‹ Vie d'Antoine Du PratChapitre 41 sur 71 · M. Michelet, Réforme · texte numérisé non relu

M. Michelet, Réforme

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tique, mais encore l'honneur que méritaient sa couronne et son nom.

Antoine du Prat, il est vrai, ne mit pas la dernière main à cette, entreprise hardie ; il n'en recueillit pas tout l'orgueil ni toute la joie. Ce fut seulement en 15/ri, après avoir fait entrer Venise dans les vues de son maître, qu'Antoine de la Garde conclut avec la Porte un traité de paix et d'alliance. Mais dès longtemps il avait été recherché , et il était vraiment amené par le chancelier du Prat. Des relations secrètes avaient été établies entre les deux cours sous les auspices de la Régente et du chancelier. L'ambassadeur envoyé par eux fut assassiné en Bosnie avec toute sa suite '. Mais les premiers éléments de cette alliance n'en furent pas moins réunis et ses premiers germes développés par* Antoine du Prat. Enfin, pour en achever l'histoire qui lui dut encore quelques-uns de ses traités essentiels et fondamentaux, en 1528 un traité de commerce régla et sauvegarda pour la première fois les intérêts des deux nations. Ce traité annonçait et traçait une ligne politique. François Ier ne la cacha pas longtemps. « Je ne le dissimule pas, disait-il aux Vénitiens, je souhaite que les Turcs soient forts. Ils occupent l'Empereur et font la sûreté des princes2. »

En février 1534, l'instruction donnée par le Roi à M. de la Forest pour son ambassade auprès du grand seigneur, « fut dressée par l'advis et sur les mémoires baillez par Monseigneur le légat du Prat, chancellicr de France 3. » Enfin, dès le début de 1535, année dont les derniers mois virent les derniers moments du

1 Journal d'un bourgeois de Paris, [>. 'i"0.

2 M. Michelet, Reforme.

3 M. Chamère, Négociations du Levant, t. i, p. 255, note.

chancelier, Jean de la Forest, dirigé par ses inspirations, avait obtenu la signature des préliminaires de paix et d'alliance.

Dans son respect douteux pour les souvenirs de la foi, dans son zèle nouveau pour les convenances du temps, Voltaire blâme amèrement ces traités. Charles- Quint, le dangereux ennemi de la France, le prince contre lequel il fallut invoquer cet appui, demeure l'objet de ses admirations '. Son christianisme, aussi vain que son patriotisme est suspect, lui permet d'oublier que ce monarque puissant et vainqueur laissa saccager Rome par les bandes espagnoles du connétable de Bourbon, et surtout par les quatorze mille Luthériens forcenés de Georges Fronsberg. « Jamais le souverain au nom duquel combattaient ces féroces soldats, n'avait été plus indifférent aux calamités des vaincus 2. » Le philosophe de Ferney ne se souvient plus sans doute que non content d'avoir fermé les yeux sur ces massacres et sur ces outrages, l'Empereur qu'il exalte s'en rendit le complice en condamnant le Pape à une énorme rançon. Et tel est le héros, qu'au point de vue catholique, Voltaire met au-dessus de François Ier. Il n'en est pas moins vrai qu'en cette négociation ouverte par ses instructions, et conduite par les hommes de son choix, Antoine du Prat servit sa foi, son pays et son prince : il devançait son siècle, dominait les intérêts de l'époque, devinait et enseignait l'avenir.

Jusqu'alors, jusqu'à lui, jusqu'au grand Roi son maître, les besoins politiques d'une nation chrétienne

1 Lettre à Gaillard, 1769.

Sismondi, Républiques Ualienncs, t. 13, p. 273.

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ne Semblaient pas pouvoir prendre à ce point l'infidèle pour appui, comme si les Intérêts sacrés de la foi se trouvaient engagés dans une lutte étrangère au sentiment religieux.

Il est beau de voir ce grand prince et cet illustre ministre essayant, dans l'intérêt des peuples, le rapprochement intime et sincère de deux pays impitoyablement rivaux, la France et l'Angleterre. Ils crurent voir renaître alors l'accord et l'amitié de Richard Cœurde-Lion et de Philippe-Auguste. Il n'est pas moins curieux d'étudier cette alliance merveilleuse de deux nations, la France et la Turquie, séparés par la distance bien moins que par la foi.

