CHAPITRE XXXIX
Concile de Sens : le chancelier du Prat se montre un des plus ardents défenseurs de la foi contre l'invasion des nouvelles idées religieuses. — Négociations pour prévenir le schisme d'Henri VIII.
Ce fut en 1528 que le cardinal du Prat, s'occupant chaleureusement des intérêts de Rome et de la foi, reçut, en date du 20 mai, du premier président de Provence, ambassadeur du Roi vers le saint-père, les témoignages suivants de l'affection que lui portait le
souverain Pontife : « Monseigneur après que Sa
Sainteté eut parachevé tout ce qu'il luy plut nous dire, je me mis de genoulx devant luy, disant que j'avois charge expresse de vous de luy baiser le pied, et faire vos très- humbles et très-cordiales recommandations, ce que vous désiriez grandement faire en personne.... et que n'eussiez estimé lui faire plus grand service auprès du Roy, avec le temps qui a couru et qui court encore à présent, que vous n'eussiez point failli venir faire l'obéissance telle que luy appartient, et au saintsiége apostolique. 11 montra avoir fort agréable ce que je luy dis, et me tint longuement propos de vous, disant, entre autres choses, qu'il avoit souvent reçu lettres de son légat, par lesquelles lui faisoit toujours
mention des bons offices que journellement faisiez pour le bien, profit et honneur de luy, et de toute l'Eglise militante, et qu'il vous en demeuroit bien fort obligé; et m'a recommandé qu'il vous plaise continuer ainsi que vous avez fait jusqu'ici, et que vous le cognoistrez toujours de plus en plus affectionné envers vous et les vostres. Je luy répondis que vous estes celluy seul qui aviez velle et posse apwd Regem nostrum, et que du temps de sa captivité et adversité, auquel on congnoissoit la vraie amitié et amour, je me trouvay à la cour, là où je vys journellement les diligences et moyens que vous trouviez pour sa délivrance, et pour entretenir la puissance que le Roi a en Italie, et pour subvenir à Sa Sainteté principalement'. »
Ces éloges de l'ambassadeur et cette affection du Pape trouvaient alors une justification réelle dans les efforts que le chancelier renouvelait contre l'hérésie. La religion que l'irascible et fougueux Luther introduisait en Allemagne depuis 15 L7, au grand détriment du règne de la vérité, de la paix de l'Église et de celle des peuples eux-mêmes, avait préparé à Antoine du Prat des luttes non moins formidables que celles qu'il avait soutenues jusqu'alors.
Pour donner à ces nouveaux combats cette force que l'expression et l'exposition de la foi leur apportent toujours, il convoqua en 1528, à Paris, un concile provincial des sufftagants de sa métropole de Sens. Les évêques de Chartres, d'Auxerre, de Meaux, de Paris, d'Orléans, de Nevers, de Troyes, s'assemblèrent sous sa présidence'2. Il les réunit dans l'église des Grands-
1 Bibl. im])., fonds Dupuy, 452.
2 Abbé Filsjean, Dictionnaire des Conciles, p. 221.
Augustins, voisine de son hôtel d'Hercule1. Il y condamna solennellement l'hérésie naissante de Luther. Indépendamment de la doctrine nouvelle, qui l'ut discutée et anathématisée dans tous ses points, plusieurs écrits qui se vendaient publiquement attirèrent l'attention des évêques du concile. Us suivaient en cela l'exemple de leurs prédécesseurs, réunis en \ 522 par Etienne de Poncher. Les ouvrages que dénonçaient à l'avance leurs titres eux-mêmes étaient, entre autres : Contra papisticas leges, sacerdotibus prohibentes matrimonium : apologia pastoris combergensis, qui imper ecclesiœ suœ consensu, uxorem duxit. — De cœlibato et viduitate, auctore Andréa Carlosladio. — Adversus furiosum theologastrorum decretum, auctore Melanchtone. Après les avoir condamnés comme scandaleux et pernicieux, après avoir frappé d'excommunications les propagateurs de ces libelles, les évêques, craignant l'insuffisance des armes spirituelles dont ils disposaient, supplièrent la cour de prononcer des peines plus efficaces et plus sensibles; et le parlement ajouta des amendes arbitraires aux défenses inutiles et méprisées qu'il avait publiées déjà2. Puis il réprimanda l'Université du peu de soin qu'elle apportait à préserver la capitale du royaume de l'invasion des nouveautés3.
