‹ Vie d'Antoine Du PratChapitre 10 sur 71 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Naissance, alliances et première éducation d'Antoine du Prat.

Antoine du Prat naquit à Issoire et non point à Ganat, le 17 janvier 1463. 11 était fils d'Antoine du Prat consul d'Issoire et non pas procureur fiscal'. Jacqueline Bohier était sa mère. Béraude du Prat, sœur de cet Antoine du Prat, avait déjà épousé Astremoine Bohier frère de Jacqueline : ce fut d'eux que naquit Antoine Bohier archevêque de Bourges, fait cardinal du titre de Sainte-Anastasie, par le crédit du chancelier du Prat", à la demande du roi François Jer. « Qui ad eam clignitatem interventu Francisci, Galliœ Régis, proveclus fuit3. » « Sa Majesté, dit encore à ce sujet Aubéry, ayant voulu en cela gratifier le chancelier du Prat, lequel ne pouvant encore aspirer au cardinalat, le brigua cependant avec succès pour l'archevêque de Bourges son parent. »

Dans le passé, cette maison Bohier comptait déjà plus de quatre siècles d'une existence opulente et éle-

1 M. Bouillet, Tablettes historiques de l' iuvergne, t. 2, p. 121.

2 Aubéry, Histoire générale des Cardinaux, t. 3, p. 220.

s Ciaconius, Traite de l'origine îles Cardinaux jlu Saint-Siège.

vée '. Depuis, alliée au cardinal Briçonnet, au cardinal du Prat, elle ajouta l' efficacité de leur appui aux recommandations de son mérite. L'archevêché de Narbonne, l'évêché de Saint-Malo, l'évêché d'Agde, celui de Nevers, l'archevêché de Bourges, furent gouvernés par plusieurs de ses membres 2. En même temps que leur magnifique piété enrichissait d'ornements et de constructions leurs abbayes de Fécamp, de Saint-Ouen, de Bernay, d'Issoire et leurs diverses cathédrales, d'autres membres de la famille, l'un gouverneur de Touraine, l'autre général des finances, un troisième sénéchal du Lyonnais, plusieurs chambellans de nos rois, construisaient à grands frais les châteaux de Saint- Ciergues et de Chenonceaux, et attachaient leur nom à la renaissance des arts comme il l'était déjà à la défense de l'Église. Ils n'oubliaient pas leur berceau dans cette élévation de leur fortune, et dans cet éloignement de leurs existences. Issoire dut à leur munificence des monuments importants qui ajoutèrent à la beauté de la ville, aux facilités du culte, et aux agréments du public.

La prospérité ne fut pas toujours fidèle au mérite des Bohier. L'envie malicieuse des courtisans attaqua leur dévouement. L'interprétation fausse et perfide d'une correspondance innocente et de discours inoffensifs fit dépouiller Jean Bohier de ses honneurs et de ses biens. 11 avait eu le connétable de Bourbon pour protecteur, et sans avoir partagé son crime, il avait conservé son attachement à sa mémoire : et l'on aurait voulu, ce qu'une âme élevée ne saurait admettre, que sa fidélité pour le roi vainqueur entraînât son ingrati-

1 Manuscrit de la ville d'Issoire.

2 Bretonneau, Histoire de la maison Briçonnet.

ANTOINE DU PUAI. 9

tude pour le prince coupable. Après la mort du chancelier du Prat qui l'avait couvert de son affection, Jean Bohier fut arrêté et menacé d'un procès capital : il recouvra cependant sa liberté par le sacrifice de sa fortune. 11 abandonna Ghenonceaux à la Reine ; le connétable de Montmorency eut Saint-Ciergues pour son lot. Mais du moins sa grandeur d? âme fut à la hauteur de cette catastrophe. 11 n'affaiblit pas par le découragement ou le désespoir la haute dignité qui s'attache au malheur, la sainte consécration qu'elle donne à ses victimes.

