CHAPITRE XXXVI
Le chancelier du Prat est déchargé des accusations et des poursuites entreprises contre lui par le parlement. Il est nommé cardinal. — Préséance accordée à l'archevêque de Lyon, par la voix du chancelier, sur tous les autres primats de France. — Lettres de Jacques Sadolet.
François Ier, arrivant dans sa capitale, trouva le chancelier aux prises avec le parlement. Après avoir été le chef de ce corps, comme premier président, et à ce titre le défenseur obligé de ses droits, de ses prétentions et de ses privilèges, il avait contracté d'autres devoirs et éprouvé un nouveau zèle en devenant chancelier. Son dévouement et ses services étaient plus directement acquis à la couronne. Le penchant de son cœur, comme la voix de sa conscience, l'attachaient également au souverain. Antoine du Prat cherchait par tous les moyens possibles à diminuer F autorité parlementaire souvent rebelle et toujours envahissante, et à la soumettre à celle du Pioi. Le parlement était tellement indigné de la déférence à laquelle on voulait le contraindre qu'il en témoignait son ressentiment en toute circonstance. Pour mettre un terme à ces difficultés du passé et du présent, et à ces obstacles de
VIE ni en an ci: i,i i:i; \vioi\;; du tuât. *2(i5 l'avenir, le Roi fit écrire par Robcrtet, en date du 27 juillet 1527, aux présidents et conseillers de sa cour tous assemblés : « Le Roi détend que vous vous entremettiez, en quelque façon que ce soit, du t'aict de
l'État, ni d'aucune chose que de la justice pareil-:
lement il vous défend et prohibe tout court, juridiction et congnoissance des matières archiépiscopales , épiscopales et d'abbayes, et déclare que tout ce que attenteriez au contraire, soit de nul effet et valeur, et avec ce, le dit seigneur a révoqué, et révoque, et déclare nul, toutes licitations que pourriez avoir faites au
pouvoir et régence de Madame sa mère et a le dit
seigneur confirmé et confirme, tout ce que par ma dite dame a été fait, ordonné et commandé comme Régente et vous signifie que dès à présent comme
dès lors, et dès lors comme à présent, il institue, fait et ordonne la dite dame, durant l'absence qu'il pourroit faire hors de son royaume , Régente en son royaume : il lui baille tel pouvoir, autorité et puissance qu'a le dit seigneur, sans rien réserver
D'autre part le dit seigneur vous dit et déclare que vous n'avez aucune juridiction sur le chancelier de France, laquelle appartient au dit seigneur et non à aultre. Et par ainsi tout ce que par vous a été intenté à l'encontre de lui, il l'a déclaré nul, comme fait par gens privés, non ayant juridiction sur luy, et vous a commandé et commande de l'oster et carceller de vos
registres tout ce que contre luy est fait Et veut, et
entend le dit seigneur, que le présent édit sera enregistré en son grand conseil et cour du parlement '. » Telle fut la conclusion des longs démêlés que le par-
1 Libl. imp., fonds Dupuy, -lô.
lement avait entretenus avec la Régente et avec le chancelier.
Cet arrêt n'empêcha pas que qudques années après le Roi ne renvoyât le chancelier Poyet par-devant le parlement pour être jugé par lui. Mais François Ier n'avait pas prétendu perdre le droit de traduire un coupable à sa barre. Il voulut seulement lui enlever l'arrogante initiative qu'il s'était attribuée à l'égard du chancelier du Prat. Ce fut de son propre mouvement que le Roi prit, à l'égard du chancelier Poyet, cette sévère mesure, sans que le parlement l'eût provoquée, et par conséquent cet exemple ne détruit pas le principe établi en 1527 '. L'exception fut donc à l'égard et au préjudice du chancelier Poyet et non pas à l'occasion et en faveur d'Antoine du Prat, comme voudraient le faire entendre quelques auteurs qui s'étudient à le placer sans cesse en infraction avec les lois, et à mettre François Ier en contradiction avec lui-même.
En 1526, le chancelier du Prat voulant donner à la marche des affaires un ensemble et une précision plus en rapport avec le but constant de ses efforts, obtint du Roi le rétablissement en une seule séance des séances du conseil d'État que le Roi Louis XI avait partagées en plusieurs départements ou séances, vu le nombre et la diversité des affaires.
C'est ainsi que les embarras et les difficultés ne détournaient point la pensée du Roi des affaires sérieuses, et que la guerre, la captivité, les arts, les plaisirs, se disputant son existence, et se partageant ses éludes et ses loisirs, laissaient au bien de l'État et à l'adminis-
1 Mélanges lires d'une (fraude bibliothèque, L., p. 68.
tration intérieure, la part d'intérêt et de sollicitude qui devait leur appartenir.
