CHAPITRE XLI
Nouveaux embellissements faits à Paris par le Roi. — Calamités qui désolent la France. — Retour des Enfants de France. — Mariage du Roi avec Éléonore d'Autriche.
La paix signée à Cambray en 1529 ne semblait offrir que les caractères d'une trêve. Le chancelier ne se méprit pas sur ses conséquences. Elle fut, en effet, rompue en 1536. Mais, dès 1530, Antoine du Prat, prévoyant le peu de solidité qui lui était garantie, ménageait déjà les finances de l'Etat, non-seulement pour les besoins du moment, mais encore pour les éventualités probables de l'avenir. Ce fut dans cette appréhension qu'il détourna le Roi du désir qu'il avait conçu de faire bâtir un magnifique collège vis-à-vis du Louvre, édifice qui devait lui coûter des sommes considérables'.
Toutefois, le besoin de l'ordre et de l'économie ne pouvant prévaloir entièrement sur les droits de la science, le Roi commença dès lors, par la réunion de
1 Don Félibien, Histoire de la ri lie de Paris, t. 2, p. 000.
célèbres professeurs, par l'organisation des cours de mathématiques, de philosophie, de médecine, d'éloquence et de langues étrangères, par des dotations dignes de lui, rétablissement de ce collège royal qu'il méditai! depuis longtemps. 11 ne put renoncer à sa création; il ajourna seulement les dépenses de faste qu'il avait résolues et qu'il eut accomplies plus tard, si la mort ne l'eust si loi assailli* ,
Non content d'avoir préparé par ses acquisitions le futur palais des Rois de France, dont l'édification était réservée à la Reine Catherine de Médicis, le Roi avait ajouté au Louvre des constructions nouvelles. Il l'avait embelli par des réparations dispendieuses.
Le vieux Louvre, qui dut son achèvement à Henri II, son fils, avait été commencé par François Ier en 1528 2. On mit sous son règne la dernière main à cette tour de Saint-Jacques-la-Boucherie , dont la première pierre avait été posée en 1508 sous le Roi Louis XII 3.
Non moins jaloux de l'agrément des environs que de la magnificence de sa capitale, il avait, en 1529, entrepris le château de Madrid, au bout du bois de Boulogne, et fait travailler considérablement à Fontainebleau et à Vincennes \
En 1533, et toujours pendant le ministère du chancelier du Prat, fut posée la première pierre- de cet Hôtel-de-Ville, qui dut sa continuation au Roi Henri II, la rectification de ses plans au Roi Charles IX, son achèvement au Roi Henri IV5, sa perfection entière au
1 Don Félibien, histoire de la ville de Paris, t. 2, p. 98G.
2 Piganiol de la Force, Description de Paris, t. 2, p. 245,
3 ld., Ibid., t. 2, p. 82.
* Don Félibien, Histoire de la ville de Paris, t. 2, p. 085. 5 ld., Ibid., t. 2, p. 995.
2>llO VIE DU CHANCELIER
Roi Louis-Philippe, la magnificence et la sûreté de ses abords à l'Empereur Napoléon 111. Ces travaux, si favorables au développement des arts et à la beauté de la ville, entraînaient les finances dans un désordre que plus d'une fois l'intelligence du chancelier avait réparé, et qu'elle s'appliquait alors à prévenir.
Indépendamment des maux que la guerre avait entraînés à sa suite, le ciel, par ses fléaux, éprouvait la malheureuse France. « Durant l'espace de cinq ans entiers, commencés en 1528, vint le temps en telle indisposition et désordre, que les quatre saisons, laissant leur cours naturel, se montrèrent toutes confuses entre elles ; si bien que sans l'élévation et descente du soleil, dont nous cognoissons les jours percrus ou diminués, ou bien la maturité des fruits de la terre, on ne pouvait quasi bonnement cognoistre en quelle partie de l'année on estoit, tantestoient les saisons perverties et prépostères, se montrant printemps en automne, automne en hyver, hyver en esté. Mais surtout eust l'esté une telle puissance, qu'il occupa le règne et domination sur les trois autres, tellement qu'au profond de l' hyver, assavoir mois de décembre, janvier et février, les grandes chaleurs venoient tellement à eschaufler, que c'étoit chose non moins épouvantable que prodigieuse, de voir les arbres se dépouiller soudainement, reflorir et surtout les primereins, dont le fruit s'en alloit avec la fleur'... La famine, la contagion, les brigandages, résultèrent de cette perturbation des éléments et de l'infertilité qu'elle entraînoit3. » Et, comme si ce
1 Guillaume Paradin, Uisloirc de noire temps, p. 22/j.
2 [(t., lùiit., p. 248.
