vivrait ^ au yénérable prêtre qui avait été son plus grand bienfaiteur et l'unique appui humain qu'elle eût jamais rencontré, et qui était resté avec elle à Agnetenberg jusqu'à ce que l'un
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et Tantre eussent pu trouver un misérable logement dans la maison de la veuve Roters. Elle honorait dans ce vieU* lard infirme non-seulement l'ami et le protecteur sacerdotal, mais encore plus le pieux confesseur de la foi que sa fidélité à TEglise avait condamné à la pauvreté et à l'exil. Lorsqu'étant devenue Fobjet de Tanimadversion générale, elle avait à recevoir tous les jours de nouvelles blessures dans ce couvent qu'elle aimait d'ailleurs si tendrement, l'abbé Lambert avait été la seule personne près de laquelle elle pût trouver un refuge, à laquelle elle pût révéler ses souffrances. Quand il venait de grand matin à la sacristie pour sa préparation à la sainte messe, elle lui communiquait les avertissements reçus en vision pendant la nuit sur les souffrances qui Tattendaient durant la journée; elle s'était recommandée à ses prières et avait reçu de lui des paroles d'encouragement et de consolation pour lesquelles elle conservait une reconnaissance infinie. C'était, après tout, ce qu'elle avait jamais reçu de plus précieux de la part d'une créature humaine ; bien plus, une consolation que son ange luimême ne pouvait lui donner : car elle avait un cœur qui battait et sentait à la manière humaine, pour lequel, comme pour celui du reste des mortels, des paroles parties d'un autre cœur qui la comprenait et partageait ses sentiments étaient un soulagement et un besoin. Elle n'était pas un pur esprit; elle portait le poids des souffrances qui faisaient de sa vie un martyre continuel dans un cœur singulièrement énergique, mais tendre et sensible comme celui d'un enfant. La pauvre nonne avait reçu jusqu'à des aumônes du pauvre prêtre; car il n'ignorait pas qu'elle remettait ordinairement à la supérieure l'argent gagné par son travail manuel sans que pour cela il fût pourvu à ses besoins si peu nombreux. Tant qu'elle fut encore en état de prendre quelque nourriture, cet homme cba-
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ritable lui portait de temps en temps un peu de pain meilleur que celui qu'elle pouvait trouver au couvent. Elle avait la permission de Taccepter et se trouvait heureuse de ce que la main de ce même prêtre, auquel elle était redevable de la réception plus fréquente de la sainte eucharistie, lui dispensait aussi le pain ordinaire pour l'entretien de sa vie terrestre.
Or l'espoir qu'elle avait eu de reconnaître ces bienfaits par des soins fidèles et assidus ne s'était pas réalisé; car elle s'était bientôt trouvée hors d'état de se tenir sur ses jambes et elle était si souvent ravie en extase sans pouvoir s'en empêcher qu'il lui fallait avoir recours à l'assistance d'autrui pour ses arrangements domestiques. L'abbé Lambert l'avait souvent trouvée agenouillée dans sa chambre, raide et immobile comme une statue et en apparence sans vie. Cet état lui était connu dès le temps du couvent , mais il n'osait pas l'en retirer par un commandement sacerdotal, et ainsi les extases étaient devenues tous les jours plus longues et plus fréquentes. Son unique souci était qu'elles n'arrivassent pas à la connaissance du public, et pour maintenir Anne Catherine dans l'humilité et ne pas attirer son attention sur une chose extraordinaire qui ne se présente que dans la vie des saints, il n'en avait jamais parlé avec elle et se refusait à toute communication de sa part sur ce sujet, lui disant : t Ma sœur I ce n'est rien f ce n'est rien ! ce ne sont que des rêves. » Son plus vif désir était de la maintenir dans une heureuse ignorance sur ce que signiflait cet état et de le cacher au monde entier : car avec les infirmités corporelles dont il était atteint, il aspirait au repos et souhaitait que ses derniers jours sur la terre étrangère ne lussent pas troublés par de nouveaux ennuis. Quoiqu'il eût été atterré à la première vue des stigmates saignants, il s'était consolé par la ferme confiance qu'ils disparaitrâent peut-être
du matin au soir ou qu*au moins ils resteraient cachés, liais combien promptement, combien tristement le pauvre vieillard fut désabusé ! et quelle douleur pour Anne Catherine d'avoir à soutenir le courage de son vieil ami, tandis qu'elle-même avait taut à lutter pour rester maîtresse d'elle-même et ne pas se laisser complètement abattre!
