‹ Vie d'Antoine Du PratChapitre 39 sur 71 · CHAPITRE XXXT · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXT

Calamités qui, pendant la captivité du roi, affligent la France; mesures que leur opposent la régente et le chancelier du Prat.

Pour répondre aux dépenses excessives qui naissaient de ces besoins nouveaux, il fallut remédier aux embarras toujours croissants du trésor. Les profusions du Roi et sa première campagne en avaient commencé la ruine : les calamités de la guerre en continuaient l'épuisement. Ce fut alors que le chancelier du Prat donna tout leur développement et leur application la plus rigoureuse et la plus sévère à ces taxes nouvelles, à ces rentes, à ces impôts, arbitraires peutêtre mais secourables, dont l'invention remontait à de premières détresses. Ce fut alors surtout, que dans les circonstances urgentes, il se passa de la sanction immédiate du parlement, à la grande indignation de ce corps accoutumé à marchander l'enregistrement de la volonté royale, et qui quelquefois faisait consister son autorité à ne pas proportionner les secours au besoin, à ne pas régler sa promptitude sur l'opportunité du moment.

Sans prétendre enchaîner une liberté légitime, sans interdire une discussion modérée, le chancelier du

Prat comprenait que la lutte amoindrissait l'autorité, et que souvent, des débats naît l'opposition plus que la lumière. Selon lui il fallait dans les circonstances difficiles surtout, beaucoup d'indépendance au pouvoir pour faire le bien : puis, il est vrai, un conseil auprès du pouvoir pour éclairer sa marche, mais non pour l'arrêter. Les taquineries, les vanités, les égoïsmes, qu'il considérait comme l'essence de l'esprit parlementaire, étaient selon lui la ruine de la royauté et non pas sa force ; ses embarras et non pas une aide. D'après la logique, à laquelle il conforma ses actes, surtout pendant la captivité du Roi, la stabilité, la grandeur, l'indépendance, la restauration d'un État ne se rencontrent pas là où les ambitions, les rivalités, les petitesses humaines peuvent combattre à leur aise, et apporter successivement le désordre de leurs passions ou la résistance de leurs systèmes.

Antoine du Prat, en l'absence du Roi, poursuivit l'agrandissement du pouvoir qu'il devait remettre entre ses mains, par les limites qu'il posa au pouvoir du parlement ; « Ce corps ambitieux avait étendu son contrôle aux finances , à l'administration intérieure, aux relations du dehors. Il avait assis sa popularité sur des actes d'opposition intéressés. Toujours et partout il intervenait comme un rival, comme un juge; et, soit par ses arrêts, soit par ses remontrances, il semblait le tuteur de la nation, le surveillant des Rois et des ministres.

» Antoine du Prat n'avait pas oublié sa longue opposition et les lenteurs calculées de sa procédure dans dans l'affaire de la Pragmatique. Il avait pu voir pendant le procès criminel de Bourbon et de ses complices, la mollesse apportée à punir des rebelles et des

traîtres : il était chaque jour témoin de cet égoïsme de corps qui, au milieu des malheurs de la France, ne songeait qu'à reconquérir et accroître une autorité personnelle*. »

Pour affaiblir le parlement, le chancelier multiplia les commissions extraordinaires, et répartit dans les diverses chambres les conseillers nouvellement et arbitrairement nommés. Par ce moyen il échappait a son autorité, ou quand il lui plaisait de le reconnaître il dirigeait son esprit et influençait ses arrêts.

Non content d'assurer ainsi à la royauté l'exercice indépendant de son pouvoir, le chancelier qui par son audace de volonté, son mépris des obstacles et son énergie d'exécution, marchait et arrivait droit au but, attaqua la féodalité dans son orgueil, comme il l'avait atteinte dans sa puissance. Il détruisit certains droits dont les grands seigneurs, plus attentifs à leurs ambitions que sensibles aux désastres publics , se montraient singulièrement jaloux. « 11 abolit l'usage des hommages que nos Rois faisaient par procureurs pour certaines seigneuries mouvantes de leurs sujets : il établit à cette occasion le principe que tout sujet relève du Roi médiatement ou immédiatement, et que le Roi ne relève de personne \ »

Tel est le but que le chancelier se proposa dans toute sa carrière, qu'il indiqua à ses successeurs, et qu'atteignit plus tard un autre ministre, auquel il avait de loin montré et frayé la route.

