ME
h arrêter le sang avec des compresses de Tinaigre. •
Et le vendredi, 29 septembre 1818 :
c La malade a reçu cette après-midi la visite de la princesse Galitzin, venue de Munster, laquelle s'est entretenue assez longtemps avec elle. L'abbé Lambert et Clara Sœntgen se trouvaient aussi dans la chambre. Quand la princesse se fut retirée, la malade poussa un soupir arraché par la souffrance, et aussitôt Clara Soentgen, s'étant approchée pour rassister, vit un sang clair et limpide jaillir de trois petites ouvertures sur Tos du front en sorte qu'elle ftit obligée de le recueillir dans un linge plié. Les autres plaies commencèrent aussi à saigner, mais non aussi abondamment que la tète et le front. Il y a une circonstance que je ne dois pas omettre : c'est l'exclamation de M. Lambert. Quand il vit la malade saigner si fort, il se mit à pleurer et dit à Clara Soentgen : Ma sœur! vous voyez bien que ce n'est pas moi qui fais celai •
Le vendredi, 9 février 1821, à neuf heures du matin, pendant l'enterrement de l'abbé Lambert, Clément firentano remarqua également une abondante effusion de sang et l'ayant notée dans son journal, il ajouta la description suivante :
« Anne Catherine a le front très-élevé et une chevelure abondante d'un brun foncé. Ses tempes sont très-découvertes. Ses cheveux, quoiqu'en réalité fins et délicats, paraissent épais parce qu'on les coupe souvent très-court et qu'ils sont constamment pressés par une coiffe trèsjuste. Des maux de tète continuels les ont rendus d'une sensibilité incroyable au point qu'on ne peut les peigner sans qu'il en résulte une très-vive douleur. Aussi ce n'est qu'en cas de nécessité absolue qu'elle les laisse couper court : mais, sur ce point aussi, la pauvre patiente avait perdu sa liberté à certains égards pendant les premières années, lorsque ses stigmates Airent devenus de
D*ÂNNB CATHERINE EMMERIGH 413
notoriété publique. Toujours épiée et soupçonnée, elle ne pouvait que difScilement tenir sa porte fermée pendant le temps nécessaire pour couper ses cheveux ou simplement pour les mettre en ordre, car autrement une per^ sonne qu'on aurait fait attendre et aurait facilement propagé le soupçon qu'il s'agissait de faciliter ou de cacher une fraude. Ces circonstances impérieuses rendaient difficile de lui donner même les soins les plus nécessaires ; quiconque lui rendait un petit service charitable s'en acquittait avec une inquiétude et une précipitation qui en faisaient parfois quelque chose de plus nuisible qu'utile. Elle-même éprouvait une certaine crainte révérentielle en présence de son corps marqué de signes si merveilleux. Mais Dieu qui, dans ses premières années, lui avait rendu faciles des travaux manuels de toute espèce, lui a de même donné maintenant une aptitude surprenante à bire avec une promptitude extrême, même dans l'état de contemplation, sur sa personne comme autour d'elle, tout ce qu'exigent la propreté et la décence, en sorte que, sur son pauvre et misérable lit de douleur, on l'a toujours vue aussi propre et aussi bien arrangée que peut l'être dans son couvent la religieuse la plus soigneuse et la plus entendue. Mais tout cela présentait de grandes difficultés pour une personne qui, pendant plusieurs années, avait eu une telle faiblesse dans la colonne vertébrale qu'elle ne pouvait rester dans son lit sur son séant, au point que sa tête tombait sur ses genoux ; qui souvent pouvait à peine remuer ses mains blessées et ses doigts du milieu paralysés, et qui cependant, à cause de ses sueurs continuelles, incroyablement abondantes et souvent froides comme la glace, était obligée de changer de linge plusieurs fois le jour. Pourtant jamais personne, à quelque heure que ce lût, n'est entré chez elle sans la trouver habillée avec un soin et une propreté qui taisaient plaisir à voir. Je l'ai
414 ViE
tue pendant quatre ans à tontes les heures du jour, et j'ai toujours obsenré dans tout ce qui se rapportait à son intérieur et à son extérieur une propreté qui &isait penser involontairement à ce dont elle était Fimage, l'innocence, la chasteté et la pureté de cœur. »
Un seul tiait suffira pour montrer avec quelle parcimonie lui était mesurée l'assistance de son entourage. Pendant les jours chauds de l'été, quand elle était en prière et à l'état d'extase , des essaims de mouches venaient quelquefois se poser sur ses plaies et les piquer jusqu'à les faire saigner. Nous ne saurions rien de cet abandon si Wesener ne l'avait trouvée une fois dans cet état sans que personne vint à son secours. Nous sommes redevables au même Wesener de la connaissance de ce phénomène remarquable que, lorsqu'elle avait & endurer des souffrances expiatoires, notamment pendant les jours de l'octave de la Fête-Dieu, on voyait sur elle les plaies de la flagellation. Elles étaient toujours accompagnées de violents frissons de fièvre et avaient exactement la forme des marques que peuvent laisser sur la peau de forts coups de fouet.
5. Hais ce qui réclame notre attention à un degré incomparablement plus grand que tous ces phénomènes merveilleux et les souffrances physiques qui y étaient liées, c'est la manière dont Anne Catherine les supportait. Tout cela était pour elle un fardeau d'une pesanteur inconcevable, la cause de tortures continuelles de toute espèce, un objet de craintes et d'inquiétudes constantes et, jusqu'à la fin de sa vie, une occasion sans cesse renaissante des plus profondes et des plus pénibles humiliations. Mais lagrftce de Dieu lui donnait la foculté de les porter, non comme une chose qui lui appartint en propre ou comme une distinction particulière, mais comme l'œuvre pure du Fils de Dieu, son fiancé céleste qui, personnellement et immédia*
DANNE CATHERINE EMMERICII 4t5
tementy avait ainsi marqué son corps de cette empreinte afin qu'elle continuât à accomplir sa tâche, si grandement aggravée par là, au milieu de circonstances qui devaient la faire arriver à la plus parfaite conformité avec la vie de pauvreté de ce même Sauveur. Le mystère de la rédemption, le prix de notre salut, le sang infmiment précieux de Tagneau de Dieu dont Teffusion a expié nos péchés et nous a conquis la qualité d'enfants de Dieu avaient disparu, pour ainsi dire, de la mémoire et de l'esprit des hommes de cette époque et on en tenait peut-être moins de compte qu'on ne Favait jamais fait à aucune époque antérieure. Ce n'était pas seulement pour les incrédules et les ennemis de Dieu qui combattaient la sainte Église avec toutes les armes de la violence et de la ruse que la croix était une folie et un scandale, mais, même à ne considérer que les hommes qui ne voulaient pas renier la foi en Jésus- Christ, on était efTrayé du petit nombre de ceux qui comprenaient encore le témoignage du prince des apôtres : tt Scientes quod non corruptibilibus auro vel argento redempti eêtU^seâpretioso^ sanguine quasi agni immaculati Christi. » C'étaitle temps où dans les chaires des professeurs comme dans celles des prédicateurs, on gardait le silence sur la croix, sur le sacrifice et la satis&ction, sur le mérite et le péché, où les faits, les miracles et les mystères de l'histoire de notre rédemption devaient céder la place à de creuses c théories de la révélation, » où l'homme-Dieu, pour être supporté, ne devait plus être présenté que comme « l'ami des hommes, des enfieuits des pécheurs, » où sa vie n'avait de valeur que comme « enseignement, » sa Passion comme « exemple de vertu, » sa mort comme « charité » sans objet; où l'on enlevait au peuple croyant l'ancien
(1) < Sachant que vous n*avez pas été rachetés par l'or et l'argent, choses pértasiibles, mais per te sang précieaz du Christ, ooœme par celui d'no Afoeu siM laehe. » (I Petr. i. 18, 19.)
416 YIG
catéchisme qu'on remplaçait par des « liistoires bibliqaes • où le manque total de doctrine devait être voilé sous « un langage naïf et à la portée de toutes les intelligences; > où les fidèles étaient forcés d'échanger leur^ livres de piété, leurs vieilles formules de prière et leurs anciens cantiques contre des productions de fabrique moderne aussi mauvaises et aussi impies que celles par lesquelles on cherchait à remplacer le missel, le bréviaire et le rituel.
6. Nous sommes trop facilement portés à ne voir dans cet aplatissement intellectuel qu'une aberration passagère ou une fousse direction de l'esprit de l'époque ; mais, devant Dieu, il y avait plus que cela. C'était une atteinte portée à la foi, mettant en péril le salut éternel d'un nombre infini d'âmes, un mépris tellement coupable de son amour et de sa justice qu'il voulait le faire expier par les tortures de l'innocente pénitente, et c'est pourquoi il disposait les choses pour qu'elle ne fût pas autrement traitée par les hommes de cette époque que lui-même et l'œuvre sainte de la rédemption. L'effrayante majesté du sacrifice sanglant de Jésus-Christ et la rigueur avec laquelle il a satisfait pour nos péchés sont pour tous une pierre d'achoppement ; il en est ainsi pour elle à cause des signes dont elle est marquée ; elle est même, pour ses plus fidèles amis, un fardeau dont le poids retombe doublement sur elle. L'abbé Lambert et son confesseur désirent ardemment voir disparaître ces signes dont la présence malencontreuse leur ôte le repos et la paix; le pasteur de la paroisse dans laquelle elle vit se retire d'elle avec un sentiment d'irritation dès qu'il croit sa réputation compromise à cause d'elle : la première autorité ecclésiastique du diocèse la soumet comme une trompeuse à l'enquête la plus sévère et lui fait subir toutes les tortures imaginables, afin d'épargner au monde le spectacle insupportable pour
D'ANNE CATHERINE EMIlERICn 417
loi de ces plaies. Puis, comme on n'y peut pas réussir, elle est abandonnée sans secours et sans défense, livrée en proie à la curiosité importune, aux soupçons et même aux plus cruelles persécutions (1). Et les supplications qu'elle-même adresse au ciel ne sont pas exaucées : ses ardentes prières, qui attirent d*en haut sur une foule d'autres des torrents de bénédictions, n'obtiennent rien quand elle crie vers Dieu pour que les stigmates lui soient retirés, c Ma grftce te suffit • lui répond le Seigneur et les stigmates restent; car, suivant les belles paroles de Clément Brentano :
« Elle est envoyée dans le désert de l'incrédulité contemporaine, avec les empreintes du sceau de l'amour crucifié, pour rendre témoignage à la vérité de cet amour. Quelle lourde tâche que de porter sur son corps, aux yeilx du monde et des courtisans du prince du monde, les insignes de la victoire du fils du Dieu vivant, Jésus de Nazareth, roi des juifs ! Il y faut un grand courage et une assistance toute particulière de la grâce divine; car il s'agit d'être un objet de scandale, de suspicion et de doute pour la plupart, et malheureusement une énigme pour tous; de rester exposée sur la croix, au centre du carrefour où se croisent les voies suivies par l'incroyance et par la superstition, par la malice et par la niaiserie, par l'orgueil de la science humaine et par la platitude servile du vulgaire soi-disant éclairé; d'être livrée ainsi à l'examen curieux de tous les passants, en butte aux propos et aux explications les plus absurdes. Vivre pauvre et délaissée, en proie à une maladie mystérieuse qui est un martyre continuel; être méconnue de son entourage le plus proche et par suite souvent maltraitée involontairement; se senlir profondément isolée au milieu de la foule des curieux qui s'empressent
(1) Il en sera parlé dans le secood Tolanie.
4t8 VIE
de tous côtés et où Ton est d'autant plus seule qu'on n*y rencontre pas son semblable, subir sans rel&che les exigences de toutes les absurdités possibles et de toutes les suspicions imaginables; avec tout cela ne pas perdre patience un instant, rester toujours affable, humble, douce, sage, intelligente, édifiante selon la mesure de tant de personnes si diverses qui n'exigent d'elles-mêmes rien de semblable, c'est vraiment une tâche colossale pour une pauvre religieuse tille d'humbles paysans, sans autre instruction que son catéchisme, née à une époque où l'esprit primitif s'était presque partout retiré des cloîtres, et où même peu de prêtres se rencontraient qui eussent eu l'occasion d'apprendre à diriger les &mes placées dans de telles circonstances, o
7. Jamais un mot de plainte ne venait sur ses lèvres quand elle se voyait soupçonnée d'imposture ou calomniée : par contre, elle était inconsolable quand elle avait à subir des marques de respect et d'admiration. De même que, pendant des années, elle avait supporté la douleur des plaies avant qu'elles devinssent apparentes, sans voir là autre chose qu'une grâce accordée à ses prières et à son désir de souffrir pour autrui ; de même qu'elle avait vu dans l'empreinte faite par son divin fiancé lui-même une vision symbolique et non pas un iait réel, au point d'en effacer le souvenir de son esprit et de ne pas même tenir compte des effusions de sang qui étaient survenues; de même elle était toujours prête à ne voir dans ces signes que ce qu'y verraient son confesseur et l'autorité ecclésiastique. Le sentiment de sa propre indignité, la crainte de la louange et des hommages étaient tellement dominants dans son âme qu'elle avait honte d'elle-même jusque dans ses visions et qu'elle aurait préféré être punie et m éprisée comme une trompeuse.
