‹ Vie d'Antoine Du PratChapitre 48 sur 71 · ROBERTET · texte numérisé non relu

ROBERTET

1 Archives de la cathédrale de Clermont. Arni. II, sac F, cot. û, art. 2.

Louise de Savoie joignit ses instances à celles que le Roi son fils avait faites et renouvelées à l'intention de Guillaume du Prat. Elle écrivait en ces termes aux chanoines du chapitre de l'église cathédrale de Clermont :

« Chers et bien amez, le Roy nostre très-cher seigneur et filz, envoyé par devers vous nostre amé et féal Mre Anthoine du Bourg, président de nostre conseil, pour vous dire et faire entendre le désir, voulloir et affection que luy et nous avons à la postulacion à vostre futur pasteur de nostre très-cher et amé l'archidiacre de Rouen, filz de nostre très-cher et grant amy le cardinal de Sens, chancelier de France et le nostre; les haulx services et mérites duquel sont, comme il est à ung chacun notoire , tant notables , vertueulx et louables, que luy et les siens sont plus que dignes de singulière et parfaicte recommandacion : et pour ce que vous admonester plus avant à chose tant affectée et privilégiée, comme celle qui s'osfre en cest endroit, nous semble que ferions tort à ce que généralement s'en peult de vous attendre à nostre commune intencion, nous avons donné charge audict du Bourg, vous dire et exposer sur et aucunes choses de nostre part, dont vous prions le croire comme nous-mêmes. Et ce faisant et vous y démontrant comme en vous avons fiance, vous nous ferez plaisir et service trèsagréable, et aurons de tant plus à cœur les affaires de vous et de vostre dicte église en singulière recommandacion. PryantDieu qu'il vousayt en sa saincte garde. Donné à Paris, le 1er jour de février 1529.

» Loyse \ t>

1 Archives de la cathédrale de Clerraoat. Ami. II, sac F, cot. h, art. 2.

AMOINE DU PRAT. 293

Le succès couronna promptement ces démarches, et trois mois après la mort de Thomas du Prat, la succession de ses titres et de ses honneurs avait passé entre les mains de son neveu.

Par une lettre en date du 17 mars 1529, Guillaume du Prat remerciait le chapitre de son élection.

« Monseigneur,

» Vos lettres reçues, et après avoir entendu ce que par messeigneurs vos confrères, présents porteurs, m'avez faict dire, il a été envoyé en cour de Piome pour obtenir l'expédition conforme à vostre bon vouloir pour lequel je suis et me reppute tant vostre obligé que plus ne se peult dire ny escripre. Et combien que impossible me soit d'y pouvoir condignement satisfaire, j'ay toutes fois bonne espérance en l'aide de Dieu et de mes bons amys de faire tel debvoir envers vostre église et vous, tant en général que en particulier, que chacun de vous prendra plaisir à continuer l'amytié de laquelle par vos bonnes grâces avez montré le premier signe : pour laquelle commencer respondre de ma part, cependant que l'opportunité vienne de vous pouvoir mercier en personne, j'ay prié lesdietz porteurs vous faire pour moy les mereyements que faire se peut en mon absence, sur lequel vous plaira les croire.

« Mes seigneurs, suppliant à nostre seigneur me donner les grâces de pouvoir conduyre à effect le grant désir que iay de bien vivre avec vous , et de recongnoistre, en toutes sortes que possible me sera, le bon tour qu'il vous a pieu me faire, je luy supplierai trèsaffectueusement vous donner à tous le parfaict de vos

désirs, moy recommandant de très-bon cœur à voz bonnes grâces.

» De Paris ce jour xvif mars. Vostre entièrement bon amy et serviteur, du Prat. ! »

Guillaume du Prat ne prit pas possession immédiate de son siège. Son âge et son rang dans les ordres sacrés ne le lui permettaient pas encore. Mais lorsqu'aux précoces conditions de sa piété et de son intelligence, il eut joint celle des années et du sacerdoce, non content de recevoir les honneurs de son auguste charge , il voulut en porter le poids, en remplir les devoirs, et donner l'exemple de cette résidence et de cette assiduité dont, le 5 des ides de janvier 15^6, il établissait éloquemment l'obligation et le précepte, en présence des pères du concile de Trente2.

En 1535, quelques mois avant la mort du chancelier, Guillaume du Prat, âgé de vingt-huit ans, vint en personne prendre possession de son siège.