11 prit du Roi Louis XI non point la ruse et la duplicité qui n'allaient pas à son caractère, mais l'intcl-

1 M. Fayc de Brys, Trois magistrats français au XVIe siècle.

2 Saiiil-Allais, De l'ancienne France, t. 2, p. 83.

ligcnceet la pensée. 11 légua l'une et l'autre, accompagnées de son énergie, au cardinal de Richelieu : comme son maître et comme son disciple, il l'ut l'objet de la haine du peuple et des grands, mais il ne redouta pas plus qu'eux la conséquence et la responsabilité de ses actes. La timidité et la douceur conduisirent rarement au bien. L'homme d'État doit chercher ailleurs ses moyens et ses succès.

Louis XII, prince d'un esprit étroit et débonnnire, avait arrêté par ses fautes et par ses faiblesses les progrès du pouvoir royal, et celui de la grandeur de la France. Les faibles et brillants Valois suspendirent encore l'élan que François Ier avait su leur donner. Antoine du Prat et Armand de Richelieu, chacun en leur temps, reprirent et poursuivirent cette œuvre. Ils soulevèrent autant de haines qu'ils brisèrent d'obstacles, et ces obstacles s'étaient multipliés par les délais.

« Ce fut dans cet esprit que pendant l'absence du Roi, le chancelier gouverna le royaume, sous la régence de Madame, mère de Sa Majesté1. » C'était ainsi que sous ses yeux et par ses ordres, il l'avait déjà conduit ainsi jusqu'à la fin, dût-il le diriger encore. Un auteur également injuste pour la princesse et peur le chancelier, annulant la première sous le despotisme du second, faisant à chacun une part selon son caprice plus que selon la vérité, a poussé la tyrannie de l'un et l'assujettissement de l'autre jusqu'à tracer ces lignes mensongères, et presque insultantes pour tous les deux : « Pendant la captivité du Roi, l'autorité de du Prat s'exerça plus pleine et plus libre que jamais ; la

* F. Duchesnn, Histoire des chanceliers de Fronce, p. 507.

régente de Louise de Savoie ne servait plus en quelque sorte qu'à légaliser les impérieuses volontés de son ministre'. » Cette abdication de toute dignité, cette violation de toute justice ne sauraient être reprochées à la noble princesse qui donna sa confiance sans se réduire à la docilité, au grand ministre qui sut porter le fardeau du pouvoir à l'honneur de la régente et non point au détriment de ses droits presque roya ux.

Cependant des factieux jaloux de son autorité et mécontents de celle de la duchesse d'Angoulême, conseillèrent alors au duc de Vendôme de renverser cet ordre qu'avait établi le Roi lui-même, et de prendre en main les rênes du gouvernement. 11 refusa, préférant noblement le repos public à sa propre élévation.

La malignité des mécontents, comme il arrive dans toutes les calamités publiques, s'exerça en mille manières pour augmenter le trouble et le désordre, et pour tirer de criminels profits de la détresse générale et du bouleversement de l'État. On s'en prit à la régente et au chancelier de la misère et des fléaux qui désolaient le pays, et que toute leur habileté s'attachait à combattre, après s'être vainement consumés à les prévenir. Le parlement se montrant alors digne de sa mission, prêta son concours à la régente. « L'expérience du passé ayant appris quel préjudice peut apporter à la tranquillité publique l'imprudence des prédicateurs qui meslant les affaires de l' Estât aux vérités de l'Évangile, portent ainsi le trouble dans les esprits, au lieu d'y cultiver les vertus chrétiennes, un des premiers soins du parlement fut d'arrêter là -dessus leur impétuosité. Tous promirent d'encourager le

i Histoire (tes anciens châteaux de France, p. 102.