L'accroissement Ces honneurs du chancelier résultait de ses succès, accompagnait sa faveur et récompensait son zèle.
En 1527, l'archevêque de Sens fut, à la demande du Roi, créé cardinal du titre de sainte Anastasie par le Pape Clément VII. Trois ans plus tard, François de Tournon et l'évèquc de Tarbes, Gabriel de Gramont, de cette illustre maison qui devait, au xïx' siècle, apporter son alliance à celle du chancelier du Prat, furent aussi revêtus de la pourpre romaine. Gabriel de Gramont était alors ambassadeur à Rome, et ne devait pas tarder à porter en Angleterre son intelligence et ses services '. Cette faveur insigne fut pour lui comme elle avait été pour Antoine du Prat la récompense des négociations qu'ils avaient conduites de concert lorsque François Ier prit le rôle de médiatenr entre Rome Florence \
A l'occasion de l'élévation d'Antoine du Prat au cardinalat, il est encore une fois digne de remarque que l'intrigue qui lui fut si souvent reprochée par ses ennemis, n'entra pour rien dans ses nouveaux succès, en son éminente élévation. François Ier fit directement valoir les services et les mérites de son ministre. L'ambition et l'affection du maître pour son fidèle serviteur plaidèrent activement et victorieusement sa cause. Rodolphe de Carpi, fils de ce comte de Carpi qui avait volontairement hasardé tous ses biens et tous ses États en Italie pour le triomphe de la cause française ; Ro-
1 Gaillard, Histoire de François P', t. 2, p. 168.
2 Gaillard, Histoire de François I", t. 3, p. 114.
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dolphe qui lui-même devint, en 1536, cardinal et bientôt après légat, écrivait de Rome le 8 juillet 1532 à François 1er..... «Sire, avant que notre Saint-Père parlast des choses dessus dites, me semblant à propos pour ceste feste, solliciter l'affaire de Monseigneur le chancelier: Sa Saincteté me respondant gracieusement a tiré de sa gibecière la tierce lettre que vous lui avez escripte de vostre main sur cette affaire, et m'a dicl que je vous respondissc que povez tenir pour tout seur qu'il le fera cardinal, et qu'il le vous promectoit, sans poinctde faulte, de le faire à la première création qui sera faictc de bref; et qu'il vouldroit la pouvoir faire de présent, comme vous requérez, et qu'il fault qu'il ayt regard à plusieurs choses, comme vous, Sire, pouvez bien penser, pour n'avoir faict aucuns cardinaulx, ne de ses parents, ne serviteurs, depuis qu'il est pape. Et qu'il mal contenteroit et désespéreroit plusieurs gens, partie qui se actendent estre promuz à telle dignité, partie qui pourchassent et prient pour eulx, cuydant que ne se deust plus faire création, ou qu'il allastbien à la longue, voyant faire seul Monseigneur le chancelier, ce que le temps ne comportoit pas qu'il feist, ne de mal contenter princes, ne ses amys et serviteurs; mais que Monseigneur le chancelier se pcult tenir aussy seur d'estre cardinal comme s'il eust le chappeau sur la teste, car il est délibéré de faire bientost la ditte création, s'il sera deschargé de tant d'affaires. A quoy j'ay répliqué suppliant Sa Saincteté vous voulloir contenter le plustot qu'il seroit possible, vous faisant en cela quelque peu de privilège, que aux aultres, et vous voulloir escripre quelque bon bref de la dite certaine promesse. A quoy il m'a respondu que je sçavois qu'il vous en avoit escript des aultres, mais
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que encore vous en escriproit présentement ung plus exprès, et qu'il advanccroit la création le plus qu'il pourrait pour vous satisfaire ( »
En cette même année J5*27, le cardinal du Prat, que sa dignité d'archevêque de Sens pouvait rendre jaloux de la prééminence attachée à son siège, fit preuve d'une noble abnégation au profit de la justice et d'un pieux respect pour les décisions de L'église. Le titre de primat des Gaules et de Germanie lui appartenait comme à ses prédécesseurs, comme il appartint dans la suite et jusqu'à nos jours à ses successeurs. 11 y avait alors huit siècles environ que les archevêques de Sens en exerçaient les fonctions'-. Il ne s'agissait point de l'abdication de ce titre prééminent, mais de son partage et du degré de suprématie qu'il assignait et conférait sur les autres primats et prélats du royaume. « Depuis le temps de saint Irénée, second évêque de Lyon, le concile assemblé en cette ville avoit par la voix et consentement de tous les évêques de Gaule, déclaré, l'église, patriarchale et primatiale, et le chef de toutes les églises de Gaule : titre d'honneur que Dieu luy a conservé depuis, dissipant par sa puissance divine tous les troubles et empêchements que les hommes y ont voulu mettre
La félonie commise par son archevêque Ago-
bardus contre le roy Louis le Débonnaire, sembla pour quelque temps donner l'avantage par dessus elle à l'église de Sens, et occasion auxdicts archevêques dudict Sens de s'emparer et dépouiller de cette belle qualité de primace : mais Dieu suscita tout à coup ce