En étudiant les faits et résumant les conséquences positives qu'ils amenèrent, en attribuant à chacun de ces nobles adversaires, François Ier et Charles V, la part que la religion reconnaissante et que l'histoire impartiale doivent leur accorder, la plus illustre mémoire et les plus hautes récompenses, n'en déplaise à Voltaire, reviennent au Roi de France, et après lui au ministre dont il sut prendre et suivre les inspirations.

François 1er, dans ses traités avec Soliman, posait pour première base la protection et la tolérance envers le christianisme et les chrétiens'. Non-seulement il adoucissait ainsi le présent, en leur rendant une indépendance et une dignité que les fidèles et la foi avaient perdues en Orient, mais encore il préparait un affranchissement complet et les conquêtes éloignées de l'avenir sur le fanatisme. Non content d'une délivrance individuelle, il établissait dès lors les principes de la

' ML. Chamère, Négociations de la France dans te Levant, t. l, précis.

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liberté religieuse' que la vérité réclame pour ellemême, et que bien interprétée elle applique à son tour à l'erreur.

Dans cette alliance qu'il contractait avec le Grand Seigneur, François Ier faisait entrer en première ligue le Pape, que ses dernières inclinations pour l'Empereur semblaient exclure de son intérêt ; le Roi d'Angleterre, les Rois de Portugal et d'Ecosse, la seigneurie de Venise, tout ce que l'Europe comptait de princes et de potentats chrétiens y trouvait place à ses côtés. Sa générosité même, en vue de la religion, de la paix, de l'équilibre général, n'en excluait pas l'Empereur, s'il consentait à reconnaître à la France les droits qu'elle revendiquait et qu'il lui disputait à outrance2.

De son côté, Charles V, vainqueur à Tunis, délivrait quatre-vingt-un esclaves français enchaînés sur les galères turques, dix-huit à vingt mille autres esclaves de diverses nations chrétiennes. Mais ce bienfait incontestable, éclatant, se bornait dans ses conséquences aux limites du présent, et ce présent même se trouvait circonscrit par les étroites frontières et dans la courte durée de sa nouvelle conquête.

Ces faits indiscutables ainsi posés, il est aisé de conclure de quel côté se trouvaient la véritable générosité, la sérieuse intelligence, la protection efficace de la religion et de l'humanité. Les résultats poursuivis par les croisades se trouvaient pacifiquement atteints par cette alliance, et, sans parler des avantages que la politique et le commerce allaient retirer des nouveaux traités, l'empressement des pèlerins pourrait désormais se

1 M. Chan-ière, Négociations de la France dans le Levant, t. 1, p. 131.

2 Id., Ibid., t. 1, p. 259.

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diriger vers la terre suinte, au chant des hymnes pacifiques, harmonie plus douce et plus digne des complaisances du ciel que les cris des combats. Ici, pour conclure, revient encore le souvenir du chancelier du Prat. La pensée lui doit, ce semble, un dernier hommage, après avoir rendu le premier de tous au Roi et à la Régente, dont les noms et l'autorité couvrirent et adoptèrent les hardies conceptions de leur ministre.

S'il fallait suivre le chancelier du Prat en chacun des actes que dirigea son autorité ou qu'inspira sa sagesse, il faudrait écrire l'histoire entière de ce glorieux règne et s'appesantir surtout sur les événements de cette captivité, pendant laquelle son titre dans le conseil et son influence sur la Régente lui donnèrent une part essentielle et supérieure dans le gouvernement de la France.

Mais le but de cette étude est de s'arrêter principalement sur les faits qui ont le plus appelé la haine publique sur le chancelier du Prat. L'histoire les a souvent dénaturés , soit dans leurs intentions , soit dans leurs conséquences, en s'inspirant à cet égard des dépositions mensongères de ses ennemis. Au lieu d'obtenir l'application d'une saine critique, ils ont reçu souvent l'accueil d'une aveugle confiance.

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