CHAPITRE XXXV
Délivrance du Roi et de ses compagnons de captivité. — Lettres de Marguerite de Valois et de Henri VIII au chancelier du l'ral.
Parmi les sollicitudes extrêmes que les difficultés privées et les dangers publics causaient au chancelier, parmi les résistances que rencontrait la liberté du Pioi, Antoine du Prat s'occupait encore de la rançon de ses compagnons de gloire et de captivité, dont madame la duchesse d'Alençon traitait la délivrance. Par les ordres de cette princesse, il donnait surtout ses soins à celle du maréchal de Montmorency, comme le prouvent les lettres suivantes. Le 26 octobre 1525, madame Marguerite de Valois écrivait de Madrid au chancelier :
« Monsieur le chancelier, la joye que par vostre lettre m'avez donnée de la sheureté de la bonne santé de Madame, est telle que je ne veulx faillir de vous en mercier, et en récompense vous rendre semblable plaisir de celle du Roy, qui, Dieu mercy, commence trèsbien à se fortifier ; et vous asseure que je n'ay failly de luy faire entendre l'affection que vous luy portez et le soin que vous avez au bien de ses affaires, car je serois
ingrate de celer un si grand bien : et, de luy, croyez qu'il n'en veult autre témoignage que l'expérience qu'il en a de longue main, et que à l'ouyr parler, se connoist assez quelle estime a des gens, qui est telle de vous, comme de la personne que j'aye jamais veue, qui autant mérite la bonne grâce de son maître : et je puis asseurer que aussy l'avez vous, et que la congnoistrez tousjours en toutes choses.
» M. le chancelier, le pauvre baron de Saint-Blancard faist quelques frais extraordinaires pour mon voyage, dont à ce que j'ay entendu, il n'a esté remboursé. Je vous prie l'avoir pour recommandé, et qu'il congnoisse que je ne suis ingrate du bon service qu'il m'a fait, cor il s'y est acquitté de sorte que j'ay occasion de m'en louer. Et tant, je prie Dieu, M. le chancelier, vous avoir en sa très-saincte garde.
» Escript à Madrid le xxvie jour d'octobre.
» La toute vostre, Marguerite.
» P. S. Le Roi désire fort que la rançon du mareschal de Montmorency soit payée. Je le vous recommande, car en ce fesant ferez service agréable au dict seigneur '. »
En conséquence de cet ordre, le 12 novembre 1525, le chancelier du Prat écrivait de Lyon au maréchal :
« Monsieur, j'ay reçu une lettre de madame la duchesse par laquelle, entre autres choses, m'escrivoit avoir souvenance de vous faire payer voslre rançon. Je croy que avez assez peu oongnoJsire l'eslat des finances du Fioy et la dépense qui a esté grosse : tou-
1 JSib! iiiip., f. Dupuy, n" /j68.
tesfois, je y mectray sy bonne peine que congnoistrez l'envye quej'ayde vous l'aire plaisir, et vous asseure que ce sera bientost, vous advisant que me trouverez toujours prest à faire pour vous ce qu'il me sera possible. Et pour ce que par M. de Bryon, entendrez toutes nouvelles de deçà ne vous ferez plus longue lettre, se n'est que après m'estre recommandé de très-bon cœur à vous, prierai Dieu de vous donner ce que plus désirez.
» A Lyon le xne jour de novembre. »
» Mandez-moy , s'il vous plaist, ez mains de qui vous voulez que face tumber la dite partie, et je ne fauldray à le faire payer.
» Celluy qui vous désire fère service,
» A. du Prat (. »
Pour obtenir ces résultats si nécessaires au bien du pays, par le retour de ceux qui étaient sa défense, sa force et son salut, la Régente et le chancelier se voyaient contraints de négliger les embellissements et les restaurations de Paris, que le Roi avait entrepris etordonnés, et qu'il devait continuer un jour avec tant de goût et tant d'ardeur. Le palais et le pont-auchange demandaient d'urgentes réparations. Toutes les chambres assemblées firent à plus d'une reprise écrire à ce sujet à Louise de Savoie et à Antoine du Prat. Faute de deniers, et, tant était grande la misère du trésor, tant étaient impérieux les autres besoins de l'État, ils ne firent point de réponse 2»
Cependant en 152G la captivité du Roi, supportée
i Bibl. imp., f. Bùtlim.c, n" 8573, p. 135.
2 Don Félibien, Histoire de la cille de Paris, t. 1, p. 072
non moins impatiemment par la France que par luimême, avait, après mille traverses et au prix de mille sacrifices , rencontré son terme. Mme la duchesse d'Alençon qui l'avait hâtée par ses soins, la Régente, le chancelier du Prat et tout le conseil, aussi bien qu'une partie de la noblesse, allèrent au devant du prince comme au devant d'un sauveur. Le chancelier du Prat franchit la frontière à la recontre du Pioi, et fut, d'après son autorisation, le joindre à Saint-Sébastien. Le bailli de Paris (de la Barre) lui transmit à cet égard le bon plaisir de François Ier, et il y joignit les témoignages exprès de son affection toujours croissante pour sa personne.
« Monseigneur, lui mandait-il en date du 12 mars 1526, le Roy vous escript, comme vous verrez par
lettres qu'il vous mande Monseigneur,
je vous envoyé les lettres que le Roy escript à Madame et à Madame la duchesse, aussy bien que j'escripts à ma femme, là où il y en a une autre : s'il vous plaist à tout donnerez adresse. Vous estes asseuré que vous trouverez le Roy en la voulonté à vostre endroit que vous l'avez laissée et mieulx s'il estoit possible '. »
Par les mains du chancelier du Prat, le Roi fit combler de cadeaux ceux qui l'avaient servi pendant sa captivité, et suivi jusqu'à la frontière 2 : puis il mit enfin pied sur la terre de France, reçu par les acclamations de tout son peuple qui, le voyant délivré, se croyait sauvé avec lui.