Non content de ces actes de haute sagesse, le concile s'appliqua à la définition des points alors controversés. 11 fit sur le dogme seize décrets qui furent la base de ceux du concile de Trente, et sur la discipline quarante règlements, dont l'instruction sacerdotale, la
1 Bérault-Bercastel, Histoire de l'Église, t. 2, p. 283.
2 Doin Félibien, Histoire de la ville de Paris, t. 2, p. 941. s Ibid.
résidence des curés, la gravité et la piété des offices de l'Église, le désintéressement des ordres religieux dans l'acceptation de leurs novices, furent les sujets principaux. Enfin, pour clore leurs travaux par un dernier et mémorable effort, les évoques adressèrent aux princes chrétiens une exhortation en faveur du catholicisme, appelant à la défense de la foi toute la vigilance de leur zèle et toute la protection de leur puissance1. Après avoir dirigé ces graves débats, Antoine du Prat voulut les rédiger encore. Les actes du concile parvenus jusqu'à nous sont dus à sa plume dans leur forme, comme ils le sont à la sagesse des prélats réunis dans leur pensée et dans leur autorité.
Ce ne furent pas seulement les intérêts de la foi que le chancelier proposa dans ce concile au zèle et à l'examen de ses sutfragants; il leur confia et leur soumit encore ceux du souverain et du royaume, obérés dans leurs finances, et son appel fut entendu de leur dévouement. Dès le 5 et 6 février 1528, le cardinal du Prat rendait compte au Roi de ses efforts et de ses succès dans les deux lettres qui suivent :
« Au Roi, mon souverain seigneur,
» Sire, en suyvant ce que escripvois hier, vous envoyé le double du dicton prononcé contre le général de Rretagne.
» Au demeurant, Sire, quant aux faicts du concilie de cette province de Sens , j'espère, avec l'ayde de Dieu, qu'il prendra tel fin que désirons. La difficulté
1 Labbe, Histoire des Conciles, t. 14) p. AGI.
sera de sçavoir quelz termes de payer il vous plaira leur donner, pour autant qu'il y a icy aucuns prélatz qui ont rapporté que votre plaisir a esté leur dire que seriez contant que les payements se feissent en deux années. A ceste cause, Sire, me ferez, s'il vous plaist, sçavoir sur ce vostre intention pour y obéir à mon pouvoir.
» L'ambassadeur de Ferrare et le premier président sont venus devers moy hier matin, et ont demandé si j'avoys les pouvoirs pour capituler le mariage. Je leur ay respondu qu'ils seroient aujourd'huy icy; cependant, afin de ne perdre temps, avons traicté sur les articles que nous avions ensemble, les diiïérents qui se y sont trouvez pour y ordonner ce qu'il vous plaira.
» Sire, je prie le benoist fils de Dieu vous donner en santé très-longue vie.
» A Paris, ce cinquième février.
» Votre très-humble et très-obéissant subject et serviteur , A. , cardinal de Sens , chancellier '. »
« Au Roy mon souverain seigneur ,
» Sire, ce matin, ceulx de mon diocèse vous ont libérallement et de bon cœur octroie les quatre deniers qu'il vous a pieu leur demander. Messeigneurs les évesques mes suffrageans, qui avoient ce même matin, chacun en son endroict, aux fins que dessus, assemblé leurs diocésains, sont venus ceste après disnée par devers moy : dont les ungs ont rapporté que ceulx de leurs
* Bibl. imp., f. Béthune, 8573, p. 7.
ANTOINE DU PUAT. 307
diocèses auroient volontiers octroyé ce que demandiez, les autres ont dict que leurs diocésains feroïent ce qu'ils trouveroient avoir été fâict par les miens. 11 y a ung seul évoque qui a raporté L'offre de deux deniers seulement. Auquel a esté remontré ce qui estoit à propos, de sorte que partout lejourd'huy, j'espère, se réduira à l'opinion des aultres. Et demain l'on besoignera sur la réformation des mœurs ecclésiastiques , et l'extirpation de l'hérésie luthérienne.
» Sire, je prye nostre seigneur vous donner sancté et très-longue vye et prospérité.
» Vostre très-humble et très-obéyssant subject et serviteur. A., cardinal de Sens, chancellier\ à Paris, le sixième février. »
C'est sous le rapport religieux et ecclésiastique surtout que ce concile fut « des plus mémorables de l'Église de France : il prépara d'une manière lumineuse, tant sur la foi que sur les mœurs, la plupart des décisions qui furent publiées depuis au concile Trente. Opinions, fictions, variations arbitraires, suppressions et additions sacrilèges, chimères, impiétés, tout y fut étudié , débrouillé, jugé, et remplacé par une exposition noble et simple de la vraie doctrine de l'Église. Il préluda ainsi par ses règlements au rétablissement admirable de l'ordre religieux et de la foi catholique, consommés à Trente quelques années plus tard2. »
Guillaume du Prat, fils du chancelier, et l'un des pères de ce grand concile, y concourut par la profondeur de son érudition, par son zèle pour la discipline
