‹ Vie d'Antoine Du PratChapitre 42 sur 71 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

Défection de Doria et des Génois. — Antoine du Prat reçoit l'abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire ; il est pourvu de plusieurs évèchés. — Maladie du Roi. — Lettre du chancelier à ce prince pendant sa captivité.

Une fois, durant le cours de ces deux années d'une autorité presque souveraine et si habituellement salutaire, le chancelier oublia les conseils de la prudence. « Doria, le restaurateur de la liberté génoise, un des plus grands hommes que Gênes ait produits et que l'Europe ait connus ', » demanda pour sa patrie et pour lui-môme des récompenses proportionnées à ses services. Il avait combattu et vaincu les Maures qui infestaient les côtes de la Méditerranée, et nommé par François 1" général des galères, il avait détruit et dispersé la flotte de l'Empereur sur les côtes de Provence, lorsque le connétable de Bourbon assiégeait Marseille. Trop peu soucieux de ces grands souvenirs, Antoine du Prat prit pour une insulte les exigences exprimées par André Doria. Loin de lui rien accorder, il répondit qu'il était indigne de la Majesté Royale de

1 D'Auvigny, / tes <lcs hommes illustres de France, t. lô, p. 290.

marchander avec un particulier. 11 poussa même l'exès de son imprudente indignation jusqu'à donner l'ordre de l'arrêter. Ces instructions causèrent à Gênes une grande irritation. Doria se sauva sur les galères. La ville et la flotte se donnèrent à l'Empereur, en stipulant toutefois la liberté de la république et en établissant une forme indépendante de gouvernement dans lequel le désintéressement personnel de Doria refusa la haute dignité de doge.

Malgré ces ébranlements et parmi ces travaux, la fortune d'Antoine du Prat grandissait toujours. L'abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire venant à vaquer, la Régente y nomma le chancelier. Le Pape lui en conféra l'investiture. Les religieux, toutefois, prétendaient avoir le droit d'élection : ils se pourvurent au parlement. Celui-ci, vaincu par le concordat, mais cependant toujours révolté contre lui, les maintint dans la possession où ils étaient, disaient-ils, d'élire un abbé. Il rendit en leur faveur des arrêts qui furent cassés par le grand conseil, comme contraires à l'autorité souveraine. Le parlement s'irrita de cette mesure et surtout des termes qui l'exprimaient. 11 s'adressa à la Régente '. Il y eut à ce sujet quantité de procédures violentes, et les choses s'aigrirent cà ce point que la cour ordonna que le chancelier serait ajourné à comparaître en personne pour répondre à ses questions et recevoir ses remontrances, prétentions injurieuses à la qualité de ce ministre2. Louise de Savoie, informée de cette arrogance, interdit au chancelier d'obéir et au parlement de poursuivre; et cette grave discussion ne pouvant

1 Mélanges tirés d'une grande bibtiolliéque, L. p. 65.

2 Garnier, Histoire de France. — M. A. Champollion, Captivité du roi François I", p. 292 et suivantes.

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pas prendre les proportions d'un procès, demeura dans les bornes d'une malveillance réciproque dont le chancelier triompha par la conservation de ses titres et l'exercice constant de son pouvoir.

Ceux-ci s'accrurent successivement par la possession de plusieurs sièges. Tonsuré en 1517, relevé en 1524 par bulle expresse du pape Clément Vil de certaines irrégularités qu'il avait commises, il entra complètement dans les ordres, et il obtint tour à tour six évèchés, ceux de Valence, de Die, de Gap, d'Alby, de Sens et de Meaux. S'il posséda simultanément les trois derniers contrairement aux lois de l'Église, ce fut en vertu de dispenses du pape qui légitimaient cette infraction. S'il les ambitionna, pourquoi en accuser son avidité et ne point y rechercher les preuves de son zèle? L'évôché de Meaux surtout, obtenu un an avant sa mort, trouvera peut-être sa raison dans son zèle pour le catholicisme.

Mais avant d'en justifier l'occupation par les causes apparentes et probables, on peut avouer que les efforts de sa conviction religieuse se déployèrent dans divers diocèses en présence des dangers que multiplièrent à l'infini de désastreuses années.

Ils furent portés au comble par la grave maladie que le Roi éprouva durant sa captivité, et par l'affaiblissement dont la Régente fut atteinte, tant les chagrins et les fatigues avaient altéré sa santé. Le 13 octobre 1525, le chancelier du Prat adressait au Roi, dans les termes qui suivent, ses félicitations sur sa convalescence, et le bulletin de Louise de Savoie.

