‹ Vie d'Antoine Du PratChapitre 36 sur 71 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Mort et succession de Suzanne de Bourbon. — Procès.

Une seule fille, Suzanne de Bourbon, naquit de cette alliance ; sa mère Anne de France, duchesse de Bourbon, nommée quelquefois Anne de Beaujeu, devint veuve encore et le demeura vingt années. Le grand nom qu'elle tenait du prince son époux, était seul digne à son gré de s'associer au noble sang qui coulait dans ses veines. Elle avait exercé une grande et salutaire influence sur les destinées de la France. Le roi Louis XI, son père, l'avait établie par son testament gouvernante du royaume et de la personne du jeune roi Charles VIII. Elle soutint ce double fardeau avec une virilité et une habileté, l'une et l'autre à la hauteur de sa mission et de son origine. Louis XII, alors duc d'Orléans, et son compétiteur dans la régence, vaincu par elle, avait été son captif à Saint-Aubin de Cormier.

Mais bientôt elle lui pardonna son ambitieuse hardiesse, et plus tard il oublia lui-même sa victoire. Lorsque la duchesse de Bourbon devint veuve en 1503, attentive aux intérêts de sa fille comme elle l'avait été

aux volontés de son père et au salut de l'État, clic obtint du roi Louis XII l'annulation de la clause de son contrat de mariage qui, faute d'enfants mâles, assurait à la couronne la réversion des riches domaines de son mari. Soit comme si cet acte, contradictoire des termes du contrat, ne suffisait pas à la tranquillité de la duchesse de Bourbon, à celle de Suzanne de Bourbon sa fille, et ne réglait pas définitivement la succession, Louis XII, achevant de détruire les droits conservés à la couronne par le roi Louis XI, et de combattre ses précautions et ses réserves, affecta d'environner cet héritage d'obscurités profondes. En mariant Charles do Bourbon, le futur connétable, avec Suzanne de Bourbon, Louis XII établit dans leur contrat de mariage une confusion entre leurs biens, qui ne permit pas d'en démêler l'origine ; « tellement que par ce sage entrelas, il laissa à l'arbitrage du lecteur déjuger que l'on devoit estimer d'estre seigneur ou dame de tous les duchés et comtés, chacun d'eux l'estant et ne l'estant pas, sans se faire tort l'un à l'autre '. »

Une fois encore le ciel se joua des précautions humaines. Suzanne de Bourbon mourut sans enfants. Il appartint alors au roi François Ier, triste prérogative par ses criminelles et désastreuses conséquences, de se souvenir des droits du trône dont il avait le dépôt et non la disposition, et de les revendiquer dans l'intérêt de la France.

Peu de mois avant cette mort déplorable et ces débats infortunés, le connétable, irrité par la faveur de quelques seigneurs qu'il ne pouvait souffrir et par les premiers indices de la disgrâce deSeniblanray, auquel

1 Estienne Pasquier, Ilcclierchcs de la France, t. 3, p. 5.r>7.

sa protection était acquise, s'était éloigné de la cour, et ne comptait plus y reparaître que selon les exigences de ses hautes charges. Le chancelier du Prat, plus absolu que jamais, entreprit de rapprocher les partis qui divisaient la cour et menaçaient de diviser l'État. 11 ramena le duc de Vendôme, et l'employa pour la réconciliation du connétable, représentant tout ce que l'union du chef de la justice avec le chef des armées apporterait de force et de fortune à la France et au Roi. Mais le connétable ne répondit à ces avances que par la haine et par le mépris.

Sur ces entrefaites, il perdit la duchesse son épouse, que ses quatre enfants avaient précédés au tombeau, et il jouit alors de l'énorme héritage auquel deux testaments et son contrat de mariage lui donnaient l'illusion d'un droit. Mais Louise de Savoie, passant d'un empressement d'un amour méprisée toutes les ardeurs de la haine, vint à rencontre de ces prétentions. Elle appela sur cette question l'étude et la science du chancelier du Prat. « Il lui bailla ce conseil, que les biens dont jouissoit le connétable estoient de deux natures. Les uns provenant de l'ancienne estoc de la maison de Bourbon, auxquels cette princesse devoit succéder comme plus proche lignage, et les autres, sujets à réversion à la couronne, par convention contractuelle'... Au demeurant qu'il y avoit une ancienne leçon en l'école du Palais, que jamais le Roi ne plaidoit dessaisi »

« — Plus beau ménage ne pouvoit-on faire pour la France que de réunir à la couronne l'ancien apanage de la maison de Bourbon, et faire tomber le demeurant