1 Mémoires du règne de François Ier, 85(33.
2 Desnos, Xouvel atlas de la généralité de Paris, p. 94.
concile solennel assemblé à Montpellier, pour luy conserver cette belle qualité ' «Mais dans les désordres civils, dans la confusion et dans la réorganisation ecclésiastiques qui agitèrent le règne de François Ier, cette prééminence fut remise en question, et plusieurs archevêques de villes, primatiales en effet, voulaient étendre cette supériorité de leurs sièges à toute la France. « En Fan 1537, en une assemblée solennelle que fit le Roy à Paris, des princes, prélats et officiers de ses cours souveraines, le 16e jour de novembre, où assista le Roy, séant en son lict de justice, s'éleva un différent sur le fait de la préséance entre T archevêque de Lyon, primat des Gaules, qui lors était messire François de Rouen, et les archevesquesde Bourges qui se disoient primats d'Aquitaine, et l'archevêque de Rouen qui se qualifiait aussy primat de Normandie, et disoient n'être subjecîs à aucun primace : mais après que l'archevesque de Lyon eust faict veoir les bulles de plusieurs papes, par lesquelles esioit décidé que : Lugdunensis eccîesia super Rothomage?iseniJ> Turonensenij, et Senonensem provincias primalum habei, la préséance fut par l'advis de toute l'assemblée, et par voix de M. le chancelier adjugée à l'archevesque de Lyon, par dessus celuy de Bourges, et à celuy de Bourges devant celuy de Rouen 2. »
A l'occasion de son élévation au cardinalat, Antoine du Prat reçut de Jacques Sadolet, évêque de Carpentras, ce prélat que la religion et la science guidaient également dans la droite ligne de la vérité, des éloges et des félicitations qu'on ne saurait oublier'.
1 Claude de Rubys, Histoire véritable de la ville tic Lyon. p. 495.
2 Kl., Ibid., p. 361.
3 Jftcobi Sadoletti opéra, t. 3, p. 127. / erûnss
En l'année 1527, le chancelier du Prat reçut pour la première fois, et le premier d'entre les sujets du Roi de France, « des lettres pour tenir des requestes et rémissions le jour du vendredi saint, en l'absence du Roi : seul acte de l'administration de la justice faits par les Rois en personne, depuis qu'ils se furent reposés du surplus de leurs parlements et leurs conseils '. »
Le cardinal s'en expliquait ainsi en écrivant au grand-maître de France en date du septième jour d'avril. « ... Vendredi se bailleront les émissions e.i l'honneur et révérence de la passion de Notre Seigneur. Les Rois ont accoutumé, s'ils sont en état pour ce faire, tenir en personne les requêtes ce jour-là. Mais à ce que je voy, le Roy n'y pourra vaquer, par ce estbesoing que ledict seigneur me commette à faire iceluy acte en son lieu, avec telle puissance qu'il a, et de ce faut expédier des lettres en forme de chartes. S'il vous plaît luy en parler, afin que au jour, ayons ce qui est nécessaire, et que ceux qui sont venus de tous les quartiers du royaume ne soient frustrés de leur intention 2.
L'empereur Charles-Quint ne se croyant point engagé par les paroles qu'il avait données et les traités qu'il avait signés, n'étant que Roi de Castille, s'était refusé au mariage qu'il avait jadis consenti avec Rénée de France, sœur de la Reine Claude. En cette année 1527, les délaissements de la princesse furent consolés par une autre union. Le soin de ces nouvelles négociations avec la cour de France fut encore commis au chancelier du Prat. Il dirigea et conclut les traités
1 Blanchard, Éloges des premiers Présidents du parlement de Paris.
2 JiiOl. iiitp., foudi franc; s, Béthune, n° 8550, p. 37.
272 VIlî DU CHANCELIER ANTOINE DU PRAÏ.
qui conduisirent à cette fin ', et ce fut encore lui qui, pour parfaire cet événement « le dimanche vingl-huictième de juing 1528, espousa en la saincte Chapelle a la porte de l'église, Madame Renée de France, fille du feu roy Loys dousiesme, au filz aisné du filz du duc de Ferrare, italien2. »
1 Don Maurice, Histoire de Bretagne, t. 3, p. 1415.
2 Journal d'un bourgeois de Paris, p. 362.