D*ANNE CATflgHINE EMMERICH 419
Ainsi, en septembre 181S, le dimanche d'après la fête de TExaltation de la croix, elle avait assisté en esprit à la grande procession qui se faisait à Goesfeld avec le crucifix miraculeux : marchant pieds nus et en adoration derrière la sainte croix, elle eut le sentiment que beaucoup de pieux assistants pensaient à elle, lorsque la procession passa par l'église de Saint-Jacques, et parlaient de ses signes comme d'une chose miraculeuse. Gela la jeta dans une telle confusion qu'elle chercha à cacher ses plaies et comme elle ne put y réussir, la très-vive douleur qu'elle en ressentit la réveilla de sa vision. Souvent aussi, il arrivait que l'esprit malin venait lui faire des reproches artificieux; il lui disait qu'elle pourrait bien manger si elle le voulait, mais qu'elle était une hypocrite qui ne voulait pas se lever de son lit et qui, à cause de cela, refusait de manger : elle pourrait commencer, lui disait-il encore, par bohre de l'eau et du vin et elle verrait aussitôt combien il lui serait facile de prendre de la nourriture. Alors, dans son humilité, oubliant la malice du tentateur, elle répondait très-sérieusement avec un saint mépris d'elle-même : c Oui, je suis une indigne, et je mérite d'être méprisée comme une hypocrite. » Et cela excitait en elle un tel zèle contre elle-même qu'elle essayait de sortir de son lit pour aller à la fenêtre et crier de là dans la rue : a Vous tous, bonnes gens, évitez-moi! ne vous inquiétez pas de moi! je suis une indigne créature. » Mais, bientôt épuisée par cet effort, elle retombait sur son lit et reconnaissait quel était celui qui l'avait ainsi circonvenue par de fausses accusations.
Wesener, à la date du vendredi 9 août 1816, rapporte on autre fait en ces termes : c Elle se plaint toujours des nombreuses visites qu'elle reçoit. « Je suis triste à mourir à cause de l'affluence des visiteurs, me disait-elle aujourd'hui en sanglotant, et surtout quand il me faut voir que
beaucoup ont presque une vénération plus grande devant ce que Dieu a fait en moi, son misérable instrument, que devant le très-saint Sacrement. Oui, je voudrais pouvoir mourir de honte quand de vieux et respectables prêtres, qui sont dix fois meilleurs que moi, demandent à me voir. > Je cherchai à la calmer en lui disant que Bien permettait ces visites pour éprouver sa patience, qu'on ne venait pas pour sa personne, mais pour les œuvres de Dieu manifestées en elle, que les gens raisonnables ne Tadmirent pas, mais admirent seulement les décrets incompréhensibles du Dieu tout-puissant. Ces paroles lui plurent, elle reprit sa sérénité et se consola. »
8. Nous n'aurions pas la connaissance précise de l'origine des signes extérieurs si Anne Catherine, dans les dernières années de sa vie, n'avait pas eu, à diverses reprises, dès visions sur sa stigmatisation et ne les avait pas racontées par ordre de son confesseur. Ainsi elle eut la vision suivante le 4 octobre 1820, fête de saint François d'Assise.
c Je vis le saint sur une montagne, dans un lieu désert, parmi des buissons. Il y avait là des grottes ressemblant à de petites cellules. François avait ouvert l'Evangile i plusieurs reprises, et il était toujours tombé sur le récit de la Passion. Alors il demanda à Dieu la grftce de ressentir ses soutTrances. Ordinairement, il faisait là un jeûne très-rigoureux et ne mangeait que ce qu'il fallait de pain ou de racines pour ne pas mourir de faim. U s'agenouilla, les genoux nus, sur deux pierres très-raboteuses et se mit deux autres pierres fort lourdes sur les épaules. Je le vis après minuit, accroupi sur ses genoux, le dos appuyé à la montagne; il priait, les bras étendus. Je vis près de lui son ange gardien qui lui tenait les mains. Son visage était enflammé du feu de l'amour divin. C'était un homme maigre : il avait un manteau brun, ouvert par devant.
D'ANNE CATHERINE BMMERICH 421
avec un capuchon comme le portaient alors les pauvres bergers du pays. Il avait une corde autour des reins. Je le vis comme paralysé. Une splendeur indescriptible partit du ciel, venant & lui perpendiculairement, et je vis dans cette gloire un ange avec six ailes, deux au-dessus de la tète, deux avec lesquelles il semblait voler et deux qui lui cou* vraient les pieds. Cet ange tenait dans la main droite une croix de demi-grandeur naturelle , sur laquelle était un corps vivant, tout pénétré de lumière. Les deux pieds étaient croisés, les cinq plaies étaient resplendissantes et rayonnantes comme des soleils. Il partit de chaque plaie trois rayons d'une lumière rouge qui se terminaient en pointe; ils partirent d*abord des mains, se dirigeant vers la paume des mains du saint; puis de la blessure du côté droit, vers son c6té droit, (ceux-ci plus larges avec une pointe plus large); puis enûn des pieds vers la face inférieure de ses pieds. L'ange tenait de la main gauche une tulipe d*un rouge de sang au milieu de laquelle était un cŒurd'or. Je me souviens confusément qu'il la lui donna. Le saint ne pouvait pas se tenir sur ses pieds lorsqu'il revint à lui. Je le vis retourner au couvent, souffrant cruellement, mais aidé par son ange gardien. Je le vis cacher ses plaies du mieux qu'il put. Il ne voulut les laisser voir à personne. Il avait de grosses croûtes de sang de couleur brune sur le dos des mains. Ses mains ne saignaient pas régulièrement tous les vendredis. Son côté saignait souvent si fort que le sang coulait jusqu'à terre. Je le vis en prières, le sang ruisselant le long de ses bras. J'ai vu beaucoup d'autres choses de lui, notamment comment le Pape, avant qu'il vint le trouver, le vit dans une vision soutenant sur ses épaules le Latran qui allait tomber.
« J'eus ensuite une vision touchant moi-même et la manière dont j'avais regu les plaies. Je ne savais pas auparavant comment cela s'était fait. Je me vis seule dans
la chambre de la maison Rotet*s. C'était trois jours ayant la nouvelle année, vers trois heures de Taprës-midi. feus une contemplation de la Passion de Jésus-Christ, je le priai de me faire ressentir les souffrances qu'il avait éprouvées et je dis cinq Pater, en l'honneur des cinq plaies. J'étais couchée dans mon lit, les bras étendus. J'eus des impressions d'une grande douceur avec une soif infinie des douleurs de Jésus. Alors je vis descendre sur moi une lumière qui venait obliquement d'en haut. C'était un corps crucifié, vivant et transparent, avec les bras étendus, mais sans croix. Les plaies resplendissaient plus que le corps : c'étaient cinq gloires distinctes de la gloire céleste où elles étaient comprises. J'en fus toute transportée et mon cœur ressentit avec une grande douleur, mêlée pourtant de douceur, le désir de partager les souffrances de mon Sauveur. Et comme mon désir croissait de plus en plus à la vue de ses plaies et, s*élançant, pour ainsi dire, de ma poitrine, à travers mes mains, mes pieds et mon côté, allait comme suppliant, vers ses saintes blessures, de triples rayons d'une lumière rouge finissant en pointe se précipitèrent, d'abord des mains, puis du côté, puis des pieds du crucifié vers mes mains, mon côté et mes pieds. Je restai longtemps ainsi sans rien percevoir de ce qui m'entourait, jusqu'au moment où un enfant, fils de la maîtresse de la maison, me fit baisser les mains. Cet enfant passa parla salle et ditàceux qui étaient là que je m'étais heurté les mains quelque part jusqu'à les faire saigner. Je priai ces gens de n'en pas parler, «i J'avais depuis plus longtemps déjà la croix sur la poitrine : je l'avais reçue vers la Saint-Augustin. J'étais agenouillée, les bras étendus, et mon fiancé m'en avait marquée. Après la réception des plaies il survint dans mon corps un grand changement. Je sentis que mon sang prenait un autre cours et se précipitaitvers ces points avec un tiraillement douloureux. •
DANNE CATHERINE GMMBRICH 423
« Saint François s'est entretenu avec moi cette nuit et il iD*a consolée. U a parié de la violence des douleurs intérieures. »
9. Afin que le lecteur ne se méprenne pas sur cette vision relative à la propre stigmatisation d*Ânne Catherine, il est nécessaire de dire ici quelque chose de plus précis sur la signification des visions qui se rapportaient à elle-même. Comme instrument d*expiation, elle avait à accomplir toutes ses actions et à endurer toutes ses souffrances de la manière la plus agréable à Dieu. La pureté de l'intention ne devait pas être altérée; la patience, la douceur, la charité, la force de sa confiance en Dieu ne devaient pas être ébranlées, quand même des obstacles insurmontables en apparence ou quand les plus fortes oppositions se présenteraient de la part des personnes qui devaient recevoir assistance et bénédiction par suite de ses luttes et de ses souffrances. Si la fragilité humaine la faisait rester en arrière, si eUe se laissait décourager et abattre, si une tache, visible à Tœil de Dieu seul, ternissait Téclat de sa vertu, il lui fallait réparer cette faute par la pénitence. Pour se pu-^ rifier des fautes qu'elle pouvait commettre dans la vie de chaque jour et dans le commerce avec les hommes, elle avait la direction de son confesseur et le sacrement de pénitence : mais quand il s'agissait d'effacer les imperfections de son action en vision, l'ange qui se tenait à ses c6tés l'obligeait & réparer chaque négligence ou chaque infidélité par un surcroît d'efforts et de souffrances. C'était lui» comme nous l'avons vu, qui, depuis sa jeunesse, l'éclairait habituellement sur toutes les parties de sa tâche et qui, parla, la rendait capable de l'accomplir parfaitement. Mais à mesure que cette t&che prenait des proportions plus grandioses avec les années et réclamait plus impérieusement jusqu'à son moindre soufQe, les voies par lesquelles elle
marchait lui étaient montrées dans des visions de plus en plus riches et compréhensives. Le temps qui lui restait à vivre était court et il fallait qu*il fût consacré à l'accomplissement de sa mission pourFEglise; c*est pourquoi Fange avait à veiller pour que chaque instant fût scrupuleusement employé. Tantôt sa lumière éclairait pour elle tout le chemin parcouru jusqu*alors, avec tous les événements, toutes les souffrances et tous les dangers qui s*y étaient rencontrés, avec toutes les circonstances et avec toutes les personnes dont rinfluence avait entravé ou aidé ses efforts : tantôt c'étaient seulement certains événements plus importants dont l'effet se faisait encore sentir. Gela se faisait pour qu'elle pût reconnaître ce qu'il y avait à corriger ou à reprendre en sous-œuvre et pour qu'elle pût correspondre avec toute la fidélité possible à la direction de son fiancé divin. Enfin bientôt l'avenir lui fut dévoilé, et les travaux et les souffrances qui allaient venir plus ou moins prochainement lui furent montrés. Elle acquérait par là la vue la plus claire du caractère et de l'état moral des personnes pour lesquelles elle avait à prier, à lutter ou à souffrir, ou bien contre lesquelles elle avait à combattre, pour rendre vaines leurs attaques et leurs menées perverses contre l'Eglise, la foi et le salut des&mes. Le lecteur doit comprendre qu'il est incomparablement plus grand et plus méritoire de souffrir et d'expier par pure charité pour une personne dont les intentions et les pensées les plus intimes, dont la perversité, la culpabilité et la rébellion sont clairement mises devant vos yeux, alors qu'il fiiut pour agir sur son cœur se frayer d'abord un passage à travers les barrières et les obstacles de sa mauvaise volonté, que de prier seulement en général et d'accomplir des œuvres de pénitence pour la conversion des pécheurs. Il peut dès lors se rendre compte de ce que comprenaient ces visions préparatoires envoyées à Anne Catherine dont
D'aNNE CATHERINE EMMBRIGH 435
Taction par la prière, par la lutte, par Texpiation, s*étendait à toute l'Eglise. Enfin en qualité d'instrument que le chef invisible de l'Eglise voulait faire servir à ses desseins en&veur delà chrétienté, elle n'avait pas seulement à bien remplir son office en ce qui la concernait personnellement et à réparer constamment les fautes provenant de sa propre fragilité, mais elle devait aussi répondre pour ceux que Dieu avait mis en relation avec elle afin qu'ils l'aidassent à accomplir sa mission. Ainsi son œil était depuis longtemps tourné vers Overberg et vers Clément de Droste, avant que ceux-ci eussent même entendu parler d'elle; sa prière et son influence salutaire étaient autour du Pèlerin, lorsqu'il errait encore loin de Téglise, lorsque Dieu et le salut de son &me étaient ce dont il s'occupait le moins.
Celui-ci lui^tait souvent montré en vision afin qu'elle le gagn&t à Dieu et le préparât à être l'instrument par le moyen duquel elle pourrait exécuter l'ordre donné par Dieu de faire connaître ce que lui avaient révélé ses contemplations.
