VJ OI\K DU PB VI
vre les mœurs de vos anciens, sera besoin premièrement que viviez en bon amour les uns avec les autres, sans avoir procès ne querelles, par ce moyen donnerez bon exemple à vos escoliers, et les animerez à l'estude, et à l'aire bon fruict, qui est la principalle cause pour laquelle on les envoie vers vous.
» Davantage sera besoin que ne preniez souci et ne vous enlrcmelliez aucunement des affaires publiques, ains seulement de vos affaires privées qui concernent vostre estude. Par ce moyen ne vous discontinuerez de vostre dicte estude, ne donnerez cause à vos dicts cscolliers d'estre ligueurs d'escolles, et les étrangers qui demeurent en vostre université, lesquels souvent fois s'estudient à porter dommage en ce qui leur est possible à ce royaume n'auront occasion d'y faire dire ou conseiller quelques mauvaises choses aux François et autres regnicoles estudians en cette université, qui pour leur jeunesse, légèreté et incapacité d'entendement ne considèrent et discernent le bien du mal, et ne demandent que nouvelletez. On en peut connoistre l'expérience du temps du Roy Charles VI et dernièrement au commencement du règne du feu Roy Louis XII; pour les ordonnances aussi vous sera besoin tenir et faire tenir bon ordre et discipline scholastique à vos escolliers, et prendre garde que les maistres de suppotz et officiers de l'université ne commettent aucunes fraudes et abus en leurs privilèges et exemptions qui sont grandes, et leur ont esté données affin que deument et justement en usassent ; toutefois on a trouvé que par succession de tems, aucuns d'iceulx suppotz par leur grande avarice et ambition en ont voulu abuser : et de droit, comme un privilège se perd si on en abuse, par quoy aurez l'œil et regard que nulles fraudes et abus
86 VIE DU CHANCELIER ANTOINE DU PRAï.
ne se commettent et que en usiez bien et dcument : vous mettrez vos privilèges par devers le conseil du Roy, et on vous y pourvoira, de sorte qu'aurez cause d'estre contens, car ledit seigneur désire plus vous les augmenter que diminuer, et les plus grands plaisirs et joye qu'il sauroit avoir, sera de voir sa première et aisnée fille, l'université de Paris, florir et prospérer. Que tous les vrais ministres et suppotz vivent en bonne union et concorde , et que chacun selon son estât, vocation et autorité, s'estudie et s'esvertue de faire et continuer tousiours de mieux en mieux. En ce faisant, connoistrez que le Roy vous sera bon prince, et vous aymera et chérira en tout ce que luy sera possible '. »
L'université, qui depuis donna au chancelier tant de preuves de son antipathie et de son opposition, commença dès lors et par ces paroles, à sentir qu'auprès du père qu'elle cherchait à trouver en son Roi, elle rencontrerait en Antoine du Prat un ministre non moins attentif que l'avaient été les cardinaux d'Estouteville et d'Amboisc à la maintenir dans son devoir et dans ses limites, à ne respecter ses antiques privilèges , que si elle-même ne les faisait point dégénérer en usurpation et en abus. On peut faire dater de ce jour l'impuissante mais persévérante inimitié dont l'université prodigua les preuves au chancelier du Prat.
1 Bibliôth. imp. , Sâint-Germ. , IV., 080; Mémoires dressés par un secrétaire du chancelier du Prat.
Cïï\ PITRE XIV
Le Roi donne au chancelier du Prat l'hôtel de Piennes. — Évrnement dont, sous les noms d'Hôtel d'Hercule et de Nantouillet, il devint le llu'âtre, — Faits et gestes de quelques-uns des descendants d'Antoine du Prat.
