‹ Vie d'Antoine Du PratChapitre 53 sur 71 · CHAPITRE XLII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLII

Le cardinal du Prat est nommé légat a latere. — Son entrée à Paris en cette qualité. — Lettre du cardinal Sadolet à celte occasion. — Mort de Louise de Savoie.

Les honneurs et les respects dont on environnait la nouvelle Reine, rejaillissaient en quelque sorte sur les nombreux seigneurs qui venaient les lui rendre, et plus particulièrement sur le chancelier, dont le ministère et le concours intervenaient depuis tant d'années en chaque événement et en chaque solennité. Il avait reçu récemment le titre élevé qui devait parfaire toutes ses grandeurs. Pour combler une autorité qui n'admettait plus en France et dans l'Eglise d'autres supériorités que celle de la couronne et de la tiare, il avait été nommé légat à latere, par bulle du Pape du h juin 1530. « Dignité qui donne rang au-dessus de toutes les autres, excepté la papale '. »

Ainsi nommés quia circa latus Principis agebant et in ejus comitatu erant2 ou, parce qu'ils sont tirés d'au-

1 Varillas, Histoire de Louis A//, t. 1, livre 1er.

2 Traité des Offices ecclésiastiques, p. &, imprimé chez B. A. d. P. d. P.

en 1077.

près du Prince èl comme de son côté\ les légats à latere l'emportaient en pouvoir sur tous les autres. Ils primaient en honneur comme en autorité les légats nés , et les légats de latere, différence essentielle pour ceux-là, minutieuse et futile pour ceux-ci, dont on peut voir la nuance dans les ouvrages qui ont traité ce sujet ex profcsso. « Les légats à latere tiennent le premier rang entre tous, comme étant ceux qui approchent le plus la supériorité et éminence du saint-siége, et qui représentent la dignité de celuy qui les envoie2. Quand le Roy tient son lit de justice au parlement, les légats apostoliques précèdent les princes du sang et les pairs, pour l'honneur du saint-siége apostolique 3.

Lorsqu'en l'année 1502, le cardinal d'Amboise fut nommé par le pape Alexandre VI, légat à latere auprès du roi Louis XII , à la demande du duc de Valentinois', sa commission lui fut donnée d'une manière spéciale et nouvelle qui la rendait indépendante dans sa durée du pouvoir royal : il était revêtu de sa dignité usque ad beneplacitum summi Pontificis. La tolérance du Roi consentait à accepter ces termes : mais le parlement appelé à la vérification et à l'enregistrement des bulles n'y voulut point accéder* 11 fit ses protesta^ tions, il apporta ses réserves, et déclara que ladite nomination usque ad beneplacitum summi Pontifiais, tiendrait seulement jusques au bon plaisir du Roi5.

Le cardinal du Prat, archevêque de Sens, primat des

1 Des Légats, Traite sommaire fait au sujet de la légation du cardinal Chigi, p. 7.

2 Traité des Offices ecclésiastiques.

3 Larocheflavin, livre 7, des Parlements, en. 3. '' VaHllâs, histoire de Louis XÎI, t. 1, livre 1.

5 Traité des légats, narration des légats. 1. 2, ch. 1 et l\.

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Gaules et de Germanie, chancelier de France, évoque d'Alby, etc. , fut traité par le Pape avec une laveur plus haute encore. « Affectant de paroître en France avec plus de crédit et d'honneur que le cardinal d'Àni" boise , il ne se contenta pas d'être légat comme luy, mais il obtint sa commission du Pape, avec clause spéciale, portent faculté d'en jouir non pas usque ad b&nès plaêiiutn sûrhmi Pontificis, ny usque ad bcncplacitum Reç/is, mais usque ad b&nëplatlitumsUum1» » Le chancelier prévoyant l'opposition que rencontrerait cette latitude inouïe, ne voulut point favoriser les embarras et les disputes qui en naîtraient sans doute. 11 promit au Roi, par lettres expresses, de n'exercer sa légation si ce n'est tant qu'il lui plairait. La bulle et lesdites lettres furent donc enregistrées, avec les modifications, limitations, et restrictions exigées par la défiance du parlement et , disait celui-ci , par la dignité royale et pour l'intégrité et l'indépendance de son bon plaisir2.

Pendant ces discussions le chancelier du Prat s'était retiré de Paris. 11 possédait au village de Vanves, près de Clamart, une maison de campagne dont il ne reste plus de vestiges, mais dont en 1724 on voyait encore une tour marquée de ses armes : ce fut là que le nouveau légat attendit que tout fût prêt pour son entrée solennelle h. Paris3.

Le samedi M décembre 1530, il descendit au faubourg Saint-Jacques, à l'hôtel du commandeur de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, comme le faisaient d'ordinaire tous les autres légats.

1 Trait/'- des légats, narration des légats. L 12, du /j, p. 71. - Traité des légats, narration des légats, 1. 2, ch. 4, p. 71. — Voir h l'appendice a" 8.

3 Sauvai, Antiquités de Paris, t. 2, p. 112. et t. 3, p. l.'|9.

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Le Roi avait fait écrire à son sujet, et le gouverneur de Paris s'était rendu par son ordre à la chambre des comptes , et après délibération de ses membres et de ceux du parlement, il avait été résolu que « pour cette fois tant seulement et sans tirer à conséquence pour les autres, on feroit pour Antoine du Prat plus qu'il n'avoit jamais été fait pour aucun de ses prédécesseurs, attendu qu'il est chancelier de France, chef de justice et autres qualités, et le gros crédit qu'il a envers le Roy '.