Gomme exemple des tableaux symboliques dans lesquels lui était montrée sa situation après l'enquête, nous pouvons reproduire ici une vision qui nous a été conservée par son confesseur lui-même et qu'elle raconta aussi à l'abbé Lambert :
a Je me trouvais au milieu de beaucoup de gens, sur le chemin de la Jérusalem céleste et j'avais à porter un fardeau très-lourd en sorte que je pouvais à peine me traîner. Je me reposai un peu près d'une image du Sauveur crucifié et je vis couchées autour de cette croix une multitude de petites croix de paille et de petites branches sèches liées ensemble. Comme je me demandais tout étonnée ce que pouvaient signifier ces petites croix, mon conducteur me dit : > Ce sont les petites croix que tu avais à porter au
couvent : elles étaient légères, mais maintenant une antre croix t'est imposée^ porte-la, c Alors la foule de mes compagnons dans laquelle se trouvait mon confesseur se dispersa. Celui-ci se plaça derrière un buisson pour guetter un lièvre. Je le priai de laisser cela et de m*accompagner plus loin sur mon pénible chemin : mais il ne voulut pas et il me fallut continuer à marcher seule et haletante soos mon pesant fardeau. Alors j*eus la crainte qu'il ne fût pas généreux ni charitable à moi de laisser mon confesseur dans l'embarras; je pensai que je devais le décider par mes prières et au besoin le forcer à marcher avec moi vers le but magnifique qui était devant nous. Je revins sur mes pas : je le trouvai endormi, et je vis avec effroi que des bètes féroces rôdaient dans le voisinage et qu'un grand danger le menaçait. Je l'éveillai, je le suppliai; il me fallut presque employer la force pour le tirer après moi et je sentis que mon fardeau n'en était pas peu aggravé. Mais ce fut un bonheur pour moi, car bientôt nous arrivâmes devant un cours d'eau large et profond qu'on ne pouvait franchir que par un passage très-étroit. Je n'aurais pu en venir à bout et je serais tombée dans l'abtme avec mon fardeau si le père ne m'avait pas aidé. Enfin nous arrivâmes heureusement au but. >
On verra par la suite combien cette vision est profonde et significative dans sa simplicité.
10. Son confesseur, le père Limberg, dominicain, était un religieux pour lequel la suppression violente des couvents avait été la plus grande des afflictions et qui était rentré dans le monde avec la ferme résolution d'y régler sa vie aussi fidèlement que possible suivant ses vœux de religion. Aussi Anne Catherine vit -elle une disposition particulièrement miséricordieuse de Dieu dans les circonstances qui lui avaient donné pour directeur spirituel ce
D*ANNE CATHERINE EMMERIGH 437
digne religieux envers lequel elle s'était efforcée dès le premier moment de pratiquer la plus parfaite obéissance. Le P. Limberg n'était pas seulement pour elle un confesseur et un directeur, mais encore le remplaçant de ses anciens supérieurs monastiques : c'est pourquoi elle avait reporté sur sa personne et sur ses paroles le respect sans bornes et la soumission avec lesquels, étant au couvent, elle avait réglé sa vie selon la volonté de ses supérieurs et les prescriptions de la règle. Elle s'était engagée pour jamais envers Dieu par ses vœux de religion, et il voulait que, dans le monde, elle continu&t à mener fidèlement et complètement la vie qui convenait à une &me dont il avait fait sa fiancée. Quoiqu'elle fût très-supérieure par l'intelligence et les lumières spirituelles à cet homme simple, assez inexpérimenté et médiocrement instruit, elle 'conservait toujours vis-à-vis de lui l'attitude d'un enfant plein de simplicité, obéissant aveuglément et qui ne demande qu'à être conduit et dirigé. Chaque parole du père Limberg était pour elle un ordre, bien plus, un oracle de Dieu qui n'admettait pas la contradiction. Etait-elle assurée d'a- Tance par des expériences journalières ou même par les avertissements de son ange que Tobéissance à telle ou telle prescription de son confesseur amènerait pour elle les plus grandes souffrances, elle n'avait pas l'idée d'y faire la plus petite objection : car aucune douleur, aucun sacrifice ne lui semblait devoir être mis en balance avec le mérite de l'obéissance. Quand son œil perspicace ne pouvait s'empêcher de voir que la di* ection de son confesseur ne fidsait qu'aggraver le poids déjà si lourd de sa mission, et, loin de lui faire cuivre le chemin direct, ne la conduisait souvent au but que par les détours les plus fatigants, elle ne voyait jamais là l'effet de l'insuffisance et de l'imprévoyance humaines, mais l'ordre établi par Dieu même qui voulait lui faire accomplir sa t&che d'expiation,
jjou par le ministère de Tange, mais par celui de l'homme faible et fragile, par celui du prêtre, n y a un trait commun qui se rencontre chez toutes les &mes choisies de Dieu pour être des victimes expiatoires et qui se reproduit de la manière la plus constante, quelque diverses que paraissent leurs voies considérées du dehors, c'est que leur vie est un sacrifice incessant, un abandon absolu de l'être tout entier, corps et &me, aux desseins de Dieu sur elles : cela se manifestait avec un caractère singulièrement élevé chez Anne Catherine et nulle part plus que dans ses rapports avec son confesseur. De même qu'une plante ne peut pas croître ni une fleur s'épanouir sans air et sans lumière, de même Anne Catherine ne pouvait vivre sans l'obéissance à l'autorité spirituelle : la parole et la bénédiction du prêtre était pour elle plus que la bénédiction de l'ange lui-même. L'obéissance était le moyen à l'aidée duquel le fruit de ses travaux profitait à l'Eglise : elle était le lien qui lui rendait possible de représenter dans son corps le corps de l'Eglise à laquelle elle se trouvait par là si étroitement unie qu'elle en pouvait pénétrer sans obstacle toutes les parties. Mais cette obéissance reposait 'sur la foi dont la lumière lui faisait voir dans le prêtre et le confesseur le représentant de Dieu : et sa foi était d'autant plus puissante et plus méritoire qu'elle voyait plus clairement dans le prêtre les défauts et les faiblesses de l'homme. Cependant le don de contemplation ne paraissait octroyé à Anne Catherine dans une telle plénitude que pour qu'elle men&t aussi parfaitement que possible une vie de foi, afin de prouver par là à tous les temps que les vrais privilégiés de Dieu, quelque extraordinaires que soient leurs dons , quelque insolite que soit la tâche dont ils sont chargés, ne connaissent pas d'autre loi ni de direction plus élevée que la règle de la foi, telle que la pose l'EgUse infaillible, colonne et fondement de la vérité. La mystique
d'annk utherinb bhmerich 429
▼raîe et pure n'a sa racine et sa vie dans aucun autre terrain que celui de la discipline ecclésiastique, du culte divin, des sacrements, des pratiques et des usages de l'Eglise, des principes posés par les saints et les docteurs autorisés. Jamais elle n'admet une transgression ou une dispense à l'égard des commandements de Dieu et de l'Eglise qui obligent tous les chrétiens sans exception ; elle n'admet pas davantage l'omission d'un devoir sous le prétexte mensonger qu'une vie spirituelle d'un ordre transcendant n'est pas rigoureusement liée par toutes les lois et tous les règlements de l'Eglise. Dieu maintient strictement ces barrières pour ceux qu'il a choisis entre tous, tandis que la fausse mystique ou la prétention mensongère à des grftces extraordinaires ne tarde pas à les renverser : aussi peut-on, en toute assurance, voir un signe infaillible d'imposture ou d'illusion chez toute personne soi-disant favorisée de dons ou de lumières particulières qui se met au-dessus de la moindre règle de la discipline de l'Eglise, ne fût-ce qu'une rubrique de la liturgie.
11. Quand le P. Limberg prit en main la direction spiritueUe d'Anne Catherine, il s'était approprié, comme principale règle de conduite, l'opinion de l'abbé Lambert, suivant laquelle il fallait tenir secret autant que possible tout ce qui se passait d'extraordinaire chez la malade et qualifier ses visions de pures rêveries afin de la maintenir par là dans l'humilité. 11 était naturellement d'un esprit si scrupuleux et si facile àtroubler que ce ne fut qu'après des années, après avoir vu fréquemment les choses les plus frappantes et les plus émouvantes, qu'il put arriver à apprécier équitablement, sans soupçon et sans méfiance, les dons départis à sa fille spirituelle. Après l'avoir dirigée pendant sept ans et avoir reçu des preuves innombrables de son obéissance, de sa véracité et de sa candeur, il lui arrivait
430 viB
encore de tomber dans le doute quant à la réalité et à l'origine de tout ce qu'il voyait en elle. Voici un incident raconté par lui-même en ces termes :
c Je disais mon bréviaire pendant que la malade était en prière extatique, les yeux fermés. Il y avait bien une heure que cela durait lorsque je finis mon bréviaire. Alors les doutes du professeur B. se présentèrent à mon esprit et une idée me vint, je ne sais comment. Je me souvins que l'abbé Lambert dans sa messe d'aujourd'hui avait consacré deux hosties, afin d'en réserver une pour donner la communion à la malade le jour suivant. Ne serait-il pas permis, me dis-je en moi-même, de la mettre encore une fois à l'épreuve, ne faisant cela ni par vaine curiosité, ni à mauvaise intention? J*allai donc prendre l'hostie consacrée, je la mis dans un corporal autour duquel j'enveloppai une étole et je la portai chez la malade. Lorsque j'entrai dans la chambre, elle était encore en prière et dans la même position qu'avant : mais je n*eus pas plus tôt mis le pied sur le seuil qu'elle se releva à la h&te et avec un grand effort, tendit les bras et tomba sur ses genoux en adoration. « Qu'avez-vous? » lui demandai-je, mais elle s'écria : « Ah I mon seigneur Jésus vient à moi avec le tabernacle » Je la laissai adorer le saint Sacrement pendant quelque temps, puis je le remportai. »
La première fois qu'il avait trouvé Anne Catherine en extase et qu'à son réveil il lui avait demandé des explications à ce sujet, cela l'avait jetée dans une grande confusion ; elle l'avait supplié en rougissant de ne la trahir vis-à-vis de personne. Ù lui était arrivé comme à la bienheureuse Marie Bagnesi (1) avec laquelle elle a en général
(1) La vie de Marie Bagnesi, née & Florence en 1514, a été écrite par soo ccmfeaKar et se trouve.dans les Aeta SS., tom. VI, mffim mmi.
D*ANNE CATBKRINB EHHERICH 431
nne ressemblance tout à fait surprenante : car Marie anssi, ayant été trouvée une fois ravie hors d'elle-même et élevée au dessus de terre, fut saisie d'un tel effroi, quand elle revint à elle, qu'elle cacha son visage dans ses mains comme eût fait un enfant pris en faute et n'osa plus lever les yeux sur ceux qui avaient été témoins de son extase.
Le P. Limberg avait si peu l'intelligence de cet état, que, s'il trouvait Anne Catherine absorbée dans un de ses travaux en esprit où elle secourait le prochain et souffrait pour lui, il cherchait à la faire revenir à elle en la secouant bien fort : car il croyait alors « qu'elle avait le délire. > Ainsi, en août 1814, elle avait à secourir une personne phthisique, non-seulement en prenant sa maladie pour elle-même, mais encore par d'autres souffrances expiatoires, afin de lui obtenir la patience et la grâce d'une bonne mort. Limberg la trouva un jour poussant des gémissements plaintifs comme si elle eût été agonisante et il la secoua de côté et d'autre par les épaules jusqu'à ce qu'elle fût revenue à elle : alors elle lui répondit tranquillement : j» J'étais près de la malade et à mon retour, je me suis trouvée si faible qu'il m'a fallu monter l'escalier en pierre (1) en me traînant sur les genoux. Gela m'a donné une peine incroyable et je sens de grandes douleurs aux genoux. »
Quoique les genoux fussent couverts d'ampoules et que les douleurs eussent duré plusieurs jours, Limberg traita tout cela de rêverie jusqu'au moment où la phthisique, qui était sa propre sœur, s'adressa directement à Anne Catherine, désirant que la mort qu'elle savait inévitable, la
(1) Le 23 novembre 1813, Anne Catberioe avait été traDsportée de son logement chez la veuve Rotere, dans la maison du maître boulanger et brasseur Limberg, frère de son confesseur. Elle y logeait au premier étage, sur le derrière. Sa chambre avait vue sur le jardin et sur l'église de son ancien couvent L'abbé Lambert était aussi venu loger dans cette maison avec elle.
trouv&t près de la servante de Dieu et sous la protection de ses prières. Alors le P. Umberg la fit transporter dans la chambre d'Anne Catherine, chez laquelle se manifestèrent aussitôt tous les symptômes et toutes les souffrances de la pbthisie la plus intense. Elle fut prise d'une soif ardente accompagnée d'élancements si violents dans le côté droit que la douleur la fit tomber sans connaissance lorsque sa sœur voulut la retirer du lit. Quant à la phthisique elle-même, elle se trouva soulagée et consolée, car l'assistance s'étendit aussi à son &me. Voici ce que rapporte Wesener à ce sujet :
(( La sœur Emmerich me raconta qu'elle avait eu une nuit très-pénible et très-agitée. Elle avait été injuriée, raillée et même poussée et frappée par diverses personnes, n 7 avait spécialement quelques enfants qui tombaient sur elle, la battaient et la maltraitaient, en sorte qu'il lui fallait se défendre contre eux des deux mains et que pourtant elle ne pouvait s'en délivrer. M. Limberg qui veillait dans la chambre auprès de sa sœur phthisique vit les gestes qu'Anne Catherine &isait comme pour se défendre et la prit par le bras pour la retenir. Alors elle revint à elle et vit M. Limberg près d'elle, mais malgré cela, elle avait toujours devant les yeux ces enfants qui la tourmentaient et elle se plaignit à moi de souffrir encore partout où ces enfants l'avaient heurtée et frappée. Une fois ces mêmes enfants voulurent aussi la forcer à manger et lui mirent des mets devant la bouche, si bien que toute la matinée elle en conserva le goût sans pouvoir s'en débarrasser. »
Ces tourments se rapportaient aux soupçons répréhensibles que la mourante avait longtemps nourris antérieurement et qu'elle avait communiqués à d'autres personnes, touchant le jeûne continuel d'Anne Catherine qu'elletraitait de fourberie et d'illusion. Anne Catherine expiait cette faute
D'ANNE CATHERINE EMMERIGH 433
à sa place en souffrant patiemment les mauvais traitements indiqués plus haut et elle lui obtint par là la gr&ce d'un sincère repentir et d'une bonne mort.