3. Aucun des événements de sa vie n'avait été plus mal accueilli et ne s'était imposé plus violemment à elle que l'apparition des signes merveilleux par lesquels Dieu voulait montrer, en face d'une époque sans foi, avec quelle jalousie poussée à l'extrême il se réservait ses droits sur Anne Catherine comme sur son œuvre et sa propriété. De même que le corps de Lidwine détruit par les vers et la pourriture lui avait servi, plus de trente ans, comme instrument destiné à expier vis-à-vis de lui les attentats des contemporains contre l'Ëglise et à montrer, par là, à ceux-ci combien ils étaient coupables, de même maintenant la vierge de Dulmen doit porter sur elle avec leurs douleurs les blessures par lesquelles le Sauveur a voulu verser le sang dont il nous a rachetés. Lidwine aussi en avait reçu l'empreinte; mais l'impression terrifiante que faisaient ses autres souffrances expiatoires sur ceux qui en étaient les témoins effaçait jusqu'à un certain point celle des stigmates. Chez Anne Catherine, ce sont eux qui font qu'elle est arrachée à l'obscurité pour être livrée aux regards du public : car son époque, si pleine de mollesse, si facile au dégoût, n'aurait pu supporter le spectacle d'un martyre semblable à celui de Lidwine.
Les plaies agirent de l'extérieur à l'intérieur et elles eurent pour effet que toute la circulation naturelle du sang parut changée. Chaque plaie devint comme le centre d'une sphère à part dans laquelle les courants, semblables à des rayons, allaient vers ce centre et en revenaient.
Même les pulsations semblaient changées de place ott doublées, car elles étaient aussi sensibles au bout des doigts qu'aux poignets. Les mains étaient percées départ en pari en allant des surfaces intérieures aux supérieures, pendant qu'aux pieds les blessures , partant des coudepieds, traversaient la plante. La plaie du côté allait en montant comme si elle eût été faite par un coup porté de bas en haut. Ces directions des plaies étaient pour Anne Catherine une cause de douleurs indicibles, lorsqu'elles s'ouvraient assez largement pour que Fair pass&t au travers, et le cas n'était pas rare. Après avoir persisté pendant des années^ elles étaient encore aussi nettes, aussi firalches et aussi cuisantes que le premier jour, en sorte que le plus léger souffle d*air agissait sur elles comme une flamme ou comme un fer acéré et que la patiente était obligée d'envelopper ses mains de bandages moelleux pour se procurer un ipeude soulagement en les garantissant du contact de Tair. Mais jamais on n'y pouvait découvrir Fombre de suppuration, tandis que la plus petite lésion naturelle avait immédiatement ce résultat pour la malade.
Wesener rapporte ce qui suit, à la date du vendredi 8 septembre 1815 :
a J*ai trouvé la malade très-affaiblie , mais pourtant de bonne humeur. Les stigmates des mains et des pieds saignaient: sur le dosdes mains,les bords des plaies, lesquelles étaient de forme circulaire et avaient la largeur d'une pièce de deux gros, étaient un peu relevés, mais sans inflammation. Une chose qui me sembla bien remarquable, quoique peut-être ayant peu d'importance aux yeux de ceux qui ne sont pas du métier, ce fut une petite écorchure de la peau à l'articulation inférieure de l'index de la main droite. Cette écorchure s'était enflammée et un liquide purulent s'était déjà amassé sous l'épiderme en trois endroits.
