CHAPITRE V
Débuts de la carrière d'Antoine du Prat. — Procès du maréchal de Gié. — Ambassades et nomination d'Antoine du Prat à la charge de président à mortier au Parlement de Paris.
La première carrière d'Antoine du Prat, conforme à ses premières et brillantes études, fut celle du barreau. « Il commença fort jeune de suivre le barreau, où il s'acquit une grande vogue par son bien dire '. » « Antoniusàpuero humanioribus litteris excultus, juris studio se applicuit: indepost magistraius laudabiliter obitos, cum in foro multd claruisset doctrinâ et rerum secularium peritid et usu prœditus, Ubellorum supplicum prœfecturd ornatur-. »
Dès l'année l/i90, le bruit de son talent et de son zèle pour la justice l'avait recommandé à l'attention et à la faveur du roi Louis XII. Ce prince hâta les progrès de sa fortune, pensant unir ainsi la récompense due au mérite à l'utilité de sa couronne et au bien d'un peuple dont il aimait à s'entendre nommer le père. Durant toute la durée de ce règne il servit ces nobles
1 Aubéry, Histoire générale des Cardinaux, t, .".. p 3.19.
2 F.ggs, Purpura docla, t. 'i, p. Vi •">.
intérêts. Il commença par être nommé lieutenant général au bailliage de Montferrand et ne tarda guère à se voir élever à la charge d'avocat général au Parlement de Toulouse. « Ce noble corps était alors, comme il le fut toujours, l'école des plus grands magistrats et des premiers hommes d'État1. » Là se distinguait entre autres, parmi de nombreuses célébrités, Jean de Pins qui préludait par la charge de conseiller clerc à de plus hautes destinées. Jean de INicolay, l'ancêtre du maréchal et des premiers présidents de ce nom, après avoir suivi le roi Charles VIII en Italie, après avoir été chancelier de Naples, devenait conseiller au parlement de Toulouse, puis maître des requêtes en 150^ \ Vers la même époque le roi Louis XII distinguait Antoine du Prat par le même honneur et le même titre.
« Le comte Bertrand de Boulogne, comte d'Auvergne et de Clermont, qui connoissoit son père, et qui distinguoit les facultés d'Antoine du Prat, aida cette carrière naissante par les nombreuses affaires qu'il fit confier à son jeune talent. Elles lui acquirent dès lors, tant à la cour que dans le parlement, beaucoup d'honneur et une infinité d'amis. Elles mirent par le succès son savoir en évidence, et surtout elles augmentèrent la bonne grâce du comte à son égard 3. » Ce fut le même comte d'Auvergne qui recommanda dès lors son jeune mérite à Louise de Savoie, et qui fit confier à son talent, presque mûr dès sa Heur, diverses affaires difficiles de la princesse. Il s'en tira avec suc-
1 Mémoires pour servir à l'éloge de Jean (/<■ Pins, p. 27. :! Ibid., ihiii.
m. Bouillet, Tablettes généalogiques et historiques de {'Auvergne, t. 3,
ces, et, tout en avançant sa réputation et sa carrière par des travaux d'un ordre plus élevé et par des soins utiles au pays et au souverain, il entrait aussi dans la faveur de la comtesse d'Angoulème par les services qu'il rendait à ses intérêts. Telle fut l'origine de ce crédit mystérieux et toujours croissant dont il jouit auprès d'elle , de cet échange de protection non interrompue et de dévouement sans bornes que l'histoire a constaté. Elle put porter quelquefois le ministre, nous dirions presque le favori , à des actes imprudents et rigoureux, dans lesquels on a vu de criminelles complaisances, dans lesquels il est permis cependant de ne distinguer ou qu'un fatal aveuglement, ou qu'une trop inexorable justice.
Ce fut en qualité de maître des requêtes qu'en l'année 1505 un pénible devoir fut imposé ù son dévouement. Le roi Louis Xll le nomma l'un des commissaires chargés d'instruire le procès du maréchal de Gié (Pierre de Rohan). Ce seigneur, deux fois sujet d'Anne de Bretagne par sa double couronne de reine et de duchesse, lui était encore prochainement allié par le sang. Interprète rigoureux d'un devoir mal compris, il s'écarta du respect dû à sa souveraine volonté. La mort du Roi avait paru certaine, et la Reine toujours en lutte avec la comtesse d'Angoulême, mère de l'héritier de la couronne, ne comptait, après avoir reçu le dernier soupir du prince son époux, que sur des difficultés et de nouvelles peines. Elle redoutait pour la princesse Claude de France l'alliance du jeune comte de Yalois, et elle craignait qu'aussitôt arrivé au trône, il ne remplaçât l'importunité de ses vœux par la contrainte. Elle préparait donc son retour immédiat et celui des princesses ses filles vers son duché, aussi-
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tôt qu'elle serait libre de ses devoirs de reine et de mère. Elle envoyait à son château de Nantes tant par la Loire que par la route qui la côtoie, ses plus précieux bijoux et un splendide mobilier. Pierre de Rohan fit arrêter près de Saumur les bateaux et les mulets qui portaient ces richesses.