1 Bibl. imp., f. Béthune, 8573, p. 15.
2 Bérault-Bercastel, Histoire de l'Église, t. 2, p. 283.
308 VIE DIj CHANCELIER
et par l'intégrité de sa foi. Entre autres témoignages de sa régularité sévère et preuves de son éloquence, il prononça le 5 janvier 15/|6 , au sein du concile de Trente un discours sur la résidence des évoques, dans lequel, d'après le véritable esprit de l'Eglise, il s'élevait courageusement contre les habitudes d'éloignement de leurs diocèses, que la cour, quelquefois l'ambition, souvent aussi les exigences de la politique, imposaient aux prélats'. Et toutefois, il faut en convenir, la cour avait dû une partie de sa politesse au contact des évoques , puis aussi quelque peu de la réserve de ses mœurs, lorsque ces mœurs consentaient à se laisser châtier par l'exemple et guider par les conseils. La politique devait souvent ses succès à leur habileté , les institutions devaient à leur influence une portion de leur sagesse. De même que dans les lettres et dans les sciences, le progrès et l'expansion avaient été jusqu'alors le fruit de leur impulsion, de leur savoir, du travail propagateuret conservateur des moines. Travail éloigné peut-être du but de leur première institution, de l'application exclusivement religieuse et sacerdotale que leurs fondateurs avaient assignée à leurs veilles : distractions saintes et sacrées cependant, puisqu'elles se proposaient pour but et qu'elles obtenaient pour résultat de placer les peuples dans la voie de la paix et de la gloire, et d'éloigner de leurs esprits l'erreur et l'ignorance, ces deux ennemis acharnés et mortels de la vérité.
C'est ainsi que les écarts eux-mêmes portent quelquefois leurs heureux fruits ; mais il n'en faut pas moins rappeler à la loi les existences qui s'en affranchissent ,
1 Labbe, Histoire des Conciles, t. lfi, p. 1633.
àNTOINE DlT PUAT. 309
el ce fut, au concile de Trente, le but que se proposa Guillaume du Prat.
Le concile de Sens convoque et présidé par le chancelier son père, dont Antoine du Prat lui-même conçut et dicta les décrets et les statuts, dura huit mois entiers, depuis le o février jusqu'au 9 octobre et « jamais temps ne fut mieux employé '. »
Dans son double culte pour la foi et les arts, monseigneur l'archevêque de Sens, animé des inspirations que suggèrent leurs génies si fraternels, a payé deux tributs glorieux à leurs exigences et à la mémoire du cardinal du Prat, son prédécesseur. Lorsque d'une main il relevait son tombeau, de l'autre il imprimait encore et redonnait à son clergé les statuts qu'en 1528 Antoine du Prat écrivait pour ses prêtres. La religion, l'histoire et les arts doivent à ce sujet confondre l'hommage de leur reconnaissance.
« Sire, » écrivait au Roi le cardinal du Prat, en lui rendant compte de ses travaux, en date du 25 février, « ceulx du concile de ma province besongnent chacun jour, toute la matinée. Il y a des plus gros et savants personnaiges du Royaume , qui , par paroles évidentes, fondez en la saincte Escriture, confondent clairement la perverse doctrine de Luther. Il n'y a point encore esté faict livre qui plus subtillement ne ouvertement confonde ses œuvres. Ce sera un g acte fort utile et prouffitable à toute la chrestienté : mais qu'elle soit parachevée la fault envoyer au Pape. 11 y a quelques malins esprits qui les ont voulu destourner de leurs bons propos : pour ce faire et pour y parvenir, ont dict
1 Artaud de Montor, Histoire des souverains pontifes romains.
que estiez mal content de ce qu'ils procédoient contre Luther. Je leur ay maintenu le contraire. Si vous plaisoit, Sire , leur escripre quelques bonnes lettres pour les exhorter de continuer leur bon vouloir , ce seroit œuvre fort méritoire ' »
Des esprits catholiques eux-mêmes ont fait un reproche au cardinal du Prat de la sévérité des peines qui furent alors décrétées contre les hérétiques. Elles laissent, il est vrai, place à quelques regrets. L'élan de la vérité si noble et si salutaire en se bornant aux proportions d'une lutte infatigable, perd de sa force et de sa beauté en prenant les allures et les couleurs de la persécution. L'esprit du temps ne peut lui-même justifier de telles mesures, si contraires à l'esprit de l'Eglise, du moins il les explique, et, sans rien diminuer de Tétendue du malheur, sans doute, il affaiblit la faute.
