CHAPITRE IX
Avènement du duc de Valois au trône. — Antoine du Prat est nommé chancelier de France. — Premiers actes de son ministère.
François Ier, monté sur le trône, non pas comme le gendre du Roi Louis XII, mais comme 'le plus proche héritier de la couronne , comprit et paya la dette de la reconnaissance. Il se pressa de compléter la grande carrière du premier président un instant arrêtée, « carrière qu'il avait accomplie avec beaucoup d'intégrité '. » Après avoir préparé pour Louise de Savoie l'érection du comté d'Angoulême en duché, il acheva, à sa demande, l'élévation de Charles de Bourbon, et celle d'Antoine du Prat; confiant au premier l'épée de connétable, au second les sceaux de chancelier, « et livrant ainsi, » dit un auteur, « les deux plus grandes places de l'État aux deux hommes les plus habiles, et peut-être les plus dangereux 2. » Le traitement assigné à Antoine du Prat pour sa nouvelle charge par lettres du 17 mars 1515, fut de dix mille livres (environ trois cent mille livres de nos jours3.) Les lettres qui nommèrent Antoine du Prat chancelier de France contiennent le
1 P. Anselme, Jlistoirc des grands officiers de la couronne, t. 6, p. 452.
2 Gaillard, Histoire de François I" , t. 1, p. 104.
3 Isambert, Recueil général des loix françoises, t. 12, p. 25 ; Chabrol, Coutumes d'Auvergne, t. 4, p. 621.
plus magnifique éloge de sa science, de sa fidélité, de la sincérité de son dévouement*.
Le 7 janvier 1515, Antoine du Prat prêta son serment en qualité de chancelier de France. H était conçu dans les termes suivants qu'il n'est pas inutile peut-être de rapporter ici, pour expliquer et justifier dès le début bien des actes de son ministère accusés de rigueur extrême, et qui cependant eurent pour conseiller le souvenir de ses engagements et le langage de sa conscience plus que la voix de la passion. « Vous jurez Dieu le Créateur et sur votre foy et honneur, que bien et loyaument exercerez l'état et office de chancelier de France, serez obéissant au Roy, le servirez audit état, envers tous et contre tous, sans nul excepter; ferez justice à un chacun, sans acception de personne : là où vous verrez qu'il y aura désordre, tant au fait de la justice que de la chancellerie, y mettrez ordre, et où il ne sera pas en votre pouvoir d'y mettre ordre, en avertirez ledit seigneur, et en toutes choses lui donnerez bon et loyal conseil. Quand on vous apportera quelque lettre à sceller signée par le commandement du Roy, si elle n'est de justice et de raison, ne la scellerez point, encore que ledit seigneur le commandât par une ou deux fois, mais viendrez par devers iceluy seigneur, et luy remontrerez tous les points par lesquels ladite lettre n'est raisonnable, et après que aura entendu lesdits points, s'il vous commande les sceller, les scellerez; car alors le péché en sera sur ledit seigneur et non sur vous. Exalterez à votre pouvoir les bons et vertueux personnages, les promouverez ou ferez pro-
1 Registre des ordonnances de François l" enregistrées au parlement de Paris, de 1514 à 1523, fol. 3. Voy. le n" 3 de l'Appendice à la fia du volume.
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mouvoir aux estats et offices de judicature, dont avertirez le Roy, quand les vacations d'iceux offices adviendrait : ferez punir les mauvais, en sorte que soit correction à eux et exemple aux autres : ferez garder les ordonnances royaux, tant par les secrétaires que par les autres officiers. Prendrez garde que nulles exactions ni extorsions indues se fassent par lesdits secrétaires, gens du grand conseil et autres officiers. Autrement ferez tous actes concernant l'État, et qui conviennent être faits par un bon et loyal chancelier, comme ledict seigneur a en vous sa parfaite fiance \ »
Cette grande élévation et celle à laquelle il parvint plus tard dans l'Église avaient été prédites à du Prat, disent Tavel et Petrus Rebutais, bien avant qu'il fût permis de le prévoir par les apparences. 11 n'était qu'avocat général au parlement de Toulouse, il était encore engagé dans les liens du mariage, lorsqu'un vieillard, dont le nom n'a pas été conservé, vint à sa rencontre dans un carrefour de la ville, lui annonçant qu'un jour il serait tout à la fois assis sur les lys et revêtu de la pourpre... Cum regiâ advocatione apud Tholosates fungeretur, à sene quodam in quadrivio obviante prœdictum^ eum ad summum dignitatis apieem, archipresulis et cardinalis gradum perventurum, licet tum uxoratus foret 2.
