CHAPITRE XII
Sacre du Roi François I". — L'échiquier de Normandie prend le nom de parlement.
Après les premiers actes de sa munificence et les derniers honneurs rendus à son prédécesseur, après les premiers soins donnés à la justice, le Roi François Ier, laissant à Paris la Reine Claude alors enceinte ', partit pour Reims, où son sacre fut accompli au milieu d'un concours et avec leo solennités que le chancelier du Prat a longuement énumérées dans les mémoires attribués à son secrétaire. Il reçut des ambassadeurs et des messages , il les accueillit avec grâce, et le chancelier fut chargé de répondre à tous avec faveur. Enfin pour le surplus des fêtes et des plaisirs, pour le repos de tous, pour les affaires aussi auxquelles François Ier était apte, mais moins enclin, le Roi et sa cour s'arrêtèrent à Compiègne.
Là ce furent encore des réceptions nouvelles, tant des députations des villes de France que des Cours étrangères. Les membres de l'échiquier de Normandie, dont les premières traces remontent à Guillaume
1 Biblioth. imp., Saiut-Germ., fr., 980; Mémoires dressez par le secrétaire du chancelier du Prat.
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le Conquérant, et que le Roi Louis XII avait rendu permanent, d'itinérant et d'intermittent qu'il était autrefois, désirèrent la confirmation de cette institution récente dans sa forme et dans son assiduité, et demandèrent en mémo temps la possession d'un nom qui les mît à la hauteur des autres cours du royaume '.
« Ce pondant que ledit seigneur étoit à Compiègne, la Cour de l'Eschiquier de Normandie envoia devers luy un président et un conseiller d'icelle Cour, pour luy supplier que son plaisir fust changer le nom d'Eschiquier en ecluy de Parlement, attendu que ledit Eschiquier avoit été institué par le Roy Louis XII à l'instar de la cour du Parlement de Paris et autres cours de Parlement de ce royaume. Ce que le Roy accorda et ordonna par les lettres patentes en lacs de soie et cire verte, que la Cour de l'Eschiquier do Normandie, le temps advenir, serait appelée la Cour du Parlement de Rouen2. »
Cette affaire, dans laquelle le chancelier intervint encore, étant terminée à la satisfaction des députés et de la Cour dont ils étaient les représentants, les prélats et les barons de Normandie arrivèrent à leur tour, et demandèrent le rétablissement du nom d'Echiquier et des coutumes de la province. Ce zèle pour les habitudes de leurs pères, couvert dans leur langage par le respect du temps passé, parles intentions interprétées et défigurées du Roi Louis XII, par les égards qu'il leur avait témoignés, tout en modifiant leurs usages, était dans le fond basé sur les abus qu'ils exerçaient
! M. Floquet, Histoire du parlement de Vormandie, t. 1, p. 428; Pigaiiin! de la Force, t. 5, p. 315.
2 Biblioth. imp., fr., 980, Mémoires dressez par un secrétaire du chancelier du Prat.
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au nom de la loi, ou plutôt pendant le sommeil de la loi et de la justice.
« Aucuns prélats et barons de Normandie , qui avoient accoutumé du temps du Roy Charles huictième et de tout temps auparavant estre princes en Normandie parce qu'on ne tenoit le grand Eschiquier dudit pays que de cinq ans en cinq ans, ou autre temps qu'il plaisoit au Roy, auquel grand Eschiquier se vidoient les causes d'appel des matières criminelles, et ne duroit que six semaines, et pendant le temps qu'on ne tenoit ledit grand Eschiquier, pour la longueur de la justice, plusieurs estoient contraintz de renoncer à leurs bons droicts et aquiescer aux sentences des baillifs du pays, et par ce moyen iceux prélatz et barons qui avoient grosse familiarité avec les juges du pays faisoient ce qu'ils vouloient, et faisoient punir et absoudre ceux qu'il leur plaisoit : car en matière criminelle n'y avoit point d'appel. Iceux prélatz et barons pensoient que le Roy au commencement de son règne deust abolir ledit Eschiquier ordinaire et le remettre en la forme ancienne qu'il estoit, auparavant que par ledict Louis Xll eust été fait ordinaire : quand connurent que ledict seigneur avoit confirmé ledit Eschiquier ordinaire, et qui plus est avoit changé le nom d'Eschiquier en nom de Parlement afin qu'il fût perdUfable ; lesdicts prélatz et barons vinrent devers le Roy et lui remontrèrent que ladite commutation du nom d'Eschiquier en nom de Parlement estoit contre les libertés et privilèges du pays de Normandie, luy suppliant que son plaisir fust de le révoquer et que l'Eschiquier ne fust plus ordinaire. Sur ce, ledit seigneur les renvoya devant Monsieur le chancelier, et après qu'ils eurent été amplement ouys, furent dé-
bouttés de leurs requêtes, et entre gens savants etgrands personnages furent peu estimés comme gens qui ne tendoientqu'à leur profit particulier et non au bien public1. »
Dans cette circonstance mémorable, l'autorité du Roi prévalut contre les obstacles; la sagesse et la fermeté d'Antoine du Prat démêlèrent et déjouèrent les intrigues, sondèrent et mirent à nu les intentions coupables. Ce zèle réparateur pour le bien du peuple, cette lutte dangereuse peut-être contre des intérêts puissants dont le Roi Louis XII avait donné le signal, mais qu'il appartenait à François Ier et à son ministre de parfaire, n'ont pas été relevés suffisamment par les historiens. Parmi les grandes choses accomplies sous ce règne et surtout durant l'administration d'Antoine du Prat, ce bienfait, pour être un des plus oubliés, n'est pas un des moins notables.
Ce fut alors que le chancelier voulut fortifier cette institution si neuve et si combattue, par des hommes dont le talent et l'énergie fussent une protection efficace. Déjà le Roi par son conseil « deument informé des sciences, littérature, preudhomie et grande expérience, ainsy que des grands, louables et vertueux services qu'avoient faict et que faisoient chaque jour à la chose publique les présidents, conseillers et autres officiers de la cour de l'Eschiquier de Normandie, les retenoit ez dicts Estats et offices, et entendoit les confirmer en icculx et leur donner en tant que mestier (besoin) estoit, lesdicts Estats et offices pour l'y servir dors en avant". »
* Biblioth. imp., Saint-Germ., fr., 980; Mémoires dressez par un secrétaire, du chancelier du Prat-, M. Floquct, Histoire du parlement de Normandie, t. 1, p. f\'28.
\l. Floquet, Histoire du parlement de \ormandie, t. i, p. 434.
ANTOIXE DU PRAT. 77
A ces hommes d'expérience et d'énergie, le chancelier en ajouta quelques autres de même caractère, et ce fut alors qu'il fit nommer Antoine Bohier, son cousin germain, président au même parlement*. Acte utile et juste en lui-même, par les antécédents et par les mérites du nouveau président ; mais premier pas fatal dans une voie de nominations qui amenèrent dans le sein de ce corps, à titre de faveur ou de récompense, des gens étrangers à la province et que In nature de leur première carrière et de leurs précédents services, ne rendaient point habiles à leurs nouvelles fonctions.
1 Aubéry, Vies des Cardinaux, t. .'!, p. 225.