Les parlements donnaient à cet égard l'exemple et le mouvement. En 1535, celui de Paris avait mêlé aux instructions qu'il adressait à la Régente, à ses accusations contre le chancelier qu'il voulait éloigner du conseil, un article spécial demandant l'extermination des Luthériens 2.
11 ne faut pas se lasser de proclamer ici une vérité méconnue, et de rétablir les faits. Le chancelier du Prat ne fut point le persécuteur inexorable de l'hérésie, mais son infatigable adversaire. A l'erreur paisible et sincère, il eût opposé la vérité calme et majestueuse ; à son ardeur il eût opposé son zèle. Mais à ses désordres il fallut répondre par des châtiments, et par des répres-
1 Bibl. imp. , V. Béthune, n" 8573, p. 1. — M. Louis Paris, Cabinet historique, t. 1, p. L63.
2 Gaillard, Histoire de François P", t. 1, p. 3Z|G.
sionsà sos impostures. Si quelquefois malheureusement, selon la faiblesse humaine ei l'instinct d'alors, ces châtiments de\ inrcnt des supplices, c'est que les dissidents étaient devenus des factieux. Le désordre s'appuyait sur des crimes et menaçait de grandir jusqu'à la révolution. Le protestantisme préparait une rébellion politique contre le principe d'autorité. Ces bûchers tant reprochés aux juges, trop souvent dressés pour de nombreuses victimes, étaient allumés par les torches incendiaires que promenaient les novateurs. Si la protection, si la tolérance même eussent été accordées à ces habiles et violents ennemis par un Roi dont les complaisances fraternelles et l'égarement des passions affaiblissaient le caractère, on aurait vu, selon le témoignage de Théodore de Bèze, le trop célèbre Berquin devenir le Luther de la France, en présence d'un autre Frédéric de Saxe. Dès lors se seraient manifestés dans l'ordre social et politique ces renversements désastreux dont un auteur contemporain et éclairé connaît et dénonce l'origine.
« Quanta ses conséquences, dit-il en parlant du
protestantisme, les pressentez-vous déjà ? Le Pape qu'il s'agit de renverser, c'est un Roi spirituel, mais enfin c'est un Roi. Celui-là parterre, les autres suivront. Car c'en est fait du principe d'autorité pour peu qu'on l'atteigne dans sa forme la plus respectée , dans son représentant le plus auguste : et tout Luther religieux appelle invinciblement un Luther politique*. »
La religion n'était assurément pas l'inspiratrice des peines dont la sévérité s'appellerait justement barbarie. Le nom et les intérêts du catholicisme n'étaient pas les seuls invoqués pour leur terrible application. Tout ser-
1 M. Louis Blanc, Histoire de la révolution française, t. 1, p. 34.
o!2 VIE DU CHANCELIER
vait de prétexte à ces cruautés. On ne comprenait le châtiment que par le supplice. Les tortures les plus sanglantes et les plus étudiées étaient ordonnées par les tribunaux pour la répression de tous les crimes. L'infanticide, la fausse monnaie, l'assassinat, le parricide étaient punis par le feu, par les tenailles, par la roue, et par des souffrances dont il faut laisser le détail enseveli dans les registres du parlement \ Souvent la volonté du Roi lui-môme ne suffisait pas au salut , pas même au soulagement du coupable , et nonobstant les lettres de rémission qu'il pouvait invoquer , les magistrats ordonnaient de passer outre2.
Il faut du reste le remarquer en passant, la volonté du Roi exempte de cruauté dans la poursuite de l'hérésie, ne l'était cependant pas d'une juste rigueur : si elle s'efforçait d'arrêter les excès et les supplices, elle n'entendait point interdire le zèle et le châtiment. Lorsque des influences actives ne le détournaient pas de sa foi, il n'avait pas besoin de son chancelier ni de sa mère pour réchauffer son catholicisme. Quelques années plus tard, alors même que sa foi devenait vacillante sousl'empire des exemples et par l'entraînement de la Reine de Navarre, le 9 décembre 1534, il écrivait à Antoine du Prat : « Monsieur le légat, j'ai reçu vos lettres du VIIe de ce moys, et veu par icelles la diligence qui s'est faicle et faict chacung jour au faict des Luthériens dont j'ay esté très-ayse, et ne me sçaurait-on faire chose plus agréable que de contynueren sorte que ceste mauldite et abhominable secte ne puyssc prendre pied ne racine en mon royaulme. »
1 M. Floquct, Histoire du parlement de Normandie, t. 1, p. 430.
2 ibid.
