CHAPITRE XXVI
Entrevue du camp du Drap-d'Or.
Malgré des brouilleries fréquentes, mais que la réconciliation suivait bientôt, après, il n'y eut point de prince avec lequel le Roi Henri Vlll eut plus d'union qu'avec le Roi François Ier. Un grand rapprochement d'âge, un même goût pour les lettres et pour les arts, un pareil amour de la gloire, une adresse égale dans les tournois, devaient unir par les liens de l'amitié ceux que la nature avait rapprochés par les facultés, non moins que par l'élévation du trône et le privilège de la beauté. Pour compléter enfin cette analogie, l'un et l'autre montèrent sur le trône dans une grande jeunesse ; magnifiques par suite d'un penchant généreux, ils devinrent prodigues par suite d'un cœur égaré ; et tous deux rencontrèrent enfin dans l'excès de leurs faiblesses, François Ier la défaillance de ses forces et le terme de sis jours. Henri VIII le sanglant égarement d'une belle intelligence et l'infidélité de sa
foi.
Prévenus l'un pour l'autre d'une sympathie ainsi l'ondée, ils se rendirent à Ardres et à Guines, suivis
des deux Reines1, et de tout ce que leurs cours renfermaient de princes et de seigneurs. Leur magnificence y fut vraiment folle et ruineuse. Les courtisans, d'après un mot bien connu de Martin du Belley, seigneur de Langcy, « y portèrent leurs moulins , leurs forets et leurs prés sur leurs épaules. » Quant aux deux souverains ils se firent bâtir, François 1er trois maisons, et Henri VIII une seule, « mais estoit trop plus belle que celle de François... Estoit ladicte maison aux portes de chesne assez proche du chasteau , et estoit de meilleure grandeur et carrure : toute de bois, de toile et de verre, et estoit la plus belle verrine que jamais Ton vist, car la moitié de la maison estoit toute verrine, vous assure qu'il y faisoit bien clair.
» Et y avoit quatre corps de maison, et au moindre vous eussiez logé un prince, et estoit la cour de bonne grandeur, et au milieu de ladicte cour, et devant la porte, y avoit deux belles fontaines qui jetoient par trois tuyaux, l'un hypocras , l'autre vin, et l'autre eau : et la chapelle de merveilleuse grandeur et bien estoffée, tant de reliques que tous autres parements, et vous asseure que si cela estoit bien fourni, aussi estoientles caves :. »
Les deux Rois, les deux héros de l'entrevue, n'étaient pas les moindres ornements de ces fêtes par leurs grâces, leur courtoisie et leur beauté. Ils étaient les princes les mieux faits de l'Europe. Montés chacun sur un genêt d'Espagne, ils quittèrent leurs troupes, dès qu'ils s'aperçurent l'un l'autre, et s'avancèrent au milieu du camp, le Roi de France n'ayant avec lui que l'amiral de Bonvvet et le chancelier du Prat, le Roi
1 Mémoires de Flouranges.
d'Angleterre suivi seulement des ducs de Norfolk et de Suffolk. Ils s'embrassèrent à cheval avec une grande tendresse ; ensuite ils mirent pied à terre et entrèrent dans une tente dressée exprès au milieu de la campagne. Ils s'y entretinrent assez longtemps de leurs affaires et remirent à leurs ministres le soin d'en conférer entre eux plus en détail. Puis le 2li juin les deux Rois se séparèrent après avoir passé ensemble trois semaines dans des plaisirs continuels, et avoir donné lieu de surnommer cette assemblée le Camp du Drap d'Or, à cause de la ruineuse magnificence qui, des deux côtés, y fut déployée '.
1 Rapiu-Thoyias, Histoire d'Angleterre, t. G, p. 144.