CHAPITRE XXXIV
Antoine du l'rat est nommé à l'archevêché de Sens.
Nommé chancelier de l'ordre de Saint-Michel, ce qui n'admettait aucune contradiction et pouvait être seulement un titre de plus à l'envie, Antoine du Prat fut encore élevé en 1525 sur le siège archiépiscopal de Sens, que la mort d'Etienne Poncher rendait vacant. C'était alors un des diocèses les plus importants du royaume ; il conférait les titres de primat des Gaules et de Germanie : l'évêque de Paris était l'un de ses suffragants. Par un dernier essai des prérogatives que leur enlevait le concordat, les chanoines entreprirent d'élire eux-mêmes le successeur d'Etienne Poncher. Vingt d'entre eux se prononcèrent en faveur de Salazard, grand archidiacre de l'église, neveu de Tristan de Salazard, l'avant- dernier archevêque défunt. Les Salazard avaient un renom de vaillance et de piété qui rendait l'église de Sens fière et tranquille sous leur administration. Sorti de la Biscaye, le père de Tristan était venu offrir son épée accompagnée de pauvreté mais aussi de bravoure, au roi Charles Vil ', et l'élévation
1 Tavel, Scnonensium archiepiscoporum viles actusque, p. 133.
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de ses enfants avait été le prix de ses services. Cependant, sans expliquer leur médisance, les chroniqueurs de l'époque ne consentaient pas tous à son mérite. « Aulcuns louaient Sallazard à maistre Loys de la Voûte et voulloient que, à son préchis, il exaulsat ses vertus. Auxquels il dit : Je suis commis à dire vérité, et non pas à dire mensonge : en disant en cette manière Sallazard quand il vint d'Espagne en France estait aussy garny de biens qu'est un singe de sa queue'. » Mais au témoignage de l'histoire, la mémoire de Tristan de Sallazard était, à plus d'un titre, chère au chapitre de Sens. Au dire de certains auteurs, cet archevêque avait l'âme si guerrière qu'il accompagnait le Roi dans expéditions militaires, armé de toutes pièces, comme un général d'armée \ » Cette ardeur militaire, digne de son origine et de son temps, ne nuisait point d'ailleurs à ses vertus sacerdotales, ni à l'énergie de son administration. Il s'était montré l'un des défenseurs de la pragmatique sanction ; c'était lui qui en 1478 avait présidé l'assemblée tenue à Orléans pour la remettre en vigueur : l'élection de son neveu était donc tout à la fois un trait d'indépendance et un acte de protestation.
Ce furent au sujet du nouvel archevêque un long procès et une interminable dispute. Indépendamment des causes générales par lesquelles, dans la conviction de sa conscience et par dévouement au bien du pays, le chancelier s'était aliéné les esprits en France, il était à Sens, par une mesure toute particulière, l'objet
1 Bibl. imp., les Marguerites historiettes, par Jehan Massue, doinestique de Jehan de Chabannes, comte de Dampmarlin, composé en i/|97, n" 7202.
2 Piganiol de la Force, Description tic Paris, t. Zj, p. 171.
d'une opposition vindicative. Le chapitre épousait à cet égard l'animosité de la population.
En Tannée 1522, le chancelier, pour subvenir aux dépenses excessives de la cour et de la guerre, avait eu recours à la création de nouveaux fonctionnaires chargés, les uns de rendre la justice, les autres de percevoir les impôts. Dans ce double but, il avait enlevé à Sens l'administration de Villeneuve-le-Roi qu'il avait confiée à des officiers spéciaux, auxquels leurs charges n'avaient été accordées que moyennant finance. Cette mesure et d'autres analogues diminuant chaque jour l'importance et les avantages de la ville de Sens, ses habitants réclamèrent auprès du Roi, et grâces à un sacrifice pécuniaire ils rentrèrent dans les droits qu'ils avaient perclus \
D'autres souvenirs blessaient encore au cœur le chapitre de Sens, et donnaient à son animosité contre le chancelier les formes les plus âpres, les allures les plus actives, et la durée la plus persévérante. Il est bon de les relever en passant pour effacer des causes de cette haine les soupçons que plusieurs auteurs se sont plu à insinuer. Ils ont cherché dans les traits d'un caractère personnel et d'une conduite intime trop souvent calomniée, des motifs que les grandes mesures politiques et religieuses dont il fut le promoteur et l'exécuteur, suffisent pour expliquer.