1 Estienne Pasquier, Recherches de la France, t. 1, p. 5G0.

des autres biens ès-mains d'une princesse dont le Roi seroit héritier après son décès. Ces deux points gisoient l'un en droit l'autre en fait1. » Telles furent les appréciations qui dirigèrent Antoine du Prat, et tel fut le langage qu'il tint à la duchesse d'Angoulême et qu'il répéta devant les juges. Le roi Louis XII, disait-il encore, avait outrepassé ses droits en disposant naguère des biens de la couronne. Par vénération pour son auguste mémoire, il eût fallu respecter cet élan de son cœur et cet excès de son pouvoir, si le ciel avait sanctionné son œuvre par la naissance et la conservation des enfants auxquels était destinée la succession de ces apanages. Mais leur mort prématurée exprimait suffisamment la volonté d'en haut et ramenait l'héritage à son origine.

Telle était l'histoire de l'immense fortune possédée par le connétable de Bourbon et de la redoutable puissance qu'elle lui assurait en France. Un mélange de faiblesses et de bontés royales, d'ambitions et d'importunités habiles, et par-dessus tout la protection d'une étoile jusqu'alors favorable, l'avaient porté à ce comble que l'on pourrait appeler un excès. Son injustice et ses dangers n'avaient point échappé au chancelier du Prat, et pour détruire cette menace permanente, pour allier ensemble la prudence et l'équité, il s'était dès l'origine avisé d'un moyen conciliateur, que ne désavouait pas le cœur de Louise de Savoie. Le connétable était libre de toute affection et de tout devoir de famille. La duchesse d'Angoulême, belle encore, servait sa sollicitude de mère et un penchant non moins pressant en épousant le connétable. Elle

1 Etienne Pasquier, hecheYCkes de la France, t. 1, p, 571.

garantissait par cotte union la fidélité du prince au Roi son fils, et elle préparait, après elle, le retour pacifique à la couronne des vastes apanages de la maison de Bourbon. L'amour et la paix, la politique et l'équité si souvent ennemies, se trouvaient conciliées à l'aide de ce mariage. Aux ouvertures qui lui avaient été faites à ce sujet, le connétable avait répondu par des mépris pour le ministre, par des dédains pour la princesse.

Aux droits de la justice vinrent alors se joindre des ressentiments dont il est permis de ne point étudier les inspirations et les mouvements , puisque les vraies causes de cette attaque désespérée étaient prises dans des motifs plus élevés et plus légitimes. La raison d'État, la sécurité du trône, vinrent ajouter leur force à la force déjà si claire et si puissante du bon droit. 11 est éternellement regrettable que le cri de l'indignation et de la vengeance soit venu se faire entendre là où la voix de l'équité et de la conscience parlaient avec assez d'éloquence et d'énergie. On ne vit plus une simple fortune de grand seigneur et de prince du sangdans la fortune du connétable , on y reconnut un iïtat dans un autre État. Battre monnaie , lever au besoin quarante mille hommes de guerre, étaient les caractères d'une véritable souveraineté. Le connétable disposait de ces royales ressources, et son faste comme sa hauteur répondaient à ses facultés.

On se rappelait tous les indices de son ambition , tous les témoignages de son orgueil. Aux fiançailles du comte d'Angoulème, au sacre de François Ier, au camp du Drap-d'Or, au baptême de son fils, mort au berceau, dont le Roi fut le parrain, il avait étalé un luxe dont la splendeur et la majesté royales furent éclipsées et ol-

fusquées. Il avait sa cour et ses gardes plus fiers et non moins nombreux que les gardes et que la cour du souverain : au besoin il aurait eu son armée. Sa magnificence se posait déjà comme rivale heureuse et presque victorieuse de la magnificence de François Ier. N'était-ce pas le prélude d'une rivalité de puissance?

Son insubordination comme guerrier ne le cédait en rien à sa pompe et à son éclat comme prince du sang. Les campagnes d'Italie et la guerre de Navarre avaient donné tout à la fois la mesure d'un courage qui ne pouvait faillir à son nom et celle d'une indépendance que révélait chacun des traits de son caractère. N'avait-il pas refusé l'obéissance au duc de Longueville, gouverneur du Languedoc? et, forcé de recevoir les ordres du duc de Valois, son futur maître, n'avaitil pas osé blâmer ouvertement ses dispositions et attribuer à sa conduite la perte de la Navarre ? Ses pieuses largesses et ses fondations elles-mêmes portaient dans le style de leurs actes les preuves de cet esprit orgueilleux1. Dans les détails intimes de son existence, sa nature inquiète et ambitieuse se trahissait à chaque pas. Avant que ses malheurs n'eussent fait de ce mot Espérance la dernière richesse et l'unique consolation que l'on ne peut sans cruauté arracher et reprocher à l'infortune même coupable, il l'avait prise pour devise de ses convoitises et il la soutenait par cette autre exergue : Penetrabit, ajoutée à son épée de connétable.