Le 13 avril 1515,1c Roy ajouta un nouveau bienfait à tous ceux dont il avait déjà comblé Antoine du Prat» Il lui donna l'hôtel de Piennes, quai des Àugustins, auquel il faisoit sa demeurance. Les causes de cette munificence en doublaient le prix. Il est dit dans l'acte même que ce fut, «ayant égard aux notables, vertueux, agréables, grands et recommandables services que notre ami et féal chancelier, Anthoine du Prat, a cy devant faits et rendus à notre très-cher seigneur et beau-père que Dieu absolve, et à nous avant notre advènement à la couronne, et depuis, et qu'il fait de présent en Testât et office de chancelier, et à la conduite et direction de nos principaux affaires, ezquelles s'est loyaument et vertueusement employé et acquitté, en très soigneuses cure, sollicitude et diligence1. »
C'est ce même hôtel de Piennes, résidence accidentelle des Rois de France depuis Charles VIII, qui ac-
1 Don Félibien, llistoîrc de la rit le de Paris, t. 3, p. 574.
quit tant de célébrité sous le nom d'hôtel d'Hercule, et quelquefois sous celui d'hôtel de Nantouillet.
Ce n'est point s'éloigner de la vie d'Antoine du Prat que de tracer ici le tableau et d'indiquer l'histoire de sa nouvelle demeure : demeure à laquelle plusieurs générations furent fidèles, et que les Chabannes habitèrent avec les du Prat, lorsque le marquis de Curton, gouverneur pour le Roi de la province d'Auvergne, et chevalier du Saint-Esprit, eut épousé la fille du chancelier du Prat.
L'importance du lieu que le Roi jugeait son sujet digne d'habiter, dénote en quelque sorte l'importance du sujet lui-même ; et Ton verra qu'entre ses mains et qu'entre celles de ses descendants, cet hôtel dePiennes, que l'on regardait par les nécessités de son entretien comme un fardeau pour le domaine', ne dégénéra point de la magnificence qui l'avait embelli.
En l/18/i, de Piennes, chambellan du Pioi, l'acheta de la Drièche, président des comptes, qui l'avait fait bâtir : « Il était si commode et si spacieux qu'il renfermoit des préaux, des jardins, des galeries et autres superfluités des grandes maisons de ce temps-là \ » Charles YIll le convoita et l'acquit, Louis XII le posséda ensuite : il l'aimait, et plusieurs fois il vint y loger avec Anne de Bretagne. En 1/|99, Philippe, archiduc d'Autriche et Jeanne de Castille, passant de Flandre en Espagne, y reçurent une hospitalité digne de leur grandeur. Les mains nouvelles dans lesquelles il était entré ne le déshéritèrent pas de tels honneurs. En 1536, Jacques Y, Roi d'Ecosse, y fut accueilli lors
1 Don Félibicn, Histoire (h la ville de Paris, t. 3, p. 574. - Sauvai, Antiquités de PariSj t. :>,
ANTOINE Dl l'KVl. 8(J
qu'il vint à Paris pour épouser Jeanne de France, fille de François Ier ; et Favyn dit que, de son temps, tous les chapitres de l'ordre du Saint-Esprit y furent tenus '. »
Antoine du Prat l'avait orné d'une façon digne de ses souvenirs, de ses destinées, de ses beautés architecturales, et de la grandeur de ses dimensions. Par allusion aux nombreux travaux qui remplissaient sa carrière, surchargeaient son existence, et qui dans la suite furent l'occasion de ce proverbe devenu populaire, il a autant d'affaires que le légat'2, le chancelier avait fait peindre sur ses murailles, sur ses lambris, et sur ses plafonds, les douze travaux d'Hercule, d'où le nom d'hôtel d'Hercule avait été imposé à cette demeure. Le Roi Henri III, fondant sa préférence sur ce nom et sur ces décorations, choisit cet hôtel parmi tant d'autres, et tant de palais plus vastes et plus royaux assurément, pour les cérémonies de son ordre. Les travaux du demi-dieu, représentés à fresques sur tous les murs, étaient le modèle qu'il prétendait proposer à ses chevaliers 3.
