CHAPITRE III
Quels furent les principaux détracteurs et les plus célèbres panégyristes d'Antoine du Prat.
Il est bon de noter au commencement de cette biographie, pour que l'influence d'une juste remarque agisse sur l'interprétation des faits à venir, que les détracteurs et les calomniateurs du chancelier du Prat furent non-seulement les gens médiocres auxquels le talent fait ombrage , les ambitieux qu'importune le pouvoir, mais encore et surtout ceux que la réforme naissante rendait plus ardents dans leur prosélytisme et dans leurs aversions. Ils trouvèrent dans le cardinal du Prat un obstacle impitoyable, un adversaire infatigable, et ne pouvant le briser malgré leurs efforts, ils s'animèrent contre sa mémoire et se vengèrent contre sa renommée de leur impuissance contre sa personne.
De ce nombre furent entre autres Reynier de la Planche, écrivain passionné, calviniste intolérant, dont le langage et la conduite exclurent la modération qu'il réclamait de ses adversaires. Il nomme Antoine du Prat le « plus pernicieux des hommes. »
Bèze, dans son Histoire des Eglises reformées de France, déclare une guerre sans pitié à la mémoire du cardinal, il emprunte à la haine et au mensonge leurs imputations et leurs attaques.
Non contents du parti que les fautes du chancelier et l'interprétation d'actes discutables offraient à leur envie, ses adversaires l'attaquèrent dans ses qualités les plus éminentes et les plus incontestables, lui prêtant une ignorance démentie par les faits1. La passion religieuse pervertissait leur jugement, égarait leur langage, et les éloignait de cet esprit de mansuétude que doivent professer également la vérité pour être belle, l'erreur pour être habile. Les novateurs et leurs adhérents étaient loin de cette tolérance qu'ils invoquaient pour eux-mêmes, et qui ne pouvait leur être accordée, puisqu'ils combattaient avec d'autres armes.
« Je sçay, dit à ce sujet un auteur impartial , que Bèze ennemi juré de Monsieur du Prat, auquel il a dressé une épitaphe ridicule pour se mocquer de lui, jusques après sa mort, l'accusa durant sa vie de ce que le Roy François ayant reçu de Henri VIII une douzaine de dogues d'Angleterre, la lettre portant duodecim molossos, il lui demanda un de ses mulets qu'il avait reçus d'Angleterre, et sçachant de la bouche du Roi que c'étoient des dogues et non pas des mulets, il s'en excusa en disant qu'il pensoit avoir lu muletos. Mais après tout laissant à part les gausseries et mensonges de Bèze, etc. \ »
1 Henri Estîénue, .(/«)/., p. Hérodote, en. de l'ignorance des gens d'Église, p. 377 ; La Croix du Maine, ISiblioth. françoise, t. 1, p. 377; Bèze, Histoire des églises réfmtnées de France.
'■' Le prie Garasse, Doctrine curieuse; Aubéry, Histoire générale (1rs Cardinan r i. .;, p. .">>.">.
Henri Estieime s'est fait l'écho de cette anecdote non moins ridicule qu'elle est controuvée. Jl était de la famille de ces célèbres imprimeurs que la bienveillance royale avait protégés contre les dénonciations et les recherches. Mais il avait reçu avec le jour et sucé avec le lait une aversion déclarée contre le catholicisme. Il était fils de Robert Estienne , mort à Genève, dont l'ardeur protestante avait déshérité celui de ses fils qui n'avait pas embrassé la réforme.
La critique s'abaisserait en descendant à la réfutation de pareilles calomnies. L'histoire, d'ailleurs, en fait justice. C'est donner à ces prétendus faits la place qui leur est due que de les séparer d'une existence à la gravité de laquelle ils ne sauraient répondre, de ne point interrompre, par leur récit, le cours de faits réels, nobles et sérieux, de les détacher, pour ainsi dire, du personnage auquel on a voulu les attribuer, pour les rapprocher seulement du nom de leurs inventeurs ; d'en charger enfin sa réputation qui seule doit en être accablée, d'en flétrir son ouvrage qui seul peut en être souillé.
C'est, toutefois, sous de pareils auspices que le nom du chancelier du Prat a traversé les trois siècles et demi qui le séparent de notre époque. Les auteurs plus récents, au lieu d'examiner ces dépositions, les ont acceptées comme un legs respectable. Il évitait à la critique ses recherches, ses fatigues et ses combats. C'est ainsi que se trouve altérée la renommée qui devrait accompagner cette grande mémoire , que se trouve éteinte la lumière qui devrait éclairer et embellir sa noble et religieuse figure.
De plus croyables témoins montrent Antoine du Prat obtenant ses succès par le mérite, et non point
par l'intrigue. Il faut citer leur langage , non-seulement pour l'honneur du chancelier, mais encore pour celui des souverains qui, successivement, surent le choisir parmi tant d'ambitions rivales, le soutenir contre tant d'ennemis envieux.