peuple à l'union, h la piêlé, à l'espérance '. » Mais les esprits turbulents n'en semèrent pas moins la calomnie et l'indiscipline. Ils distribuaient dans les églises des billets incendiaires, ils affichaient de toute part des placards séditieux. L'un des plus modérés et gazés s'exprimait en ces termes : « Peuple François, si vous voulez avoir de brief bonne et ferme paix, il vous faut premièrement ôter l'empêchement d'icelle. Et si vous le voulez sçavoir c'est Madame Ambition, avec son chancelier, remplis de toute hérésie in corde, et de toute infection : car par leur obstinée et dampnée vindication, ils sont cause que vostre chef, aulcunsdeses principaux membres sont en grande désolation. Et qui pis est, ils ont mis ce noble royaume en la balance de toute destruction. Et pour tant, ledict chancelier est digne de grande pugnition ; laquelle si de brief n'est mise à exécution , vous aurez des maux encore un million. Et afin qu'il ne vous semble que je mente, je suis dame Vérité, qui parle aux amateurs de justice2. » Non contente de ce langage, la haine cherchant à se populariser, emprunta le secours des vers : elle demanda, à la chanson ses refrains et ses ritournelles, pour propager et perpétuer ses calomnies et ses malédictions. A Lyon, cette seconde capitale où Louise de Savoie avait accompli les premiers actes de sa régence, où dès l'abord s'était répandue la nouvelle de la défaite de Pavie et de la captivité du Roi, on composa dix-sept couplets qui coururent toute la France. Ils maltraitaient Antoine du Prat dans son origine, dans sa carrière, dans ses actes et dans ses pensées, et con-

1 Don Félibien, Histoire de lu ville de Paris, t. 2, p. 05"

2 lit.. Ihid.. t. 2, p. 958.

ckmient par la menace des plus grandes peines et la prophétie des plus grands maux ■.

Durant la longue série de détresses et de dangers de toute nature qui mirent à l'épreuve les facultés d'Antoine du Prat, son sang-froid et son activité ne se démentirent pas. Les périls du dehors se multipliaient avec les malheurs. « Les alliés et confédérez de France se tournèrent et se révoltèrent du côté de l'Empereur, se mouvant et dansant comme une girouette, selon le branle et mouvement de fortune, comme les hommes sont coutumiers de faire2.

Les périls du dedans consistaient en infidélités, mécontentements, inquiétudes, émeutes, fléaux publics, tels que la famine, les épidémies, la misère et les ennuis de toute nature. « Le chancelier, sous le nom de la Régente, écrivit lettres expresses à toutes les villes du royaume, et aux gouverneurs d'icelles, à ce qu'elles fussent bien et fidèlement gardées, disant que l'ayde de Dieu ne peut être plus longuement absente des choses qu'il se plaît à visiter de ses verges, ayant les affaires de la guerre, leurs tempêtes et tourments, pour quelquefois parvenir au port et havre de paix. Chose qui servit beaucoup, car ce temps pendant, ma dite dame Régente pourvut aux affaires en cette sorte et manière que du temps de son gouvernement, n'osèrent jamais les ennemys (bien que victorieux), envahir, ni se ensaysir de la moindre ville du royaume 3. »

Ainsi le chancelier du Prat conduisait-il à bien la

1 \. Champolîion, Captivité du roi François Ier, p. 373.

- Guillaume Paradin, Histoire de notre temps, p. 123.

- i</., Ibid.r p. 124.

chose publique, au milieu des maux et des menaces qui l'affligeaient alors.

Son zèle et son dévouement pour le bien du pays firent encore preuve d'une intelligence bien nouvelle et supérieure, lorsqu'il sut préparer pour rabaissement de l'empire, l'alliance de François Ier et de Soliman, et l'aire concourir ainsi les intérêts de ce prince avec ceux du Roi très-chrétien.

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