‹ Vie d'Antoine Du PratChapitre 37 sur 71 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Procès du baron de Semblançay. — Détresse financière.

Dès Tannée 1521, les échecs du maréchal de Lautrec dans le Milanais, et dans Tannée 1522, sa défaite à la Bicoque, avaient éveillé les soupçons sur le compte du surintendant des finances, Jacques de Bcaulne, baron de Semblançay. Ces désastres ne trouvaient d'explication et d'excuse que dans la pénurie des armées mal payées, mal entretenues, mal contentes, et cette détresse ne rencontrait sa raison que dans une infidélité criminelle. Les lettres du chancelier sont pleines du désespoir et de l'embarras que lui causent ces calamités, et de ses doléances au sujet de ces coupables malversations. Le 27 décembre, il écrivait au grandmaître de France :

« Monseigneur le légat d'Angleterre m'escrit qu'il a seu par ceux qui sont de là les monts, et de monsieurde Lautrec que, à faulte d'argent, il demeuroit à Parme, et que j'estois cause de cela. Dieu le sait! et s'il y a personne qui souhaite et qui désire plus que les choses aillent bien que moy '.»

1 7)7/7. iwp., fonds Béthunc, n" 8573.

QUatre cent mille écjus nécessaires à la continuation de la guerre et à la solde dos troupes, n'avaient point reçu leur destination, et le surintendant chargé de leur envoi, responsable des suites de leur détournement, était accusé d'une criminelle malversation, et se confessait seulement coupable d'une faiblesse. La duchesse d'Angoulème, mise en cause par les dépositions de Jacques de Beaulne, se défendit avec l'énergie de la vérité, disent les uns, avec les fureurs de son caractère, disent les autres. Elle triompha dans ce fatal et mémorable procès. Plaise au ciel que ce fût par la justice plus que par la puissance ! Tout en suivant les intérêts de la duchesse d'Angoulème, le chancelier du Prat, pour que l'arrêt fût impartial, se récusa comme juge dans cette affaire '. Ce cruel procès dura de longues années, et sa conclusion sinistre lui donna un retentissement que les siècles n'ont point affaibli.

En 1527, le baron de Semblançay, malgré de longs souvenirs et de grands services qui le recommandaient à la clémence, si son intégrité ne pouvait plus comme autrefois le proposer à l'admiration, fut condamné et exécuté.

L'Étoile, auquel la haine du crime et le supplice du coupable ne suffisent pas toujours, oublie dans ses mémoires que la justice et la vérité n'ont pas besoin d'appeler l'injure à leur aide. Il néglige le calme et la dignité qui doivent caractériser la loi dans ses rigueurs, l'histoire dans ses récits, l'indignation elle-même dans ses anathèmes : il nomme Jacques de Beaulne, ce guidon des voleurs 2.

1 Gaillard, Histoire de François /", t. /i, p. 493.

2 L'Étoile, Mémoires pour servir à t'hisloire de France, édition de 1719 à Cologne, t. 1, p. 3.

Toutefois la compassion et le dévouement de l'amitié suivirent l'infortuné jusqu'au gibet et lui survécurent. Ils lui furent plus fidèles que le sentiment filial que le Roi lui avait tant de fois exprimé en l'honorant du titre de son père. Le chancelier du Prat, alors archevêque de Sens et cardinal, se charge d'en donner la preuve, comme aussi de fixer la date de ce sanglant événement. Le 20 août 1527, il écrivait d'Amiens au grand-maître de France, Anne de Montmorency, depuis connétable: « Monseigneur, parce que escripts au Roy, entendrez ce que avons faict avec le cardinal en vostre absence, que ne rapporteray pour ne user de redicte.

» Au demeurant, monseigneur, j'ay reçu vos dépesches, par lesquelles on me mande que madame de Semblançay s'est rendue religieuse à Hyères, et que le feu sieur de Semblançay, son mari, fut despendu la semaine passée environ à mynuict, et fut enterré aux Cordeliers ou Augustins, ce qui ne se peult faire par autorité et commandement d'aultre que le Roy. Si telles choses sont souffertes l'on en entreprendra bien de plus grandes. J'auroys advisé, s'il plaist au Roy, que l'on feist anquérir, que s'il y a aucuns de ceste conjuration qui veuille réveller ses complices, il aura pardon et cinquante escuz : et après avoir trouvé ceulx qui l'auront faict, le fauldra pugnir selon l'exemple du cas, et mesmement le désenterrer et rapporter où ils l'ont prins.