Ce fut aussi dans ce lieu que le Pioi Henri III, toujours animé de la même émulation, ou porté à la même superstition, reçut en 1585 l'ordre de la Jarretière, que le comte d'Erby, ambassadeur extraordinaire de la Reine d'Angleterre, lui remettait au nom de sa souveraine \
Pour invoquer enfin ses terreurs après avoir relevé ses magnificences, ce fut là que Charles IX, Henri 111, Roi de Pologne, Henri de Bourbon, Roi de Navarre, le
1 Sauvai, Antiquités de Paris, t. 2.
2 P. Anselme, Histoire des grands officiers de la couronne, t. G, p. 452.
3 Sauvai, Antiquités de Paris, t. 3, p. 14§.
4 Journal d'un bourgeois de Paris; S;mval, etc.
90 VIE DIJ CHANCELIER
bâtard d'Angoulême et le duc de Guise, faillirent tomber victimes de Guillaume du Prat, baron de Viteaux, petit-fils du chancelier, et « l'un des plus déterminés de son temps. »
Antoine du Prat, seigneur de Nantouillet, son frère, avait refusé d'épouser une fille de condition, maîtresse du duc d'Anjou ; celui-ci résolut d'en tirer vengeance. « Le Roi, qui n'aimait pas Nantouillet, tendit un piège à sa courtoisie. » «En septembre 1573, il lui manda qu'il vouloit aller avec les Piois de Navarre et de Pologne prendre collation chez lui, comme en effet ils y allèrent, quelques excuses que Nantouillet pût alléguer pour ses défenses. Après la collation, la vaisselle d'argent de Nantouillet et ses coffres furent pillés et fouillés, et disoit-on dans Paris qu'on lui avoit volé plus de cinquante mille livres '. Après avoir fait cent insultes à Nantouillet, ils mirent en pièces son lit et ses tapisseries. Il s'en fallut peu que le divertissement n'eût une fin tragique. Le baron de Viteaux, qui avoit une vengeance en tête, étoit caché dans une chambre voisine avec quatre bandits, gens de main sur lesquels il pouvoit compter, et si, par hasard, on eût entrepris de forcer la porte de leur chambre, ils alloient sortir Fépée d'une main et le pistolet de l'autre, et auroient tué tout ce qui se seroit présenté devant eux -. »
Ce fut en ce même hôtel d'Hercule qu'Antoine du Prat, prévôt de Paris, reçut les ambassadeurs de Pologne chargés d'apporter au duc d'Anjou la couronne. L'évêque de Posna, chef de l'ambassade, sollicit.i à cette occasion la grâce de Guillaume du Prat, frère de
1 L'Étoile, Mémoires.
2 De Thou, Histoire de France, t. 7, p. 300.
àNÎOINÉ DU PRAT. 91
son hôte, que le Roi avait jusqu'alors refusée. Il revenait récemment d'Italie, où il s'était misa l'abri du châtiment qui le menaçait pour son dernier homicide. Car après avoir, à la suite d'une querelle de table envenimée par une querelle de jeu, percé de son épée le jeune baron deJSoupez à Toulouse, il avait tué Gonnclieu, sans cérémonie ; Gonnelieu, il faut le dire, « avoit tué le jeune frère de du Prat, jeune garçon de l'aage de quinze ans, mal à propos disoit-on, et avec supercherie ; qui fut grand dommage certes, car ce jeune garçon promëttoit beaucoup de luy. Mais le Roy aimoit fort Gonnelieu : il cuyda désespérer de sa mort, et si Viteaux fustesté pris, il estoit infailliblement exécuté'. »
11 se trouvait alors doublement caché ayant un nouveau trait sur la conscience, et la cour ayant une double haine contre lui : car « il ne bougea d'Italie jusqu'à ce qu'il vint faire un autre coup, qui fut celuy de Milhaud 2. »
« Ce Viteaux, l'homme de son temps le plus déterminé, avoit tué devant l'hôtel de Nevers Antoine d'Alègre, baron de Milhaud* son cousin, homme illustre par son courage et son érudition 3. 11 avoit à la vérité, le plus lâchement du monde, il y avoit dix ans, poignardé son frère avec lequel il éteit en querelle, comme il se promenoit le soir entre sa belle-mère et sa femme, grosse pour lors. D'Alègre craignant Viteaux, qui déjà s'étoit défait de Gonnelieu, meurtrier d'un autre de ses frères, avoit voyagé en Italie et en Allemagne : puis, de retour en France, il étoit resté en Auvergne, loin de la cour, et le Roi de Pologne ne
1 Brantôme, Discours sur les duels, t. 6, p. 90.
2 lhid.
