CHAPITRE IV
Liaisons d' Antoine du Pral avec Jacques Sadolel, Jean de Pins, et François de Tournon.
Jacques Sadolet, évêque de Carpentras, qui fut depuis cardinal et légat en France, joignait le cœur le plus pur, la religion la plus douce, la charité la plus compatissante, à l'esprit le plus cultivé. Attaché du fond des entrailles à la foi catholique, il combattait l'erreur sans la persécuter. Il se trouva mêlé, par sa science et par son zèle, aux luttes religieuses de son temps. Ses nombreuses relations avec les protestants, sans rien laisser perdre à sa foi de son intégrité , ne cessèrent pas de porter un caractère de douceur auprès de celui de conviction qui présidait à ses controverses. Il combattait sans haine, il condamnait sans malédiction. Les fidèles et les dissidents de son diocèse l'appelaient également leur pasteur. I ls recevaient de lui l'instruction et l'aumône, le pain et la parole, ces deux éléments de l'existence. Ils lui porta ici il leurs hommages, lui soumettaient leurs doutes, leurs procès, et revenaient tous également bénis, quelques-
uns convertis , tous encore émus et réconciliés '.
« Sci'ipsi oratiunculam quamdam adversus Luthcrum et Lutheranos, écrivait-il au duc cle Saxe, de quâ aut continendâ aut evulgandâ tuum cxpecto judicium. Ego enim irritare neminem volo, nec serere contentiones. Hortator sum pacis et auctor \ »
Ces fonctions de son ministère n'entravaient point les études de son goût. Non content de la correspondance sérieuse, affectueuse, élégante, que les besoins cle l'Église, les réclamations de l'amitié et les affaires de l'État imposaient à ses heures de travail et de loisir, il se livrait encore aux charmes de la poésie. A ce sujet, il donna au cardinal du Prat des preuves de son admiration pour son mérite, de sa confiance en son savoir. Il soumit à son jugement ses œuvres latines 3. Enfin, il appela son attention et sa critique sur l'un de ses travaux les plus épineux et les plus importants, l'interprétation de l'Épître de saint Paul aux Romains ''.
Telles furent la confiance et l'intimité qui régnèrent entre Jacques Sadolet et Antoine du Prat. Chacune des cinq lettres arrivées jusqu'à nous, et adressées par l'évêque de Carpentras à l'archevêque de Sens, en porte l'empreinte. En 1533, le Cardinal, pénétré des mérites de ce prélat, et persuadé du bien que l'Église et l'État recevraient du concours de ses talents, voulut le rapprocher de la Cour et l'appeler aux affaires. Sa-
1 Aubéry, Histoire générale des Cardinaux, t. 3, p. 530; Eggs, Purpura docta, t. 4, p. 509.
2 Jacobi Sadoleti opéra, lib. 12, ep. 4, ad Georgium Saxoniai ducem. Vcronaa, 1537.
3 Auhéry, Histoire générale des Cardinaux, t. 3, p. 355 ; La Croix du Maine, Bibliothèque françoisc, t. 1, p. /|0.
4 Jacobi Sadoleti opéra, Epistohv, lib. 0, p. 130. Veronœ impressa 1537. Voir le n° 1 de l'Appendice à la fin du volume.
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dolet, que la volonté du Souverain Pontife devait successivement charger de légations difficiles et revêtir de la pourpre, et dont l'humilité fléchit avec regret sous des ordres sacrés, déclina des offres séduisantes pour l'ambition, mais effrayantes pour sa modestie; et, tout en protestant de son zèle et de son admiration pour le Roi, il s'attacha de plus en plus à la solitude pour laquelle il avait déjà fui Rome et les faveurs du Pape1.
Il ne conviendrait pas de quitter le sujet des liaisons du chancelier du Prat sans citer ici l'une de celles qui jeta le plus de douceurs dans sa vie intime, et qui lui apporta le plus de secours dans ses travaux. Le bonheur d'un tel choix révèle la distinction de son cœur et de son intelligence.
Jean de Pins, qui devint évoque de Rieux, appartenait à la maison illustre de ce nom qui fleurit encore de nos jours. Contemporaine et même, disent quelques auteurs, alliée de la première race de nos rois2, elle donna, dès les xie et xne siècles, deux grands maîtres à l'ordre de Malte, Odon et Roger de Pins3. Jean de Pins, fils et neveu de ces grands personnages, devint l'un des premiers et des plus fidèles amis d'Antoine du Prat4. 11 fut d'abord instruit dans les plus célèbres universités de France, celles de Toulouse, de Paris, de Poitiers; puis il se mit à Rologne sous la conduite de Philippe de Réroalde. La direction d'un tel maître, aussi bien que les leçons des écoles qu'il fréquenta, l'initièrent à la connaissance des lettres les plus piues,
1 Eggs, Purpura dort a, t. ti.
Le Féron, Catalogue des grands maîtres de France ; Courcclles, Histoire généalogique des Pairs de France, t, 7.
i Ibid., t. 7; Vertot, Histoire de l'ordre de Malte; vicomte de Villoncuve-liargcmont, Monuments des granits maîtres de l'ordre de Malte.
* Mémoires (Je Trévoux, art. 28 du mois de murs 1749.