Le roi Louis XII, malgré ses bontés et sa faiblesse, avait dit de Charles de Bourbon : « Ne nous fions pas à ce grand et sage garçon ; il n'est pire que l'eau qui dort. » Le roi Henri VIII , le jugeant de la même

1 Acte do fondation du couvent des Jacobins ;\ Moulins.

sorte, avait dit au cardinal Wolscy : «Mon frère de France a dans monsieur le connétable un sujet dont je ne voudrais pas être le maître. »

Nul de ces faits, de ces souvenirs, de ces symptômes, n'avaient été oubliés par le chancelier du Prat.

Se plaçant de nouveau sur la question du droit et de la coutume, il démontrait que quand l'usage pratiqué sous la première race de partager le royaume eût été salutairement abrogé, on avait introduit les apanages en faveur des mâles seulement, et que jamais les filles de France n'avaient été dotées qu'en deniers, hormis le cas où, pour sûreté de leurs dots, on leur avait donné des terres qui ne constituaient pas des apanages successifs. Si la transmission des biens de cette nature des pères aux filles était sanctionnée, les filles des apanagistes succédant à leurs aïeux, testant selon leur cœur ou leur politique, démembrant le royaume au gré de leur caprice, seraient mieux traitées que les filles de nos Rois. Les lois de l'État, la raison, les droits et le salut publics, la grandeur de la couronne, la tranquillité de la nation, l'existence même de la France seraient également troublées par une telle innovation. Cette opinion entraîna le séquestre des biens de Suzanne de Bourbon. «J'estime que l'arrêt était juste, » dit à ce sujet Etienne Pasquier. Le séquestre amena l'infidélité du connétable. « Il oublia ce qu'il devoit à son Prince, à son sang, à sa patrie, et par les liaisons qu'il prit avec l'Empereur Charles V et le Roi d'Angleterre, il mit le royaume à deux doigts de sa perte. 11 fut même soupçonné violemment des incendies qui pendant deux jours et deux nuits consumèrent la ville de M eaux et ravagèrent une partie du royaume '. »

1 Don Fûlibicn, Histoire de la ville de rmis. t. 2, p. 949 et 951,

Et cependant, malgré ces actes criminels, malgré son refus de le suivre en Italie, malgré sa fierté si voisine de la révolte, le Roi offrit encore le pardon et sa faveur au connétable. 11 lui promit même la restitution de ses charges et la possession des biens qui lui étaient contestés. Mais Charles de Bourbon était trop avancé avec ses complices, trop aveuglé par son indignation, trop vendu , il faut le dire, aux intérêts de Charles Y. La promesse d'un mariage illustre avec sa sœur Éléonore, celle d'une souveraineté en France, enfin l'éventualité des couronnes que portait l'Empereur et qu'attendait l'archiduc , avaient fasciné ce malheureux prince. « Il est trop tard , répondit-il aux envoyés du Roi ; il ne fallait pas me laisser partir pour Chantelles. »

Cet endurcissement dans le crime appela aussitôt et sans miséricorde sur le connétable les arrêts de réunion et de confiscation qui achevèrent sa ruine et son désespoir. L'un de ces arrêts le déclare « crimineux de lèze-

Majesté, rébellion et félonie l'a privé et le prive de

la récognition du nom de Bourbon, comme ayant notoirement dégénéré des mœurs et fidélité des antécesseurs de ladite maison de Bourbon, et abolissent sa

mémoire et renommée à perpétuité et au-dessous

de l'arrêt estoient ces mots: — prononcé par messire Anthoine du Prat, chancelier de France1. »

Quelque sévère qu'il fût, « cet arrêt étoit nécessaire pour l'exemple, le connétable s'étant de cette façon oublié2... car il n'auroit pas dû jeter le manche après la cognée, et se soustraire de l'obéissance de son Roy, quelque disgrâce qu'il en eût reçues »

1 Etienne Pasquier, ncchcrchcs de (a France, t. 1, p. 505.

2 ld., Ibid., t. 1, p. 571.