On doit avouer ici pour justifier le parlement et les les tribunaux à leur tour, après avoir justifié le souverain et ses conseillers par les preuves crime clémence souvence impuissante, que le nombre, la nature et la licence des forfaits semblaient exiger qu'une immense terreur et une incomparable expiation fussent réunis dans le châtiment. Le crime par son audace et par sa férocité imposait presque un caractère inexorable à la justice qui devait l'atteindre. Un illustre écrivain de cette époque, distingué par ses lumières, et dont les lettres et la poésie avaient encore adouci et élevé tout à la fois le noble caractère, félicitait le président Camille des Gorctaiis de la terreur que sa sévérité imprimait aux coupables et reprochait au conseiller Robert de Croixmare l'excès de son indulgence pour les criminels qu'il devait juger '.
Plus tard, en 1532, le parlement de Toulouse poursuivant toujours la mission qu'il avait reçue non pas du Roi, mais de son zèle, de l'esprit du temps, et presque aussi des nécessités de l'époque, et d'une sorte de droit de représailles , ordonnait l'arrestation, d'un grand nombre de sectaires2.
Vers l'an 15*29, le cardinal du Prat crut devoir dénoncer au Roi, non pas pour le livrer au supplice, mais pour attirer sur lui une juste répression, un homme que la voix publique nommait le persécuteur du protestantisme et que ses biographes ont toujours accusé de fougue et d'exaltation contre lui.
Noël Béda, d'après leurs dépositions, avait été le dénonciateur d'Erasme et d'Etaples, le principal rao-
1 B. Candelarius, lib. 1. — Encom... et lib. 6. Encom. 35.
2 M. le comte Rœderer, Louis XII et François I", t. 2, p. 168.
teur des persécutions dont Berquin fut victime. Quatre fois le Roi intervint en faveur de ce dernier, tantôt pour les adoucissements de sa captivité, d'autres fois pour son élargissement et pour son salut. Deux fois même il lui sauva la vie1. Mais enfin le parlement, plus inexorable et plus intolérant que le souverain , éluda ses prières et ses ordres, Berquin dut finir par le supplice, après avoir longuement langui dans les prisons2. Non content de ces aggressions animées et si tristement victorieuses, Noël Béda attaqua, mais vainement, un livre de Marguerite de Navarre, que n'atteignait point la condamnation3. Enfin, châtiée, mais non réprimée, son audacieuse turbulence s'éleva jusqu'au Roi lui-même qu'il accusa publiquement d'hésitation dans sa foi et de complaisance pour l'erreur4. Ce dernier effort de sa témérité fut-il un excès d'un zèle égaré, ou bien encore l'effet d'un calcul des hérétiques qui désiraient favoriser l'extension de leurs doctrines par une complicité apparente du Roi ? Ce fait demande de nouvelles études et appelle de nouvelles lumières. La lettre suivante d'Antoine du Prat au Roi donne sur le catholicisme de Noël Béda des cloutes qui n'avaient pas été conçus jusqu'à ce jour , et laisse sur les motifs de sa disgrâce des incertitudes inattendues.
« Au Roy, mon souverain seigneur,
» Sire, j'ai reçu sur le chemin ung pacquet venant
1 M. Génin, Lettres inédites de la reine de Navarre, partie 2, p. 9G,
2 Don Félibien, Histoire di la ville dt Paris, t. 2, p. 984.
3 1U. Génin, Lettres inédites de la reine de Navarre, part, l, p. 49 et 111. ' JJ. )c ('en ti !'u den i , Louis Ml et François /", t. 2, p. 170.