Le Père Limberg fut bien obligé de reconnaître que tout cela n'était pas une pure rêverie; pourtant, après comme avant, son esprit resta fermé à l'intelligence de l'état contemplatif, ainsi qu'on peut en juger par le fait suivant. La veille et le jour de TAssomption , Anne Catherine eut à contempler presque sans interruption la mort de la sainte Vierge avec toutes les circonstances qui l'accompagnaient. Étant en extase, elle parla de ces visions d'une façon si claire et si animée que le Père Limberg lui-môme tut forcé de reconnaître qu'il n'y avait pas là l'ombre de délire. U prit alors un petit tableau à rhuile représentant la mort de Marie et le tint à quelque distance devant les yeux fermés d'Anne Catherine. Tout à coup le corps raidi de la malade se pencha vers le tableau ; elle courba la tète et finit par le prendre dans ses mains, puis elle fit cette allusion à saint Pierre qui y était représenté : « Ah ! cet homme à la barbe blanche est un bien excellent homme! » Elle retomba ensuite en arrière et Limberg plaça le tableau contre ses mains qui étaient croisées sur sa poitrine. Étant revenue à elle, elle répondit ainsi à ses questions :
« Je voyais la Mère de Dieu mourante, entourée des apôtres et des personnes de sa famille, et je me suis pendant longtemps réjouie à cette vue; alors la chambre avec tout ce qui était dedans m'a été posée sur les mains. Gela m'a causé un plaisir inexprimable, mais en même temps je m'étonnais beaucoup de pouvoir porter toute cette chambre sur mes mains, sur quoi il me fut dit intérieurement: « D n'y a là que pure vertu et c'est léger comme de la plume. » Dans la nuit précédente, j'ai eu aussi, presque sans interruption, des visions relatives à la i. 28
mort de Marie. Tétais en voyage pour aller è Jérusalem et cela dans un état tout à fait singulier, car j*étais couchée, sans dormir ni rôver ; j'avais les yeux ouverts, je voyais les objets qui sont dans ma chambre et pourtant cela ne me dérangeait pas dans mon voyage, ni dans ma contemplation, et ne m'empêchait pas d*avoir la peroep* tion de tout ce qui était sur la route. »
12, Le Père Umberg avait coutume de traiter Anne Catherine comme une religieuse ordinaire; il lui parlait brièvement et sévèrement et c'était précisément ce qu*elle<-méme appréciait le plus en lui. U était déjà son confesseur depuis deux ans, lorsqu'un jour Weaener la trouva toute en pleurs et, lui ayant demandé la cause de cette tristesse, en reçut cette réponse : « Je crains que ma pleine et entière ooniiance en Dieu, mon seul protecteur, ne se soit amoindrie ; car, maintenant qu'il me faut rester couchée sans pouvoir m'aider en rien, tout m'afflige. Auparavant j'avais une si ferme confiance en Dieu qu'aucune souffrance ne me troublait, quelque violente qu'elle pût être ; à présent je suis tout attristée par le projet qu'a mon confesseur de chercher une autre position, car je l'apprécie extrêmement et je le préfère à tout autre à cause de sa sévérité salutaire* »
Quelques années plus tard, elle dit encore devant Wesener qu'elle sentait bien combien la sévérité de son oon* fesseur lui était profitable et que rien ne lui ferait plus de peine que de le voir se rel&cher de cette sévérité.
Quant à la manière dont elle était traitée par lui, nous pouvons mentionner ici le fEÛt suivant qui est très-caractéristique ; c Un soir, dit Wesener,je trouvai la sœur Emmerich semblable à une mourante. Son pouls était si petit et si faible et elle-même dans un tel état de prostration qu'elle pouvait & peine articuler une parole k voix
D*ANNE CATHERINE BMMERlGil 435
basse. Je ne pus découvrir la cause de cette extrême faiblessse, cependant je lui fis prendre dix gouttes d'opium, et je la laissai dans le même état. Le lendemain, dans la matinée, je la trouvai toute ctiangée ; elle avait repris de la gaieté et des forces, et> tout surpris d'un changement si subit et si frappant, je m'adressai & son confesseur qui était présent, pour savoir ce qui s'était passé; sur quoi il me répondit : c Je Tai trouvée ce matin dans un état encore plus misérable qu^hier au soir et, craignant qu'elle ne mourût, je lui ai donné le plus promptement possible la sainte communion. A peine avait-^elle la sainte hostie dans la bouche que son visage , pâle comme celui d'une morte, s'est coloré et que son pouls s'est relevé. Elle est restée plus d'une heure plongée dans une profonde adoration. Gela m*a fait clairement recon* naître la cause de cette faiblesse extraordinaire : elle venait de ce que je lui avais interdit la sainte communion pendant deux jours, pour la punir de ne s'être pas laissé laver le dos avec de l'eau^de-vie chaude. »
Cet incident présente le tableau le plus vrai et le plus firappant de la pénible position où se trouvait Anne Catherine. Les lotions avec de l'eau-de-vie étaient pour elle un supplice, d'autant plus que la seule odeur de cet affreux liquide était intolérable pour elle. Cependant il fallait 8*y prtter par obéissance, car le confesseur et le médecin l'exigeaient. Si elle était trop faible ou si Tétourdissement causé par les exhalaisons de l'eau-de-vie la rendaient incapable de se laver le dos elle-même, il lui fidlait recourir à l'assistance de sa sœur, laquelle tenait si peu de compte du sentiment de pudeur incroyablement délicat de la malade que celle-ci souvent, pour éviter la confusion où cela la jetait, n'osait pas se mettre entre ses mains. Il en avait été ainsi dans le cas présent. Le mercredi d'avant, le confesseur avait découvert qu'Anne Ca*
theiine s'était lavée elle-même avec de l'eau-de-vie et avait décliné les services de sa sœur. Pour la panir de ce refus, il Tavait privée de la communion le jeudi et le vendredi, et il Teût fait plus longtemps si l'état où il Tavait trouvée le samedi ne lui eût fait craindre qu'elle ne mourût. Le lecteur appréciera focilement de quelle utilité pouvaient être dans un cas semblable les dix gouttes d'opium données à Anne Catherine. Mais quand ces choses et d'autres semblables lui arrivaient, eUe avait coutume de les prendre comme une punition bien méritée, avec un profond sentiment de sa culpabilité et sans jamais se permettre une excuse.
13. Son obéissance acquit par là une telle énergie que même ses facultés corporelles et ses sens obéissaient aussi ponctuellement à l'ordre du prêtre que la volonté ellemême, et en cela aussi il en était d'elle comme de Marie Bagnesi. Un jour que celle-ci, livrée & des tortures intolérables, ne pouvait plus se tenir en repos, mais se tordait en gémissant sur son lit de douleur, ses commensaux appelèrent son confesseur afin que la bénédiction sacerdotale lui rendu le calme. U vint, la consola, et avant de se retirer, il lui donna sa bénédiction en disant : a Maintenant, sœur Marie, obéis et tiens-toi tranquille. » A l'instant elle devint immobile, resta ainsi, jusqu'au lendemain, dans la position où elle était couchée, et ne fit plus un mouvement jusqu'à ce que le confesseur fût revenu et eût retiré son ordre. Quant à Anne Catherine qui, comme Marie Bagnesi, était habituellement visitée par des souffrances plus grandes encore qu'à l'ordinaire à la fin de chaque année ecclésiastique, parce que, comme une fidèle servante, elle avait à corriger et à refaire avec un redoublement de fatigue les travaux omis ou mal faits dans la vigne du Seigneur par des serviteurs négligents, voici ce que rapporte Wesener, à la date du 27 octobre 1815 :
D'ANNE CATHERINE EMMERIGH 437
« Elle fut très-malade toute la journée et tout son corps tremblait dans l'excès de la souffrance. Ce qui me parut, le plus remarquable fut une surdité complète survenue depuis quelques jours et qui &isait que, même sans être en extase, eue n'entendait plus rien de ce qu'on lui disait. Elle ne pouvait entendre que ce que son confesseur lui ordonnait en vertu de l'obéissance.
f En novembre, il survint une forte toux', laquelle augmenta bientôt à tel point qu'il me fallut penser au moyen de la modérer. Je voulus réserver l'essence de musc jusqu'à la dernière extrémité : d'un autre côté l'opium me parut attaquer l'estomac : c'est pourquoi j'essayai d'une friction de camphre, mais cela ne fit qu'augmenter la toux. Je priai alors son confesseur de veiller près d'elle avec sa sœur. Le lendemain je trouvai la malade sans toux, ce que M. Limberg m'expliqua. « Tai veillé, m'a-t-il dit, jusqu'à minuit près de la malade avec sa sœur. Elle toussait sans rel&che et si violemment que je ne pouvais plus le supporter. Dans mon embarras, saisi de compassion, j'ai eu recours à un moyen de l'ordre spirituel et je lui ai ordonné, en vertu de l'obéissance, de ne plus tousser et de rester tranquille. A l'instant elle s'est affaissée sur elle-même comme sans connaissance ; elle n'a pas toussé une seule fois depuis ce moment et elle est restée tranquille jusqu'au matin. » La toux ne revint plus de toute la journée et ne reprit que le soir, mais as* sez faiblement.
« Le vendredi 10 novembre, ses stigmates lui occasionnèrent toute la journée de si affreuses douleurs que nous en étions tout bouleversés. Ses mains et ses doigts étaient d'une p&leur livide et recourbés vers l'intérieur. Elle-même tremblait de tout son corps et était étendue sans connaissance, semblable à une morte. Tout à coup elle soupira et dit : c Ah ! si je pouvais sortir
d'ici ! Si je pouvais être devant le Saint Sacrement pour y prier! ii sur quoi M. Limberg répondit : « Faites seulement cela, vous serez délivrée I » Ces paroles de son confesseur dites presque au hasard et d'ailleurs fort peu claires ne donnèrent pas de force à la patiente, qui dit alors : c Puis-je le faire ? Dois-je le faire ?» Je priai le confesseur de lui en donner la force au moyen de l'obéissance. Il le fit et à l'instant elle se releva sur ses genoux et commença à prier les bras étendus. La vue de cette femme agenouillée, faible jusqu'à en mourir, avait réellement quelque chose d'effrayant et, comme nous craignions que cet effort n'empirât encore son état, le confesseur, au bout de quelque temps, lui commanda de se i*ecoucher. Aussitôt elle retomba siu: elle-même comme un drap mouillé et quand un peu plus tard, elle revint à elle, elle dit qu'elle sentait l'intérieur de son corps comme mort. On lui mit sur la poitrine un cataplasme trempé d'eau-de-vie trèschaude, et le soir, à dix heures, je lui fis donner huit gouttes d'essence de musc. »
Son désir de recevoir le Saint-Sacrement aussi bien que son profond respect devant lui s'exprima dans d'autres occasions de la manière la plus touchante. Ainsi un jour elle fut enflammée d'un si grand désir de cet adorable sacrement qu'involontairement elle fut transportée en esprit à l'Eglise. Elle se trouva agenouillée devant le tabernacle et comme étant sur le point de l'ouvrir pour se donner à elle-même la communion. Alors elle fut saisie d'une terreur indicible à la pensée de cet acte illicite, si bien qu'elle revint à elle, et, dans son angoisse, pria son confesseur, qui était là, de lui permettre de se confesser, afin de recevoir l'absolution. Il voulut l'en dissuader comme s'il ne s'était agi que d'un simple rêve, mais il ne put la calmer qu'à grand'peine, car elle se sentait sûre de
n'avoir pas rêvé, mais de s'être trouvée réellement et en personne devant le tabernacle, quoiqa*en esprit.
