CHAPITRE XXXII
Alliance de François Ier avec Soliman.
A plus d'une reprise le Pape Léon X avait essayé de rappeler à lui cette unité politique qui pendant tant de siècles avait appartenu au saint-siége, et que le consentement universel, la vénération des peuples et l'utilité générale lui avaient dévolue. Rome l'avait jusqu'alors souverainement et salutairement dirigée, mais chaque jour elle semblait lui échapper davantage. Bientôt le souverain pontife ne devait plus avoir en garde que l'unité catholique, cette compagne inséparable de la vérité.
De l'unité politique avaient rejailli sur l'Europe entière les lumières de la civilisation, que le christianisme répandait par son Évangile, et par les études de ses évoques, de ses docteurs et de ses moines, et aussi la conservation de la morale que l'autorité pontificale maintenait et corrigeait par ses lois. Enfin la force de résistance aux envahissements des barbares et des infidèles, ou tout au moins l'adoucissement de leurs mœurs lorsqu'ils avaient été vainqueurs, avaient résulté de cette unité salutaire. La chaire de Saint-
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Pierre ne s'était point attribué ce pouvoir. La confiance de tous et le besoin de chaque jour le lui avait conféré. En attendant que les nationalités se fussent formées ou affermies, Rome était ce centre et ce lien. La société chrétienne qu'elle dirigeait était à peu près une sous ses lois; elle lui distribuait cette force que plus tard chaque dynastie bien assise, chaque nation bien compacte devait trouver en elle. Aux cris si barbares qui excitaient chacune d'elles aux discordes, aux drapeaux si divers qui les conduisaient aux combats, les Papes avaient substitué l'étendard de la croix et ce mot d'ordre : Dieu le veut, qui rétablissait l'unité dans la chrétienté divisée.
Les temps n'étaient plus les mêmes. Au xvr3 siècle, le Pape prêchant encore la croisade, rencontra quelques échos. Ce ne furent plus ceux de l'enthousiasme. Les besoins avaient changé. D^s armées et des impôts levés pour combattre l'infidèle, reçurent souvent de moins chrétiennes destinations.
La maison d'Autriche substituant son ambition à la prépondérance de Rome qui déclinait, voulait rendre ses vassales les nations et les royautés sur lesquelles elle n'exerçait pas son droit de possession et de conquête. La volonté quelquefois vaincue, mais toujours indomptable de François Ier, la politique constante du chancelier du Prat furent de résister à cet envahissement qu'ils auraient volontiers commis, mais qu'ils ne voulaient pas subir, et d'assurer l'indépendance de l'Europe, menacée tout entière du despotisme impérial.
Tels furent la pensée légitime et le besoin pressant qui présidèrent à cette nouvelle alliance avec la Porte. Elle avait pris naissance sur le champ de bataille de
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Pavie. François 1er, après sa glorieuse défaite , avait envoyé secrètement sa bague à Soliman '.
L'amitié d'un monarque chrétien pour un infidèle parut chose étrange, scandaleuse peut-être: elle ne pouvait cependant sembler nouvelle. Charlemagne n'avait pas dédaigné l'alliance d'Haroun-al-Raschild ; Saint Louis n'avait pas repoussé les hommages du Vieux de la Montagne. Ceux qui voient une apostasie dans l'alliance de François Ier, jettent donc l'anathème contre les plus grands héros, les plus saintes et les plus nobles figures de notre histoire.
D'autres auteurs relèvent une contradiction entre les motifs allégués par le chancelier au nom du Roi lors de ses prétentions à l'empire, et sa conduite au moment de l'alliance orientale. Non moins sincères que les premiers accusateurs sans doute, ils ne sont ni plus justes ni plus exacts. Alors le Sultan était l'ennemi et presque le dominateur de la liberté européenne; l'Empereur le devenait aujourd'hui ; s'il fallait en 1519 s'organiser, s'armer et se lever contre l'Orient menaçant et vainqueur, il fallait, en 1525, diriger ses efforts et ses soins contre un ennemi nouveau et non moins redoutable. Après la mort de Maximilien, François 1er recherchait l'empire en se posant comme l'adversaire des Turcs; après sa captivité il recherchait sa délivrance par une alliance avec l'Orient; partout la liberté publique s'associait à ses intérêts personnels. Cette alliance fut donc la continuation et la perfection de la lutte entreprise contre un oppresseur quel qu'il fût.
