CHAPITRE XLIV
Accusations rlont le cardinal d'Amboîse et le cardinal du Pral furent également et successivement l'objet. — L'archevêque de Sens réunit l'évêché de Meaux à ses autres sièges.
Ce serait ici le lieu d'entrer dans la discussion de la plus haute des ambitions d'Antoine du Prat, celle du souverain pontificat, réveillée, dit-on, par la mort de Clément VII, en 1534. Ses soi-disant historiens, se faisant ses calomniateurs, prétendent que l'affection souveraine faillit cette fois au ministre, jusqu'alors omnipotent, et que le prince répondit au légat qui sollicitait son appui et promettait à sa couronne la dépendance de la tiare : « Par ma foi, monsieur le légat, il faudroit que mes coffres fussent plus pleins qu'ils ne le sont pour songer à une entreprise de si grande dépense que celle-là, et dont je craindrois que l'issue ne fust pas plus heureuse pour vous, qu'elle ne seroit avantageuse pour moi'. »
Cette anecdote demeurerait incomplète si ses auteurs, après avoir versé le mépris sur l'ambition du chancelier, ne le répandaient point sur l'avidité cl la
1 Brantôme.
vénalité du sacré collège. Selon l'arrangement de leur malice, le légat insista et offrit au Roi quatre cent mille écus pour subvenir aux frais de cette splendicle acquisition. A. quoi François Ier, trouvant cette somme insuffisante et persévérant dans son refus, aurait répondu : « Je connois trop le grand appétit des cardinaux. »
Sans s'arrêter à la critique qu'appelle cette anecdote, elle se réfute aisément par le grand âge du légat, par les infirmités qui déjà dirigeaient ses pensées vers la mort, par l'intervalle de quelques jours seulement qui fut mis entre le décès de Clément VII et l'exaltation de Paul III, son successeur. Ces quelques jours n'auraient pas suffi pour les brigues de l'ambition la plus active et la plus animée. Mais les droits du silence et du doute à cet égard sont acquis par l'absence des preuves et par le caractère suspect des auteurs qui ont voulu jeter sur sa mémoire le poids et le reproche d'une ambition vaincue.
Est-il certain que cette sublime ambition, si elle exista jamais chez le cardinal du Prat, doive lui être imputée à crime? Serait-il juste et vrai de flétrir toutes les passions, et de ne voir en elles que la bassesse et l'iniquité? N'ont-elles pas souvent aussi leur noblesse et leur héroïsme, selon le but qu'elles se proposent et les moyens qu'elles emploient? Le beau, le bien, le grand, n'ont-ils pas le droit et le don de les faire naître? Et faut-il confondre ensemble la passion sortie des ténèbres avec celle qui descend du ciel et qu'éclaire sa lumière? Un cœur vide de passion manquerait de la religion qui fait les saints et les martyrs, de l' honneur et de la gloire qui font les héros, de l'ardeur qui conduit à la science, de la persévérance et de l'enthousiasme qui mènent au succès.
o()6 VIE DU CIIANCELIKR
Pour que le mérite et la vertu soient dignes d'admiration, pour qu'ils suivent la ligne du devoir, ont-ils besoin que l'obscurité et l'humilité cherchent à les soustraire au mouvement, aux regards, à la puissance, à la fortune? La passion du pouvoir n'est-elle pas pour quelques âmes d'élite une aspiration vers le bien, une forme de leur zèle, un besoin de leur activité, l'impulsion mystérieuse et irrésistible d'une intelligence qui souhaite le travail, et qui comprend la gloire et l'honneur ; qui désire enfin s'emparer de ces biens pour les distribuer et pour les répandre? Faut-il la confondre avec cette soif de la fortune et de l'autorité, dont la cupidité est le but, dont le mal et le désordre sont la forme maudite?
Il eût été beau sans doute de voir un ministre du Roi de France, un représentant du Pape, franchir le dernier degré qui le séparait encore du trône apostolique, devenir à son tour premier vicaire de Jésus- Christ, et, non point soumettre son pouvoir spirituel à des vues politiques, mais favoriser de ses bénédictions etdeson assistance privilégiée le fils aînéde l'Église et le royaume très-chrétien.
George d'Amboise, ce grand et glorieux ministre de Louis XII, n'avait pas été exempt du soupçon qui atteignit Antoine du Prat. A lui aussi cette ambition fut prêtée peut-être et reprochée comme un crime, comme une tache tout au moins. On se plut à donner pour but aux guerres d'Italie, dont il ne détourna pas le Roi son maître , non pas le recouvrement d'un droit, non pas la juste extension de la puissance française, mais les vastes et coupables convoitises du cardinal1.
' EggS, l'tir/itnit (locta, liber 3, p. 298.
Pour c*i jouter une preuve à cette allégation téméraire, ou prétendit qu'à sa mort, le pape Jules 11. débarrassé d'un ennemi et d'un rival, dit en respirant : Lodato sia Dio, perché adesso io son solo papa'. Bien différent en
cela de son Prince, qui accorda des larmes abondantes et sincères à cette perte.