ANTOINE DU PUAT. 315
de Suisse, adressant à moy. Il y a lettres à vous et à moy. Boisrigaultini' mande veoir les vostres : et aussy il y a lettres adressanl à monseigneur le grant maistre, à Lametz, et à Pauyet (Poyet), et quelques autres escriptes en A-lemant , que les Suysses ainsy que mande Boisrigault escripvent, que j' envoyé à Bayart pour leur faire tenir. J'ay trouvé dans icelluy pacquet ung livre que icelluy Boisrigault m'envoye, et le nom de celluy qui l'a envoyé en Suisse, comme vostre bon plaisir sera de faire veoir au premier feuillet tourné d'icelles lettres qu'il m'escripvit. C'est un livre hérétique, luthérien, et malicieusement composé contre vostre honneur ; et est en françois soubs le nom de Bèda qui dict que vous luy avez pardonné parce qu'il a délaissé l'erreur où il estoit par cy devant et est retourné à entendre et congnoistre la vraye foy. Ce livre est très-scandaleux et n'est besoing le communiquer à beaucoup de gens pour les faulces persuasions qu'il contient. Je ne sçays, Sire, s'il vous recorde que vous dictes à Rouen, comment fut trouvé à Paris, chez ung libraire, plusieurs livres luthériens qu'il avoit imprimés. Aussy furent trouvées lettres missives de quelqu'un de Suysse pour faire aller par de là ung imprimeur en françois. Icelluy libraire fut mis en prison pour luy faire son procès. 11 seroit bon, parlant soubz vostre correction, sçavoir avec Chauderon et Mesnager qu'est devenu ce prisonnier et veoir sa confession. Pareillement seroit expédient envoyer icelluy livre au premier président de Paris, pour se informer de celluy qui se intitule, au commencement du livre, l'avoir imprimé à Paris , et aussy de celluy qui l'a envoyé en Suisse, pour faire prendre l'un et l'aultre : semblablement seroit besoing envoyer icelluy livre à Bèda, pour sçavoir s'il le désavoue ou non, et s'il l'ad-
voue le fault emprisonner et faire son procès : s'il le désadvoue, fauidra faire ung épigramme bien composé, en latin et en françois , suricelluy désadveu, et après qu'il sera imprimé , l'envoyer partout. Fauidra aussi , soubs vostre correction faire brûler icclluy livre et tous les aultres semblables qu'on trouvera, sur les dix heures, à l'issue du parlement en la court du pallais , avec le cry en tel cas nécessaire, affiu que chascun sache que c'est : et escripre à nostre sainct P.ère et aux cantons chrestiens ce que sur ce aura esté faict , et mander à Boisrigault qu'il achepte tous les livres qu'il trouvera par de lu, semblables à cestuy pour les vous envoyer.
» Sire, après m'estre recommandé tant et si humblement que il m'est possible , à vostre bonne grâce, prieray le benoist fils de Dieu vous donner très-longue vie avec santé.
» A Tournin, ce malin 2!i décembre.
» Vostre très-humble et obéissant subjectet serviteur, A. cardinal de Sens '. »
Béda fut désavoué : sur sa persistance dans ses allégations, il fut successivement banni , puis arrêté en 1535 : enfermé au Mont-Saint-Michel, il y mourut l'année suivante2.
Du reste, l'esprit envahissant et perturbateur de l'erreur, avait dès longtemps provoqué des répressions, et ce n'est point au chancelier du Prat qu'il faut en attribuer l'origine. Ces répressions, du reste, étaient louables dans le but qu'elles se proposaient : le calme pu-
1 Bibl. imp.. M. de Béthune, ri" 8530, p. 104. — M. Louis Paris, Cabinet historique, t. 1, p. 160.
2 M. le comte Rœderer, Louis MI et François 1", t. 2, p. 170.
blic et le maintien de la vérité étaient leur objet unique.
La secte des Vaudois, qui avait de beaucoup précédé la réforme et qui maintenant s'appuyait fraternellement sur elle, avait récemment appelé, sous le roi Charles VIII, des rigueurs énergiques '. En présence de cet envahissement menaçant, les l'apes eux-mêmes avaient introduit dans leurs traités d'alliance avec les souverains une clause devenue de style, demandant « Temploi des armes spirituelles et temporelles pour la conversion ou la punition des hérétiques 2. »
La religion sollicitait, il est vrai, des répressions et des châtiments, puisque l'erreur envahissait le monde appuyée sur la perturbation et sur la violence. Usant pour s'établir de la force et du mensonge, elle ne pouvait invoquer les droits de la liberté. Mais la persécution était loin des vœux de l'Eglise. Elle l'a souvent acceptée comme partage, elle ne l'a jamais employée comme moyen , lorsque son esprit a pu prévaloir sur l'inlluence du temps, sur le caractère des peuples et sur l'esprit de la politique. Celle-ci, après avoir changé la lutte en persécution, devait aboutir, un demi-siècle plus tard, à cet affreux massacre de la Saint-Barthélémy, dans lequel la maison du Prat eut à compter aussi ses victimes 3.
Pour absoudre entièrement le chancelier de lacruelle intolérance que le protestantisme lui a souvent repro chée , il est bon d'ajouter que les exécutions les plus fatales du règne de François Ier n'eurent lieu qu'après
1 M. le comte Rœdere.r, Louis XII et François /", t. 2, p. 170.
2 Gaillard, Histoire de François /".
* Mémoires domestiques. — Laisné, Archives de la no'iesse.
sa mort. Ce fut seulement cinq ans après lui que furent commis les massacres de Gabrières et Mérindol, qui dans le midi de la France exterminèrent le reste des Vaudois1.