Selon l'usage de tous ses prédécesseurs, et selon le droit des religieux de Saint- Allyre, droit dont ils se montraient fort jaloux, il alla donner à leur monastère les huit jours qui précédèrent son installation.

Un contrat passé entre les moines du lieu et les chanoines de la cathédrale avait accordé ce privilège au couvent. Les jours étaient consacrés moitié à la retraite, et moitié aux pompes et aux cérémonies. Les députés de la cathédrale, de la collégiale , des communautés, les magistrats et autres fonctionnaires, étaient successivement admis à porter leurs hommages au prélat. Le

1 Archives de la cathédrale de Clermont. Arm. II, sac F, COt. 4, art. 4.

2 P. Labbe. Sanosancia concilia, t. 14, p. 1033.

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huitième jour, le pontife, précédé par un clergé nombreux' et par les trois élus que la ville envoyait à sa rencontre, sortait du monastère, environné d'un grand concours de peuple, et traversait ainsi la campagne et les faubourgs. De l'autre part s'avançaient les dignitaires du chapitre, le prévôt, le doyen, le chantre, et tous les chanoines prébendes et semi-prébendés. A la porte qui sépare le faubourg de la ville, l'abbé de Saint- Allyre faisait son compliment de remise et finissait par ces mots : « Nous vous le donnons en vie, vous nous le rendrez mort. » Les choses se passèrent pour Guillaume du Prat suivant cet usage antique et respectable. Par une distinction toute spéciale et dont il semble que nul de ses prédécesseurs ne fut l'objet, il fit son entrée monté sur une mule '.

Quelques auteurs rattachent à cette circonstance l'histoire devenue presque populaire des difficultés que la barbe de Guillaume du Prat apporta à ses fonctions épiscopales , et disent que repoussé par le chapitre , qui bien au contraire l'avait élu et appelé, au lieu d'avoir accès dans sa cathédrale, il se dirigea vers son château de Beauregard. Mais les actes et le cérémonial de son entrée et de sa prise de possession démentent cette fable ridicule.

L'abbé Faydit, inventeur de cette imposture, et après lui des hommes graves mais sans critique racontent légèrement, les uns que le jour de son installation, les autres qu'un jour de Pâques , Guillaume du Prat s'avançant vers l'autel pour officier avec sa barbe parfumée, fut arrêté à l'entrée du chœur par trois digni-

1 M. Bouillet, Tablettes historiques de l'Auvergne, t. 4, p. 623. — M. l'abbé Cohadon, Notice sur te monastère de St-AUyre,

tuires du chapitre, qui lui présentant le livre des statuts, des ciseaux, un plat de vermeil, un cierge allumé, l'invitaient au sacrifice et lui répétaient ensemble, barbis rasis3 reverendissime pater. Les échos de cette fable, variée dans ses erreurs, mais également offensante dans son but, se sont plu à propager son ridicule, ou même à la grossir jusqu'au scandale. Ils racontent les uns que, pour sauver sa barbe, le prélat s'enfuit dans son château de Beauregard; les autres qu'après en avoir subi la privation , il fut y cacher sa honte et mourir de douleur; les troisièmes enfin, qu'ayant consenti à cet abandon si dur pour sa sensualité et pour son orgueil, à côté des béatitudes que lui permit son chapitre , il n'obtint plus que les mépris de la femme qu'il avait trop aimée1.

Un auteur respectueux pour la religion et pour ses ministres, et cependant exact dans ses récits et impartial dans ses jugements, a étudié et rétabli les faits2. Ce fut du concile de Trente seulement que Guillaume du Prat rapporta, en 15/17, la barbe que ses portraits lui donnent ; les chroniques la lui prêtent dès l'an 1535, pour y ajouter des scandales tout gratuits. 11 se conforma en cette circonstance à l'usage des prélats italiens, espagnols et portugais près desquels il siégeait, et deux autres évoques français affectèrent comme lui d'adopter cette mode à la fois antique et étrangère. 11 n'y eut point à ce sujet de différend, au moins public, entre Févêque et ses chanoines. Les actes ca-

pitulaircs du chapitre de la cathédrale en font foi.