Ce n'étaient donc ni le prêtre ni le pontife, ni sa vie, ni ses mœurs, ni sa science, ni sa piété, que le chapitre poursuivait et contestait en Antoine du Prat. 11 attaquait l'auteur du concordat et le concordat luimôme. Quelques écrivains, intéressés pour la plupart
1 Inventaire de Tavau.
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dans In question protestante* ont voulu exploiter ce fait au profit de leur passion, et appliquer au prélat l'animadversion qui s'adressait surtout à la loi : ils ont égaré l'opinion publique et trahi la vérité.
Antoine du Prat ne fut pas en ce temps le seul évoque ([in1 repoussèrent les efforts de son chapitre. Pendant des années nombreuses, chaque nomination rencontra les mêmes obstacles. Le souvenir d'un droit cher à l'ambition ecclésiastique soulevait à toutes les vacances les oppositions capitulaires. En 1529, George d'Armagnac, nommé par le Roi a l'évêché de Rhodez, eut pour concurrent Jean d'Estaing que lui opposaient les chanoines '. En 1539, François de Tournon rencontra et surmonta des difficultés plus rudes encore pour la prise de possession de son siège d'Auch 2. D'une voix unanime les chanoines avaient nommé l'archidiacre de Pardaillan, Jean de la Croix, qui fut aussitôt reconnu dans tout le diocèse, et contre lequel François de Tournon soutint un long procès devant le parlement de Toulouse. Jean de Pins, nommé en 1520 à l'évêché de Pamiers, n'avait pas siégé à cause des obstacles apportés par son chapitre; en 1523 il avait été transféré sur le siège épiscopal de Rieux 3. On multiplierait à l'infini de pareils exemples , mais presque partout aussi les chapitres durent fléchir devant la fermeté de l'autorité souveraine et de l'autorité pontificale réunies.
Telles étaient les causes de l'opposition plus vive encore dont Antoine du Prat était l'objet. D'autres
1 M. l'abbé de Montlczun, Histoire de la Gascogne, t. 5, p. 173.
2 /rf., Ibid., p. 225.
3 Mémoires pour servir à l'éloge historique de Jean de Pins. Imprimé à Avignon. 1748.
motifs particuliers animaient encore pour lui la querelle. Ils assortiront aisément de quelques détails.
Etienne de Poncher, ancien évêque de Paris, prélat sage, vertueux, éclairé, et que son chapitre avait aimé et béni après l'avoir repoussé, venait de mourir archevêque de Sens. C'était lui qu'il s'agissait de remplacer alors. Louis de Poncher son frère, trésorier général de France, avait été pendu pour malversations financières à la poursuite du chancelier du Prat, François de Poncher, fils de Louis, neveu. d'Etienne et son successeur sur le siège de Paris, n'y avait porté ni le calme, ni les lumières, ni le mérite de son prédécesseur. « 11 est à présumer que du vivant de son oncle, il fit plusieurs incartades pour lesquelles il ne fut point poursuivi. Mais après sa mort, arrivée en 1525, on n'eut plus pour lui les mêmes ménagements... Il s'était emparé par voies simoniaques de la fameuse abbaye de Fleury ou Saint-Benoist-sur-Loire, qui était en ce temps-là riche et considérable. Il avoit gagné les moines qui l'avoient élu contre la teneur du concordat. 11 les avoit ensuite engagés à défendre cette élection à main armée, contre tous ceux qui viendroient le troubler dans son usurpation '. » Mais son crime, le plus impardonnable parmi tant de fautes scandaleuses, était, au dire de quelques historiens, d'avoir cabale contre la régence de Louise de Savoie, et d'avoir manœuvré sourdement en Espagne pour prolonger la captivité du Roi.
Cette lutte si longue et si vive dans laquelle le nom de Poncher, nom maintenant vénéré du chapitre de Sens, qui se trouvait réuni aux accusations les plus ter-
1 Mélanges (ires d'une grande bibliothèque : De la lecture des livres français, 1' partie, p. 110.
ribles, se termina selon le droit qui malheureusement pour le chancelier du Prat était aussi en faveur do sa propre cause. Ses intérêts furent servis par la justice., et, dans ce débat, sans rien perdre de son intégrité, elle, perdit de son évidence par les avantages qu'elle assurait à son interprète. Les chanoines de Sens prirent dans ces faits un texte nouveau de haine personnelle; ce futbien pis encore lorsque plus tard « du Prat réunissant la qualité de métropolitain à celle de chancelier, fil arrêter François Poncher par ordre du Roi, scella une commission royale adressée au grand conseil contre lui. Ayant fait mettre son compétiteur en prison, il ne lui fut pas difficile de se faire reconnaître par les moines, récalcitrants jusqu'alors '. » Il lui fut plus malaisé de vaincre les résistances du chapitre de Sens, dont sa mort seule put lui faire obtenir les hommages. « Quant à Etienne de Poncher, qui avoit été mis au château de Vincennes, il y mourut en 1532. Il avoit été malaisé de faire condamner un évêque de Paris par le grand conseil \
Animés par ces causes particulières, par leur amour pour la pragmatique sanction, par le souvenir de l'échec que la nomination d'Etienne Poncher, prélat maintenant regretté mais alors repoussé, avait fait éprouver, en 1519, à leur indépendance, les chanoines exclurent Antoine du Prat par une résistance désespérée, du siège auquel l'appelait l'autorité royale qu'exerçait la régente. Ils voulaient faire revivre des privilèges devenus impossibles et que sous un régime