Quant à se faire une délectation et un jeu du tourment des condamnés, quant à mêler leurs angoisses d'ironies, à environner d'une élégance sensuelle et railleuse, de femmes débauchées et de propos légers , les apprêts et la consommation de leur supplice , le chancelier du Prat ne s'en montra jamais capable. La rigueur et l'inflexibilité peut-être extrêmes de sa volonté furent toujours accompagnées, en pareille matière, de gravité et de dignité réelles. Il savait ce qu'il devait au ciel, au Roi, à lui-même. Les détails qu'un auteur spirituel et réputé érudit invente à ce sujet , sont puisés dans l'esprit du temps qu'il a voulu peindre, et non point dans les habitudes ni dans la réalité d'un caractère que la vérité historique et la piété filiale doivent décharger de pareilles imputations ~.
Le chancelier du Prat sut, au point de vue religieux lui-même, tempérer d'indiscrètes ardeurs, lorsque les intérêts mieux compris de la foi et ceux mieux interprétés du pays, lui en firent une loi sévère. Lorsque Henri VIII, ébranlé par ses passions dans son zèle et dans son culte, voulut renier sa foi parce qu'elle ne lui permettait pas de répudier la Reine, François Ier, inspiré par le cardinal du Prat , ne cessa de demander au Roi des déférences pour Rome3, et de conjurer le Pape de suspendre ses indignations et ses anathèmes.
1 M. ]n comte Rœdorer, Louis XII et François I", t. 2, p. 178. 1 Bibliophile Jacob, chroniques nationales. L'estrapade,
î Gaillard, Histoire de Ira/trois 1", t. 3, p. 183.
A \ TOI Mi DU Pli VI. 319
Ce fut sous l'inspiration de ce zèle si bien compris qu'au mois de juin 1532, il écrivit au Pape Clément VII une lettre pleine de modération et de sagesse, dont les respectueux conseils, s'ils eussent été suivis, auraient peut-être évité à l'Eglise romaine la perte et la séparation de cette antique et belle église d'Angleterre , si noble, si grande et si sainte, par ses Rois, par ses martyrs, par sa fidélité '.
Cette affaire de la séparation de Rome et de l'Angleterre, l'une des plus mémorables et des plus grandes auxquelles la religion et l'histoire puissent accorder leurs regrets, ne cessait d'occuper le cardinal du Prat et d'obtenir les soins de son habile , mais cette fois inutile politique.
François d'Inteville, évoque d'Auxerre, que le Roi chargeait à Rome de la négociation du mariage du duc d'Orléans, depuis Henri II, avec Catherine deMédicis, avait aussi mission de servir auprès du souverain pontife les intérêts de Henri VIII considérés comme ceux de la foi. Le 17 janvier 1532, il écrivait au cardinal chancelier :
« Monseigneur, les gens du roy d'Angleterre sont en grande peine par de ça, car ils ne peulvent trouver advocat en toute l'Italie qui veuille plaider leur cause, et est la faveur de l'Empereur telle que souvent leur est faict contre justice et raison 2. »
Le 7 février, le même évèque d'Auxerre mandait encore au chancelier :
1 Camuzat, Mélanges historiques, Troyes 1G19 ; 2e partie), [° 171. — Voir le n° 6 de l'Appendice.
1 Camuzat, Mélanges historiques, Troyes, 1619. 2e partie, f° 174.
« Monseigneur, je vous ai écrit du faisant réponse à ce qu'il vous a pieu m'escrire pour l'affaire du roy d'Angleterre, selon l'advis de Monsieur le docteur Benoist, ambassadeur dudit Roy , et ay trouvé notre dict saint Père en bonne disposition de faire , pour complaire au Roy, ce qu'il pourra. Mais je le vois si pressé de l'Empereur, de ses gens, avec la grant part des cardinaux qui sont de son opinion, que je ne croy point que il y face rien de bon, si ce n'est dissimulant. J'escritz au Roy la réponse de notre dict saint Père, qui ne sauroit être meilleure , mais que l'effect y ressemble : et croy fermement qu'il le feroit volontiers s'il ausoit. De ce qui se fera dorénavant ne faudray en advertir le Roy et vous, puisque je vois que c'est chose que prenez à cœur '. »
Enfin, le 22 février 1532, l'archevêque de Sens recevait encore de l'évèque d'Àuxerre la lettre suivante :
« Monseigneur, par le dernier courrier ne vous pus escrire, car je fus surpris. Les ambassadeurs du roy d'Angleterre le dépeschèrent subitement pour advertir leur maître de Testât de leur cause. Depuis, ils ont voulu estre admis à disputer en consistoire public les articles qu'ils ont baillé par escrit, ainsy qu'il leur avoit esté accordé par notre saint-Père. Au dict consistoire qui fut vendredi dernier, les gens de l'Empereur ne voulurent respondre ny disputer, mais seulement, dirent que c'étoit pour prolonger le temps , entrant en grosses paroles, et pour conclusion demandèrent que