Pendant l'octave de la Toussaint, son confesseur ayant fait une absence de quelques jours, elle n*osa pas recevoir la sainte communion sans y être autorisée par lui, parce qu'elle craignait d'avoir commis un péché en se mettant en colère contre sa sœur. Par suite de la douleur qu'elle en ressentit et de la privation du sacrement, elle de« vint, suivant les paroles de Wesener, c si feible et si mi'-* sérable, son pouls si petit et d'une telle ténuité qu'on ne doutait pas de sa mort prochaine. » Mais, après le retour de Limberg, s'étant confessée et ayant reçu le corps du Seigneur, cela lui rendit si bien ses forces que, le lende* main, Wesener la trouva bien portante et de bonne hu-* menr.
44. Ce n'était pourtant pas seulement dans les choses de la vie spirituelle qu'Anne Catherine se soumettait passive* ment à ce que disait son confesseur, mais elle cherchait en tout, sans aucune exception, à régler sa conduite suivant ce qu'il permettait ou défendait. Son désir de vivre dans l'obéissance, avait pris d'autant plus de force, depuis son expulsion du couvent, que les circonstances extérieures lui rendaient plus difficile une vie réglée conformément aux vœux de religion. Elle voulait se soumettre pour Tamour de Dieu à toute créature : c'est pourquoi elle s'appliquait avec une sagacité et une persévérance étonnantes à sacrifier sa volonté propre dans toutes les occurrences de la vie de chaque jour» L'abandon complet à Dieu de toutes les puis** sauces du corps et de l'ftme que, sous l'impulsion du Saint* Esprit, elle renouvelait sans cesse avec la plus vive ferveur, n'était pas seulement pour elle une prière enflammée ou un ardent acte d'amour, mais c'était un fait, une réalité dans sa vie, car à chaque instant il se présentait des occasions
de mettre cet abandon en action d'une manière héroïque par la souffrance et par le renoncement, par la patience et par la douceur. Son extrême humilité et son constant oubli d'elle-même avaient habitué son entourage à ne pas la considérer comme ime malade qui eût besoin de soins particuliers : car» de même que, dans son enfance, elle n'avait jamais pris ses visions et son état de souCfrance comme prétexte pour se dispenser d'un travail pénible, ou pour s'élever au-dessus des exigences gênantes de sa modeste condition, de même sa position actuelle n'apportait aucun changement dans sa manière de vivre accoutumée. Elle était restée aussi simple, aussi serviable, aussi laborieuse qu'auparavant et il ne lui vint jamais dans l'esprit qu'elle pût prétendre à des égards particuliers. Comme elle ne pouvait plus sans assistance étrangère gouverner le ménage de l'abbé Lambert, elle avait pris avec elle, comme aide, sa sœur cadette Gertrude; mais celle-ci était si inexpérimentée qu'Anne Catherine, sans pouvoir quitter son lit, était obligée de lui enseigner tous les travaux propres aux femmes, y compris la cuisine, et de préparer elle-même chaque mets de manière à ce que le vieillard infirme pût en manger. Elle fiiisait cela, malgré toutes ses souffrances et malgré sa répugnance presque insurmontable pour l'odeur des aliments, comme une chose qui s'entendait de soi-même, et elle s'y prêtait de si bon cœur que tout Fentourage prit l'habitude de se faire rendre toute espèce de services par cette pauvre malade, dont la bouche ne manifestait jamais le désir du moindre soin ou de la moindre assistance pour elle-même. La victoire sur ellemême et le renfoncement étaient tellement devenus sa nature que la joie de servir les autres semblait tout remplacer pour elle. En outre, dès le premier jour, sa sœur la considéra et la traita comme une personne qui ne restait toujours couchée que pour suivre sa fantaisie et par amourde
D'ANNE GATHBRINE EMMERIGH 441
ses aises, qui, d'ailleurs, aurait bien pu manger si elle avait voulu prendre un peu plus sur elle. On peut se figurer ce qu'elle eut à endurer par suite d'une telle manière de juger son état. Il est plus facile de supporter avec résignation de grandes souffîrances et de grandes tri* bulations dont la cause reste cachée aux yeux des autres, ou de conserver la patience et la sérénité de l'&me au milieu de douleurs corporelles incessantes que d'accueillir en silence avec une douceur, une bonté et une aménité inaltérables, avec une bienveillance toujours la même, les témoignages répétés tous les jours, pour ne pas dire à toute heure, d'une dureté sans ménagement et les explosions d'uneirritabilité provoquante, sans être jamais l'objet de ces petites attentions et de ces soins coûtant si peu qui, pour la pauvre religieuse couchée sur son lit de douleurs, eussent été un bienfait inappréciable. Elle-même ne demandait jamais rien : mais à chaque moment elle acquérait le mérite d'un renoncement plein de mansuétude, mérite d'autant plus grand devant Dieu que l'effort par lequel il était conquis échappait aux yeux des hommes.
Wesener donne les détails suivants sur ce qu'il vit pendant lapremière année de ses rapports avec Anne Catherine :
« La sœur d'Anne Catherine a un caractère qui est à la fois plein de faiblesse et de dureté et elle donne souvent les plus grands ennuis à la malade aussi bien qu'à moi. Elle a très-peu d'affection pour la malade et de plus aucune déférence : pendant des journées entières, elle ne lui donne pas une goutte d'eau et encore moins quelque autre chose. S'il y avait de la fourberie en jeu, cette sœur serait certainement la première à la dénoncer : j'ai eu un jour l'occasion de parler à la malade de la manière dont sa sœur se comportait et elle n'a pu s'empêcher d'avouer que celle-ci serait la première à témoigner contre elle, si elle faisait le moindre acte d'hypocrisie ; car elle ne la
traite pas en sœur, mais en ennemie, parce qa'elle ne peut endurer ni un avis sur ses défauts, ni une prière . de s*en corriger. Je dois avouer que je ne serais pas de force à supporter Tesprit de contradiction etTliumeur fiintasque de cette sœur si inférieure à son atnée. La malade est obligée de se donner la peine de l'aider dans tous ses travaux, et je l'ai vue souvent moi-même préparer sur son lit certains mets où il entrait du lait, de la farine et des œufs. C'est là ce qui l'a fait soupçonner d'imposture par beaucoup de gens méfiants. L'abbé Lambert était souvent si attristé de tout cela qu'il voulait empêcher la malade de s'occuper ainsi de travaux de cuisine : mais il fallait qu'elle s'en mèl&t pour que ce vieillard infirme pût avoir ce qui lui était nécessaire. Or ce travail était pour elle un vrai supplice, car elle pouvait à peine supporter l'odeur des mets. Ainsi je la trouvai une fois prise d'une toux convulsive parce que sa sœur qui avait retiré du four du pain blanc fraîchement cuit était venue près du lit de la malade, ayant ses vêtements encore imprégnés de l'odeur du pain chaud. Elle était du reste presque toujours prise d'une toux de ce genre quand sa sœur laissait la porte de la chambre ouverte et que l'odeur des mets y arrivait de la cuisine. Dans une visite du matin je la trouvai une fois très-affaiblie. Elle avait eu toute la nuit des accès de toux convulsive parce que sa sœur avait souf*fié une bougie devant son lit sans éteindre la mèche fumante. La fumée qui s'en était dégagée avait été cause de cette toux qui n'avait pu se calmer de toute la nuit, u
Six ans plus tard , Clément Brentano racontait ainsi ce que lui-même avait vu :
« La sœur de la malade était une des plus grandes croix qu'elle eut à endurer. Elle la subissait avec une douleur indicible et avait pour elle la plus grande compassion. Cette sœur avait un caractère très^malheuretix ; mais Anne
Catherine travaillait jour et nuit par la souffrance, la prière et la patience, à obtenir de Dieu son changement moral. Elle était très-bornée, sans discernement, sans aucune douceur, colère, entêtée ; en sorte qu'elle ne pouvait supporter ni le moindre avis, ni la moindre observation. La malade, dans son état d'abandon et sans cesse privée de l'usage de ses sens, était livrée jour et nuit à la dureté inintelligente et impitoyable de cette sœur; en outre, grâce au don terrible de lire dans les cœurs, elle avait le sentiment de l'état intérieur de sa sœur, ce qui était extrêmement douloureux pour elle. Elle a beaucoup souffert et prié pour cette sœur, si bien que celle-ci, après la mort d*Anne Catherine, est devenue une tout autre personne, n
45. Anne Catherine avait à endurer un supplice d'un genre tout particulier de la part de sa sœur qui avait la manie de vouloir la faire manger. Toutes les fois qu'elle avait à souffrir pour des mourants qui s'étaient rendus gravement coupables d'intempérance et n'en avaient pas fait pénitence, ses peines expiatoires avaient ce caractère qu'elle prenait sur elle les diverses cuites physiques et morales de ce vice et qu'elle avait à les combattre en elle-même par la mortification et la patience, prenant la place de ces malheureux pécheurs d'habitude pour leur conquérir la possibilité de bien mourir. Tantôt elle était poursuivie par une odeur si forte d'aliments et de plats recherchés que l'excès du dégoût lui était toute espèce de force, tantôt elle était assaillie d'une envie de manger irrésistible qu'elle avait la plus grande peine à dompter, tantôt elle éprouvait le déplaisir et la vive irritation d'une personne sensuelle qui ne peut satisfaire un désir insurmontable de friandises; tantôt elle mourait de soif et, si elle essayait de boire, il s'ensuivait un étranglement et des efforts pour vomir qui semblaient devoir aboutir à la mort; tantôt en-
fin, elle goûtait en réalité de quelque aliment et il en résultait des tortures auxquelles Fassistance spéciale de Dieu l'empêchait seule de succomber. C'était sa sœur qui, par indifférence et par sottise, la forçait à manger, quand, absorbée dans un travail fait en esprit, elle ne savait pas ce qui se passait autour d'elle ; cependant c'était moins encore par suite de cette ignorance et de la privation de l'usage de ses sens qu'elle acceptait de la nourriture que par un excès d'obéissance. Le Père Limberg voulait qu'elle ne rejetât aucun des services que pouvait lui rendre sa sœur; de là venait qu'elle se soumettait passivement chaque fois que ladite sœur s'approchait d'elle en lui parlant du ton du commandement et lui présentait à manger. Wesener a noté plusieurs cas de ce genre parmi lesquels nous avons choisi ceux qui suivent :
« 30 mai 1814. J'ai trouvé la malade dans un triste état et sans sentiment. Je soupçonnai que sa sœur, très-entétée et en même temps très-grossière, lui avait donné quelque ennui. Il en était ainsi. Le Père Limberg me raconta que cette sœur lui avait fait prendre une tasse de choucroute ; ce ne fut que la nuit suivante qu'elle put la vomir avec des douleurs excessives.
« 2 septembre. Je trouvai la malade dans un état misérable. Elle finit par vomir, mais après cela elle fut si mal que nous l'aurions crue moiie si le pouls, quoique bien faible, n'eût pas encore trahi une étincelle de vie. En vomissant, elle avait rendu quelques petits brins de viande, ce dont sa sœur nous donna l'explication en disant : « J'ai fait cuire un ragoût pour l'abbé Lambert et je l'ai donné à goûter à la malade. Mais il faut qu'elle n'ait pas bien eu sa connaissance puisqu'en goûtant, elle a avalé quelque chose. »
« 29 octobre. Je la trouvai le soir malade à la mort. Elle avait un mal de cœur effrayant avec des étrangle-
D'ANNB CATHERINE EMMERICH 445
ments et des vomissements convulsifs. Gela avait déjà commencé vers midi. Je m'informai de la cause de ce triste état et j'appris que le matin, pendant la grand'messe, dans un moment où elle n'avait pas bien l'usage de ses sens, sa sœur lui avait présenté de la salade arrosée d*une sauce acide pour qu'elle y goûtât. Elle vomit quelques brins de salade et des mucosités : mais je ne pus parvenir à calmer ses terribles nausées ni à arrêter les vomissements. Je fis veiller la nuit auprès d'elle. Le lendemain matin, je la trouvai en vie, mais c'était tout. Toutela nuit elle avait lutté contre la mort et ce fut le matin seulement que la sainte communion arrêta les vomissements et lui procura un peu de repos. A midi tout était de nouveau comme avant. La malade éprouvait une soif ardente, elle avait des douleurs terribles dans le corps et dans le cou, et une gorgée d'eau renouvela les nausées et les vomissements. Je lui donnai six gouttes d'essence de musc sans beaucoup de succès : c'est pourquoi je réitérai la dose le soir. Elle se sentait comme rouée et se faisait de grands reproches pour avoir goûté la salade. Je pus pourtant la tranquilliser à cet égard : car ce n'était pas à eUe^ dans l'état d'absorption où elle se trouvait, mais à l'incroyable manque de ménagements de sa sœur qu'il fallait imputer tout cela.