1 Mélanges tirés d'une grande bibliothèque : De l« lecture des livres français, Ie partie, p 110.
2 ni.. Xbid.
favorable à leur indépendance, le roi Louis XI avait déjà attaqués, en les forçant de transférer leur élection de Louis de Melun à Tristan de Sallazard.
L'attachement répondit ensuite à sa douceur et à ses bienfaits, et peut-être l'insubordination actuelle étaitelle une preuve de reconnaissance. Un autre Sallazard en était l'objet.
Dans cette élection illégale, vaine et précipitée, qui donnait vingt voix à Tristan de Sallazard, le doyen de l'Eglise en obtenait deux autres, une seule avait nommé Antoine du Prat. Abusant, au profit de leurs prétentions, de l'inimitié publique que tous les désastres de l'Etat accumulaient sur le chancelier rendu responsable de tant de calamités par la sottise populaire, les chanoines, vaincus à la cour, s'adressèrent au parlement. Ils espéraient par ce moyen faire valoir leur élection. Le chancelier leur répondit en faisant saisir leur temporel. Puis la volonté expresse de la régente le maintint dans ses droits. Le Roi lui-même à son retour d'Espagne, confirma son chancelier en cette dignité, en recevant à Dijon le renouvellement de son serment d'archevêque. Toutefois l'opiniâtreté de Jehan de Sallazard s'empara du titre d'archevêque élu qu'il porta jusqu'à la mort.
Malgré sa possession réelle et légitime, Antoine du Prat ne porta point sur son siège l'orgueil de son succès. Le délégué qu'il envoya pour les cérémonies usitées en pareil cas, ne put s'en acquitter : il fut maltraité par les habitants de Sens. Ce ne fut qu'après sa mort qu'il fit son entrée dans sa ville métropolitaine et dans sa cathédrale. Les honneurs posthumes qui furent alors rendus à ses restes égalèrent ceux que son titre et son caractère auraient pu réclamer de soifvi-
vaut'. Un monument célèbre lui fut élevé par les soins de son fils Antoine du Prat, seigneur de Nantouillet, prévôt de Paris, et une inscription pompeuse consacre sa mémoire". Indépendamment d'ornements et d'emblèmes qui n'ont point échappé à la destruction, ce monument était surmonté d'une statue du chancelier que l'on conserve encore dans la salle du chapitre, et à laquelle quelques auteurs disputent cependant le nom qui lui est attribué.
Détourné, non pas du soin de son troupeau, mais du devoir de la résidence par les soins que réclamaient les affaires de l'État si intimement liées en ce temps aux affaires de la religion, Antoine du Prat gouverna son diocèse par procureurs, durant les onze années de son archiépiscopal Ainsi fit pour l'église d'Auch le cardinal de Tournon, devenu après lui premier ministre de François Ier 3. Ainsi firent tant d'autres prélats par des raisons moins légitimes et moins puissantes, et qui ne peuvent être alléguées ni pour excuses ni pour exemples.
C'est à Antoine du Prat que la cathédrale de Sens devait les statues des douze apôtres, dont il avait orné la nef et que surmontaient des clochetons à jour, œuvre de patience et de délicatesse.
Le vandalisme révolutionnaire a frappé ces souvenirs, et lorsque la proscription atteignait l'existence de son dernier descendant et celle de ses neveux, elle dispersait aussi ses cendres, détruisait son monument, et le marteau des démolisseurs attaquait encore les embellissements de son goût et de sa piété. La main re-
1 Godefroi, Cérémonial français, t. 2, p. 822.
- Blanchard, Éloges des premiers Présidents du parlement de Paris.
3 M. l'abbé de Montlezun, Histoire de la Cascogne, t. 5, p. 220.
ligieuse d'un de ses successeurs, actuellement en possession du siège de Sens, a relevé en lieu d'honneur les débris de son tombeau, et la direction du musée du Louvre n'a pas dédaigné de placer au nombre des richesses qu'elle accroît avec tant d'intelligence une couie de ses bas-reliefs.