CHAPITRE XI
De l'excellence du titre de chancelier et de quelques-uns des prédécesseurs et des successeurs d'Antoine du Prat dans cette charge.
Il n'est pas inutile, pour la grandeur du chancelier du Prat, de dire ici combien était ancienne et élevée In charge qui lui était donnée; de combien de saintetés éclatantes, de mérites transcendants, de noms illustres, il était le successeur ; quels souvenirs il recueillait en s' asseyant sur les lys. 11 n'est pas indifférent non plus à son histoire de nommer quelques-uns de ceux auxquels il transmit ses exemples et sa mémoire.
Etienne Pasquier écrivant son chapitre sur les Connétable, chancelier \, et mitres estais de telle marque^ entre lesquels celuy d'admiraV, commence ainsi :
« Estoient par dessus toui cinq estats plus estimez, le chancelier, grand chambellan, grand maistre, grand eschanson, et connestable. Aussi n'y a-t-il aucune maison qui veuille tanl soil peu paroistre, en laquelle un
de ces cinq estais ne se trouve estre nécessaire Cet
estai de chancelier a depuis sou institution, cru en toute authorité et grandeur. De manière et tout ainsi
1 Recherches de lu France, t. i, p. L09.
que connestables entre les estats militaires obtient le premier rang, ainsi notre chancelier est réputé le chef de tous les estats de justice. »
Pour répondre à ceux qui se refusent à égaler les dignités comparables, et veulent les élever ou les abaisser les unes par-dessus les autres, qui loin de les considérer comme sœurs et compagnes, s'étudient à les rendre rivales et ennemies, il est bon de relater ici que la dignité de chancelier n'excluait pas l'emploi des armes : « Souvent les chanceliers en France ont assisté aux conseils militaires, aussi bien qu'à ceux de la justice distributive, des finances et de la police (tel fut le cas du chancelier du Prat) ; ils ont été pourvus de gouvernements de provinces, et ont servi plusieurs fois dans les armées1. »
Après cette citation conciliante, il ne serait pas permis, à l'instar du prince des orateurs romains, de vouloir élever les illustrations de la robe au-dessus de celles de Tépée, et de placer les succès de l'éloquence avant les triomphes de la bravoure. Cependant il faut rendre à l'histoire, aux souvenirs, aux usages, la justice qui leur appartient, et dire la vérité qu'ils réclament.
La préséance du chancelier de France sur le connétable, remonte aux premiers temps de la monarchie. Henri III s' écartant de cette règle, et accordant le pas au maréchal de Montmorency sur le chancelier de Birague, stipula que ce serait sans tirer à conséquence. Et pour consacrer authentiquement le droit qu'avaient à cet égard les chanceliers de France, il fit délivrer un brevet au duc de Montmorency exprimant et maintenant leur privilège, et déclarant qu'il y déroge cette
1 F. Duchesne, Histoire des Chanceliers de France, p. ft94.
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fois, en faveur du maréchal, non à cause de sa charge, non à cause de son titre, pas même à cause de son nom, mais en raison de son mariage avec sa sœur naturelle et légitimée de France '.
Duchesne, dans son histoire des chanceliers, dit d'après Montanus : « Conestabularium post cancellarium sedere, » et il répète encore d'après Lucas de Penna : « cancellarium Francise omnibus regni aliis officialibus prseferri, et primo loco post Regem sedere. » Le chancelier d'Aguesseau prétendit avoir le pas sur les cardinaux dans les conseils du Roi. Après la mort de Charles VI, des lettres furent expédiées au nom du chancelier. En 1678, Louis XIV partant pour la Lorraine dit aux députés du parlement qu'il laissait sa puissance entre les mains du chancelier Michel le Tellier.
Les fonctions des chanceliers de France étaient aussi importantes qu'honorables : c'étaient ces grands officiers qui dressaient les divers traités de paix et d'alliances, de commerce et autres, intéressant également la dignité du souverain, l'honneur du pays, et la prospérité des peuples.