En octobre 1605, un Guillaume Bohier (âliàs Boycr), curé de l'église de Saint-Babel, se disant de la famille du cardinal, homme d'une méchante vie*, fut condamné à être pendu et étranglé. 11 fut exécuté. Une tradition populaire rapporte que l'assassinat attribue à Guillaume Bohier avait été commis par son sacristain déguisé, lequel pris et condamné pour un autre crime réhabilita dans un testament le malheureux curé \

Enfin, le dernier personnage qui porta ce nom fut digne par son érudition et par sa vertu des premiers souvenirs recueillis en ces lignes. Jean-François Bohier, d'abord évoque de Mirepoix, précepteur du Dauphin père de Louis XVI, premier aumônier de madame la Dauphine, membre de F Académie des Sciences, puis de celle des inscriptions et des belles lettres, était originaire d'Auvergne. Il aimait à se rattacher à la maison d'Antoine Bohier3. Par ses vertus éminentes et cependant modestes, il n'est pas une des moindres illustrations que l'on puisse réclamer pour elle. Quatre de

1 Mémoires de Fléchier sur 1rs Grands jours d'Auvergne, p. 113.

2 M. Bouillct, Tablettes historiques de l'Auvergne, t. 6, p„ 0Ô0. •' Mémoires manuscrits de famille.

ses frères et quatre de ses sœurs embrassèrent la vie monastique.

Cette digression sur les Bohier n'est point étrangère au sujet principal de cette étude. Elle se rattache au début de la biographie d'Antoine du Prat. Par les preuves de l'ancienneté de cette maison, par la récapitulation du mérite de presque tous ses membres, par l'analyse de leurs vertus et de leurs charges, elle prouve que dès l'an 1460, époque de l'alliance des du Prat avec les Bohier1, ces deux maisons se considéraient comme dignes l'une de l'autre. Cet épisode généalogique est donc une réponse faite aux détracteurs de la naissance du chancelier du Prat. Ils sont également combattus par les titres primitifs, par les récits des historiens plus véricliques, et par des alliances successives prises en partie dans la province d'Auvergne, et que le hasard et la passion n'ont pas seuls conclues.

Au nombre de ces dernières, sans s'éloigner de l'époque du chancelier et des générations qui le précédèrent immédiatement, on lui trouve pour aïeule Béraude Charrier dont les oncles et les neveux occupèrent les sièges d'Agde et d'Orléans. Un des derniers rejetons de cette famille, Louis Charrier de la Roche, fut baron de l'Empire, aumônier de l'Empereur et premier évoque de Versailles.

Annet du Prat, frère du chancelier, issu du second mariage d'Antoine du Prat avec Jeanne de l'Aubespine, avait épousé Gabrielle de Chaslus, de cette antique maison de Chaslus que quelques auteurs font descendre des anciens comtes d'Auvergne2. Maison

1 Moreri, l<: Père Anselme, ta Chesnaye des Bois, etc.

2 Manuscrit d'Audiguier.

A MOI \ E DU l'KAT. 11

assez importante du reste, quelle que fût son origine, pour représenter les Dauphins dans leurs serments, pour leur servir de caution dans leurs traités avec les Rois de France, pour se rendre otages en leur nom, pour signer comme témoins à leurs mariages et dans leurs testaments'.

Enfin pour achever cette nomenclature, et non pas pour épuiser les preuves, Claude du Prat, oncle du chancelier, seigneur d'Hauterive, auteur de la branche qui s'est perpétuée jusqif à nos jours, avait épousé en l/l72 Gabrielle deSudre, petite nièce de Guillaume de Sudre évêque de Marseille, puis cardinal et évêque d'Ostieen 1366. Le Pape Urbain V, admirateur de son intelligence et de ses vertus, l'avait commis pour recevoir à Rome dans le giron de l'Eglise Jean Paléologue, empereur des Grecs 2.

Ces vérités et leur évidence n'empêchèrent pas l'erreur ou la malice de publier et de perpétuer l'imposture. Tavel insinue d'après Pierre de Saint-Julien qu'Antoine du Prat encore enfant avait souffert d'une telle indigence que les jours de tête il donnait , en

mendiant, l'eau bénite aux portes de sa paroisse

« Anlhonium Prateum eâ inopiâ pressum, tradidil annis juvenilibus, ut ostialim a</uaiu benedictam diebus dôminiciSj in quâdam parochiù, quasi mendicans circumferret3. »

Palatius, assignant au cardinal une origine italienne, n'en reconnaît pas les grandeurs, que d'autres égale-

1 Chabrol, Coutumrs d'Auvergne, t. 4.

2 Auhéry, Histoire générale 4?s (>(/v//V/n«r, t. 1, p. 520 ; Eggs, Purpura doeia t. 1, p. lii.2 ; M. Douillet, Nobiliaire d'Auvergne, t. 5, p. 50, article faut.

s SenoncHsium arcluc/tiscoporum vilœ actusque.

ment trompés peut-être, mais plus bienveillants, lui avaient accordées. 11 lui attribue une extraction vulgaire. Il était né, dit-il d'après certaines versions, d'un

père infime « Apud Hetruscos, in solo Pratensi, ex

miserabili pâtre, eut nulkim familiœ insigne, prœter commune soli in quo nalus '. »

Il est inutile de parcourir davantage cette collection de mensonges et d'ignorances, qui souvent égarèrent l'opinion publique : il suffit de l'avoir sommairement indiquée, et sans autre zèle que celui de la vérité, sans autre haine que celle de l'erreur, de rétablir les faits tels qu'ils sont démontrés.