3 ld., lbid.,\. 1, p. 505.

Le maréchal de Chabannes , envoyé à la poursuite de l'illustre criminel dont la rébellion était maintenant prouvée, fit arrêter l'évèque d'Autun, coupable do participation à ses projets. Jean d'Argougés et Jacques de Matignon, initiés au complot, mais effrayés de ses conséquences, en révélèrent les ramifications à Brézé, grand sénéchal de Normandie. Le chancelier du Prat et le secrétaire Robertet furent nommés pour interroger les deux gentilshommes normands, qui n'hésitèrent pas dans leurs aveux'. Antoine de Chabannes, évêque du Puy, Antoine Descars, seigneur de la Vauguyon, Jean de Poitiers, seigneur de Saint-Vallier, le seigneur de la Trémoille, dénoncés par eux et arrêtés par le bâtard de Savoye, furent conduits de Lyon au château de Loches, et le chancelier du Prat eut encore la pénible mission d'interroger ces nobles criminels 2. On instruisit leur procès, et ce fut entre le maréchal et le chancelier, que leur élévation de même date et leur concours mutuel aux conférences de Calais avaient sincèrement unis, l'occasion d'un vif démêlé. Jacques de Chabannes ne pouvait supporter que son nom, toujours accompagné d'honneur et de fidélité, reçût l'insulte d'un soupçon. Bientôt l'évèque du Puy fut mis en liberté, et le maréchal de Chabannes et le chancelier du Prat retrouvèrent leur accord. Quant aux autres coupables, le conseil et l'intention du chancelier étaient de leur appliquer toute la rigueur des lois, d'appeler sur eux toute l'inflexibilité des juges, afin de ramener au devoir de la soumission les autres rebelles et de fortifier le pouvoir non-seulement par une salutaire

1 Mélanges tirés d'une grande bibliothèque, L., p. 31. 2/*.3L.,p. 34.

terreur, mais encore par ^application de son plus auguste droit, celui de faire grâce.

Malgré cette conduite quelquefois habile, toujours équitable et dévouée d'Antoine du Prat, il faut avouer cependant qu'en cette grande question la sagesse du chancelier fit naufrage. L'opportunité manqua à sa justice. Mais son intelligence et ses talents brillèrent dans les moyens qu'il sut employer, et son honneur comme sa conscience en sortirent intacts , ceux-ci ne relevant que de ses convictions, en s' appuyant sur les droits que soutenait son zèle.

La majeure partie des biens du connétable fit réversion à la couronne. Le duché d'Auvergne demeura au Roi comme apanage inaliénable. Il fut convenu que les biens momentanément distraits de cette destination pour échoir à la Régente devaient y revenir après elle ; c'est ainsi que le chancelier assura au royaume de vastes et de riches possessions.

Le château de Chantelles, forteresse imprenable, garnie de tours, de fossés et de souterrains, défendue du côté du couchant par un précipice affreux, dans lequel roulait le torrent de la Rouble, fut démantelé. Les ducs de Bourbon en avaient fait leur place d'armes et y avaient accumulé d'immenses trésors. Son riche mobilier qui, par ses formes et sa magnificence, égalait celui de la couronne, « le plus beau qui fust en maison de prince de la chrétienté1, » fut abandonné au chancelier du Prat, qui en orna le château qu'il venait de faire construire à Verrière". Murât, autre château-fort, baigné par l'Aumance, isolé sur un rocher, flanqué de

1 M. Bouillet, Tablettes historiques de l'Auvergne, t. 2, p. 5G0.

2 M. L. J. Allary, Géographie du département de l'Allier, p. 282 et 313.

ANTOINE DU PUAT. c201

vingt-sept tours, construit par les sires de Bourbon, le plus vaste du Bourbonnais, subit le même sort. Et de nos jours leurs ruines toujours plus abaissées, et bientôt effacées peut-être, servent de carrières aux bâtisseurs du pays.