« Sire, tout ainsi que vostre maladie a causé grosse douleur à vos très-humbles et très-hobéyssants subjects, bous et affectionnez serviteurs, vostre guérison

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et convalescence les a remis en grosse joye et plaisir. Tous prions à Dieu très-cordiallcment vous maintenir en santé et très-longue vie, et bientôt revenir en vostre royaume où estes tant désiré. Le porteur qui est celuy qui pourta les nouvelles de vostre guérison vint bien à propos; s'il eust encore demouré à venir, croy ma dicte dame fust tombée en une grosse maladie, dont eust été malaisé à relever. Elle avoit demouré huit jours sans dormir, et avoit perdu tout appétit, et monstroit bien son visage quel y faisoit à son cueur. Vos bons subjeetz et serviteurs estoient en double peine, l'une pour vostre maladie, l'autre pour l'inconvénient où visiblement la voyoient tomber. Nous debvons bien louer et remercier Dieu de nous avoir ousté de cette grosse peyne et des aultres dangereuses conséquences que s'en fussent ensuyvies, que vous entendrez trop mieux que ne seaurois escripre.

» Sire, quant au demeurant, tout se porte, grâces à Dieu, très-bien sellon le temps. Madame a fait casser huit cents hommes d'armes qu'a esté faietpar compaignies XX pour cent, pour ne malcontenter personne. Les gens de pied estrangiers ont esté cassés, qui est gros soulagement pour vos finances. La pilhuerie a esté beaucoup moindre que chacun ne pensoit, à cause du bon ordre que Madame y a donné. Les Suysses ont heu, depuis la saint Jean, deux cens XXXVI mil livres tournoys, et doibvent encore avoir les Suysses, à la fin de ce moys, cent mille livres tournoys, et les Angloys dans le mois de novembre autant que ont hue ce mois d'octobre et les pensions particulières davantage. Madite dame mesnage si bien qu'elle fait pourvoir à tout avec l'ordinaire du royaume, sans creue ni empruntz, et se fait payer les charges accoutumez estre perchues

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en l'Estat, et beaucoup de debtes et parties du passé. » Sire, après m'estre recommandé tant et si trèshumblement que fere puis à vostre bonne grâce, pryerai nostre seigneur vous donner très-longue vie avec santé et prospérité et bien tost revenir en vostre royaume.

» A Lyon, le xme d'octobre.

» Vostre très-humble et très-obéissant subject et serviteur,

» A. du Prat '. »

Pendant les calamités de cette captivité du Roi, et de la compagnie qui Pavait précédée, l'habileté et la fermeté d'Antoine du Prat ne se démentirent pas. Il réussit à réparer autant que possible les désastres qu'il ne lui avait pas été donné de prévenir, et non-seulement ses soins maintinrent la paix à l'intérieur, mais encore ils amenèrent par d'habiles négociations, la délivrance de François Ier. François de Tournon, archevêque d'Embrum, Gabriel de Grammont, évoque de Tarbes, Jean de Selves, premier président au parlement de Paris , composèrent l'ambassade chargée d'aller à la suite de la duchesse d'Alençon, savoir à quel prix Charles-Quint mettait la délivrance du Roi et le salut de la France 2.

Mais avant le succès qu'obtint leur mission, et que poursuivirent tant d'efforts, le chancelier avait reçu de nouveaux honneurs et senti de nouveaux soucis. « François Ier étant prisonnier, le fameux chancelier du Prat eut de grandes occasions de signaler son habi-

1 Jlibl. imp., f. Béthune, 8573, p. 19.

2 Gaillard, Histoire de François I", t. 2, p. 487.

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lcté et de montrer qu'il était capable des choses les plus difficiles. Les besoins de l'État, la nécessité de rassembler les sommes pour la rançon du Roi, obligèrent do prendre des mesures extraordinaires '. »

Ses querelles avec le parlement ajoutèrent à ses embarras et leur conclusion témoigna de son énergie : « elles continuèrent d'autant plus que les occasions de proposer à cette cour des choses qui lui déplaisoient étoienl fréquentes. Mais du Prat soutenoit les refus et les résistances avec audace et habileté, et prenoit pour ainsi dire les gens du parlement par famine, car les gages n'étoient pas payés. » Ce fut en 1526 seulement qu'ayant enfin entendu la raison, ils touchèrent leurs payements qui leur furent assignés sur les greniers à sel2.

i Mélanges (ires d'une grande bibliothèque, L., p. 67 et 68. 2 ld„ Ibid.

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