C'était le chancelier de France qui recevait pour le Roi le serment de fidélité des grands vassaux et des autres grands officiers de la couronne. Charles V donnant à Jean d'Albret l'épée de connétable, ce fut Renaud de Corbie qui lui fit prêter le serment accoutumé, et sous François Ier le chancelier du Prat conserva cette haute prérogative2.
Le chancelier de France réunissait aux fondions de grand officier de la couronne les fondions et la dignité
1 F. Duchesne, Histoire des t hanceliers de France, p. 6/j8.
2 F. Duchesne, Histoire des chameliers, passim;
de chef do la justice et de l'ordre politique. En ces qualités il n'avait pas d'égaux, et le Roi seul était audessus de lui. Il présidait le conseil d'État, tous les conseils du Roi, et même tous les parlements lorsqu'il le jugeait convenable. Au conseil des affaires étrangères,, il représentait toujours le Roi. Lorsqu'il venait au parlement, la Cour envoyait au devant de lui ; il prenait place au-dessus du premier président. Lorsque le Roi venait tenir son lit de justice au parlement, le chancelier était placé au-dessous, dans un fauteuil couvert de l'extrémité du tapis à fleurs de lys qui était sous les pieds du Roi. 11 recueillait les suffrages, et prononçait le résultat qui ne pouvait être récusé. Son costume, ses entours, l'apparat qui le suivait en toute circonstance, répondaient à tant de pouvoir et d'élévation. Il était le seul officier portant la pourpre comme le Roi, et ayant chez lui des fleurs de lys pour tenture de tapisserie '. Lors de l'entrée de Henri, roi d'Angleterre, à Paris, « vint maître Philippe de Morvilliers en habit royal, dit Monstrelet, et tous les seigneurs du parlement vêtus de longs habits de vermeil. »
Autrefois le chancelier portait le deuil des Rois et assistait à leurs obsèques. Juvénal des Ursins assista à celles du Roi Charles VII ; mais depuis on abolit cet usage, pour marquer la sérénité que conserve la justice dans le deuil comme dans l'allégresse. C'est pourquoi, lors des pompeuses funérailles qui furent faites à Louis XII le 18 janvier 1515, Antoine du Prat, que plus tard., le devoir attaché à de nouvelles dignités conduisit à d'autres obsèques, ne parut point, et ne se trouve pas nommé parmi tous les grands seigneurs et
1 F. Ducliesnc, Histoire des Chanceliers de France.
les grands officiers qui suivaient avec crêpes et larmes de regret ou de costume, les restes du feu Roi '.
Sans qu'il soit besoin pour les intérêts d'Antoine du Prat, qui tenait la noblesse de ses auteurs, de relever celle qui découlait de sa nouvelle charge, elle n'est cependant pas inutile à noter en ce lieu, pour compléter l'aperçu des prérogatives exceptionnelles qui lui appartenaient. Un auteur considérable par sa science et son autorité s'exprime ainsi à ce sujet : « Tous les offices de judicature ne sont pas également anoblissants : ceux qu'on appelle les grands offices acquièrent une noblesse parfaite au pourvu, et à sa postérité, comme celui de chancelier de France, de garde des sceaux, de conseiller d'État en exercice, de maître des requêtes, des secrétaires d'État, des présidents en cour souveraine, ainsi que les premières dignités de la guerre et de la maison du Roi, les gouverneurs et les lieutenants du Roi clans les provinces \ »
Le père Ménétrier dit « que la noblesse de ceux qui approchent de près la personne du Roi est si parfaite* que dans l'ordre de Malte on reçoit sans autres preuves les enfants des chanceliers de France et des secrétaires d'État, etc. »
Les fonctions de cette haute dignité rapprochaient tellement de la personne royale, insinuaient si avant dans les bonnes grâces du souverain, que dès le Roi Clovis, époque à laquelle se retrouvent les premières traces de cette dignité, Aurélicn, chancelier référendaire, était qualifie: « Familiarissimum Glodoveo Régi3. » Saint Ouen, évoque de Rouen, saint Roniface,
1 Don Félibien, Histoire de la ville de l'avis, t. ft, p. 632. - L;i Roque, Traité de la noblesse, p. 5G8, édit. de 1734. 3 Aunioin, Gesta Francohim, t. 1, chap. 13.