Un manuscrit contemporain dit : « Qu'il fut homme fort redouté pour son grand sens naturel et acquis. »
Le Feron le qualifie souvent en ses écrits : « docte et savant jurisconsulte. » La Croix du Maine, en sa bibliothèque, avance « qu'Antoine du Prat estoit homme très-docte et très-consommé en affaires d'État, et qu'il adressé plusieurs édits, ordonnances et règlements, et prononcé plusieurs oraisons par le commandement du Roy François Ier, qui ne sont pas imprimés '. »
Un auteur plus récent, que sa conscience et ses études rangent parmi les autorités les plus imposantes, a dit du chancelier : « Le génie de du Prat, trop décrié par les historiens, ne se renfermait point dans les bornes de la législation et de la magistrature ; il embrassait toutes les parties de l'administration : la guerre elle-même était de son ressort. 11 traça plus d'une fois le plan d'une campagne, et dirigea de son cabinet les opérations des généraux 2. »
Un grave et savant historien de nos jours, esquissant, avec l'étude et la science qui le distinguent, la vie d'Antoine du Prat, trace son éloge en ce peu de mots : « Chercher à démontrer les services réels que le chancelier de François 1er a rendus à la France suffit à un volume3. » Puis, donnant l'analyse suc-
1 Bibliothèque françoise, t. 1, p. 377.
2 Gaillard, Histoire de François Ie', t. 1, p. 10/j.
3 M. Paye de Brys, Trois magistrats français an wv sir,/,, p. 9.
cincte des grands travaux accomplis par ses soins, il [trouve, en les énumérant, que nul ministre n'a fait plus en des temps aussi difficiles, et avec des cléments si contraires, pour la gloire et la puissance de son Roi.
Ses ennemis eux-mêmes rendaient parfois justice à son intelligence et à son savoir. Le parlement de Paris, composé de ses adversaires et de ses envieux, écrivait en 15:25 à la Régente, « que le chancelier avait une pénétration vive, des connaissances étendues, le travail facile... » Puis, ne renonçant point à l'attaque et à la passion, il ajoutait, après cet hommage arraché par l'évidence , « qu'on lui souhaiterait plus d'amour pour les lois, moins d'âpreté pour ses intérêts, et surtout moins de partialité. »
Ne bornant pas ses dons à ceux de l'intelligence et du savoir, il y joignait aussi ceux de l'imagination. La poésie charma ses rares loisirs. Il écrivit trois poèmes ingénieux et piquants, qui, bien que livrés alors à l'impression, ne paraissent pas être venus jusqu'à nous. «Condidit etiam ter sa poemata 3 ingenioso sale eonspersa, typis lugdunensibus édita \ »
En mémoire de ses talents, plus encore qu'en l'honneur de sa puissance, des auteurs de son temps qui, les uns ne connaissaient pas la Cour, les autres ignoraient la flatterie, mirent sous sa protection les fruits de leurs études et de leur génie. Cet hommage, le plus précieux peut-être que puisse recevoir un esprit distingué, ne saurait demeurer en oubli.
Pierre Alcionius, engagé par Jean de Pins, Ambassadeur du roi à Venise, à l'étude d'Aristote, dédia à Antoine du Prat, chancelier de France, sa traduction
1 Eggs, Purpura docta, lib. ft, p. 444.
de l'ouvrage du Prince des Philosophes, Metheorum libri quatuor \
Jacobus Faber, grave et profond théologien, Tune des lumières de son temps, fit paraître, sous ses auspices, son ouvrage Agones Martyrum, qu'il avait élucidé par de doctes commentaires \
A la demande de Thomas du Prat, évoque de Clermont, frère d'Antoine du Prat, Petrus Rosscti, poëte assez gracieux, louait, dans un ouvrage de plus de cinq cents vers, semé d'allégories et plein d'hyperboles, qu'il dédiait à Guillaume du Prat encore enfant, les vertus et les talents du Chancelier.
Asclepius Barbatus lui rendait, dans le livre de ses épigrammes, en vers plus concis et non moins empreints du goût de l'époque , un hommage plus spontané et plus délicat peut-être3.
Enfin, des chansons et des ballades, alambiquées comme le style de ce siècle, et surtout comme celui du siècle précédent, cherchaient à populariser un nom que ni leurs efforts ni sa propre valeur ne purent soustraire à la plus inique animadversion ''.
Cependant, pour donner une dernière preuve non moins irrécusable que les précédentes, du savoir et du rare mérite d'Antoine du Prat, et pour l'emprunter encore à des conditions étrangères à ses actes , il est permis de citer, hors de leurs dates, quelques-unes des liaisons qui jetèrent sur sa personne un reflet aussi
1 Père Nicéron, Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres. t. G, p. 130 (article de Pierre Alcionius) ; Mémoires pour servir à l'histoire de Jean de Pins. p. 80.
2 Eggs, Purpura docta, lib. 4, p. hhh.
" V. Diiehusne, Histoire des chanceliers, p. 571. '' Saint-Germain... f. 1557; M. Louis Paris, Cabinet historique, t. 1", p. 165.
noble que religieux. Elles aussi font la peinture du personnage : il est juste qu'un portrait précède une histoire. Ces touchantes et persévérantes amitiés, indépendantes de toute politique, rendent à la vie infinie du Chancelier la dignité qui lui fut aussi souvent disputée que la sagesse et le dévouement le furent à sa vie publique.