c 9 mai 1815. J'ai trouvé la malade faible à en mourir. M. Limberg et sa sœur qui avaient veillé près d'elle pendant la nuit, avaient craint plusieurs fois de la voir expirer entre leurs mains, parce qu'avec l'étranglement le plus violent, eUe ne pouvait pas arriver à vomir. Le matin, après avoir reçu la communion, elle devint un peu plus calme, cependant je remarquai en elle un effort violent et convulsif comme pour avaler quelque chose. A la fin elle vomit un liquide de couleur brunâtre dans lequel nous reconnûmes la cause de ses souffrances. Son frère aîné
446 viB
l'avait visitée le jour précédent et il lui avait présenté de la bière dont elle avait avalé quelques gouttes, ayant l'esprit absent. »
Dans de semblables occasions, Anne Catherine ne laissait jamais échapper une plainte contre sa sœur : bien plus, elle n'avait pas môme un premier mouvement de colère contre l'incurie si peu charitable qui lui préparait de telles souffrances : elle ne s'en prenait qu'à eûe-méme comme si son imprudence eût été la cause de tout le mal. Hais quand elle voyait combien sa sœur était sourde aux exhortations les plus affectueuses, combien peu de peine elle se donnait pour remplir consciencieusement les devoirs de son état, avec quelle obstination elle refusait toujours d'avouer une faute et de se corriger d'un défaut, Anne Catherine tombait dans une tristesse indicible, surtout lorsque cette sœur, qui se tenait pour une personne pieuse et craignant Dieu, s'approchait des sacrements. A ce propos, Wesener rapporte ce qui suit, le 26 septembre 1815 :
« J'ai trouvé la malade toute triste, et comme je lui en demandai la cause, elle m'a dit : « Je suis prête à soufirir patiemment toute espèce de peine, car je suis dans ce monde pour souffrir et je sais même pourquoi j'ai à souffrir, mais la pensée et je pourrais dire la conviction que ma pauvre sœur devient près de moi plutôt pire que meilleure me Mi trembler, n Je cherchai à la consoler en lui disant que certainement Dieu ne permettrait pas que sa sœur se perdit, qu'assurément elle changerait, mais que présentement il fallait peut-être qu'elle fût l'instrument destiné à la rendre plus parfaite. Je parvins par là à la calmer. »
16. Ce qui aggravait encore la situation d'Anne Catherine, c'est que, dans se 5 rapports avec cette sœur, l'assistance de ses amis ecclésiastiques lui faisait défaut. L'abbé
d'ANNE CATHERINE EMMËRIGH 447
Lambeit était trop débonnaire et possédait trop peu la langue allemande ; le Père Limberg était d'un naturel trop timide pour pouvoir maîtriser ce caractère intraitable; Overberg voyait là une pierre de touche et un instrument à l'aide duquel Dieu voulait purger de toute imperfection r&me d'Anne Catherine. Elle n'avait de ce côté ni consola* tion, ni garantie : elle aurait eu besoin d'un arbitre entre elle et Gertrude, qui ne lui épargn&t pas à elle-même les réprimandes, si, comme le lui reprochait sans cesse sa sœur, elle se laissait aller à l'irritation et à l'emportement. Mais son humilité ne lui permettait pas d'être juge dans sa propre cause: c'est pourquoi elle pria Overberg de confier cette fonction d'arbitre au docteur Wesener qui connaissait aussi exactement que possible tous ses rapports domestiques et qui était en mesure de dire la vérité à toutes les deux. Bile ne cessa pas non plus de supplier Wesener jusqu'à ce qu'il consentit à se charger de cet office cbaritid>le, mais il ne tarda pas à reconnaître quel labeur ingrat il s'était laissé imposer.
a Un jour, dit-il dans son journal, qu'avec beaucoup de douceur et de ménagement, je faisais des représentations à oette sœur sur sa méchante humeur, sa désobéissance et son caractère acariâtre, elle se montra surprise et choquée, déclarant qu'elle était ainsi faite et qu'elle n'y voyait pas grand mal. Alors je lui citai des faits, mais inutilement; bien plus elle triomphait quand elle voyait la malade s'indigner à trop juste titre. »
Anne Catherine de son côté prit tellement au sérieux l'office dont le médecin s'était chargé qu'elle s'accusait devant lui en pleurant chaque fois qu'elle craignait de s'être emportée. Au bout de quelques mois Wesener écrivit à Overberg :
« Si cela dépendait de moi, j'aurais depuis longtemps chassé le mauvais esprit, c'est-à-dire la sœur de la ma-
lade : mais quand je veux en venir là, celle-ci me conjure au nom de Dieu de n'en rien faire; elle seule, dit elle, est responsable de tout cela parce que c'est une épreuve à laquelle elle est soumise : ainsi j'ai toujours les mains liées, autrement j'aurais depuis longtemps renvoyé cette sœur. Il jCsLUt pourtant que cela se &sse, à quelque prix que ce soit, car je crois qu'un ange même ne pourrait s'accommoder avec elle. Je ne mentionne ici qu*un exemple tout récent. Gertrude, pendant toute une matinée, avait été de très-mauvaise humeur vis-à-vis de la malade qui pourtant supportait sa méchanceté avec beaucoup de calme et de patience. Dans l'après-midi, Anne Catherine voulut raccommoder une chemise pour un pauvre et pria sa sœur de l'aider, lui montrant ce qu'il y avait à faire ; mais celle-ci prit le contre-pied et enleva un morceau en bon état au lieu de celui qui était endommagé. La malade le lui fit observer et prit elle-même les ciseaux pour lui préparer le travail. Là-dessus la sœur se montra si mécontente et si insolente qu'Anne Catherine retira vivement l'ouvrage, ce qui fit tomber les ciseaux par terre. Quel triomphe pour Gertrude! Elle releva les ciseaux d'un air railleur et les rendit en donnant à entendre qu'Anne Catherine les lui avait jetés à la tète. Celleci en fut comme anéantie et malade à la mort jusqu'à ce qu'une confession faite avec un vif repentir et la sainte communion lui eussent rendu des forces. Les cas de ce genre ne sont pas rares. Il faut ici des conseils et de l'assistance, car l'abbé Lambert et le Père Limbergne prennent aucune résolution et laissent toutes choses aller leur train. »
Cette lettre et tous les efforts du médecin pour l'éloignement de Gertrude n'eurent aucun résultat, sans qu'il y eût de sa faute, ni de celle d'Overberg : car Anne Catherine n*osait pas se séparer de sa sœur sans Tordre de
son conducteur invisible, et elle la supporta ainsi durant six ans, jusqu'à ce qu*enfin, un an avant sa mort, Fange l'autorisa à la congédier. Il y a un fait qui se reproduit presque sans exception dans la vie des personnes favorisées de grâces extraordinaires, c'est qu'elles sont placées par Dieu dans des circonstances qui deviennent pour elles une école de renoncement et de mortification spirituelle, et où il leur faut conquérir les vertus qui leur coûtent le plus dans une lutte incessante avec leur propre faiblesse. Ainsi, pour ne citer qu'un seul exemple, nous trouvons Marie Bagnesi dans une situation semblable à celle d'Anne Catherine. Elle avait pour garde une personne qui exigeait d'elle avec une dureté insolente les plus humbles offices d'une servante. Cette femme avait été au service des parents de Marie et elle se croyait autorisée par là à se faire servir à son tour par leur fille. Si peu que Marie se trouvât en état de se mouvoir, elle lui ordonnait du ton le plus impérieux de s'occuper du ménage, de porter du bois et de l'eau et de préparer le repas. Elle-même allait faire des visites hors de la maison, et malheur à Marie si, à son retour, elle ne trouvait pas toutes choses arrangées à son gré! C'étaient alors de sauvages explosions de colère contre lesquelles ne pouvaient rien les douces prières de la patiente qui, les mains jointes devant la poitrine, la suppliait de lui pardonner pour l'amour de Jésus. Mais, quand Marie était clouée sur son lit de malade par de violents accès de fièvre, par les douleurs de la pierre ou par d'autres cruelles souffrances, elle ne pouvait pas obtenir un verre d'eau de cette servante. Elle languissait alors dans l'excès de sa soif, si bien que des chats, qui avaient trouvé le moyen d'entrer dans sa chambre par la fenêtre, y apportaient dans leur compassion de la viande et du fromage, comme s'ils eussent voulu préparer une réfection pour la pauvre délaissée. Il L 29
n'en aurait coûté qu'un mot à Marie pour se délivrer de ce fardeau insupportable ; mais elle n'osait pas le dire, persuadée qu'elle ne pouvait trouver une meilleure occasion de pratiquer la douceur et la patience. Ces épreuves, qui se renouvelaient chaque jour sous les formes les plus diverses, étaient pour Marie Bagnesi et pour Anne Catherine ce que sont pour le peuple laborieux des abeilles les boui*geons des arbres ou les fleurs des prairies; car elles y trouvaient le miel de l'ineffable onction spirituelle au moyen de laquelle elles répandaient la consolation, la lumière , Tédiflcation et une sainte émotion dans les cœurs de tous ceux qui s'approchaient de leur lit de douleur. Elles expiaient ainsi les fautes des cœurs durs, des violents, des vindicatifs, des implacables, de ceux que l'impatience pousse au désespoir, et finissaient par obtenir pour les pécheurs d'habitude les plus endurcis la gr&ce trop souvent repoussée delà conversion. Elles amassaient ainsi l'inépuisable trésor de bicnyeillance cordiale, de bonté et de douceur infinies qui, comme un parfum plein de suavité, découlait de ces vases de la miséricorde de Dieu. C'était là qu'elles prenaient l'attrait irrésistible du langage avec lequel elles faisaient revivre la foi et l'amour de Dieu dans tant de cœurs où ils s'étaient éteints. Mais, chargées d'expier comme elles l'étaient, elles avaient à tirer le miel des chardons et des épines et la cire des pierres arides; car, pour accomplir leur tâche, il leur fallait arroser les épines de leurs larmes comme d'une rosée et amoOir la pierre par le feu de leurs souffrances. Sans doute tout ce qui se rat* tachait à leur vie extérieure était humble et vulgaire, sans toutefois l'être plus que les besoins des pauvres humains de haute ou de basse condition, savants ou illettrés, au secours desquels elles couraient , dont elles expiaient les offenses, pour le salut desquels elles luttaient; puis devant Dieu, tout cela était grand, éclatant et magnifique
D*ANNE CATHERINE EMBlERICR i51
comme la poussière de la terre, la sueur, la chaleur et la Ëitigue qu*a supportées le Fils de Thomme, comme la classe méprisée, profondément abaissée, des publicains et des pécheresses publiques ayec lesquels il a frayé, comme l'humble condition des pécheurs galiléens parmi lesquels il a choisi ses apôtres. Car c'est lui-même qui, dans ces instruments qu*il s*est faits, opère et souffre» guérit et sauve; c'est lui qui veille avec un soin jaloux à ce qu'ils embrassent l'état d'aboissement comme le sceau de leur élection.
LE DOCTEUR GUILLAUME WESENER; SA POSITION VIS-A-VIS D ANNE CA- THERINE. — RAPPORTS D'aNNE CATHERINE AVEC LE MAGNÉTISME.
1. Il est temps d'étudier de plus près un homme qui, sous bien des rapports, tient une place considérable dans la vie de la servante de Dieu et aux Qdèles relations duquel nous sommes redevables de la connaissance de tant défaits importants. Gomme nous le savons déjà, le médecin du district, Guillaume Wesener, avait été conduit au lit de douleurs d*Anne Catherine par la première publicité donnée à Texistence des stigmates, et un plus long commerce avec elle lui avait fait retrouver la foi qu'il avait perdue et la réconciliation complète avec Dieu. Sa profonde reconnaissance pour cette grâce, dont il se considérait comme redevable à Anne Catherine, le porta à tenir note de ses expériences et de ses observations sur elle ; il voulait conserver le souvenir des faits et des traits nombreux qui lui paraissaient prouver sa vocation extraordinaire et la rare perfection de ses vertus : il mit un soin particulier à noter les incidents et les entretiens qui avaient eu une influence considérable sur lui ou une importance décisive pour le progrès de sa vie intérieure. Ces notes simples et sans art montrent clairement, comme celles que, cinq ans plus tard, Clément Brentano commençait à écrire sur la direction imprimée à ^on âme par son commerce salutaire avec Anne Catherine, par quelles voies et par quels moyens la vierge favorisée du ciel gagnait les âmes à Dieu et à sa sainte loi. Il serait difficile d'ima-
giner deux personnes qui, par la direction donnée à leur vie, le tour de leur esprit et leurs facultés naturelles, fussent plus complètement dissemblables que le médecin tout uni de Dulmeiî et le poète Brentano, si richement et si merveilleusement doué ; et pourtant tous deux s'accordent pour avouer que leur liaison avec Anne Catherine, amenée, non par leur propre volonté et par des projets conçus à l'avance, mais par des circonstances fortuites en apparence, est devenue la disposition la plus féconde en conséquences et la plus miséricordieuse que Dieu ait prise à leur égard. On se platt aujourd'hui à excuser des hommes fort vantés à cette époque et leurs discours vides et sonores où se jCsLisaient entendre à peine quelques échos lointains de la doctrine chrétienne, en alléguant que la foi de leurs contemporains était devenue trop faible pour pouvoir supporter la vérité tout entière. Mais quoi ! le divin Sauveur aurait-il donné à ses envoyés la mission de celer son saint Evangile en présence de tel ou tel siècle? ou de soustraire le bien&it de sa parole de salut à ceux-là mêmes qui en auraient le plus grand besoin ? Combien la prétendue sagesse de cet enseignement dirigé selon les principes du monde est confondue par la servante de Dieu qui, fidèle à son fiancé céleste, ne voyait de salut pour ses contemporains délaissés que dans la proclamation de la pleine et pure vérité de la foi catholique, et qui, pour cela, toutes les fois que l'occasion s'en présentait, rendait témoignage à cette vérité dans un langage où se manifestait un esprit dont la lumière de la foi était devenue la loi et la vie.