s Journal d'un bourgeois de Paris, p. 421.
n'était pas assez de ees malheurs inévitables et des crimes qui en étaient la suite, d'autres forfaits, indépendants de ces détresses, vinrent en accroître les horreurs. Des empoisonnements exerçaient aussi leurs ravages, et, dans Tannée du Roi, «le seigneur de Vaudemont, de la maison de Lorraine, le seigneur de Gramont, lieutenant de monseigneur de Lautrec, le seigneur de la Chasteigneray, et plusieurs autres moururent par l'effet des poisons qu'un malheureux apothicaire donnait au lieu de drogues salubres'. »
L'incendie des villes et des forêts, et le débordement des fleuves firent, en Italie comme en France, contribuer les éléments aux épouvantables désordres que le bouleversement des saisons et la malice humaine apportaient dans la nature et dans la société. « Tl y eust aucuns astrologues à Rome , qui advoient prédict le jugement advenir, mais Deus scit, non alius 2. »
La paix qui survint au milieu de ces désastres fut donc un double bienfait. Aussi fut-elle accueillie avec les transports et les bénédictions qui lui étaient dues. Il se comprend par un pareil tableau, connu de l'empereur Charles-Quint, qu'il ait attaché la conclusion de cette paix à des conditions rigoureuses et dont on ne saurait blâmer ceux qui les acceptèrent.
On. publia à son de trompe par toute la ville de Paris : « De par le Roy, nostre sire : on vous faist sçavoir que nos seigneurs les Enfants de France sont délivrez ; puis Monsieur l'évêque de Paris envoya par les églises et paroisses de Paris, commande de louer Dieu de ces bonnes nouvelles, et chanter un Te Dewn solennelle-
1 Journal d'un bourgeois de Paris, p. 512
2 Id., Ibid., p. 512.
ment, à cloches sonnantes de quarillon, cierges allumés en l'église, et faire procession \
» A l'entrée de mes dicts enfants, audict lieu de Bayonne y étoit le Roy avec Madame la Régente , sa mère, et y fut un pont artificiel et ingénieux, tellement
qu'on ne sa voit si on estait sur mer ou sur terre
et sembloit que dessus, fussent nymphes descendues du ciel '.
» Le seigneur Roy chevaucha tant qu'il vint à rencontrer ses enfants, et les baisa et fut longtemps après qu'il les embrassoit, sans parler, d'aise qu'il avoit.
» Lors commencèrent à sonner trompettes et clairons, et chacun alloit faire la révérence aux dicts seigneurs enfants, mesmement le Roy de Navarre, Monsieur le grand chancelier de France, et plusieurs princes et seigneurs, gentilshommes et officiers 3.
» Eléonore d'Autriche, reine douairière de Portugal, et sœur aînée de l'Empereur, arrivait à la même heure ; François de la Tour l'avait épousée en 1529, au nom de François Ier, et Louis, seigneur de Cosnac, Antoine, seigneur de Noailles, avôient après lui signé l'acte de ratification de son contrat''.
» La princesse qu'accompagnoit le cardinal de Tournon, fut présentée au Roy Le Roy lui fist la révérence, et elle pareillement à luy, en grand honneur et joie.... puis la solennité de la messe faicte, s'en allèrent reposer jusqu'à deux heures après midi. Et ce dict jour et les suivants, le Roy se trouva bien avec ladicte dame,
1 Journal d'un bourgeois de Paris, p. fil 4. - ld., Ibid., p. 'in.
ld., Ibid., p. 415.
b Justel, Histoire il' luvergne, p. 2.V1 ; Preuves.