archevêque de Mayence, figurent parmi ses successeurs; Eginhétrt, le confident et l'historien, selon quelques auteurs, le gendre de l'empereur Charlemagne, fut aussi son chancelier.
Gerbert, comme le chancelier du Prat, né en Auvergne, religieux en l'abbaye de Fleury, l'un des riches bénéfices dont Antoine du Prat fut pourvu, archevêque de Reims, puis de Ravenne, enfin élu pape sous le nom de Sylvestre II, avait été chancelier de France sous le Roi Robert, qu'il avait eu d'abord pour élève.
Fulbert, évèque de Chartres, mort en 1028, l'un des plus célèbres prélats de son temps, « insigne par sa vie et son érudition, incomparable par ses mérites et sa sagesse', » fut aussi chancelier de France. C'est à lui que la basilique de la Sainte Vierge, ce lieu célèbre entre tous par sa renommée, ses pèlerinages et ses miracles, doit son premier plan et ses premiers travaux. Sainte pensée, vieille d'ailleurs comme la religion, que d'appliquer les arts, cette noble expression de l'intelligence , à la prière, cet acte sublime de la volonté.
Pierre de Mornay et Etienne de Mornay furent chanceliers de France dès le treizième et dans le quatorzième siècles. Ils appartenaient l'un et l'autre à cette famille de Mornay encore existante, illustre dans le métier des armes comme dans l'église et la magistrature, et dont la piété aussi ancienne que l'origine, les signalait par le titre de bienfaiteurs de Tordre que fondait saint Bernard, et de protecteurs de ses nouveaux compagnons 2.
Les noms de Nogaret, de Montagu, de Marigny, de
1 F. Duchosne, Histoire des Chanceliers de France, p. 142.
2 P. Anselme, Histoire des grands officiers de la couronne, t. 6, p. 279.
Sainte-Maure, de Savoisy, de Luxembourg, des Ursins, de Rochefort, brillent encore parmi les prédécesseurs du chancelier du Prat. Ceux non moins glorieux auxquels il transmit intacts les exemples qu'il avait reçus, accrus encore des traits de son dévouement et de ceux de sa haute intelligence, furent entre autres les chanceliers de Montholon, de Birague, Hurault de Cheverny, de Bellièvre, de Caumartin, d'Alègre, de Marcillac, etc., etc.. Il convient de distinguer ceux de Mathieu Mole, ce héros du courage civil ; de Pierre Séguier, ce docte et sévère conseiller des Rois Louis XIII et Louis XIV ; de François d'Aguesseau, cet orateur éloquent et érudit, ce magistrat intègre, ce chrétien éclairé. Tels sont quelques-uns des grands noms dont se trouvent environnées la mémoire et l'administration du chancelier du Prat. Ils n'éloignent point ce semble du sujet de cette histoire, ajoutant toute l'illustration de leur mérite et de leur naissance à celle de la charge dont ils furent revêtus, et contribuant, il est vrai, au poids du fardeau qu'ils transmettent, tout autant qu'au lustre du titre qu'ils lèguent à leurs successeurs.
Les lettres de provision par lesquelles François l'r éleva Antoine du Prat à cette dignité, ne le nomment pas seulement son chancelier, mais encore son conseiller spécial , ce qui répond au titre de ministre d'État '. Il ne cessa pas jusqu'à sa mort, arrivée vingt ans après, d'en exercer les hautes fonctions.
1 F. Duchesne, Histoire des grands officiers de la couronne, t. <>, p. 564.