,» Monseigneur, quant à ce que vous m'avez escript que les commissaires de Paris qui font très-bien leur devoir ne se départissent, je vous advisc que longtemps auparavant la rescription de vos lettres estoient départis» C'est assavoir : maistre Ambroisc de Florence, avec monseigneur de Lautrec, le président Pat... de Savoie

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par congé de Madame en son pays ; Deyveau en Poictou : j'ay subrigé d'autres en leurs lieux, qui, à mon jugement, sont des gens de bien.

» Et sur ce, monseigneur, après m'estre recommandé de très-bon cœur à vostre bonne grâce, prieray le Créateur vous donner bonne vie et longue.

» Vostre bon serviteur et amy, » Cardinal de Sens, chancellier de France'. »

Le conseil de rigueur que contenait cette lettre faillit porter son fruit. Des recherches actives furent entreprises pour découvrir le corps de Semblançay. Mais la voix de la pitié prévalut heureusement sur celle d'un devoir inflexible. Par la permission du ciel on ne put trouver ses restes, et, par les ordres du Roi, on ne les disputa pas plus longtemps au triste repos de la mort et à l'obscurité du tombeau. Encore faut-il ajouter que dans cette perquisition inexorable , le maintien de la justice, le respect de l'autorité, et aussi l'esprit du temps avaient dirigé le chancelier.

Si ce fut un bonheur pour l'interprète des lois et pour leurs victimes que ce dernier trait ne pût être ajouté à un affreux châtiment, du moins la vérité ne permet pas d'imputer à crime au premier magistrat du royaume un zèle outré peut-être, mais infatigable, pour l'extension et pour l'intégrité du pouvoir dont les devoirs de sa charge et les liens de son serment lui imposaient la défense.

L'une des injustices mémorables attachées à ce fatal épisode du règne de François 1er fut la responsabilité

1 Bibl. imp., fonds Béthuue, 8373, j). 75 ; M. Louis Paris, Cabinet his~ torique, t. 1, p. 1G2.

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que l'animosité publique en rejeta sur Antoine du Prat. Pour le rendre plus odieux, on se plut à innocenter la victime, coupable au moins, et de son aveu, de l'oubli de ses devoirs, si ce n'était de leur prévarication. Le chancelier fut à ce sujet l'objet d'injures dont la violence affaiblit l'autorité.

Sans vouloir renouveler contre le baron de Semblançay une accusation posthume, sans prétendre éclairer par une lumière nouvelle un fait auquel la nuit du temps ajoute une obscurité de plus, il est permis de réclamer du moins de la modération et des hésitations dans le jugement si sévère dont la mémoire d'Antoine du Prat est l'objet à l'occasion de ce supplice. On pourrait rencontrer dans l'histoire môme des fils de Jacques de Beaulne des indices, des preuves peutêtre qui absolvent le chancelier de toute participation violente, ou du moins d'un concours inique à sa condamnation.

Deux ans après l'exécution de l'infortuné surintendant, son fils Guillaume fut rétabli dans ses biens et dignités, et son petit-fils Renaud monta plus tard sur le siège de Sens. Il ne paraît pas que, rendus à cette opulence et à ces influents honneurs, ils se soient occupés de la mémoire de Jacques de Beaulne, dont la mort de la duchesse d'Angoulême et celle du chancelier du Prat auraient laissé la réhabilitation sans contradicteurs1.

Enfin au mois d'avril 1529, le chancelier du Prat étant au Moustier, près Blois, signa lui-même à Guillaume de Beaulne, général des finances, une abolition « sur certaines faussetés commises pour sauver son

» Gaillard, Histoire de François rr.

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père, et sur plusieurs injures atroces que ledit de Baulne avoit dites et écrites contre la personne dudit chancelier et contre la justice'. » Abolition et grâce qu'un fils n'aurait point acceptées sans doute de la main du persécuteur, de l'accusateur et du calomniateur de son père. La part prise par Antoine du Prat à cette sanglante affaire doit se réduire, d'après ces témoignages, à celle que lui traçaient et lui assignaient les devoirs inflexibles de sa charge.