3 De Thou, Histoire de France, t. 7, p. 300.
l'avoit fait venir auprès de lui qu'en lui promettant de le mettre à couvert de son eimemi '. »
Dans les crimes de Guillaume du Prat, rien n'était agression, tout était châtiment et vengeance ; ce qui, sans les rendre moins dignes de détestation , les rendait peut-être moins indignes de miséricorde.
L'évoque de Posna sollicita la gâce du coupable en retour de l'hospitalité qu'il avait reçue à l'hôtel d'Hercule ; Antoine du Prat, prévôt de Paris, son frère, invoqua les souvenirs du chancelier, leur aïeul, et réclama dans cette amnistie le prix de ses propres services; M. de Thou, premier président et beau-frère d'Antoine du Prat, plaida la même cause. Ces habiles et influents avocats remontrèrent aux Piois de France et de Pologne, qui voulaient la mort du coupable, que puisque la justice avait épargné Gonnelieu et Milhaud, ces deux meurtriers des deux frères de Guillaume, elle ne devait pas le frapper d'un châtiment qui ne serait équitable qu'en étant égal pour tous. Le Roi de Pologne, principal persécuteur du baron de Yiteaux, partit pour ses nouveaux et lointains États. Le procès, que l'on avait laissé en suspens, fut alors étudié à la légère et jugé à la volée. « Son pardon et sa grâce lui furent donnés et bien entérinés. Le voilà pounnener par la ville et à la cour mieux que jamais, bien venu et regardé de tout le monde \ »
L'issue de cette affaire fut un encouragement et non pas une leçon pour Guillaume du Prat. En 1575, il mit à mort Bérenger du Guast, favori de Henri III, qui s'était opposé à ce que sa grâce lui fût accordée
1 Sauvai, Antiquités tic Paris, t. 2, p. 00 ; De Thon, Varillas, etc. '•' Brantôme.
WTOJNE DU PRAT. (.)o
dans Paffaire du baron de Milhaud. La trop célèbre Marguerite, femme de Henri IV, le poussa à ce nouveau crime, qui fut, dit Brantôme, un Irait estimé* de grande résolution et assurance. Toutefois, après cette expédition, Guillaume du Prat jugea prudent de se réfugier auprès du duc d'Alençon qui lui fit fort bon accueil '. Quant au Roi, il ne se mit pas en peine de venger la mort de son favori. Mais en 1583, le jeune Yves d'Alègre, fils du baron de Milhaud, lui fit payer de sa vie dans un dernier duel le sang de son père. Ainsi mourut le petit-fils du chancelier, Guillaume du Prat, baron de Yitcaux, que Brantôme appelle « ce brave baron , le paragon de France, qu'on nommoit tel , à bien venger ses querelles par grandes et déterminées résolutions, » et dont il dit ailleurs : « Il estoit un des courageux gentilshommes qu'on eustseu voir : ses beaux faicts en ont faict la preuve 2. » La responsabilité de cet éloge demeure tout entière à son auteur. Il prendra place à la suite des événements qu'il rélève, et complète par cette appréciation contemporaine des faits l'histoire de l'esprit d'un temps si rempli de guerres entre les peuples, de troubles civils, de haines et de désordres dans les familles elles-mêmes. Paris n'était pas seulement le théâtre des emportements de Guillaume du Prat, la province en était aussi troublée. Il fut l'occasion de ce dicton, dont les anciens se ressouvenaient encore, et qui est toujours populaire dans l'Auxois :
Dieu vous garde du feu, de l'eau Et du baron de Viteaux.
1 Mézeray, Abrégé de l'histoire de France, t. 3 ; De Thou, Histoire universelle, livre 6, ch. 78; Mémoires de la reine Marguerite, p. 121 et suiv.
