CHAPITRE XIII
Retour du Roi à Paris, harangues du parlement et de l'université. Le chancelier répond à leurs députés.
Le 23 février 1515, le Roi fit son entrée solennelle à Paris, en présence de la Reine, de la duchesse d'Angoulême, des duchesses de Bourbon et d'Alençon, précédé et environné des princes du sang, des dignitaires et grands seigneurs de sa cour, immédiatement suivi, selon le devoir et le privilège de sa charge, « d'Antoine du Prat, vestu de velours cramoisy, et son manteau d'écarlate '. »
Mais pour l'honneur de ce nouveau règne, les fêtes et les pompes nécessaires cependant à la joie du peuple , et même à son respect pour son prince , firent place au soin du gouvernement, dont au reste elles n'avaient point éloigné François Ier. Ce fut alors que le chancelier du Prat, le connétable et le grand-maître, jaloux de se signaler dès le début par les réformes qu'appelaient les désirs du Roi et les besoins du pays, tinrent de fréquents conseils. Ils rédigèrent, entre autres, deux nouvelles ordonnances, l'une relative à l'ad-
1 Don Félibien, Histoire de lu ville de Paris, t. /i, p. 033.
ministration des armées, l'autre à l'administration de la justice. Après leur publication, le Roi se rendit au parlement accompagné du duc de Vendôme et du chancelier. Il annonça que l'intention de cette visite était une union plus intime de son autorité avec celle des membres de ce grand corps, et un échange de ses vues avec leurs lumières. Puis le chancelier du Prat, après avoir pris les ordres du Roi , s'étendit sur les trois choses qui rendent une nation prospère, savoir la discipline dans les armées, l'ordre dans les finances, la promptitude et l'impartialité dans l'administration de la justice ; et développant ce texte fécond, il exprima combien le choix du connétable et des maréchaux assurait le premier avantage, comment la sagesse du Roi établirait le second. Il s'étendit plus encore sur l'urgence et les garanties du troisième, auquel sa mission de chancelier, la vocation et la spécialité de messieurs du parlement donnaient une opportunité réelle.
Le premier président répondit par des louanges à Dieu, pour le Roi qu'il avait accordé à la nation, des remerciements au Roi pour l'honneur que le parlement recevait de sa visite , et par des conseils habilement mêlés à des éloges. Enfin pour terminer cette séance, Antoine du Prat, toujours autorisé par le Roi, répliqua par le tableau des actes accomplis, préparés et projetés par la sagesse et la volonté du prince : ils justifiaient les louanges dont il avait été l'objet, et répondaient aux conseils déguisés que son gouvernement avait reçus.
« Peu de jours après le Roi commit encore monsieur le chancelier, le maréchal de Lautrec et le bâtard de Savoie pour capituler une bonne confédération avec
le comte de Nassau, et autres ambassadeurs de Charles, prince des Espagnes '. » *Xi s'agissait, entre autres conditions importantes, du mariage de Charles, alors roi de Castille, et depuis empereur sous le nom de Charles V, avec Renée de France, depuis duchesse de Ferrare. Ce traité qui fut conclu, grâce à l'habileté des négociations, mais qui ne reçut jamais son exécution, tant la force des événements l'emporta sur la puissance de la politique, porte la date du 25 avril 1516 2.
D'autres soins plus intimes et plus vulgaires sans doute, mais dont la négligence eût peut-être entraîné de graves conséquences, par le mécontentement d'une grande princesse et par celui d'un puissant voisin,
occupèrent encore Antoine du Prat « Pareillement
pour que toute justice fust soignée aussi bien que toute prudence, le Roi commit le chancelier pour s'accorder avec le duc de Suiïolh et le doyen de Vinderose ambassadeur du roi d'Angleterre, touchant la moitié des meubles et bagues que la reine Marie demandoit par le trépas du feu Roy Louis XII, sans vouloir payer la moitié des dettes3. »
L'université ne fut pas la dernière à venir apporter au Roi ses félicitations et ses hommages, à lui exprimer ses espérances. Déchue du haut degré de splendeur où les Gerson, les d'Ailly, les Clamengis l'avaient souvent élevée par leur science et par leurs vertus, elle avait souvent remplacé les nobles études et les discussions savantes par de frivoles disputes, par une participation dangereuse aux troubles de l'Etat, par
1 Biblioth. imp., Saint-Germ.,fr., 080 ; Mémoires dressez par un secrétaire du chancelier du Prat.
Don Maurice, Histoire de Bretagne, t. 3, p. 927.
Biblioth. imp., Saint-Germ., fr., 980 ; Mémoires dressez par un secrétaire du chancelier du Prat.
dos entreprises funestes à son repos. Le parlement, l'évêque de Paris, le lieutenant criminel du Châtelet, le Roi lui-même avait été plus d'une fois en querelle et en guerre avec elle. Le cardinal d'Estouville, archevêque de Rouen et légat du pape, avait en 4/i51 réformé son règlement ' et limité les privilèges abusifs dont elle prétendait jouir. Elle se sentait encore de cet échec. De plus elle se souvenait des bornes que le Roi Louis Xll, à son avènement à la couronne, avait mises aux immunités qu'elle conservait encore « et dont l'étendue servait à couvrir les abus, » de la restriction qu'il avait apportée au nombre de ses écoliers dont la licence bravait la justice des lois, des leçons enfin que Georges d'Amboise, archevêque de Rouen, lui avait données en répondant à son orateur 2.