1 Camuzat, Mélanges historiques. Troyes, 1619. 2e parti»1, folio 176.
l'excusateur du roy d'Angleterre ne fut admis sans procuration expresse, et pour lors ne fut rien conclud, mais depuis fut advisé que au prochain consistoire seroit admis à disputer les deux, trois, et cinq articles. Lesquels articles j'envoye avec ceste cy : de ce que s'en fera ne faudray à vous en advertir; j'ay présenté vos lettres à nostre sainct-Père et à Messieurs les cardinaux auxquels vous avez escripts, et nostre sainct-Père a donné à congnoistre aux gens du roy d'Angleterre que les recommandations du Roy et les vostres l'ont meu à faire davantage en leurs affaires, comme j'ai sceu d'eux-mêmes, et aussy m'ont dit l'avoir escrit à leur maistre'. »
Malgré ces soins donnés par le Roi et son ministre à l'union de Rome avec l'Angleterre , la foudre et la rupture ne tardèrent pas à éclater. Le chancelier et son maître n'eurent plus alors que des douleurs et leur constante fidélité à déposer sur le tombeau de Pierre, à la place de leur intervention et de leur concours, et malgré les efforts que le monarque dissident entreprit pour arracher à l'Église son plus beau fleuron, en entraînant la France et son Roi dans une erreur pareille à la sienne. Pourtant l'alliance des deux souverains s'accrut, chose étrange, à la suite de cette séparation de leur foi, Henri VIII conservant à François Ier un souvenir constant de ses efforts en sa faveur auprès du Pape, des cardinaux, et des docteurs ds France et d'Italie.
Tel fut l'unique résultat des tentatives du cardinal du Prat. La lenteur et l'indulgence qu'il demandait à
1 Canumit, Miknujcs hisloiitiiies. Troyes, 1019. 2e partie, folio 17G.
Rome, la modération qu'il sollicitait à Londres ne lui furent point accordées. Du Bellay, l' évoque d'Auxerre, François de Tournon, Gabriel de Gramont, y épuisèrent vainement leur habileté tant de fois heureuse, et toujours dévouée. Ils ne purent dominer l'influence de l'empereur Charles-Quint, dont la politique poussait à la rigueur, et dont l'orgueil frémissait en voyant la couronne de Catherine d'Aragon, sa tante, humiliée et brisée aux pieds d'Anne de Boulen. On se souvenait de l'avoir vue successivement à la cour de France à la suite de Marie d'Angleterre, puis attachée au service de la duchesse d'Alençon ', partout intrigante et licencieuse. Enfin, lorsque Catherine d'Aragon l'approcha de sa personne , elle poussa l'audace et les succès de son entreprise, jusqu'à ravir le cœur d'Henri VIII à la Reine et à dérober son esprit à sa foi.
Aussi n'était-ce point en faveur d'Anne de Boulen que s'exerçait la mission des diplomates : elle avait pour but, il est vrai, de faire prononcer la nullité du mariage d'Henri VI 11 avec Catherine d'Aragon, sa bellesœur avant d'être sa femme : puis leur mission secrète dont la politique et la foi auraient également recueilli d'heureux fruits, était de ménager la disgrâce de la dangereuse favorite, et de préparer enfin le mariage de la duchesse d'Alençon, sœur de François 1er, avec le Roi d'Angleterre. Le cardinal "Wolsey et le cardinal du Prat, d'accord cette fois pour l'union des deux pays et pour la conservation du catholicisme, avaient formé ce plan de concert \ Les intrigues et les passions le firent échouer.
1 M. Génin, Lettres de Marguerite d'Angoulême, partiel, notice, p. 31,
2 Gaillard, Histoire de François l*rj t. 'A, p 133.
L'évêque de Tarbes fut encore envoyé vers l'Empereur, pour traiter de la paix et recevoir les enfants de France gardés en otages. C'est en cette circonstance que Charles-Quint apprenant que Henri VIII se détachait do son alliance pour entrer dans celle de François Ier, fit arrêter l'ambassadeur qu'il retint deux mois prisonnier. Mais on usa de représailles à l'égard des envoyés espagnols, et Gabriel de Gramont rendu à la liberté reçut, à son retour en France, l'archevêché de Toulouse pour récompense de ses soins et dédommagement de sa captivité.