Louise de Savoie n'eut qu'une modeste part dans les fruits de cette grande infortune , mais ses désirs furent comblés : elle demandait un châtiment plutôt qu'un héritage. Elle détacha de cette succession, en 1523, la baronnie de Thiers, l'un des plus grands fiefs de l'Auvergne, et celle de Thoury, en faveur d'Antoine du Prat, chancelier de France. L'an 1527, le Roi confirma cette donation. En février 1538, presque trois ans après la mort du chancelier, la chambre des comptes donnait commission de s'opposer à tous les empêchements qui pourraient être mis à la jouissance de la baronnie de Thiers, appartenant alors à Antoine du Prat, prévôt de Paris'. Mais après quarante -deux ans de possession, un arrêt, en date de 1569, en dépouilla le petit-fils du chancelier du Prat2, et l'attribua au duc de Montpensier. Cet arrêt, longtemps combattu, ne doit point être considéré comme l'expiation d'un crime ou comme le terme apporté à une possession inique. 11 ne doit point porter préjudice à la mémoire d'Antoine du Prat. 11 complétait la grande faveur accordée par le Roi au duc de Montpensier. Sa descendance directe de Louise de Bourbon , sœur du connétable, mariée au prince de la Roche-sur- Yon , lui donnait des prétentions aux biens confisqués sur ce prince. Les services rendus par cette glorieuse branche

! Actes originaux aux Archives de famille.

2 Choppin, Traite du dont ,., livre 3, tit. 20, nomb.

de la maison de France, parlant encore plus haut que ses droits, Charles IX rendit tous les biens que la couronne s'était attribués, ou qui provenaient de la succession de Louise de Savoie. La baronnie de Thiers, démembrée de l'héritage, fut réclamée à titre de complément par le duc de Montpensier1. Ce ne fut pas toutefois sans discussion ni sans résistance de la maison du Prat qu'elle rentra dans son apanage. En 1579, et même en 1585, Antoine du Prat de Nantouillet se qualifiait encore baron de Thiers2. Mais il fallut céder devant l'autorité du souverain et l'omnipotence des tribunaux. Cette mesure générale eut donc le caractère d'une munificence royale, d'une équitable réparation, si l'on veut, mais elle ne renferma rien d'odieux pour la mémoire du chancelier. Quant à la baronnie de Thoury, elle appartenait encore en \ 848 au comte du Prat, dans lequel s'éteignit la branche de Ribes: l'aînée de ses filles l'a portée en mariage dans la maison de Bourbon-Busset.

Le chancelier du Prat fut, au sujet de ces immenses largesses, l'objet de reproches que l'histoire répète encore aujourd'hui. En acceptant les dons de la duchesse d'Angoulême et du Roi, il ne fut pas plus coupable que ne l'avait été avant lui Antoine de Chabannes, comte de Dammartin, en achetant, moyennant minces finances, une riche part des biens confisqués sur Jacques Cœur; que ne le fut, dans le môme siècle, Anne de Montmorency, en prenant possession de la terre de Saint-Ciergucs, enlevée à Jean Bohier; que ne le devint plus tard le connétable de Luynes, en réunis-

1 Chabrol, Coutumes d'Auvergne, t. 4, p. 583 et 584.

2 Offices de Girard et Joly.— Chabrol, Coutumes d'Auvergne, t. 4, p. 584.

sa ni la succession des biens et des honneurs du maréchal d'Ancre; enfin, que ne le furent à toutes les époques tant d'illustres seigneurs acceptant, achetant ou sollicitant les dépouilles de tant d'illustres infortunés. Pour eux, innocents des soupçons et des délations qui avaient fait ces nobles victimes, ces richesses étaient, non pas le prix du sang, mais le prix du zèle , et sans doute aussi le prix de la faveur. Qui oserait prononcer en éloignant la main de son cœur, où des sympathies et des influences la dirigent peut-être, et en la plaçant sur une conscience indépendante et éclairée, qu'il y eût honte et tache à recevoir et à posséder de tels biens? Il y eut, il est vrai, chez Louise de Savoie, imprudence dans sa générosité toute royale; il y eut chez Antoine du Prat oubli de désintéressement et omission de ce respect que le chef souverain de la justice doit à son caractère dans l'exercice des sévères fonctions de sa charge. Mais il y a loin de ces fautes,, quelque réelles et graves qu'on les suppose et qu'on les admette, au crime de vénalité dont on a voulu flétrir et calom nier la mémoire du chancelier. Où sont d'ailleurs sur terre les biens que des catastrophes et des violences n'aient point atteints, n'aient point fait dévier de leur ligne naturelle et souhaitable? Lorsque l'autorité souveraine a prononcé sur leur sort dans la légitimité de sa puissance, lorsque surtout la justice des tribunaux l'a réglé avec tout le loisir et toute l'impartialité d'une longue discussion, le crime est le fait, non du jugement, mais des clameurs qui l'accueillent.

Ces vicissitudes de la fortune enregistrées, il convient de revenir à celles de l'existence d'Antoine du Prat.

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