‹ Vie d'Antoine Du PratChapitre 56 sur 71 · CHAPITRE XLV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLV

Derniers efforts du chancelier du Prat en faveur du catholicisme. — Sa mort digne et chrétienne.

Le cardinal du Prat, malgré les premiers sentiments de sa dernière maladie, donnait toujours sa sollicitude et ses soins aux affaires de l'État, lorsque surtout ces affaires concernaient en même temps la religion. L'erreur ne se lassait pas de poursuivre ses entreprises, soit par la violence lorsqu'elle lui promettait la victoire, soit par l'adresse et par la perfidie lorsque le succès paraissait attaché à leurs pratiques. « Aucuns particuliers, simples grammairiens ou rhétoriciens , non ayant estudié en faculté, s'efforçaient lire publiquement la sainte. Escripture, et icelle interpréter '. » Ils affichaient de toutes parts dans Paris des billets « dont pouvoient procéder plusieurs inconvénients, mesmement contre la foy et chose publique chrestienne 2. » François Valable, professeur de lettres hébraïques et plusieurs de ses collègues, étaient les provocateurs de

1 Don Félibien, Histoire de In ville de Paris, t. 5.

2 Id., ibid.

ces réunions illicites, et devaient y commenter le livre des psaumes et les proverbes de Salomon \ Ils furent appelés devant la cour , réprimandés par elle, et reçurent la défense de se mêler d'explications étrangères à leur enseignement.

En 1535, un nouvel et utile effort contre la réforme signala les derniers jours du légat. On suppliait François 1er de voir seulement Mélanchton, l'un des plus beaux génies d'entre les protestants, celui de tous qui joignait à la plus éminente capacité la plus attrayante modération et la force la plus entraînante.

La Reine de Navarre surtout demandait instamment au Boy une audience en sa faveur. Tendrement aimée de son frère auquel elle s'était tant de fois dévouée, elle r\< içait sur lui par des caresses une influence égale à celle que les sectaires avaient obtenue près d'elle par leur habileté. Son esprit curieux et orné, attiré par la nouveauté, charmé par les lettres, le style, le langage, la poésie, avait accueilli l'erreur qu'ils portaient avec eux et qu'ils insinuaient avec séduction. Cependant cette grande princesse, dont une des gloires fut d'être l'aïeule de Henri IV, et de mêler ainsi le sang des Bourbons et celui des Valois, mourut bonne chrétienne et catholique " ; et durant les années qui précédèrent sa mort, arrivée en 15/i9, elle donna flans toute sa conduite les preuves d'une piété sincère*. Mais alors elle éprouvait un fatal penchant pour la réforme et accordait une coupable protection à ses propagateurs. Clément Marot, Vatable , Boussel , Calvin lui-même s'étaient

1 Don Félibien, Histoire de lu ville de Paris, t. ;>, p. G82. '•'- Brantôme, vies des dames illustres et françoises, p. 226. — Florimond, 1>. 856.

:1 M. l'abbé de Montlczun, Histoire de Gascogne, t. 5, p. 942.

réfugiés à sa cour '. Cherchant à connaître leurs doctrines, elle se surprenait à les accepter et à les aimer. Elle passait d'une nouvelle étude à une autre foi. Le Roi, touché par ses instances, se souvenait moins de ses anciennes indignations; peut-être ne fallait-il plus qu'un pas et qu'un mot pour que d'ennemi de l'hérésie il devînt enfin son allié.

Le cardinal de Tournon et le cardinal du Prat, craignant les influences et les dangers que l'entrevue préparée par la Reine de Navarre pourrait amener, surent agir avec tant d'habileté et de persévérance, que Mélanchton ne fut pas admis 2. Le chancelier eut ordre de lui faire retirer le passeport qui déjà lui avait été accordé.

Raffermi dans sa foi par cette résolution généreuse et par ces influences bienfaisantes, le Roi, retrouvant les lumières habituelles à son esprit, disait de l'hérésie naissante : « qu'elle et toute autre nouvelle secte tendaient plus à la destruction des royaumes, des monarchies et dominations, qu'à l'édification des âmes3.» Et plus tard, il prononçait ces paroles devenues historiques : « L'hérésie me paraît si funeste, que si mon bras était infecté déjà de ce venin, je le couperais sur l'heure, et je n'épargnerais même pas mes propres enfants, s'ils avaient le malheur de se laisser pervertir4.»