Pour premier exercice de ses fonctions, Antoine du Prat eut mission de vérifier les droits de Robert de Bapaume, ancien président de l'échiquier de Normandie. Le Roi Louis XII, pourtant si équitable,
1 F. Duchesne, Histoire des Chanceliers, p. 503 ; Mémoires dresses par un secrétaire du chancelier du Prat.
2 Tavcl, Scnoncnsium Archicpiscoporum vilœ actusque, p. 141.
l'avait privé de sa charge avec injustice, vu les mérites de Robert de Bapaume , avec illégalité vu son droit qui ne lui permettait pas de dépouiller de ces titres, et il l'avait attribué à Pierre Burbenon, Lyonnais, qui lui avait rendu quelques services par de là les monts. Le seigneur de Bapaume demandait la restitution de son office; le sieur Burbenon voulait sa conservation, et comme il arrive en pareilles querelles, chacun donnait à ses intérêts le nom de justice. Après que le Roy les eut ouïs, il les renvoya au chancelier qui, moyennant compensation financière, rendit à Robert de Bapaume la place dont Louis XII l'avait indûment privé, et l'échiquier applaudit à cet acte d'équité'. Antoine du Prat exerça jusqu'à sa mort et sans aucune interruption les fonctions de chancelier. Durant vingt années, son crédit auprès de François Ier n'eut pas un jour d'affaiblissement. Il sut conserver intacte, on pourrait dire toujours croissante, l'autorité que lui donnait son titre, et celle non moins abondante que lui accordait la confiance illimitée du Roi. L'historien des chanceliers de France, écrivant la vie de Pierre Séguier, l'un des plus illustres et intègres successeurs d'Antoine du Prat, rapproche l'une de l'autre ces deux existences, et comptant les longues années de son administration, il dit « qu'on n'avait point vu, depuis plus d'un siècle, en nul autre chancelier, une durée d'autorité semblable, «n'y ayant eu personne, depuis le chancelier du Prat (comme le remarque fort bien Godefroy) pour qui la fortune eût été si longtemps d'accord avec la vertu-.
1 Mémoires d'un secrétaire du chancelier du Prat; — M. Floquct, Histoire du parlement rie Normandie, t. 1, p. 445.
2 F. Duchesne, Histoire des Chanceliers de France, p. 793.
Le Roi n'avait pas attendu, pour rapprocher Antoine du Prat de sa personne et pour lui donner le crédit et les fonctions attachées à sa haute charge, que son titre et sa fidélité fussent pour ainsi dire confirmés par son serment. Dès le lendemain de la mort du Roi Louis XII, le parlement résolut d'aller en corps rendre au nouveau Roi ses hommages. Antoine du Prat, déjà près du Roi, fit limiter le nombre des députés qu'il consentait à recevoir ; et lorsque ceux-ci se présentèrent, le nouveau chancelier 1rs réduisit encore et en introduisit huit seulement auprès du prince pour entendre de sa bouche la confirmation de leurs offices '.
Cette haute faveur, portée si promptement au faîte, rendit le chancelier non-seulement le maître des grâces, mais encore l'idole des courtisans. Dans la suite, ils poussèrent si loin l'adulation, que les mets de chair d'ânon, inventés autrefois par Mécène, et dont le chancelier rapporta la recette et renouvela l'usage à son retour de Rologne, devinrent une fureur générale parmi tous les flatteurs de son goût et de son pouvoir. Ils cessèrent d'être de mode dès que le chancelier eut cessé de vivre.
A l'époque où le Roi comblait les illustrations d'Antoine du Prat par le titre de chancelier, et grandissait le titre de connétable en le confiant à Charles de Bourbon, il nommait MM. de Chabannes seigneur de la Palice, et de Lautrec, maréchaux de France, joignant pour tous, suivant son usage, de grosses largesses à ces insignes honneurs2. Il enrichit d'apanages les princes de sa race, et même les bâtards de son sang.
1 Félibien, Histoire de la ville de Paris, t. 2, p. 933.
2 Journal d'un bourgeois de Paris, p. 8.
Enfin, pour que sa couronne fût plus bénie, sa cour mieux ornée, et sa noblesse unie et soutenue plus fortement, il maria les seigneurs qu'il favorisait aux dames qu'ils aimaient'. A ces soins en apparence frivoles se mêlaient d'autres pensées plus sérieuses : les souvenirs de l'Italie, les noms de Naples et de Milan réveillaient d'ambitieuses aspirations, et bientôt allaient devenir l'objet des seules préoccupations du Roi et de son ministre. Mais, avant de s'y livrer exclusivement, quelques mesures de sage prévoyance réclamaient l'action du gouvernement de François Ier.