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à la science de la plus saine philosophie, et lui inspirèrent l'amour le plus ardent pour la religion. Jean de Pins confirma ces dons et accrut ces trésors par ses relations avec les hommes les plus éminents de la France. Louis d'Amboise, évêque d'Alby, frère de Georges; Etienne Poncher, évêque de Paris, devinrent ses amis dès son retour d'Italie. Ils avaient commencé par être ses guides. 11 dédia au premier sa Yic de sainte Catherine de Sienne; au second, la Yie de son précepteur Béroalde. « Cet illustre auteur ne fut pas moins attaché à la personne du premier ministre de François Ie1 (Antoine du Prat) qu'à celle du premier ministre de Louis XII, son prédécesseur (Georges d'Amboise'). »
11 n'est pas besoin de chercher en dehors de son langage les preuves de cette intimité. Jean de Pins, revoyant à Venise, dans le cours de son ambassade, une production de sa première jeunesse, voulut la consacrera l'amitié. Ce fut aux fils, encore enfants, d'Antoine du Prat, qu'en l'année 1517 il dédia l'ingénieux roman qu'il avait intitulé Allobrogicœ narrationis libellus, ouvrage dont l'élégance du style, l'intérêt des situations, le bonheur du dénoûment, la sagesse des pensées, revêtent les lettres et la vertu du charme et de l'attrait qui leur appartiennent2.
« Ad nobiles et egregios adolescentes, disent les premières lignes de cette dédicace , Anlonium cl Guillelmum Pratos, illuslrissimi viri Domini Antoni Prati Galliarum cancellari dulcissimos libéras, Allô-
1 .Mémoires pour servir à l'histoirt (U Jean de Pins, évalue de Rieur. p. 21.
2 Ibid., p. kl et 42.
brogicœ narrationis libellus, dedicat Joannes Pinus, Tolosanus1. »
Repassant alors les titres du chancelier à l'illustration, à sa reconnaissance et à son amitié, il continue en ces termes : « Çuem juvenem adhuc et tamen ampli ssimum magistratum gerentem, cum pœnè pvblicâ et communi omnium voce, tum domèstico familiari meorum testunoniOj, ipse tune quoque adolescens commandari riderem, innumerasque et infinitas ingenii atque animi ejus virtutes et dotes audirem3 sic sum ad amandum impulsus'-. »
« L'ambassadeur de France composa la Vie de saint Roch pendant le séjour qu'il fit à Venise, et durant le cours d'une attaque de goutte qu'il éprouva pendant l'été. Après avoir dédié aux enfants du chancelier un livre qui convenait à leur goût et à leur âge, parce qu'il y joignait l'agréable à l'utile, il crut devoir adresser à leur père un ouvrage plus conforme à sa dignité et à sa vertu 3. » La Vie de saint Roch fut donc placée sous ses auspices.
Jacques Sadolet, ce pieux et savant ami d'Antoine du Prat et de Jean de Pins, qualifiait celui-ci de vir magnus autoritatc et nomine\
Ces éloges et ses biographies n'éloignent point de la vie d'Antoine du Prat : ils la colorent de tout le reflet lumineux que jettent sur une existence tant de vertus
1 Allobroyîcœ narrationnis librllus: Dcdicatio. Edictus per Alexandruin de Bindonis, anno Domini 1516. Voir lu n" 2 de l'Appendice à la lin du volume.
2 hl.. ihiii.: Mémoires pair servir à l'histoire de Jean de /'//'.s-, p. 29
ft 30.
3 Mémoires pour servir à l'éloge historique de Jean de Pi?is, p. 29; Allôbrogicœ narrationis libellus.
■'< Opéra Sadoleti, Epistola 27: Erasm. Ciceronianus, t. 1, p. 849, édition de 1540.
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et de vraies grandeurs réunies. Le amitiés révèlent, ce semble, une partie du caractère de ceux qui les contractent. Les protecteurs et les protégés des grands hommes ajoutent quelque chose à l'honneur de leur carrière.
Et bien que le chancelier puisse, par ses actes et par ses œuvres, suffire à son illustration, il n'est point inutile de dire quels furent ceux qu'il aima, quels furent ceux dont il fut aimé. Il y a de nobles et de rares affections qui , par leur valeur et par leur poids , font plus que compenser un nombre infini de haines. Une heure de justice rendue par de religieuses et d'impartiales amitiés, une parole d'estime prononcée par des bouches irréprochables, font oublier des siècles de calomnie et effacent les injures qu'accumule l'envie.
Si ces témoignages d'une confiance et d'une amitié réciproques ont été déplacés du temps auquel ils appartiennent, c'est qu'ils ne constituent pas des faits inséparables de leurs dates. Ils composent des souvenirs calmes et tranquilles qui répandent leur douce lumière et leurs parfums sur la vie tout entière du chancelier. Il convenait de les mentionner au début pour opposer dès l'abord une influence heureuse et légitime aux préventions fatales et coupables que le nom d'Antoine du Prat réveille depuis des siècles.
François deTournon, archevêque d'Embrun, puis de Bourges, et enfin cardinal, eut aussi part à l'amitié du chancelier. « 11 rechercha son affection et entra très- avant dans sa confiance1. » Il suffit, pour le moment, d'avoir cité le nom de ce grand ministre et d'avoir insisté sur ceux de Jean de Pins et de Jacques
1 D'Auvigny, 'Vies des hommes illustres de France, t. 2, p. 138.
Sadolet. Ils vengent à eux seuls la mémoire du chancelier du reproche des liaisons vulgaires qui lui est adressé, et de l'imputation, plus d'une fois répétée, de préférence pour les intelligences médiocres qui ne résistaient pas à sa domination , et ne portaient point ombrage à sa jalouse nullité. La succession des temps et celle des faits multiplieront ces preuves incontestables.