Ce fut le 9 juillet 1535 qu'Antoine du Prat, ce grand ministre, qui pour oit tout et osoit tout, disaient ses contemporains, mourut à l'Age de soixante-douze ans,

1 Florimond de Rémond, p. 846. — M. l'abbé de Montlezun, Ilist. de Gascogne, t. 5, p. 183.

2 De Limiers, Annales de la France, p. 230. — Mémoires domestiques.

3 Brantôme, Vie de Marguerite reine de Navarre, p. 220.

4 M. l'abbé de Montlezun, Histoire de Gascogne, t. 5, 22.'i.

comblé de biens et d'honneur*, en son château de Nantouillet, qu'il avait fait élever et enrichir avec un luxe et une complaisance tels que sa magnificence et sa fortune les pouvaient autoriser. Cet événement est inscrit sur les registres du parlement en ces termes laconiques, dictés par la vérité en dépit de la haine :

« Trespas de messire Antoine du Prat, chevalier, chancelier de France et légat, homme de très-grande conduite, étant à Nantouillet, au lieu duquel fut messire Antoine du Bourg, fait et créé chancelier de France, qui étoit auparavant second président au parlement. » Depuis peu , et sans dépouillement de ses titres, dans la plénitude desquels il expira, Antoine du Prat avait cherché la solitude, qui était pour lui le lieu du repos et non celui de la disgrâce, comme l'ont insinué ses ennemis et répété leurs échos. La confiance et l'estime du Roi l'accompagnèrent jusqu'à sa mort et lui survécurent quoi qu'on en dise. François Ier en donna la preuve en choisissant pour son successeur, au poste de chancelier, Antoine du Bourg, comme Antoine du Prat, natif d'Issoire en Auvergne, que celui-ci avait élevé par degrés à sa suite dans toutes les charges qui lui préparaient la possession des sceaux, et qui l'avait mis sous les yeux du Roi, pour le lui insinuer audit office après lui'2. Une autre preuve de cette faveur, toujours invariable comme les services qui l'établissaient, une nouvelle justification de cette fortune colossale expliquée par tant d'augustes bienfaits, se rencontrent dans la permission qui, le 13 mars l5oh, fut accordée à du Prat, à Montmorency, à Brion, d'accepter

1 P. Anselme, Histoire des grands officiers de (a couronne, t. G, p. 4j2.

2 Journal d'un bourgeois de Paris, p,

ANTOINE DU PB AT. o77

les présents du Roi d'Angleterre, faveur qui, le 20 février 1535, fut confirmée par lettres patentes, défendant aucune recherche à ce sujet'.

Antoine du Prat expira en témoignant de grands sentiments de piété et en ordonnant de l'aire beaucoup de prières et d'aumônes après sa mort. Les actes de sa vie, dans lesquels les sentiments de religion et les œuvres de charité tinrent une place considérable, devaient le conduire à cette fin si chrétienne et si digne, et non pas à la lin pleine d'anxiété, de remords et de désespoir qu'inventent ses ennemis.

Pierre de Saint-Julien, historien du xvie siècle, après avoir attaqué le chancelier du Prat dès le berceau, figure encore au nombre de ses adversaires pour l'accuser sur son lit de mort; dans son style pittoresque et avec ses romanesques détails, il avait dit de son origine : « Le port de l'eau bénite avoit avancé deux

personnages de fort différente humeur : l'un fut messire Jean-Germain, natif de Cluny, qui ayant porté l'eau bénite à Notre-Dame-des-Paneaulx , paroche dudit Cluny, devint docteur en théologie, évoque premièrement de Nevers, puis Challons, chancellier de l'ordre de la Toyson sous le bon duc Philippe, en a laissé plusieurs œuvres rendantes témoignage de son sçavoir et excellence d'esprit; l'autre fut Antoine du Prat qui, gravissant de degré en degré, parvint à estre chancellier de France, et faict prestre et cardinal, trouva moyen de devenir légat en France2. »

Après avoir ainsi maltraité les premières années du chancelier du Prat, le doyen de Chàlon insulte en ces

1 Manuscrit Dupuy, f°s 34 à 8/jG.

2 P. de Saint-Julien, De l'origine des ISourgongnoiis, discours sur les antiquités de Chatons, p. ^00.

termes à ses derniers jours et à sa vie tout entière :

« Antoine du Prat ayant gaîgné le premier rang

en la justice, étendit l'authorité du chancelier plus avant qu'elle n'avoist jamais esté. Et, pour s'y maintenir, s'employa de corps et d'âme à la seule utilité de son Roy. Pour auquel gratifier en aggrandir la gloire (selon son opinion), il ne craignoit préjudicicr à tous aultres. Dont touché de repentance, instant l'heure de sa mort, il dist que s'il eust esté aussi soigneux du service de Dieu que de celuy de son maistre le Roy, il penseroist estre logé en paradis pardessus tous les a postres '..... »