2 Brantôme, Histoire des duels.
9/l VIE DU CHANCELIER
Les petits-neveux de Guillaume du Prat ne donnèrent point à ce proverbe le droit de tomber en oubli. Une version, sans doute exagérée, prétend qu'il était gravé à l'entrée et au-dessus de- la porte de la ville d'Auxerre, et qu'il n'en disparut qu'à la révolution.
Pour ne rien oublier des faits dont l'hôtel d'Hercule fut le terrible et le sanglant théâtre, mais encore de ceux dont il fut la fatale et innocente occasion, il convient peut-être de rappeler ici le duel et la mort de Michel-Antoine du Prat, baron de Thoury, seigneur de Nantouillet, dont le chancelier du Prat était le bisaïeul.
Déjà ce seigneur, tout jeune encore, avait été publiquement outragé à la porte de l'hôtel d'Hercule, sur le quai des Augustins, par la belle de Rieu.v, maîtresse de Henri III. « Il avait mal parlé, disait-on, de cette dame, laquelle l'avait foulé en pleine rue aux pieds de son cheval \ a
Mais si ce fut pour lui une sensible injure, ce ne fut qu'une minime catastrophe auprès de celle qui lui coûta la vie.
Henri de Lorraine, duc de Bar, devait épouser le 30 janvier 1599 les quarante ans sonnés de Catherine de Bourbon, princesse de Navarre, sœur du Roi Henri IV. Il arrivait à Paris avec la solennité due au rang de sa fiancée, et avec la mélancolie permise par son âge. Plusieurs courtisans allèrent à la rencontre du prince. Jeune encore, le baron de Thoury se tenait à sa fenêtre, et les regardai! passer en souriant. L'un des gentilshommes empressés lui criant de descendre et de se
4 Mémoires de famille •, Jîifolioih. iinp.; Cabinet des Titres; Marquis do Bertin du Rocheret.
joindre à eux : « Il n'y a, répondit du Prat, que les fâcheux de la cour qui s'y rendent. » Coque Louis d'Agoult, fils de la comtesse de Sault, ayant entendu, il prit pour lui Tépilhèle, et répliqua au baron qu'il en avait menti. La suite se devine d'elle-même : le Roi envoya des gardes et ne les retira que lorsque, par son ordre, les deux seigneurs se furent accordés.
Mais en 1606, à la'suite d'une querelle entre le marquis de Cœuvres et Charles de Créqui, et d'un duel, encore empêché par le Roi, le comte de Sault, frère utérin de Louis d'Agoult et le baron de Thoury que les deux seigneurs avaient pris pour témoins se dédommagèrent de leur inaction, et renouvelèrent entre eux la dispute que sept ans plus tôt l'intervention royale avait terminée avec Louis d'Agoult. Dès le lendemain et dès l'aurore, ils se rendent à Saint-Denis, à l'ouverture des portes de l'église, ils entendent la messe. Ils entrent à l'auberge de l'Épée royale, et partagent un même déjeuner. Puis d'un même cœur et d'une semblable conscience, chacun écrit une lettre, pardonnant sa mort à celui qui survivra, jurant qu'ils ne sont point irrités, et ordonnant à leur famille de ne point rechercher celui qui demeurerait en vie. Leurs scrupules apaisés par ces préliminaires, ils ne songèrent plus qu'à la satisfaction de ce qu'ils appelaient leur honneur et ils gagnèrent le lieu du combat. Ils s'y répétèrent encore des paroles de miséricorde, et ce dernier devoir de chrétien une fois rempli, ils n'eurent plus devant les yeux que celui qu'ils nommaient leur devoir de soldats et de gentilshommes. Le comte de Sault reçut deux blessures, du Prat fut mortellement atteint par cinq autres. Le vainqueur n'eut que le temps de remonter à cheval et de galoper à l'abbaye
de Saint-Denis, d'où il envoya un prêtre au moribond, « ayant plus de soin, » ajoute l'un des historiens de ce duel, « de celui qui l'avait blessé, que des coups qu'il avait reçus. » Le Roi informé envoya des commissaires sur le lieu du combat : ils trouvèrent du Prat blessé, couvert de son sang ; mais à leurs recherches sur l'auteur de son sort, il répondit noblement : « C'est, Messieurs, un gentilhomme à qui les armes ont été plus favorables. » Le baron de Thoury rendit l'âme le 12 mars 1606 en son hôtel d'Hercule dans lequel il revint expirer. Son adversaire lui survécut peu et mourut plus tristement encore. Il succomba aux suites d'un breuvage aphrodisiaque dont sa passion plus que sa prudence avait combiné les éléments et mesuré les doses \.