Irritée de cette irrespectueuse audace, Anne fit d'abord exclure le maréchal de la cour, s' aidant en cette circonstance de la comtesse d'Angoulême, à laquelle il avait déplu dans ses fonctions de gouverneur du prince son fils. Ne bornant pas là sa vengeance, elle le fit mettre en jugement , comme criminel de lèzemajesté : non qu'elle voulût sa mort, mais poursuivant un châtiment aussi sévère qu'était grave l'injure qu'elle avait ressentie.
La commission ne tarda point à reconnaître qu'il n'était point coupable à ce titre, et que la haine le poursuivait plus que la justice. Sur la demande du maréchal, on raya de l'accusation intentée contre lui la qualification de criminel de lèze-majesté. Le parlement de Toulouse, malgré sa réputation d'inexorable sévérité, le mit en liberté par un arrêt provisoire '. Malheureusement il ne se contenta point de cette demisatisfaction : il voulut une réparation authentique. Fort de sa conscience, il demanda que le Roi et le cardinal d'Amboise fussent entendus. Ses loyales indignations envenimèrent l'affaire, et le respect du sujet pour sa souveraine et du prévenu envers la justice, se trouvèrent plus endommagés peut-être par l'impatience de sa défense", qu'ils ne l'avaient été par l' imprudence de ses actes. Deux seigneurs de la maison d'Albret, avec les-
1 mélanges tirés d'une grande bibliothèque, t. 1 1 , p. 13.
quels le maréchal avait été en procès, se chargèrent du soin odieux de renchérir sur les premières accusations. Ils recherchèrent toutes les circonstances de sa vie qui pouvaient lui être reprochées. Ils firent naître des incidents, embrouillèrent la question à l'infini. Cependant la défense , trop vive et trop indignée sans doute, fut d'ailleurs noble et sincère. L'accusation s'en fit presque l'auxiliaire par la modération de ses attaques : « Mais la bassesse des courtisans, le commérage des princesses, les dépositions des envieux, firent, malgré le bon vouloir de la cour, tristement finir ce procès1. » Du moins Pierre de Rohan fut plutôt disgracié que condamné : une réclusion limitée, la privation temporaire de ses emplois et de ses gouvernements furent toute sa peine. Les bontés et les munificences du Roi vinrent adoucir ce qu'elle avait de rigoureux pour un vieil et glorieux serviteur, mal avisé quelquefois dans sa rudesse et dans sa fierté, mais du moins toujours inébranlable dans sa fidélité. La philosophie du maréchal vint aussi en aide à sa ferme résignation. Il se retira dans son château du Verger en Anjou. Il y mourut à soixante-six ans en 1513. « Il avait pris pour devise symbolique un large chapeau à grands bords avec cette devise, à la bonne heure m'a pris la pluie, pour indiquer qu'il s'était mis à propos à l'abri des orages suscités contre lui 2. »
Libre de cette grande et regrettable affaire dans laquelle sa modération et celle de la commission avaient recherché une conclusion plus heureuse encore et dont elle avait du moins favorisé l'issue, Antoine du Prat présida pendant deux ans les états de Languedoc.
1 Mélanges tires d'une grande Bibliothèque, t. 11, p, 12. - Jbid. '
Cette époque fut aussi celle de ses diverses ambassades près des princes étrangers '. Entre autres missions confiées à son habileté, il fut envoyé à l'empereur Maximilien. « Conjointement avec François de Rochechouart et un autre , dès son arrivée il porta la parole pour eux trois et harangua fort élégamment le prince en latin, sur le eujet qui les amenait en Allemagne2. »
En 1506, il reçut la récompense de ses talents et de son zèle, par sa nomination comme président à mortier au parlement de Paris. Les lettres patentes de ce nouveau titre déclarent que son élévation fut accordée « en considération des notables services qu'il avait rendus soit dans l'exercice de sa charge, soit en diverses missions tant à l'extérieur qu'à l'intérieur du royaume. »
1 Blanchard, Éloges des premiers Présidents du Parlement de Paris.
2 D'Auton, Aubéry, Histoire générale des Cardinaux, t. 3, p. 355.