Quand, pour démentir ces allégations d'une naissance obscure, d'une enfance pauvre, d'une vie coupable et d'une mort désolée, l'histoire mieux étudiée n'aurait pas les faits et les preuves dont elle abonde, elle infirmerait toutes ces imputations en approfondissant le caractère de Pierre de Saint- Julien, et en pénétrant l'esprit de ses travaux. Il fut attaqué lui-même, et non sans .cause, dans la fidélité de ses ouvrages et dans la régularité de ses mœurs2. Son seul côté vraiment digne de louange fut son attachement au catholicisme. Du reste, ardent ligueur, il porta la passion dans ses opinions politiques; adversaire intolérant, il jeta le mépris sur tous ceux qui combattaient ses principes. L'entêtement était un des traits dominants de son caractère. Le paradoxe fut tout h la fois son amour et son orgueil. Il en professait hautement le culte et l'habitude, ayant intitulé de Mélanges paradoœalles l'un de ses ouvrages les plus estimés par lui-même.

i P. de Saint-Julien, De l'Origine des Bourgongnons : discours sur tes a u- (iquités de Wascon, ]>. 300.

2 Papillon, Bibliothèque de Bourgogne, additions et corrections, 30.

\ N TOINE DU PUAT. 379

La citation empruntée à ses œuvres au sujet d'Antoine du Pral ne fournil donc point de nouveaux matériaux à l'histoire du chancelier, et n'établit point d'appréciations fâcheuses à son sujet, pile est un acte de fidélité consciencieuse, une preuve de plus du caractère général de tous les ennemis de ce grand ministre. Tout en donnant la parole à la justice et à la vérité, il fallait, pour respecter l'impartialilé, la laisser quelquefois aussi à la prévention et à la haine, pourvu toutefois qu'à la fin du débat le triomphe appartînt à la bonne cause.

Noblement né par le privilège de son rang et de son nom, et par le choix de la Providence, Antoine du Prat mourut plus noblement encore dans le calme de sa conscience et dans les confiants et religieux sentiments inspirés par sa foi. Les traditions de famille le constatent ' , non moins que le témoignage des historiens désintéressés et bien informés.

Antoine du Prat se préparait d'ailleurs dès longtemps à ce moment solennel, et dont les hasards et la surprise ne sauraient trop être écartés. Un auteur équitable et impartial, énumérant le nombre des honneurs qu'il avait réunis et le faîte des grandeurs auquel il

était parvenu, conclut par ces mots : « Après quoy,

comme il ne pouvoit plus avoir de prétentions que dans le ciel, ny agir comme autrefois dans les affaires, pour être trop chargé de graisse et incommodé par la vieillesse, il consacra le reste de ses jours à la dévotion, et redoublant sa piété à mesure qu'il sentoit diminuer ses forces, il fit l'année même de son décès de fort grands biens à l'IIôtel-Dieu de Paris1 » Enfin, les lignes

1 Mémoires domestiques.

2 Aubéry, Histoire des Cardinaux, t. 3, p. 351.

suivantes donnent le tableau fidèlement tracé de sa carrière si bien remplie et justement comprise. Guillaume Paradin, son contemporain, doyen du chapitre de Beaujeu, les consacra à sa mémoire après avoir été le témoin indépendant de ses travaux : « On recognoit les vertus des gens de bien après qu'ils sont morts ; et mourut messire Antoine du Prat, légat et chancelier en France, en son vivant homme fort exercité en tous estats et manières de vivre ; et fut le décours de sa vie passé en élévations de grandes dignités, es quelles il fut élevé de degré en degré jusques au faict du principal gouverneur de toute la république, laquelle estant en grands troubles, tempestes et émotions, gouverna si prudemment que les ennemys rien n'entreprirent sur iceluy. Il étoit en adversités constant, ne voulant céder aux insultes de la fortune : en prospérité prudent et modéré, dont se montra son savoir, vertu et expérience , homme rare et qui étoit nécessaire au faict de la restitution du Roy. Iceluy fut ensépulturé en l'église cathédrale de Sens, de laquelle il avoit esté archevesque, et ne connut-on jamais ledit seigneur jusqu'à ce qu'on l'eût perdu'. »

Un écrivain moderne, peu favorable d'ailleurs à bien des traits du caractère du chancelier, mais impartial du moins dans ses jugements et guidé par la conviction et non par la passion, dit en concluant sa biographie : « Du Prat réunissait les qualités qui distinguent un homme d'État. Il avait la prévoyance, la décision, la fermeté; il mérite donc une place éminente parmi les ministres qui ont gouverné les peuples et les Rois 2. »

i Guillaume Paradin, Histoire de notre temps, p. 273. 2 Dictionnaire de la conversation, t. 21.

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