En ce même hôtel d'Hercule vécurent et moururent encore dans une union que constatent les titres de la maison et ses mémoires, plusieurs générations des Chabannes, savoir : Renée du Prat, petite-fille du chancelier, femme de François de Chabannes, gouverneur d'Auvergne, et Marie de Crussol d'Uzès, sa belle-fille, femme de Christophe de Chabannes, marquis de Curton \
Telles furent les aventures qui s'accomplirent en l'hôtel d'Hercule, dans la durée du siècle même qui par un don royal l'avait mis entre les mains d'Antoine du Prat. 11 fut ainsi successivement le centre de bien des fêtes, le théâtre de bien des catastrophes et de bien des dangers, le tombeau de bien des joies. Dans la suite il fut singulièrement maltraité en pas-
1 Titres et mémoires de famille; Mercure françois; Historiettes de Tallemant desRéaux; Commentaires de M. Paulin Paris, p. 151. ' Titrer de la maison de Chabannes.
sant à d'autres maîtres. Il appartint au duc de Nemours de la maison de Savoie : il prit alors le nom d'hôtel de Nemours ; de nouvelles vicissitudes amenèrent sa destruction. Il fut démoli en 1G71 pour faire place à la rue de Savoie.
Ces détails relatifs à la demeure que reçut, qu'embellit et qu'habita le chancelier du Prat sont moins une digression qu'un complément de son histoire. Un père renaît dans ses fils , un homme revit dans ses œuvres, et le goût comme les richesses d'Antoine du Prat avaient prolongé son souvenir et presque son existence sur les murailles et sous les voûtes de l'hôtel d'Hercule tant que ses pierres ne furent point dispersées par cette loi invariable et souveraine de la Providence qui donne une fin à toute chose. L'ordre et la confusion; le soin comme l'oubli de l'utilité publique, le souffle du vandalisme, et l'inspiration des arts accomplissent également sa volonté , qui, aux choses comme aux hommes, ne permet de naître que pour mourir, ne laisse mourir que pour faire revivre ; mais cette fois sous des aspects nouveaux , et pour des usages divers.
Les noms de Nantouillet et de Viteaux une fois prononcés, il est à propos, non pas d'épuiser les souvenirs chevaleresques qui s'y rattachent, mais d'indiquer aux recherches et aux récits des historiens et des chroniqueurs les aventures et les faits qui rendirent célèbres les personnages de ces deux branches également issues d'Antoine du Prat, également éteintes aujourd'hui, mais représentées par des neveux d'Antoine du Prat. C'est s'éloigner peut-être du chancelier que de suivre ses fils dans leurs existences et dans leurs carrières, mais ce n'est point l'abandonner ni l'ou-
blier que de s'attacher à son sang et à son nom.
Les richesses et la mémoire du cardinal-légat firent ses descendants tellement puissants que certains d'entre eux crurent pouvoir tout oser, et ceux qui portèrent le nom de Yiteaux surtout furent célèbres par la témérité et par l'insolence de leurs entreprises.
Guillaume du Prat, le fougueux duelliste, étant mort en 1583, sans alliance, son titre et ses biens furent le partage d'Antoine du Prat son neveu. 11 était fils de François du Prat et d'Anne Séguier, celui-ci quatrième fils d'Antoine du Prat, seigneur de Nantouillet et d'Anne d'Alègre. Le jeune baron de Yiteaux qui épousa plus tard Chrétienne de Savoye, dame de Jumeaux en Bourgogne, avait donc le chancelier pour bisaïeul. Son zèle fanatique pour la ligue a laissé des traces et des souvenirs dans la province et aussi dans les mémoires de la famille.