Les actions de grâces qu'il devait au ciel furent la première pensée et le premier acte du prince rentrant
1 M. A. Champollion, Captivité du roi François I", p. 515.
2 !</., Ibid.
\ NTOïNÉ DU PUAT. 261
en possession du royaume très-chrétien : puis sa seconde reconnaissance le dirigeant vers ceux qui, en son absence, avaient été les dépositaires fidèles de son pouvoir et les instruments heureux de la protection d'en haut, il fit à la duchesse d'Angoulême des remerciements solennels pour la sagesse et la fermeté de sa régence ; il donna au chancelier des éloges publics pour son assistance et ses conseils. M. le Dauphin et le duc d'Orléans furent donnés en otages pour remplacer le Roi à Madrid jusqu'à l'accomplissement des conditions arrêtées pour la délivrance du Roi '. Puis, comme au jour de son avènement, il avait répandu des grâces sur ceux dont il attendait des services, il combla par reconnaissance ceux qui s'étaient dévoués à sa cause et à son malheur. Son indulgence voulut aussi s'appliquer, en cette occasion, à de nobles coupables : M. de Saint-Vallier et M. Hurault, évêque d'Autun, prisonniers depuis la défection du connétable, dont ils avaient épousé la cause , furent aussi rendus à la liberté. Pourquoi la même miséricorde ne s'étendit-elle pas sur l'infortuné Semblançay, qui, du fond de la Bastille, écrivait au Roi en 1527, protestant de son innocence, et lui demandant grâce ou justice 2.
Après s'être reposé à Bordeaux, après avoir visité Coignac, lieu de sa naissance, après avoir reçu chemin faisant, les ambassadeurs d'Angleterre, et confirmé avec eux le traité fait par Mme la Régente durant sa captivité 3 , le Roi traversa la Bourgogne. Il reçut à
1 Journal d'un bourgeois de Paris, p. 28t.
2 nihi. i»>/>., f. Béthune, 8506, f. 68. — M. Gvmn, Lettres de Marguerite d'Angoulême, 1er recueil, p. 462.
3 Journal d'un bourgeois de Paris, p, 253.
Dijon le renouvellement du serment d'Antoine du Prat en sa qualité d'archevêque de Sens. Puis s' arrêtant à l'abbaye de Fleury, dite de Saint- Benoit-sur-Loire, il punit par des mesures sévères la révolte des moines contre leur abbé, et il répondit aux réclamations qu'ils se permettaient encore par la destruction de la tour de Saint-Michel qui faisait l'orgueil et la force de leur couvent, et par l'ordre de miner et de démolir les fortifications de Castillon-sur-Loire « castrum et arcem Castillonii super Ligerim ' » où leur insurrection contre Antoine du Prat avait rencontré un appui. Enfin le Pioi, toujours accompagné des mêmes personnages, fit à Paris son entrée solennelle.
A l'occasion de cette délivrance, le Pioi d'Angleterre écrivit de sa main une lettre au chancelier du Prat, pleine d'estime pour son caractère, et d'éloges pour le succès que ses soins avaient concouru à amener.
« Piichemont, 22 mars 1526.
» A mon très-cher et grant amy le chancellyer de France.
» Très-cher et grant amy, après avoir entendu de la conclusion prinse sur la délyvrance et retournée en son royaulme de nostre bon frère, cousin, et confédéré le Roy vostre maistre, afin de luy donner à congnoistre le zèle, entière intencîon et bon voulloir que luy portons, avec le grant plaisir et enjouyssement que prenons tant que de rien de plus, envoyons présentement devers luy nostre féal conseiller et gentilhomme
J Gallia Christiana, t. 8, col. 15GG.
V NTOINE DU PRA.T. 203
de nostre privée chambre, messire Thomas Chcney, chevalier, pour non seullement le visiter et luy faire nos très cordyalles recommandations, mais aussi résider comme nostre ambassadeur avec le docteur Tailleur, par de là, auquel avons donné charge se tyrer devers vous, et faire de ce nos congratulacions, comme à celluyqui, par son travail, estude, discrécion, comme bon, vray et loyal serviteur et conseiller, vous estes tout effectuellement employé à la briefve expéclicion d'un si grant affaire. Nous vous pryons à tant, trèscher et grant amy, luy vouloir donner, tant à cette foy que autres, cy après vostre bonne adresse, selon que les choses s'offriront, et nous advertir au surplus s'il est plaisir que puyscions pour vous, et nous le ferons de bon cœur. Ce sçayt nostre seigneur, qui très-cher et grant amy, vous ayt en sa saincte garde.
» Escript à nostre manoir de Richemont , le xxne jour de mars.
» Vostre bon amy,
» Henry '. »
Après ces deux témoignages donnés par des juges impartiaux et compétents (Marguerite de Navarre et Henri VIII), du dévouement du chancelier pendant la régence, et de son efficace entremise pour la délivrance du Roi, il devient inutile de réfuter par d'autres preuves et par de nouvelles discussions les historiens Mézeray et Garnier, qui accusent la faiblesse de la mère du Roi, et la méchanceté du chancelier de France d'avoir occasionné, pendant la captivité de François Ier, tous les désordres de l'État.
1 M. A. Cliampollion, Captivité du roi François Ie', p. 525.