Ce supplice appelé justice par les uns, iniquité et cruauté par le plus grand nombre, ne mit point un terme aux dilapidations qui l'avaient amené. Les finances eurent longtemps à souffrir encore de l'infidélité de leurs administrateurs.

Ceux de 1521 avaient rencontré des complices et trouvèrent des imitateurs. Moins illustres que Semblançay, ils laissèrent moins de traces dans l'histoire. Comme lui ou comme ceux dont la tête expia le crime, ils furent cependant la cause des embarras du royaume, et l'objet des plaintes du chancelier. Si leurs noms demeurés inconnus, si la distance des temps semblent séparer leur cause de celle du malheureux surintendant, leur faute si semblable dans leur intention et par leur effet à celle dont il fut victime, rattache leur souvenir au sien. Deux mois après le regrettable supplice dont il faudrait pouvoir effacer la mémoire, le chancelier écrivait au grand-maître la lettre suivante. On pourrait penser que le baron de Semblançay en fût l'objet, si la précision et la comparaison des dates ne venaient pas en détruire l'apparence.

1 F. Duchesne, Histoire des chanceliers de France, p. 5CR.'

« Paris, 29 octobre.

« A Monseigneur le grand-maître.

» Monseigneur, présentement ay reçu les lettres que m'avez escriptes, et celles que Fizes vousescript : et quant au payement des lansquenets, mentionné en icelles, vous aurez veu par ce que escripts au Roy, à vous, et que Robertet vous dira, l'ordre que y ay mis. Je n'ay peur si ce n'est que cela soit trop tard. Le trésorier de l'épargne n'est icy. Spifame qui devoit faire bailler l'argent de la ville est à Sens. Je verray si sur mon crédit pourray trouver la somme pour l'envoyer incontinent. Le Roy ne fut en cette peyne si ses financiers alloient le droict chemin. Vous savez que fut fait à Melun, et comment la partye qui a esté depuis confessée fut nyée, et si ne l'eusse vérifiée depuis que ay esté en cette ville, ne l'eusse recouvrée. Celuy dont procède le mal est en prison il y a longtemps.

» Monseigneur, dans ung pacquet reçu de Romme touchant mes affaires, ay trouvé un pacquet qui s'adresse à vous, que, par ce porteur, vous envoyé : — qui sera fait après avoir donné le bonsoir,

» Celluy qui désire vous faire service de tout son pouvoir.

» A. cardinal de Sens, chancellier \

Deux mois plus tard, le chancelier écrivait encore à M. de Montmorency : « Touchant le fait de l'argent dont le Roy et vous m'escrivés, j'ay serché tous les

1 Bibl. imp„ fonds Bûthuno, 8573, p. 183.

moyens du monde pour le pouvoir trover, et aux banques et ailleurs... 11 n'y a homme qui ne baisse les oreilles. Je verray encore demain tout le malin pour essayer d'en recouvrer... 27 décembre 1527 '.

Vers le môme temps la difficulté financière faisant renouveler les mêmes plaintes, le chancelier répondait

encore au grand-maître : « C'est une confusion;

et quant à moy, ne sçauroy mettre hors de mon entendement (sans veoir le contraire) qu'il n'y ait malversation en ceux qui ont eu charge des dites affaires par cydevant. Dès l'heure que le Roy sera à Paris, fauldra assembler toutes les pièces nécessaires et les joindre avec ceulx que Mégrot doit envoyer en la fin de janvier. Et par là, tout se pourra vérifier et entendre, et le tout veu, si besoing est, le dict seigneur envoyra quelque homme d'étoffe pour vériffier le tout2. »

Tandis que les infidélités criminelles dont tous ces maux étaient la conséquence donnaient lieu au sinistre procès de Semblançay, la France recueillait en Italie l'honneur qui n'a jamais failli à son drapeau ni à ses armes : mais la victoire ne couronnait pas la valeur de ses soldats.

1 Bibl. imp., fonds BiHhune, fol. 81.

2 U„ Ibiil, 8573, fol. 125.

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