« Lorsque ce prélat fut nommé par le roi Henri 11 pour

1 Bibliophile Jacob, Chroniques nationales, t. 2. r.a Barbe.

- M. le comte deRésie, Histoire de l'Église d'Auoei-gne, t. 3, p. 450.

retourner au concile de Trente , il fit demander à son chapitre par M. Iihberl Pallier, son officiai, la permission de porter la barbe longue pour assister au synode de la Saint-Luc dans l'église cathédrale, ce qui lui fut accordé par la compagnie sans conséquences pour l'avenir. Qik'i requestâ auditâ Domini sibi permiserunt pro hac vice, duntaxat: et absque consequentiâ in futur u m '. »

Les actes capitulaires présentent plusieurs autres délibérations sur ce même sujet : elles constatent la déférence de Guillaume du Prat pour son chapitre, et celle des chanoines pour leur évêque. Leur opposition secrète etrespectueuse contre la barbe du prélat, s'inclina toujours devant ses désirs, en réservant toutefois leur droit et en établissant les dispositions et les règles de l'Eglise de France à cet égard.

Enfin, pour terminer ce chapitre qui peut être celui d'une faiblesse et d'une frivolité, mais qui ne fut jamais celui d'un ridicule et encore moins d'un scandale , Guillaume du Prat fut délivré de tout scrupule et de toute contrainte par un bref du pape Jules 111, qui l'autorisait à porter la barbe longue. Toute opposition du chapitre cessa devant cet acte de l'autorité souveraine.

L'estime que faisait de Guillaume du Prat le roi Henri II se manifesta non-seulement par les missions dont il le chargea tant au dedans qu'au dehors du royaume, mais encore par le soin qu'il mettait à le rapprocher de sa personne. « En 1550, il accompagna ce prince au Parlement, où il eut séance. Il s'était trouvé à l'entrée solennelle que ce Roi fit à Paris, et

1 M. le comte de Résie, Histoire de l'Église d'Auvergne, t. 3. p. 451.

au couronnement de la reine Catherine de Médicis à Saint-Denis'. »

Mais les tribulations de l'hérésie et celles d'un pouvoir avide tourmentèrent l'administration de Guillaume du Prat. Elles furent, du reste, pour sa foi et pour sa justice une occasion de zèle et d'activité qui ne se démentirent jamais. Ce fut sous son épiscopat que, par les prétentions de la reine Catherine de Médicis, son évêché fut dépouillé de la seigneurie du comté de Clermont, dans laquelle consistaient ses meilleurs revenus et ses plus beaux droits temporels.

En juin 1202, Guy, comte d'Auvergne, faisant la guerre à Philippe- Auguste, son souverain, avait donné à son frère, évêque de Clermont, la ville et la cité de Clermont pour les préserver des calamités et des rigueurs auxquelles étaient exposés ses domaines, et pour les retrouver intacts, avec ses fînages, juridictions et hommes, quand il auroit plu à Dieu le remettre en la bonne grâce de son Roi. Sous l'apparence d'un don ce n'était qu'un dépôt. Philippe-Auguste confisqua tous les biens du comté d'Auvergne, et toutes les terres de l'ancienne comté d'Auvergne furent comprises dans l'effet de cette mesure, excepté la ville de Clermont. L'évêque Robert aima mieux l'unir à son évêché et la donner ainsi à Dieu, que la voir enveloppée dans la confiscation : il supprima le contrat du dépôt. Depuis lors, jusqu'en 1551, les évoques de Clermont en jouirent sans aucune contestation. Mais la reine Catherine de Médicis ayant hérité, par la mort de la duchesse d'Albanie, sa tante, du comté d'Auvergne, ordonna

1 Bibl. imp., Manu cril d'Audigié, Ilist.dc Clermont, t. 2.

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des recherches sur l'étendue de ses droits. On découvrit l'origine de la possession du comté de Clermont par les évêques, on la trouva douteuse et contestable dans sa légitimité, et la Reine en réclama la seigneurie, prétendant que Guillaume du Prat et ses prédécesseurs n'en avaient joui durant tant de siècles qu'à titre de dépôt. Elle soutint, vérifia et prouva sa descendance du comte de Guy, sur lequel et ses descendants les évêques n'avaient pu prescrire avec mauvaise foi un dépôt en simple garde. Malgré les efforts de Guillaume du Prat, qui soutint la prescription en faveur de son siège, les évêques de Clermont perdirent en sa personne la seigneurie temporelle de leur ville, et par arrêt provisionnel du mois de juin 1551, renouvelé et confirmé en 1589 et 1593, ladite comté de Clermont fut annexée au comté d'Auvergne et confondue dans les biens de l'héritage de la Reine1.