Cette similitude d'ambition entre deux grands ministres, d'accusations tout au moins contre leur mémoire, ne saurait être alléguée comme excuse pour un fait, si ce fait eût été un crime. Une faute ne s'efface pas par une autre faute, un coupable ne se justifie pas parmi autre coupable. Mais il est permis de rapprocher par la comparaison de l'envie et de l'injustice dont ils furent victimes, ceux que rapprochèrent les temps et leurs grandeurs, que rapprochèrent davantage encore leur dévouement et leur génie. Il est permis de citer et de réunir deux exemples entre mille de cette basse jalousie qu'excitent les supériorités et la puissance, de cette ingratitude qui récompense souvent les bienfaits.
En poursuivant cette tâche de critique, bien d'autres allégations mensongères rencontreraient de faciles réfutations. Cette lutte serait fastidieuse, et pourrait aisément faire passer de l'ennui au dégoût, grâce à la nature des détails prodigués par les auteurs. 11 faudrait, selon eux, enregistrer ici l'obésité du chancelier, arrivée, disent-ils, à tel point que l'on avait été obligé d'échancrer sa table, et qu'il ne pouvait se mouvoir dans sa maison qu'avec des secours étrangers2. D'un
1 Rggs, Purpura docta, liber 3, p. 298. — Aubéry, Histoire des Cardinaux, t. 3, p. 17.
'•' Varillas, Histoire de François Ier. — D'Auvigny, lies des hommes il» lustres <!<• France, t. 2, p. 136.
36cS VIE DU CHANCELIER
état que l'on peut considérer comme une épreuve, remontant à ses causes, les ennemis du chancelier, pour s'éviter de compatir et de plaindre, voient les fruits de l'intempérance.
Les calomniateurs du cardinal d'Amboise, énumérant ce qu'ils appelaient ses vices et ses fautes, ne lui
épargnaient pas la même accusation « Vinum me-
racius et largius quam leges sobrictatis forent , potaverit{... »
Il n'y a pas un ministre, grand par ses œuvres, par son pouvoir, par son audace, surtout lorsqu'il a su éviter la disgrâce, et qu'il est mort en possession de la faveur, qui ne soit l'objet de telles attaques. En môme temps que les vers se disputent ses restes, l'envie, cet autre rongeur, cet autre reptile, sortie des lieux bas et corrompus du cœur, s'attache comme par une émulation fraternelle à sa mémoire sans défense.
Le mensonge et la haine composeraient de leurs œuvres des bibliothèques plus nombreuses et souvent mieux accueillies que celles formées par la vérité, la bienveillance et la gratitude. Les noms les plus glorieux et les plus illustrés par l'histoire, ceux mêmes les plus saints et les plus consacrés par la religion ont tous été tracés et ternis avec leurs poisons; mais il en sort à la fin une lumière et comme une vertu qui rendent à la vérité son éclat, et qui confondent l'injure.
En cette année 153/i, qui fut celle des prétendues ambitions et confusions du légat, il obtint encore l'évêché de Meaux, bien loin d'être tombé dans la disgrâce et dans l'incapacité qui furent, dit-on, le par-
1 Eggs, Purpura docta, t. ;;, p. 298.
AISTOINE DU PRAT. 869
tage de ses derniers jours. Guillaume Briçonnet, son prédécesseur, était mort le 2/i janvier, et peu après, une double dispense du Pape et du Roi suspendant pour lui comme pour tant d'autres les lois de l'Église et celles de l'État, remettait entre ses mains le siège de Mcaux. Par un hasard assez singulier, c'était le clergé de ce diocèse qui, le premier, avait payé l'imposition des décimes proposée par le chancelier '. Le 5 mai 153/i, Guillaume du Prat, évoque de Clermont, prenait possession de cette nouvelle église au nom du légat son père 2. Celui-ci ne la gouverna qu'un an environ, ce qui fut cause de la nullité de son administration. D'ailleurs son saint prédécesseur, malgré quelques imprudences qui avaient signalé son épiscopat, avait porté remède aux dangers qui menaçaient son diocèse, et aux malheurs qui l'accablaient. Après bien des discordes et des animosités intérieures , tout était à peu près calmé, et le reste des abus, devenu du moins discret et paisible, demandait l'application de ce conseil toujours si sage, si souvent oublié, quieta non movere.
Si ce nouvel honneur que reçut le cardinal du Prat ne peut être considéré comme une preuve de son respect pour l'esprit de l'Église, et ne peut être cité à l'éloge de son désintéressement, il est du moins un témoignage de la constante faveur dont il jouit auprès du Pape et du Roi, jusqu'à ses derniers moments.