Attentif à la règle de l'unité si souvent oubliée et compromise par son prédécesseur, et qui fut l'objet de ses derniers efforts comme celui de ses premières pensées, Antoine du Prat porta les yeux de son maître vers la Provence, et dès l'année 1515 il fit confirmer la réunion à la France de ce riche comté. En I/18I, Louis XI se prétendant héritier de Charles d'Anjou roi de Sicile et comte de Provence,, l'avait disputée et enlevée aux prétentions rivales du duc de Lorraine. En I/18G, Charles VIII l'avait définitivement réunie à la couronne. Par les conseils de son chancelier, François 1er se hâta de consacrer par des actes nouveaux la possession de cette riche province 2.
Sollicité par la môme influence, le Roi rapprocha de sa personne les hommes les plus intègres et les plus habiles de l'État. Jean de Selve, destiné à de plus grands honneurs et à un plus grand pouvoir, passait alors, et pour les préparer, de la charge de premier président au parlement de Rouen, à celle de premier président au parlement de Bordeaux. Jean de Pins, au-
1 Journal d'un bourgeois de Paris, p, S..
2 M. Faye de Brys, Trois magistrats français au xvic siècle, p. 72.
quel quatre années de vie parlementaire avaient suffi pour acquérir la réputation de grand magistrat aux yeux de la compagnie la plus éclairée ( le parlement de Toulouse) , et « pour faire apprécier au chancelier du Prat, qui l'avait vu de près et à l'œuvre, les riches trésors que renfermait un si grand sujet, était appelé près du Roi, sur la proposition de son premier ministre. Le chancelier, en rendant justice au mérite éminent de ce magistrat, suivait aussi l'inclination particulière qu'il avait conçue à Toulouse pour toute la maison de Pins, dont il aVait éprouvé les sentiments. » Heureux, conclut au sujet de cette liaison l'auteur auquel nous empruntons ces lignes, « heureux les ministres qui ne choisissent que des amis propres à faire honneur à leur amitié, et à soutenir avec distinction la gloire de leur maître commun '. »
Lorsque Antoine du Prat que le Ptoi « aimoit moult, parce qu'il étoit très-habile homme, et scientifique et subtil 2, » reçut le titre de chancelier , les sceaux étaient sortis déjà des mains d'Etienne Poncher, évoque de Paris, qui au témoignage de ses contemporains « les perdit sans regret , comme il les avoit maniés sans reproche \ » Dès le jour de l'avènement de François Ier à la couronne, ils avaient été confiés à Odet de Foix, seigneur de Lautrec, maréchal de France \ Il est bon d'insister sur ce point, pour répondre aux insinuations de l'envie qui reproche souvent ce fait, en l'altérant, au chancelier du Prat. Les sceaux ne tardèrent pas à arriver entre ses mains ;
1 Mémoires pour servir à l'éloge de Jean de Pins, p. 20 et 3i.
2 Journal d'un bourgeois de Paris, p. 423. J Mézeray, Histoire de France.
4 Guichcuon, Preuves de l'histoire de Savoie, o\ lr» P. Anselme.
mais ce ne furent point elles qui les enlevèrent aux mains d'Etienne P on cher. Il faut encore ajouter, pour confondre les imputations de la haine et réfuter les allégations erronées de quelques historiens, que la dignité de chancelier ne fut nullement un dépouillement d'Etienne Poncher, mais une succession recueillie de Jean de Ganay, trois ans après sa mort. La dignité de connétable avait au même temps souffert la même éclipse, et depuis la mort, en l/iS8, de Jean II, duc de Bourbon, il n'avait pas été pourvu à son remplacement. Etienne Poncher, durant la vacance qui frappa également la charge de chancelier, avait été dépositaire provisoire des sceaux et avait exercé les fonctions attachées à cette marque de la confiance royale, avec le simple titre de garde des sceaux. Mondot de la Marthonie , nommé premier président du parlement de Paris, à la place d'Antoine du Prat, fut un moment aussi successeur d'Etienne Poncher dans la garde du Sceau. Cette transmission si importante 5 signaler pour le rétablissement de la vérité, ne fut point d'ailleurs une disgrâce. Le mérite d'Etienne Poncher, l'estime du souverain, l'appui du chancelier, valurent à Févèque de Paris l'honneur d'être l'un des conseillers de la Régente durant la première guerre ({ne le Roi porta en Italie, et celui de parvenir en 1519 à l'archevêché de Sens. Depuis longtemps déjà il possédait l'abbaye de Saint-Benoit-sur- Loire : en sorte que par un rapprochement singulier, Antoine du Prat fut presque partout et toujours son héritier.
1 Blanchard, Éloges des premiers Présidents du parlement de Paris.