Le château de Yiteaux, élevé jadis par les comtes de Chàlons, était par succession de la maison de Ghàlons-Joigny en celle d'Alègre et de celle-ci dans la maison du Prat. Son ancienneté était grande, et grande aussi devint sa célébrité dans la province de Bourgogne. Dès les onzième et douzième siècles, la ville de Yiteaux se recommandait par les maisons souveraines dont elle relevait, et par les fondations dont elle était .sanctifiée et enrichie. Ses seigneurs, puissants en autorité et puissants en fortune, avaient le droit de battre monnaie. Le Roi Louis XI le leur avait reconnu et rendu; ils en usèrent comme de l'une de leurs plus belles prérogatives '.
En 1591 les villes d'Auxcrre et de Noyers qui te-
1 Chronique scandaleuse.
riaient pour les princes, repoussèrent avec succès les attaques du maréchal d'Aumont qui voulut les soumettre au Roi. Ce fut en ce temps que Antoine du Prat neveu de Guillaume, héritier de son esprit turbulent aussi bien que de sa féodale et dangereuse forteresse, épousa le parti de la ligue pour lequel ses tendances n'étaient point cachées. 11 vint s'établir au château de Viteaux avec sa femme et ses enfants. Il en fit achever et réparer les défenses : il y mit une garnison. De là il rançonnait tout l'Auxois. « 11 pouvoit mettre en campagne, dit un manuscrit du temps, cent vingt maîtres à cheval, deux cents argolets, et dix-huit cents hommes de pied avec du canon. » Sans entrer dans le détail de ses faits et gestes que l'on pourrait appeler rébellions, et quelquefois brigandages, de même que certains duels de son oncle pourraient être nommés assassinats, ce précis s'arrêtera à son existence politique.
Antoine du Prat privait la ville de Semur de tout ravitaillement, grâce aux châteaux de Viteaux, de Noyers, de Juilly et des Dauvrées qu'il occupait par ses détachements, et desquels il commettait dans tout le pays des excursions considérables. Le château de Viteaux surtout, protégé de murs de six pieds d'épaisseur, et par des remparts de dix-huit pieds, était en outre défendu par des canons de cinq, fondus dans le château du temps de Guillaume du Prat : ils étaient semés de trèfles et de la lettre G, et portaient autour de l'écusson du baron sa devise : Cresco agitatus.
Le comte de Tavannes emporta les châteaux de Juilly et des Dauvrées, et chassa les bandits qui les occupaient.
Le président Frémiot entreprit de négocier avec Antoine du Prat et de le ramener à son devoir de su-
jet. Il se rendit à Viteaux auprès du baron et de ses capitaines; mais ceux-ci, loin défaire leur soumission, convinrent de retenir le président prisonnier, et ce fut par l'entremise de l'un des officiers, du baron Guillaume Drouas de la Plante, qu'il parvint à se soustraire au péril de la captivité.
Noyers et Viteaux tenaient toujours pour la ligue, sous les ordres d'Antoine du Prat. En 1595, les affaires du baron de Viteaux devinrent assez mauvaises pour lui conseiller un accommodement, et cependant demeurèrent assez bonnes pour lui permettre d'établir des négociations. « On est indigné en lisant le traité en seize articles du baron de Viteaux, de le voir capituler en souverain avec Henri IV son maître, et des demandes que le sujet rebelle ose faire à son Roi. Ce bon prince fut forcé d'acheter la paix'. » Le baron remplaça l'audace de sa résistance par l'insolence d'un vrai traité. Celui-ci fut conclu au camp de Fontaine- Française, près de Dijon.
Dans ses clauses, signées et consenties par le Roi lui-même, Antoine du Prat, il faut le dire à sa louange, stipula la sûreté de ceux qu'il avait entraînés dans sa défection, et sauvegarda les intérêts de la ville qui lui avait servi de centre et de refuge. Le 6 juillet 1595, le Roi de France accorda par cette capitulation, au baron de Viteaux, la garde des châteaux de Viteaux et de Noyers pondant deux ans, l'entretien de sa compagnie de deux cents arquebusiers à cheval, un régiment de dix compagnies, et vingt mille écus2.