C'était d'ailleurs un usage ou plutôt un abus de ce temps, de combler de titres pris dans l'Église ceux que le Roi voulait élever. Le cardinal-légat, Adrien
1 Don Toussaint du Plessis, Histoire de t'ctjtisc de Mcaux, t. 1, p. 324.
2 ld„ ibid,,\\ 339.
deGouflier, déjà évoque de Coutances, avait été pourvu depuis de l'évêché d'Alby, auxquels il joignait les abbayes de Bourg-Dieu et de Fécamp. Le cardinal de Gramont possédait avec l'évêché de Tarbes celui de Poitiers et l'archevêché de Toulouse. Le cardinal Briçonnet avait réuni à l'évêché de Saint-Malo les archevêchés de Pieims et de Narbonne '. On multiplierait à l'infini les exemples de pareilles munificences, et si elles ne légitiment point l'abus, peut-être disculpent-elles l'homme, par l'illusion que donnent toujours l'exemple et l'habitude.
Pour ce qui est d'Antoine du Prat, on pourrait dire ici à sa louange, en interprétant ses pensées, qu'ennemi irréconciliable de l'hérésie, peut-être voulait-il la combattre dans les lieux mêmes qui furent son berceau.
Guillaume Briçonnet, saint et catholique prélat, avait, au début de son épiscopat, involontairement favorisé dans son diocèse la propagation des idées nouvelles. Ami des lettres autant que le Roi François Ier, il avait attiré près de lui pour les enseigner, les hommes qui les cultivaient avec le plus de succès. Guillaume Farel, François d'Étaple, Jacques d'Étaple et quelques autres furent de ce nombre 2. Si leur esprit avait déjà conçu l'erreur, leur bouche du moins ne l'avait pas encore publiée, et leur adresse la retenait captive, se préparant à l'insinuer avant de la divulguer. Ce l'ut pour Guillaume Briçonnet l'occasion de repentirs, d'embarras, et d'accusations qui ne ralentirent point son zèle et qui n'altérèrent en rien sa vertu ni son honneur,
1 Aubôiy, Histoire îles Cardinaux, t. o et /i, passiûi.
2 Don Toussaint du Plessis, Histoire de l'église (le Wratt.v. t. 1, p. 32/i.
ANTOIMÎ DU PRAT. 371
mais qui purent inspirer au légat le désir d'exercer son autorité réparatrice* là où l'erreur avait porté ses premiers efforts et Causé ses premiers ravages. La brièveté de son administration ne lui donna pas le loisir de soutenir une lutte qui d'ailleurs ne fut point alors soulevée. Mais sous Louis de Brézé, son second successeur, elle reprit de part et d'autre ses plus cruelles ardeurs '.
Si les passions politiques et les fureurs religieuses attaquèrent constamment la position et le caractère d'Antoine du Prat, ceux de son nom ne furent pas, pendant son existence, exempts des effets de la haine dont il était l'objet. En décembre 15M « Antoine du Prat, dit alors Monsieur de Nantouillet, allant au devant de Monsieur le légat son père qui revenait de Tours, fut, entre Paris et Lonjumeau, assailli par des brigands soudoyés qui le laissèrent pour mort, et tuèrent un homme de sa suite \ A cette époque si rapprochée de la mort du chancelier du Prat, la mémorable et prétendue disgrâce du ministre dont on tire un si grand argument contre lui n'avait point encore donné ses premiers signes; son immense faveur portait tous ses fruits.
Le 9 décembre 1534, sept mois, jour pour jour, avant le décès du cardinal, le Pioi lui écrivait de Bonneval les lignes suivantes à l'occasion de l'attentat dont son fils avait été l'objet :
« Je vous advise que j'ay esté très ayse d'entendre que Nantouillet soit hors de danger, et veulx
1 Don Toussaint du Plcssis, Histoire de, l'église de Meaux, t. 1, p. 330.
2 Fonds Dupuy, n" 74-'. — Fonds Bouhier, n° 03. — Journal d'un Bourgeois de Paris, p. 439. ,
qu'il soyt faict extresme poursuyte pour prendre les malfaicteurs qui luy ont faict cet oultrage, et que l'on en face telle pugnition qu'elle doibve donner crainte à tous aultres. Et sur ce, faisant fin, je prieray Dieu, Monsieur le légat, qu'il vous ayt en sa garde.
» Franco ys '. »
Les vœux du Roi furent exaucés , ses ordres exécutés. « Lesquelz prins, furent par sentence du lieutenant-criminel Morin, confirmé par arrest, brûlez 2. »
M. de Nantouillet ne fut pas le seul de la famille auquel s'adressa la haine populaire vouée au chancelier. Dès 1528, durant tous les troubles et tous les dangers auxquels la France était en proie, François du Prat, cousin du chancelier et son secrétaire, avait été tué à Lyon « par le baron de Laurencin , de grosse maison 3. » Celui-ci, poursuivi et arrêté à cause de ce meurtre, fut condamné à être décapité. Mais par grâce du Roi, et parce qu'il avait épousé la sœur du vice-roi de Naples, il eut la vie sauve, à condition de satisfaire aux héritiers de sa victime.
1 Fonds Dupuy, 485-86 f° 81.
2 Journal d'un bourgeois de Paris, p. 430.
3 Ibid., p. 431. — Mémoires domestiques.