Je demandai à la malade si elle s*était égratignée avec une aiguille, sur quoi elle me raconta qu'hier, en essuyant son verre à boire, elle en avait brisé le bord et s'était fait ainsi cette écorchure au doigt. Elle m'assura aussi qu'elle avait toujours eu la peau facilement inflammable et por* tée à la suppuration. Que ceux qui ont des connaissances médicales rapprochent ce fait de l'état où se maintiennent les stigmates. » •
Wesener trouvait là avec raison une preuve très-claire du caractère surnaturel des plaies. Il y en avait une autre dans cette règle sans exception que les effusions de sang étaient liées à des jours déterminés et à des fêtes de Tannée ecclésiastique, puisqu'elles se produisaient non-seulement les vendredis, par conséquent à des intervalles fixes et revenant périodiquement, mais aussi les jours des fêtes de la Passion qui changent chaque année; et cela était si indépendant de la disposition personnelle delà patiente que souvent elle n'avait connaissance de l'approche ou du commencement d'une de ces fêtes de l'Eglise que par un redoublement de douleur dans ses plaies. Ainsi le jour du marché annuel de Dulmen étant tombé un vendredi, cela fut cause qu'Anne Catherine fut importunée ce jour-là par des visites sans fin; elle en fut très -fatiguée et, voyant un grand nombre de paysans vêtus de leurs habits du dimanche, elle crut que c'était un jour de fête. Vers trois heures de l'après midi, elle p&Iit tout à coup et le sang coula en quatre endroits de dessous son bonnet sur son visage, ce qui lui parut à elle-même tout à &it inexplicable jusqu'à ce qu'on lui eût fait remarquer que ce n'était pas un dimanche, mais un vendredi.
4. Le sang coulait toujours de la tête et des mains dans la direction de celui qui avait coulé des saintes plaies du Fils de Dieu attaché & la croix pour nous. Ainsi, de la
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paume des mains, il revenait vers l'intérieur de Tavant* bras, du dos des pieds vers les orteils, du front et des tempes en avant et en arrière, et ensuite sur le visage et Tos du nez, même quand il lui était impossible de relever la tète. Nous avons vu combien le professeur de chimie de Munster s*était récrié sur ce sang qui coulait contrai* rement aux lois de l'équilibre et en avait conclu qu'il n'y avait là que de la peinture. Clément Brentano qui, des années après, put observer à diverses reprises l*effusion de sang produite par la couronne d'épines a rendu à ce sujet le témoignage suivant :
« L'écoulement du sang, comme on peut le penser, n'était visible qu'à la partie supérieure de son front trèsélevé, là où il était dégarni de cheveux. On voyait là le sang sortir .de plusieurs points comme des gouttes de sueur, sans qu'on pût apercevoir de plaies ou d'autres lésions, mais, quand le sang s'était desséché aux endroits où avait eu lieu cette espèce de transpiration et les avait colorés, l'observateur distinguait de petits points rouges comme des piqûres d'aiguille auxquels Wesener et Druffel donnaient un nom particulier. La quantité de sang qui coulait de sa tète était tantôt plus forte, tantôt plus bible, et il en était de mècne pour les autres effusions de sang; il semblait aussi quelquefois que certaines plaies saignassent plus abondamment alors que cela arrivait pour d'autres dans une plus faible proportion. »
Ce dernier détail est confirmé par Wesener dans son rapport à la date du vendredi 3 juin 1814.
• L'effusion de sang avait commencé aujourd'hui à midi et elle a duré jusque vers quatre heures. Il avait coulé du front et des tempes en telle quantité que cela avait produit chez la malade une pâleur effrayante et une grande prostration. Les personnes de son en* tourage en furent si inquiètes qu'elles cherchèrent