En ce temps, de séditieuses harangues avaient eu lieu en plein parlement : des menaces de soulèvement s'étaient exprimées dans les écoles, et semblaient se préparer dans la ville. Le parlement cependant, auxiliaire de l'ordre et de l'autorité, avait déclaré « que la grandeur du Roy s'estendoit à faire et créer les loix, les abroger, modifier et interpréter : que plusieurs choses ont esté faites par eux, ordonnées en aucun temps, selon qu'il estoit pour lors requis et expédient, esquellesen autre temps se peuvent trouver dangereuses et pernicieuses : que comme un privilège se trouve nuisible et de mauvais exemple, il le faut tollir, et du
tout anéantir que Sa Majesté a le pouvoir de les
bailler et de les oster3 »
1 Raynold, Annales ecclésiastiques, année l/j81.
2 Don Félibien, Histoire de la ville de Paris, t. 2, p. 894.
3 Biblioth. imp., Saint'Germ.,fr., 980; Mémoires dressez par un secrétaire du chancelier du Prat.
Tel avait été le langage du parlement, et le prévôt de Paris comme le prévôt du guet, avaient par leur surveillance ajouté leur force à l'autorité de la sagesse et des lois.
Tels étaient les exemples sur lesquels le chancelier réglait sa conduite , telles étaient les décisions dans lesquelles il puisait son droit.
Il était demeuré une égale suspicion du pouvoir envers l'université, et de l'université envers le pouvoir. Cette fille aînée des Rois, comme elle affectait de s'appeler, cherchait à reconquérir ce qu'elle avait perdu de crédit et de privilèges en ces diverses circonstances. L'avènement d'un jeune Roi, enclin par nature et par son âge à la bonne grâce irréfléchie et à la générosité sans réserve, lui semblait une favorable occasion.
L'un des docteurs de l'université, prenant la parole au nom du corps qui l'accompagnait, fît au prince un long et solennel discours dans lequel la généalogie, l'histoire, la louange, l'hyperbole, étaient entremêlées. Son début et sa division en indiquaient le sens.
« Très-excellent et très-chrétien Roy, notre souverain et naturel seigneur, disait l'orateur, votre très-humble et première fille l'université de Paris notre mère, nous a transmis et envoyez par devers votre très-haute Majesté, pour la saluer et congratuler de vostre joyeux advènement : elle fut remplie de grande jubilation, et certes elle a eu bien juste cause de s'esjouir pour plusieurs raisons :
» La première pour ce que vous estes parvenu à la couronne de France par droite lignée et vraie succession.
» La seconde pour ce qu'estes parvenu à ladite cou-
ronne, jeune de l'âge de vingt et un ans, beau prince, et premier du nom.
« La tierce pour ce qu'estes parvenu en grande paix, sans nul trouble de sédition ou guerre intestine , et avez commencé votre règne par clémence et bénignité.
» La cinquième pour la grande espérance que chacun a de vivre en repos et tranquillité, par le moyen de la grande prudence dont votre très-noble personne est décorée \ »
Puis reprenant un à un les divers textes de joie et d'éloges qu'il venait d'énumérer, le docteur groupa autour de chacun d'eux tout ce qui pouvait en ressortir de flatteries, de pronostics et d'enseignements.
Le chancelier du Prat , chargé de répondre à ce long discours, le fit plus brièvement : ayant égard aux pensées et aux dispositions de l'université plus qu'à ses paroles, il lui conseilla l'étude et la science selon son usage, la concorde selon ses résolutions, la surveillance et l'autorité sur les écoliers selon son devoir, et, contre ses habitudes et ses goûts, l'abstention des affaires publiques.
Le chancelier s'exprima en ses termes : « Messieurs, le Roy nostre souverain seigneur a entendu ce qui de par l'université de Paris sa première et aisnée fille, luy a esté proposé, et est très-joyeux de ce que vous qui estes les suppotz et enfants d'icelle avez bon vouloir de vivre en amour et concorde les uns avec les autres , ce que ledit seigneur désire de tout son cœur, et est le plus grand service que luy saurez faire.
1 Biblioth. imp., Saint-Germ., fr,, 080 ; Mémoires dressez par un secrétaire du chancelier du Prat.
Par concorde les plus petites choses croissent, et par discorde les grandes anéantissent. Tant que la chose publique de Rome a été en paix et concorde et que les citoyens d'icelle hormis toute cupidité et proffit particulier, ont vescu en amour et union les uns avec les autres, elle a triomphé et prospéré , de sorte qu'elle a soubmis souz sa domination le reste du monde. Mais quand par la damnée sédition qui fut en Marius et Scylla, les citoyens Romains ont esté partiaux, et que l'infâme liste de prescription faicte par ledit Scylla a eu lieu, ils ont esté tant persécutés de guerres civiles et intestines qu'ils ont esté faicts pauvres et subjects. Vostre estât et vocation est de vivre en repos., et quand ainsy le ferez et continuerez, pouvez estre assurés que n'eûtes jamais Roy ne prince qui tant vous aimast, ne vous donnast tant de privilèges et grâces que fera le Roy.
» Le dict seigneur vous exhorte qu'en suivant les bonnes et louables coustumes de vos anciens qui ont esté vertueux et sçavants, vous continuyez l'estude en toute ferveur, et faciez florir cette université qui de tout temps a esté en grand bruict et renom sur toutes autres universités de la chrestienté : pour la décoration et exaltation de laquelle les très-chrestiens Roys de France ont donné plusieurs beaux privilèges et franchises, afin que les suppotz de cette ditte université eussent plus occasion d' estre fervents à l'estude , et que ne fissent aucunement troublez ne discontinuez par les gens séculiers et autres. Cette université a produit plusieurs savants et vertueux personnages qui par leur éminente science non-seulement l'ont décorée, mais ont esté claire lumière à toute la chrestienté.
» Pour continuer icelle ferveur d'estude et en sui-