Elle sauva l'Europe par une diversion puissante,
1 M. Michelct, Histoire de la Reforme.
par une aggression imminente contre la maison d'Autriche, de cette suprématie que l'Empereur entreprenait d'exercer. Ne pouvant l'obtenir pour le compte de la France, le Roi, jusque dans ses revers, eut du moins cette gloire de la contester avec succès au prince son rival qui croyait la saisir. « Il fut avec Venise et le Turc aidant, le défenseur de la chrétienté contre elle-même, il la garda de l'Espagne et de l'inquisition... Saluons ces hommes hardis, ces esprits courageux et libres, qui, d'une part, de Paris et de Venise, d'autre part de Constantinoplc, se tendirent la main par-dessus
l'Europe, et maudits d'elle, la sauvèrent Ils firent
d'une audace impie l'œuvre sainte qui, par la réconciliât ion de l'Europe et de l'Asie, créale nouvel équilibre, l'ordre agrandi des temps modernes '. »
C'est au chancelier du Prat que revient l'honneur de cette grande et hardie conception. Chargé de diriger les relations extérieures de la France, il avait pris part aux nombreuses négociations des premières années du règne de François Ier 2. Dès lors, clans sa prévoyance, il refusa de se livrer à l'élan factice qui se renouvelait pour des croisades qui ne pouvaient plus être comme jadis un aliment pour la foi, un secours pour les peuples. Il étudia les vrais intérêts de tous, surveilla les dangers qui devaient le menacer et prépara sans bruit les moyens de salut qui devaient se développer plus tard. D'autres temps , d'autres hommes, et des circonstances analogues ramenèrent des conseils semblables, et de mêmes projets. Le cardinal de Richelieu , ce hardi successeur, cet heureux
1 M. Michelet, Réforme ; et Ibrahim el Soliman.
2 M. Chàrrière, Négociations du Levant, t. 1. p. 12, note.
émule du cardinal du Prat, poussait le Roi Louis XIII à former avec la Turquie une pareille alliance, dont l'Allemagne menaçait la France. D'autres influences combattirent victorieusement cette combinaison ; mais une même conception ne permet pas moins de rapprocher les esprits qui la conçurent. Le cardinal de Richelieu rappelle cet échec de son crédit dans son testament politique. « Votre Majesté, dit-il, n'a jamais voulu, pour se garantir du péril de la guerre, exposer la chrétienté à celui des armes des Ottomans, qui lui ont souvent été offertes. Elle n'ignorait pas qu'elle pouvoit accepter un tel secours avec justice, et cependant cette connaissance n'a pas été assez forte pour lui faire prendre une résolution hasardeuse pour la religion, mais avantageuse pour la paix. L'exemple de quelques-uns de vos prédécesseurs, etdedivers princes de la maison d'Autriche qui affectent particulièrement de paraître aussi religieux devant Dieu qu'elle l'est en effet pour ses propres intérêts, s'est trouvée trop faible pour la porter à ce que l'histoire nous apprend avoir plusieurs fois été pratiqué par d'autres. »>
Mais laissons là cette comparaison pour revenir aux faits qui l'amènent. En l'année 1532, « Rincon, envoyé au Sultan, fut reçu comme l'eût été le Roi de France. Il arriva au milieu d'une prodigieuse fête de nuit qui l'attendait; toute la multitude des soldats composant l'armée était rangée en silence ; tous portaient des flambeaux '. » Et le Roi de France trouvait ainsi par son représentant chez ces infidèles et ces barbares, non-seulement l'appui que réclamait sa poli-