L'avocat de Catherine de Médicis, en soutenant sa cause, traita durement Guillaume du Prat. Parce que ce prélat n'avait pas voulu sacrifier les droits de son siège aux prétentions de la cour, et qu'il les avait soutenus avec autant de vigueur que si ses adversaires eussent été d'une condition vulgaire, il l'accusa d'ingratitude, sous ce rapport que la nièce de Bertrand de Boulogne et de Jean Stuart, duc d'Albanie, comte d'Auvergne , bienfaiteurs de la maison du Prat, méritait plus d'égards.

Du reste, Guillaume du Prat « se consola de ces procédés et de la perte qu'il venait de faire dans la conversation des savants qu'il réunit autour de lui à

1 Chabrol, Coutumes d'Auvergne, discours préliminaires, p. 30. — Idem, t. &, p. 87. — Mémoires de Jehan de Vernyes, p. 7 et 27. — Piganiol de la Force, Nouvelle description de la France, t. 6, p. 291, 2e édition.

l'exemple de son oncle. Il avait fait venir un nombre choisi d'hommes habiles dans les sciences, qui l'accompagnaient toujours, et auxquels il fit de grands biens. Parmi les plus distingués d'entre eux on remarque Gabriel Simeone de Florence, dont nous avons divers traités, et Angclo Caninio d'Anghiari, illustre par l'exacte connaissance qu'il avait, non-seulement des langues grecque, latine et hébraïque, mais de la syriaque et de toutes celles de l'Orient; qui était, selon le docte M. le Fèvre de Saumur, le premier de tous les grammairiens grecs, et enfin, selon l'auteur de la vie de Magnus, l'ornement de son siècle. Il finit sa vie en Auvergne, auprès de son protecteur1. »

Ainsi se passa l'administration tout entière de Guillaume du Prat. Les premiers soins de son épiscopat avaient eu pour objet le soulagement des pauvres et l'agrandissement des hôpitaux. Tout le cours de sa vie fut employé à L'étude, aux travaux de l'administration, aux œuvres de la charité, à la vigilance pour la conservation des mœurs et de la foi. « Voyant que les Jacobins de Clermont ne vivoient pas selon la règle de leur saint fondateur, il tâcha d'y faire revenir le même esprit par la réforme qu'il y introduisit en 1549 2. » Les dernières sollicitudes de sa vie reposèrent sur les mêmes intérêts3. L'établissement des ordres religieux, les visites de son diocèse, la défense du catholicisme, le règlement des mœurs, l'institution de la discipline de son clergé \ la conservation des droits de son siège, em-

» Bibl. imp., Ms. d'Audigié, Histoire fie Clermont, t, 2.

2 Ibid., ibid., t. 2.

' testament de Guillanmedu Prat, conservé àlabibliothèquedeClermorit.

'• Statuta synndalia Reverendissimi in Christo Patris et Domini ;\ Domino Guillclmo do Prato episcopo Claromotensi de novo ordinata. (Clermont, chez Nicolas Petit, I53ft.) Bibl. imp., n" B. 1505.

ployèrent pieusement les trente et un ans de son épiscopat : sa carrière en avait compte cinquante-trois. « Dieu récompensa sa charité et son zèle pour la religion d'une sainte mort, qui arriva en son château de Beauregard, le 28 octobre de Tannée 15(>0'. »

Ces détails ont entraîné le récit loin de l'année 1528, qui fut celle des premières démarches d'Antoine du Prat pour élever son fils à l'épiscopat; mais ils rentrent du moins dans l'intention première et générale de ce travail, intention non point d'éloge, mais de vérité, et par cela même de justification sur le compte du chancelier.

Un des reproches que les romans et les chroniques se sont plu à renouveler souvent contre lui, est celui de son ambition pour ses fils, ambition qui, d'après eux, profana le caractère ecclésiastique et souilla le sanctuaire par l'indignité et par l'incapacité de Guillaume du Prat. En réhabilitant sa mémoire, en détruisant la calomnie par la rectification des dates et par le rétablissement des faits, c'est concourir à la justification du père ; c'est prouver que s'il y eut ambition dans l'appui qu'il prêta à ces jeunes grandeurs, il y eut aussi conscience, intelligence et zèle efficace pour le bien, autant qu'activité pour les avantages de sa maison.

Cette biographie de Guillaume du Prat sera complétée lorsque, par la mort du chancelier, sa grande fortune et ses nobles exemples seront devenus son héritage.

1 Bibl. imp., Manuscrit d'Audigié, Histoire de Ctennont, t. 2, p. 280.

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