Les rues par où devoit passer le légat furent richement tapissées. Le président, la chambre des comptes et la cour des aides allèrent à Saint-Jacques lui faire la révérence. Jean de la Barre comte d'Estampes, gouverneur et prévost de Paris, vint au devant de lui suivi d'un nombreux cortège, et demeura auprès de sa personne. Les cardinaux de Gramont et de Tournon, les archevêques de Vienne, de Lyon, d'Aix, l'évêque de Clermont (Guillaume du Prat son fils) , plusieurs abbés, le grand écuyer de Genouillac , le vicomte de ïurenne, le sieur de Barbezieux et grand nombre d'autres, se mirent en marche autour de lui2. Le corps de ville, après l'avoir salué, l'accompagna jusques au logis qui lui avait été marqué. Tous les officiers des trois cours souveraines allèrent en corps complimenter Antoine du Prat , tandis que pour les autres légats elle députait seulement tantôt douze, tantôt vingt, et quelquefois quarante conseillers et maîtres des comptes, avec deux ou quatre présidents en robe noire. Au faubourg Saint-Jacques, le prévôt et les échevins prirent le dais , puis le remirent entre les mains des six corps

i Bibl. imp., fonds Dupuy, 325, p. 30.

2 Don Félibien, Histoire de la ville de Paris, t. 2, p. 990.

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des marchands, dont les gardes le portèrent jusqu'à la cathédrale. On avait fait ainsi pour les cardinaux de Luxembourg et d'Amboise. « 11 y eut même en cet endroit, tant la foule étoit grande, plusieurs gens de tués pour avoir son ciel et sa mule '. » Le cortège lui tint compagnie jusqu'au cloître Notre-Dame. « 11 fit sa prière à Notre-Dame sur un carreau de drap d'or, posé sur un tapis de pied appelé parterre. Le doyen de la cathédrale lui présenta le livre des Evangiles à baiser; le Te Deum fut chanté, après quoi le légat donna sa bénédiction au peuple-. » 11 fut conduit avec le même appareil à la maison de révoque de Meaux, où il logea, et où finirent pour ce jour ces longues suites de marches et de cérémonies, de félicitations et de harangues, qui par l'ordre du Roi et par le devoir de leurs diverses charges, courbèrent sous les bénédictions d'Antoine du Prat, inclinèrent sous son regard et traînèrent à sa suite tant d'ennemis de son pouvoir, d'adversaires de sa politique et de calomniateurs de son caractère. Vengeance plus noble, plus réelle, plus satisfaisante et plus chrétienne à la fois , que celle qui brise et qui anéantit. Le lendemain , le prévôt et les échevins « firent présenter au légat par le procureur et les sergents de la ville, vêtus de leurs robes mi-parties, douze doubles quarts d'hypocras blanc , clairet et vermeil , vingtquatre layettes de massepains doubles de Lyon et dorés, autant de torches de deux livres pièce , et six demiqueues de vin de Beaune blanc et clairet, le meilleur qu'on put trouver 3. »

1 F. Duchosne, Histoire des chanceliers <lr France.

2 Don Félibien, Histoire de la ville de Paris, t. 2, p. 990.

3 Sauvai, Antiquités de Paris, t. 2, i>. 90. — Godefroy, Cérémonial français, t. 2, p. 822.

En cette circonstance, encore une louange de Jacques Sadolet fait plus pour la gloire d'Antoine du Prat que ne firent tous ces empressements et tous ces honneurs : ce prélat intègre et sévère, qui avait refusé pour lui-même la faveur de Rome et celle de la cour, félicite une seconde fois le légat du nouvel et souverain degré de puissance qu'il vient d'obtenir. Jl l'en félicite, comme d'une récompense de son mérite, comme d'un succès de sa religion, comme d'un moyen qu'il doit et veut employer pour le bien de tous. Cette louange de circonstance, bien qu'accidentellement donnée à l'occasion d'un service qu'il réclame pour son diocèse , a le poids de l'or quelque brève qu'elle soit, quelque intéressée qu'elle semble : elle part de l'un des cœurs les plus droits, de l'une des consciences les plus rigides et les plus éclairées dont la religion et l'histoire puissent invoquer le témoignage '.

Parvenu à ce faîte des honneurs, le cardinal légat les vit s'accroître encore, s'il est possible, par le concours qui fut demandé en 1531 à son ministère. Ce fut lui qui couronna la Reine Éléonore d'Autriche à Saint- Denis.

Ces joies et ces magnificences ne tardèrent pas à se convertir en deuil. Le 22 septembre 1531 , Louise de Savoie mourut, âgée seulement de cinquante-cinq ans. Le roi François I", qui l'avait toujours environnée d'un culte filial, voulut que les honneurs dus à une Reine de France fussent rendus à ses restes. On ne mit aucune différence entre ses obsèques et celles de Claude de France. Le cardinal du Prat, qui lui devait une notable partie de ses grandeurs et le commencement de sa

* Opéra Sadoleti, t. 1, p. 129. — Voir ;\ l'Appendice, n° 1.

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fortune, auquel elle devait elle-même la moitié de la sagesse, de l'énergie, du succès qui avaient signalé sa régence et conservé son influence sur l'esprit du Roi son fils, précédait le corps, entre les cardinaux de Bourbon et de Gramont, « vestus tous les trois de camelot violet, avec des chapeaux rouges, montés sur des mules, le légat au milieu de deux autres '. Venaient ensuite le Roy de Navarre, le duc de Vendosme, le comte de Saint-Paul, le duc de Longueville , Isabeau de Navarre, la duchesse de Vendosme, et environ trente autres dames, toutes sur des haquenées, avec des chariots branlants, pleins d'autres dames en deuil2.

i Don Félibien, Histoire de ta ville de Paris, t. 2, p. 992. 2 ld., Ibid.

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