2. Nous reproduirons, en laissant de côté quelques détails secondaires sans grand intérêt , les paroles mêmes où Wesener rend compte de l'impression produite sur lui par Anne Catherine, non-seulement aussitôt après qu'il eût fait connaissance avec elle, mais encore après des rapports
de pluaieuri années; noui y ajouteront qnelquea^nns des entretiens qu'elle avait avec lui sur des choses concer* nani la foi. Ces récits, avec ceux de Clément Brentano qui seront reproduits plua tard, nous serviront à donner un portrait plus complet et plue vivant de toute la personne d'Ajine Catherine, et une idée de son influence extra* ordinaire sur les Ames.
« Ce fut en Tannée 1806, dit Wesener, que j'entendis parler pour la première fois d'Anne Catherine; j'étais en* core- médecin à Re]Llinghan6en,d'où Krauthausen, médecin du oouvent d'Agnetenberg, m'appela en oonsultation sur les phénomènes pathologiques inexplicables qui se produisaient ches Anne Catherine. A cette époque, j'avais lu quelque chose sur le magnétisme dans les Arêhivê8 de Reil et je parlai à mon confrère d'accidents cataleptiques, ce qui toutefois ne lui parut rien éclaircir et ne l'empêcha pas de continuer à traiter sa malade par les moyens médicaux. Krauthausen était un homme Agé, d'un caractère morose, qui traitait gratuitement les malades du couvent, et c'é« tait une des raisons pour ïosquelles Anne Catherine n'osait rofuser aucun de ses remèdes, quoiqu'elle fttt obligée de les payer. Il me raconta que la liste des maladies de cette personne était très*longue et qu'elles avaient toutes un caractère particulier, car, à peine était-elle guérie de l'une qu'elle était prise de l'autre; que chacune suivait son cours et, au moment où la mort paraissait prochaine et inévitable, prenait tout à coup une tournure lavorable, sans que l'art médical exerç&t là-dessus une influence ap* préciable. Ce fut le 21 mars 1813 que j'entrai pour la première Ibis on rapport avec elle. Ayant entendu parler de ses stigmates dans une société peu nombreuse, j'en pris occasion , en ma qualité de médecin , de visiter la nonne malade. Je la trouvai dans son lit, n'ayant pas sa connaissance; mais, lorsqu'elle revint à elle, elle me regarda d'un
D'ANNE CATHERINE EMMERIGH 455
air ouvert et amical, et, quand Fabbé Lambert m*eut nommé à elle, elle dit en souriant qu'elle me connaissait bien. Ck)mme tout cela me paraissait très-étrange et que je croyais voir là une sotte plaisanterie, je voulus y mettre promptement fin par mie attitude grave et imposante; toutefois mon attente ne fut pas remplie. Plus je frayai avec la malade, plus j'appris à voir en elle mieux que la personne pleine de calme, de candeur et de simplicité qui s'était montrée à moi & la première vue et qu'elle était aux yeux de tout le monde. Je reconnus de plus en plus en elle une &me simple , vraiment chrétienne, vivant en paix avec elle-même et avec le monde entier, parce qu'elle voyait partout la sainte volonté de Dieu. Elle se considérait comme la pire des créatures et préférait les autres à elle-même. Je n'oublierai jamais non plus avec quelle simplicité et quelle bonté, lorsque nous eûmes fait plus ample connaissance, elle chassa le trouble qui m'agitait et calma mes vives inquiétudes sur les dangers menaçants de la guerre. Elle me dit souvent et posi-* tivemcnt que Napoléon tomberait bientôt et que Dulmen serait épargné par les armées françaises, ce qui se vérifia d'une &çon remarquable. La garnison française de Minden avait dans ses rangs une masse de bandits effrénés qui firent beaucoup de mal à Dorsten, mais qui passèrent près de Dulmen sans y entrer.
« Dans nos rapports, je trouvai la malade toujours simple et naturelle. Elle éprouvait beaucoup de chagrin et de confusion de ce qu'on faisait tant d'état d'elle. Elle était afTable et affectueuse pour tous, elle secourait les pauvres en secret et aidait les malades et les malheureux à porter leur fardeau. Ce n'est qu'assez tard que j'ai eu plus de lumières sur cette faculté qu'elle avait de se charger des soufirances d'autrui ; mais on ne pouvait jamais méconnaître en elle cette forme que prenait sa compassion. Elle
possédait à un haut degré le don de consoler et j*ai souvent fait l'épreuve de sa charité sympathique. Elle a ressuscité en moi la confiance en Dieu et la pratique de la prière, et n'a pas médiocrement allégé par là les lourds fardeaux que j'avais à porter et qu'aggravait encore un penchant naturel à la mélancolie. Son âme vivait entièrement en Dieu, quoiqu'elle fût sans cesse rappelée dans la sphère des choses terrestres, à cause de la quantité de personnes qui venaient auprès d'elle se soulager du poids de leurs chagrins et lui demander des consolations et des conseils. Elle leur donnait l'un et l'autre et rendait le calme à tous les affligés. On devine aisément où était pour elle la source de ces consolations qu'elle donnait aux autres quand on considère combien son cœur était libre à l'endroit de toutes les créatures.
« Lors de notre premier entretien, elle m'engagea avec un visage souriant et de douces paroles à me calmer et à avoir bon courage. « Dieu est infiniment miséricordieux, disait-elle ; quiconque est repentant, quiconque a bonne volonté trouve grâce devant lui. » Elle m'exhortait en outre fortement à assister et à secourir les pauvres, parce que c'est une œuvre particulièrement agréable à Dieu. Elle disait en gémissant : o Jamais il n'y a eu dans le monde si peu d'amour du prochain qu'aujourd'hui; pourtant c'est une si belle vertu, et l'indifTérence ou le mépris pour le prochain est un si grand vice! » Elle protestait aussi que la foi catholique est la seule véritable, la seule où l'on puisse trouver le salut. Enfin, toutes les fois que l'occasion s'en présentait, elle parlait chaleureusement de l'incomparable bonheur d'appartenir à l'Eglise catholique, c Fions-nous à Dieu ! aimait-elle à dire, et tenons à notre sainte foi. Y a-t-il quelque chose de plus consolant sur la terre ? Quelle religion, ou quelle philosophie pourrait la remplacer? Je plains par-dessus tout les juifs. Us
sont pires à cet égard et plus aveugles que les païens euxmêmes. Leur religion n'est plus qu'un conte de rabbins et la malédiction du Seigneur repose sur eux. Mais combien le Seigneur est bon à notre égard, lui qui vient comme à moitié chemin au-devant de la bonne volonté et fait dépendre la communication de plus en plus abondante de sa grâce du désir que nous en avons. Même un païen ou un homme qui n'a aucune connaissance de notre sainte foi peut être sauvé, si, ayant une ferme conviction et la volonté sincère de servir Dieu comme le souverain maître et l'auteur de toutes choses, il suit la lumière divine déposée dans notre nature et s'il pratique la justice et l'amour du prochain. »
3. c Une fois, je dirigeai la conversation sur la prière, et je dis que, selon moi, la vraie prière consistait dans l'accomplissement du devoir et la charité envers le prochain, mais que pourtant je désirerais savoir comment elle pouvait persévérer dans l'oraison pendant des heures entières, oublier tout ce qui l'entourait et se perdre, pour ainsi dire, en Dieu. Elle me répondit: «Réfléchissez un peu; n'est-il pas possible à un homme de s'absorber tellement dans la lecture d'un livre qu'elle lui fasse oublier tout ce qui est autour de lui ? Or, si l'on s'entretient avec Dieu lui-même, qui est la source première de toute beauté, comment ne se perdrait-on pas tout entier dans cet entretien? Commencez par adorer Dieu en toute humilité, et le reste viendra. » Je répliquai en parlant des tentations que Thomme a à souffrir de l'esprit mauvais, et elle reprit : « Il est vrai que l'ennemi cherche à empêcher l'homme de prier et que, plus celui-ci est fervent, plus Tautre multiplie ses attaques. Une similitude de ce qui se passe alors m'a été montrée un jour. Je me trouvais dans une belle ^lise; j'y vis trois femmes en prière et derrière
elles une horrible ligure. Bile caressa la première de ces femmes qui s'endormit. Elle passa ensuite à la seconde qu'elle chercha à endormir aussi, mais n'y réussit pas complètement. Elle frappa et maltraita la troisième au point que j'en eus une grande pitié. Dans ma surprise» je demandai àmon guide ce que tout cela signifiait; il me fut répondu que c'était un tableau symbolique de la prière. La première femme manquait de sérieux et de ferveur, c'est pourquoi le malin esprit l'avait bientôt endormie. La seconde était meilleure, mais pourtant tiède. La troisième était bonne et sa prière fervente, c'est pourquoi la tentation avait été plus violente, mais heureusement surmontée. Une prière particulièrement agréable à Dieu est celle qu'on fait pour autrui et, par-dessus tout, pour les pauvres ftmes en peine. Priez pour elles, si vous voulez placer vos prières à gros intérêt. Quant à ce qui me con< cerne personnellement, je m'offre à Dieu, mon souverain maître, en lui disant : « Seigneur, faites de moi ce que vous voudrez. » Alors je suis en assurance, car le meilleur, le plus aimant des pères ne peut me faire que du bien. Les pauvres ftmes du purgatoire y souffrent des peines inexprimables. Xa différence entre les souffrances du purgatoire et les supplices de Tenfer consiste en ceci, que dans l'enfer le désespoir règne seul, au lieu que, dans le purgatoire, c'est l'espoir de la délivrance qui domine* Le plus grand tourment des damnés est la colère de Dieu. On peut se faire une foible idée de cette colère en pensant à la terreur d'une personne qui voit fondre sur elle un homme en fureur sans avoir aucun moyen d'échapper & ses menaces et & ses violences. »
« Comme Je tournais la conversation vers la destination de riiomme, ello me dit : « Savez-vous pourquoi Dieu a créé l'homme? Pour sa propre glorification et pour notre béatitude. Lors de la chute des anges. Dieu résolut
D'ANNE CATHERINE EMMERIGH 459
de créer l'homme pour Téleyer à la place des légion» tombées du ciel. Dès que le chiffre des anges déchus sera égalé par celui des hommes justes qui doivent les remplacer, la fin du monde viendra. » Je lui demandai dans mon étonnement d*où elle avait appris cela ; mais elle répondit qu*à proprement parler, elle ne le savait pas.