Le mérite et l'élévation, il faut le constater en passant, furent toujours en butte aux attaques passionnées de l'envie, et si la calomnie et la persécution manquaient à la grandeur et à la vertu, elles seraient privées de l'un des traits qui les distinguent. A leur contact la vraie vertu s'épure, la vraie grandeur se rehausse encore.

Le témoignage des concitoyens et des contemporains plus croyable en cette circonstance que les allégations des biographes éloignés par les temps ou séparés par les distances, vient ajouter au poids des preuves et à l'apparence des conjectures dont l'origine du chancelier se trouve environnée.

Le 1/j août 151 h n'était pas encore le temps de la haute puissance d'Antoine du Prat. Alors il était libre des louanges exagérées de la flatterie, intact des imputations malicieuses de l'envie. A cette date, un Auvergnat, d'Issoire aussi, officiai de Luçon, un autre Antoine du Prat, mais non point de la famille du pre-

1 Fasti Cardinalium t. ;s, p. 21 , édition de Venise.

AN 101 .NU DU PRAT, 1o

mief Prefsfdeni (il se tient lui-même à-distan^e) , dédiait au futur chancelier son commentaire sur les Traités d'Etienne Aufréry1. Il commence son épitre par ces mots : « Cinn claris parentibus ortus sis, ab eodem orti sumus oppido, eâdemque cocti tellure, et ex vicinis, seu se mutuo respicientibus domibus nati* iinproporlionabilerh lumen habemus exitum. »

Le manuscrit de la ville d'issoire déjà cité pour son autorité, prenant d'ailleurs une note véridique dos hommes, des choses et des dates, dit à son tour : « Messire Antoine du Prat, chancelier et légat en France, fils de yens riches, opulents, et famille très- ancienne \ »

Ainsi né, avantage que l'histoire doit constater, non pour l'orgueil d'aucun de ses héros, mais pour l'éclat de la vérité, Antoine du Prat fut élevé selon la juste ambition de sa famille, et instruit comme l'exigeaient les dons de son esprit et les facultés de son intelligence. Le ciel ne confie point ces germes pour les laisser sans culture; la Providence ne départ point ces faveurs pour qu'elles soient abandonnées à une inutilité honteuse et à un criminel oubli. Les temps, les pays et les peuples, quels que soient les événements qui les traversent et qui les changent, les institutions qui les régissent, les Princes qui les dirigent, ont des besoins et courent des dangers auxquels se doivent les forces, la sagesse, l'âme et les bras de tout homme ayant du cœur. A l'âge de dix ans il fut placé dans une abbaye de Bénédictins voisine d'issoire : et là, il joignait l'étude des premiers éléments des sciences aux plus doux exercices de la piété. Il passait des ferveurs du sanc-

1 Duchesne, Histoire des chanceliers, p. 370.

2 M. Bouillet, Tablettes historiques île l'Auvergne, t. 8, p. 2-J7.

\ll VIE DU CHANCELIER ANTOINE DU PRAT.

tuaire et du service de l'autel aux travaux qui préparaient ses carrières de prêtre et de magistrat : double sacerdoce. L'un était le but de ses travaux , l'autre n'était encore qu'une mystérieuse prédestination du ciel. « Son application était constante , sa pénétration fort vive, ses progrès furent rapides1. »

« Puis ensuite le père d'Antoine du Prat le fit étudier dans une des plus célèbres universités de l'Europe, où il fit une si belle éducation qu'il devint capable des plus grandes affaires \ »

C'est là, vers les affaires, que le portaient ses goûts et ses légitimes ardeurs. Il acquit ainsi le double avantage que donne l'étude jointe aux dons naturels. 11 posséda la facilité et même l'éloquence du langage, unies aux ressources de la science, à l'habileté d'un esprit fin et cultivé.

1 M. Faye de Brys, Trois magistrats français au XVIe siècle, p. \l\.

2 Annales de lu ville d'issoire.

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