Quelques années plus tard, le J9 août 1602, la for-
1 Abbé Courtépée, Description du duché flr Bourgogne, t. 5, p. 'if>3.
2 Bilii. imp., f, de la Marre, 335 reg.
teresse de Viteaux fut condamnée à la destruction. Cet ordre, donné par le Roi Henri IV, se rapproche du procès et de la condamnation du maréchal de Biron, auquel le baron de Viteaux avait donné des témoignages de sympathie, depuis ses malheurs, et demandé quelque appui durant sa puissance. Mais Jeanne du Prat, sœur de Guillaume, dame de Puisieux, et en partie de Viteaux, appartenait à la religion prétendue réformée, elle avait embrassé le parti de Henri IV ; elle servit son neveu dans ses dangers politiques, et elle obtint que l'arrêt de destruction du château de Viteaux fût suspendu dans son exécution.
Mais en 1631, à la réquisition des États, Louis XIII ordonna sa démolition au mois de mars.
Alors le cardinal de Richelieu réalisait, par la chute des derniers débris de la puissance féodale, le rêve d'agrandissement de la puissance royale dont le cardinal du Prat avait indiqué et poursuivi l'accomplissement. Il ne ménageait pas, en cette œuvre de haute et de sévère politique, les descendants de son prédécesseur et de son maître; il glorifiait sa pensée, s'inclinait devant elle, et courbait sous son inflexible rigueur la fortune môme des petits-fils du chancelier.
Le procès-verbal de la destruction du château de Viteaux établit sa force et explique les dangers qu'il fit courir à la province , par le dénombrement de ses bastions, éperons, cavaliers, fossés, tours, chemins couverts, et par celui de l'artillerie qui déjà ne le défendait plus, mais qui le meublait encore ' ; ces canons furent envoyés à Dijon , Auxonne, Dole et Besançon.
Cette branche tapageuse des Viteaux finit en 1729.
1 Abbé Oourtépée, Description du duché de Bourgogne, t. 5, p. 451 et suivantes.
Mais la branche de Nantouillet, éteinte elle-même en 1797, hérita de ses biens, et la baronie de Viteaux appartenait encore à Louis-Antoine du Prat, marquis de Barbançon , maréchal de camp , lorsqu'en l'année 1791, il passa à l'étranger où il finit ses jours et perdit sa fortune sous l'empire des lois et des confiscations révolutionnaires.
Ce précis sur cette branche cadette, issue du chancelier du Prat, serait incomplet si Philippe du Prat, femme de Clément de Gosnac, Anne du Prat, demoiselle d'honneur de Catherine de Médicis, et Anne Séguier leur mère, ne trouvaient point une mention. Elles furent toutes les trois brillantes par leur savoir, et à cette époque de renaissance littéraire, elles ajoutèrent à l'illustration du nom d'Antoine du Prat'.
René du Prat, baron de Jumeaux, leur neveu, fut à des titres plus légers une célébrité de la même branche ; ses amours le distinguèrent aussi bien que sa bravoure. Il mourut victime tout à la fois de la guerre et du plaisir2.
Après cette digression hors des temps et loin du personnage auquel ces lignes semblaient exclusivement consacrées; après avoir plaint, félicité ou glorifié le chancelier dans ceux qui portèrent son nom, il faut revenir à son histoire réelle, et remonter à la tige, après s'être égaré dans les rameaux.
Laissant de côté et ses fils qui successivement ajoutèrent un éclat à son nom, ou le couvrirent de quelque ombre, et ce château de Yiteaux, et cet hôtel d'IIer-
1 La Croix duMaine, Bibliothèque française, t. 2, p. 263.
2 Mémoires de Bussy-Rabutin, édition de 1711, t. 1, p. 76 et 150. — M. le baron de Walkenaër, Mémoires sur madame de Sévigné, t. 1, p. 04.
ANTOINE DU l'RAT. 103
cule, qui fut l'ouvrage de son goût et un bienfait du
Roi son maître, on trouve le chancelier livré à des travaux plus dignes encore de son caractère, et mieux faits pour illustrer son souvenir.