4. « Dans un entretien sur les indulgences, où je lui dis que je les regardais seulement comme la rémission des anciennes pénitences ecclésiastiques, elle me répondit : c Non, les indulgences sont quelque chose de plus, car par elles nous obtenons la rémission des châtiments que nous sommes destinés à souffrir après la mort dans le purgatoire. Mais, pour gagner une indulgence, il ne suffit pas de fiiire tant bien que mal la prière ou la bonne œuvre prescrite, il faut encore s'approcher des sacrements avec un véritable repentir et un amendement réel, rai toujours vécu dans la croyance qu'une indulgence ne se gagne pas sans repentir sincère et sans amendement sérieux, et qu'au fond une indulgence est attachée à toute œuvre méritoire. Les bonnes œuvres d'une personne sont aussi diverses que les chiffres : s'il découle sur la moindre d'entre elles quelque chose des mérites de Jésus- Christ, elle acquiert une grande valeur. Ce que nous offrons^ Dieu en union avec ces mérites infinis, quand ce ne serait qu'un bon acte des plus insignifiants on appa» rence, nous est compté par lui et déduit sur les châtiments que nous avons mérités. Je ne puis assez déplorer le triste aveuglement de tant de gens pour lesquels la sainte foi est devenue quelque chose de chimérique. Ils vivent tran* quillement dans leurs péchés d'habitude , et avec cela ils s*infiaginent pouvoir gagner des indulgences au moyen de certaines formules de prières. Mais beaucoup de chrétiens Tcrront un jour des païens et des Turcs qui se sont efforcés
460 viK
de vivre vertueusement selon la loi naturelle, mieux traités qu'eux au tribunal de Dieu. Nous avons la gr&ce et nous n'en tenons pas compte ; elle nous est comme imposée, et nous la repoussons loin de nous. Celui qui voit une petite pièce de monnaie dans la poussière court bien vite et se baisse pour la ramasser; mais, si la gr&ce du salut éternel est à ses pieds, il fait un effort pour passer par dessus et s'éloigne pour poursuivre les chimères de ce monde. A ces sortes de gens, les indulgences ne servent de rien; bien plus, les pratiques religieuses que leur fait faire une aveugle routine seront leur condamnation. »
5. c C'est à cette aveugle poursuite des biens de ce monde que paraissait se rapporter une vision qu'elle raconta ainsi : « Je me trouvai dans une vaste plaine que je pouvais voir tout entière. Elle était couverte d'une multitude innombrable, et tous travaillaient de diverses manières et faisaient les plus grands efforts pour atteindre un but qu'ils se proposait. Mais au milieu de la plaine se tenait le Seigneur, plein d*une bonté infinie, et il me dit : c Vois, comme ces gens se tourmentent et se fatiguent, commeils cherchent partout aide et consolation, comme ils courent après le gain; mais ils ne font pas attention à moi, leur maître et leur bienfaiteur, qui me tiens pourtant ici visible à tous les regards. Il n'y en a qu'un petit nombre qui conserve un sentiment de reconnaissance envers moi; mais ceux-là aussi se bornent à me jeter un remerciement en passant, comme une chétive aumône. • Il vint alors une troupe de prêtres pour lesquels le Seigneur montrait une inclination particulière; mais ils passèrent rapidement, lui jetèrent quelque chose à la h&te et se perdirent dans le grand tourbillon. Je n'en vis qu'un seul parmi eux s'approcher davantage, mais d'un air assez indifférent. Quand il fut près du Seigneur, celui-ci le prit par l'épaule
D'ANNE CATHERINE EMNBRICH 461
et lui dit : c Pourquoi t*éloignes-tu de moi? Pourquoi ne me payes-tu pas ta dette, à moi qui t'aime si tendrement? 9 Là-dessus, cette vision s*éyanouit à mes yeux. Mais j'ai eu plusieurs contemplations touchant la manière de vivre de notre clergé actuel, et elles m'ont causé une grande tristesse. Gr&ce à l'influence de l'esprit du siècle, à la tiédeur générale et à la décadence qui est partout, si le Sauveur aujourd'hui revenait en personne parmi nous pour y annoncer sa doctrine, il trouverait autant de contradicteurs pleins de haine qu'il en a trouvés parmi les JuiÊ. »
6. « Je lui ai entendu raconter la vision symbolique qui suit sur les doctrines de notre époque et leur enseignement : 0 Mon conducteur me mena devant un grand édifice et me dit : «Entre là! je te montrerai les enseignements des hommes. » Nous entr&mes dans une salle spacieuse qui était remplie de professeurs et d'auditeurs. On se disputait avec chaleur; c'étaient des cris et un tapage sans fin. Ce qui me parut merveilleux, c'est que je voyais jusque dans le cœur des maîtres et que je remarquais dans tous un petit coffret noir. Au milieu de la salle se tenait une grande temme d'apparence imposante qui se mêlait à la dispute et qui proprement donnait le ton. Je restai quelques moments avec mon guide à l'écouter, mais je vis avec surprise que les auditeurs disparaissaient les uns après les autres et que la salle elle-même devint trèspromptement et sans qu'on s'en aperçût, comme une vieille ruine au moment de s'écrouler, si bien que le plancher ne présentait plus de solidité à qui y marchait. Les docteurs jugèrent prudent d'aller chercher une autre salle. Us montèrent un étage plus haut, et se remirent à disputer avec la même ardeur. Mais là aussi l'état de décrépitude et de ruine de l'édiflce entier se manifesta si vite,
462 VIË
qu'à la tin je me vis avec effroi sur une planche h moitié pourrie et que je priai mon conducteur de me tirer du danger d'être précipitée dans un gouffre profond. Il me rassura et me conduisit en lieu sûr. Gomme je Tinterrogeais sur la signification du petit coffret noir, il me dit : c C'est la présomption et Tesprit de dispute; la femme est la philosophie ou, comme ils rappellent, la raison pure, qui veut tout régler selon ses formules. C'est à elle que s'attachent ces docteurs, et non à la vérité, trésor précieux transmis par la tradition. »
« De là, mon guide me conduisit dans une autre salle, où plusieurs docteurs étaient assis sur des chaises. La, c'était tout autre chose; les paroles coulaient avec tant de clarté et de limpidité que j'en étais grandement réjouie. L'ordre et la charité régnaient dans ce lieu, et beaucoup d'auditeurs s'y étaient réfugiés en quittant ces salles qui tombaient en ruines. Mon conducteur me dit : « Ici est la vérité simple et sans artifice. Elle vient de l'humilité et engendre l'amour avec la plénitude de la bénédiction. >
1. « Un jour que j'exprimais à Anne Catherine mon regret de ce que nous ne possédons pas une connaissance plus précise de la vie de Jésus avant sa prédication, elle répondit : c J*en connais jusqu'aux moindres détails, comme si je l'avais vue moi-même. Je connais tout aussi bien l'histoire de la mère de Jésus, et je m'étonne souvent de ce que tout cela est si vivement présent à mon esprit, n'ayant jamais pu le lire nulle part. » Elle me promit de me raconter l'une et l'autre histoire, et, lorsqu'cn temps opportun, je lui rappelai cette promesse, elle commença par m'expliquer comme quoi il avait été annoncé à sainte Anne que le Messie naîtrait de sa postérité. « Anne, ditelle, avait mis au monde plusieurs enfants, tnais elle savait .que le vrai rejeton n'était pas encore venu ; c'est
d'âNNE CATHERINE EMMERIGH 463
pourquoi elle s'efforçait par la prière, le jeûne et les sacrifices, d'obtenir la grâce promise. Elle resta environ dixhuit ans sans avoir d'autre postérité, sur quoi elle s'attrista tellement que, dans son humilité, elle attribua à ses péchés l'inexécution de la promesse. Joachim alla en pèlerinage au temple de Jérusalem pour y feire faire un sacrifice expiatoire; mais il fut repoussé. Il pria avec une grande tristesse et reçut en songe l'assurance que sa femme concevrait. Anne de son côté reçut une semblable promesse et enfanta au temps déterminé la petite Marie. Alors Joachim et Anne, reconnaissant en elle le pur don de Dieu, résolurent de la conduire au temple et de la consacrer au service du Seigneur. Ils conduisirent Marie au temple dans sa troisième année. Quand ils furent arrivés, ils voulurent prendre par ses petites mains leur enfant qui était habillée d'une robe bleu de ciel, et l'aider ainsi à monter les hauts degrés du temple. Mais l'enfant les franchit seule avec beaucoup d'agilitéetarriva ainsi dans le temple avec ses parents. En prenant congé d'eux, la petite Marie ne fut ni inquiète, ni triste; mais elle se confia paisiblement à la garde des prêtres. On l'instruisit de toute espèce de choses et on lui donna du travail à faire pour le temple. Lorsqu'elle eut atteint sa quatorzième année, on écrivit à ses parents de reprendre leur fille, parce que, d'après les statuts, on ne devait garder aucune jeune fille au-delà de cet ftge. Elle serait volontiers restée au temple dans l'état de viiiginité; mais cela ne lui fut pas accordé. Ses parents étaient embarrassés de trouver un époux digne d'un enfant si admirable ; alors, ils eurent recours au temple pour y faire interroger le Très-Haut. L'ordre fut donné aux jeunes gens qui prétendaient à la main de Marie de porter leurs bfttons dans le Saint des Saints; mais on les y retrouva tels qu'ils y avaient été déposés. De nouvelles prières et de nouveaux sacrifices ayant été faits , une voix annonça
qu*il manquait encore le bâton d*un jeune homme. On iît des recherches et on trouva enfin Joseph, issu d'une noble famille, mais qui était méprisé des siens à cause de sa simplicité et parce qu*il était resté célibataire. Il apporta aussi son bâton qui, placé dans le Saint des Saints, y fleurit le lendemain et se trouva surmonté d*un lis blanc. Lâ-dessus, Marie fut fiancée à Joseph et, quand Marie lui fit part de son vœu de virginité perpétuelle, il en fut tout joyeux. Marie pensait toujours au Rédempteur prorois; mais, dans son humilité, elle ne demandait â Dieu que de vouloir bien faire d'elle la servante de la mère élue par lui. C'est pourquoi elle fut surprise jusqu'à en être effrayée quand l'ange lui annonça sa sublime maternité ; mais elle ne dit rien à son mari de toutes ses visions ni du message de l'ange. » « Il arrivait aussi à Anne Catherine, en parlant de l'aumône et de la pratique des devoirs d'état, de faire mention de ses contemplations^ Ainsi, elle me dit un jour : « Employez vos forces et ce que vous possédez â faire du bien â vos malades , mais sans faire tort à votre propre famille. D^ailleurs, ce n'est pas un seul nécessiteux, mais plusieurs qui réclament votre assistance. Les pauvres doivent trouver leurs mérites dans la pauvreté, car la foi nous apprend que la pauvreté est un état digne d'envie, puisque leFils de Dieu lui-même Fa choisi pour lui et qu'il a donné aux pauvres les premiers titres au royaume des cieux. B A cette occasion, elle raconta des traits singulièrement gracieux de l'enfance de Jésus-Christ, et elle dit que Marie, quelques jours après la nativité, s'était tenue cachée dans une demeure souterraine pour éviter l'affluence des curieux. »
8. Quand Wesener fut entré dans des rapports de plus en plus intimes avec Anne Catherine, il devint clair que Dieu l'avait appelé près d'elle, comme plus tard Clé-
ment Brenlano, en qualité d'instrument qui devait Taidcr à accomplir sa mission. Elle prit l'habitude de se servir de lui comme d'une main par laquelle elle faisait arriver sans cesse des dons charitables à des pauvres et à des malades qui ne pouvaient pas venir la trouver. Il avait toujours à traiter comme médecin une quantité de pauvres auxquels il distribuait, d'après les conseils d'Anne Catherine, non-seulement ses propres aumônes, mais encore l'argent, les chemises et les pièces d'habillement qu'elle lui remettait pour cela. Par une bénédiction particulière de Dieu, la pieuse fille était en mesure de distribuer, chaque année, des aumônes de toute espèce tellement abondantes qu'elles dépassaient de beaucoup le montant de sa pension de 180 thalers. Tout instant du jour ou de la nuit qu'elle pouvait employer à des travaux manuels appartenait aux pauvres et aux malades, et, quand ses minces ressources ne suffisaient pas à lui procurer ce qu'il fallait de laine et de toile, elle savait se le faire donner par des âmes charitables ; sous ses adroites mains, des chiffons de soie qu'il semblait impossible d'utiliser se transformaient rapidement en jolis petits bonnets pour les nourrissons de pauvres accouchées. Elle avait même coutume de .s'adresser, avec une familiarité touchante, à .sainte Lidwine, à Madeleine d'Hadamar et à d'autres bienheureuses vierges stigmatisées d'une époque plus rapprochée, pour obtenir, par leur intermédiaire, les étofTes qui lui manquaient. Elle leur disait avec chaleur, comme si elle eût eu aflaire à des vivants : « Chère Madeleine, est-ce toi? Vois, nous touchons à NoOl, et il y a encore tant d'enfants qui ont besoin de bas et de bonnets ! Il faut que tu tiennes ta promesse et que tu m'apportes de la laine et de la soie. > Mais jamais elle n'avait à se plaindre que ses prières restassent sans résultat.
Wesener avait coutume de lui décrire les souffrances 1. 30
de SCS malades, et il put ainsi, d'après des expériences presque Journalières, acquérir la ferme conviction qu'elle voyait et assistait en esprit chacun de ceux qu'il avait à traiter. Il usait avec le plus grand succès de ses indications et de ses conseils, et souvent il reconnaissait avec surprise que ses malades étaient redevables d'un mieux inattendu, non pas aux remèdes qu'il leur donnait, mais à l'assistance d'Anne Catherine, qui avait pris sur elle les maladies pour faciliter la guérison de ceux qui en souffraient ou pour leur préparer une bonne mort.
Il fut jusqu'au dernier instant, à la grande consolation d'Anne Catherine, le fidèle ami et soutien de l'abbé Lambert. Ce vieillard infirme ne pouvait plus se passer des secours de la médecine, et Wesener les lui donnait avec une charité attentive que sa vénération pour Anne Catherine pouvait seule lui imposer. Or celle-ci était très-occupée de l'abbé Lambert, comme le montre un incident où l'on peut voir aussi un exemple des avertissements surprenants qu'elle recevait d'avance sur des dangers prochains.
Voici ce que rapporte le journal de Wesener, à la date du 48 février 4818 : « Je voulais, dit-il, tranquilliser la malade à propos de très-grandes craintes qu'elle ressentait pour l'abbé Lambert. Celui-ci souffre d'une toux chronique avec oppression de poitrine, et il a eu aujourd'hui un accès si violent qu'il était tombé dans une espèce de paralysie et qu'il avait perdu connaissance. Gela arriva dans la chambre de la malade et heureusement en présence de son confesseur, lequel me confia que, le jour précédent, elle l'avait prié très4nstammcnt de rester aujourd'hui prèsd'elle dans l'après-midi, parce qu'elle avait de graves inquiétudes. Et cette prière avait été cause que le père Limberg s'était trouvé présent en ce moment. »