‹ Vie d'Antoine Du PratChapitre 57 sur 71 · CHAPITRE XLVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVI

Munificences et libéralités du chancelier du Prat : emploi qu'il fait tic sa fortune pour le bien de la religion et pour celui des pauvres. — Son fils Guillaume du Prat hérite de sa charité comme de son opulence. — Conliscalions ordonnées par le lîoi après la mort du chancelier.

Si de l'origine des richesses d'Antoine du Prat, suffisamment expliquées par les bontés royales et les munificences étrangères, l'on passait à l'examen de leur emploi, on verrait l'hôtel de Sens achevé par ses soins. Il fit bâtir aussi la porte du cloître des Augustins pour entrer au chœur; l'Hôtel-Dieu de Paris fut agrandi avec munificence, « le tout de ses deniers et à ses dépens, et pour quoy faire il acheta trois ou quatre maisons pour en faire l'accroissement, et y donna deux cents lits garnis de bois et de linge'. Il a laissé des marques de sa vertu singulière et de sa piété et charité tout ensemble, en divers endroits du royaume, et notamment à l'Hôtel-Dieu de cette ville de Paris, qu'il fit augmenter d'une belle salle et d'un grand portique de pierres de taille, etc On appelle encore aujour-

Don Félibien, Histoire de la cille de Paris, t. 2, p, 095.

382 VIE DU CIIANCELIEll

d'hui cette salle la salle du Légat'. » Bien éloigne de chasser de sa pensée et d'exclure de sa sollicitude, comme on l'en a accusé, la ville d'Issoire, son berceau, il voulut l'enrichir d'une Université : mais celle de Paris s'y opposa2.

Oubliant en quelque sorte, ou plutôt pardonnant les injures qu'il avait reçues des religieux de Saint-Benoîtsur-Loire, il embellit magnifiquement cette abbaye. 11 enrichit de marbres précieux, de jaspe et de porphyre, qu'il fit venir à ses dépens et à grands frais d'Italie, le sanctuaire de l'église. Il construisit en matériaux semblables, ou non moins précieux, un arc de triomphe pour les châsses de saint Benoît et pour les reliques des autres saints3.

Si les couvents, les églises, les hôpitaux obtinrent ses premiers soins, les arts profanes ne furent point exclus de sa sollicitude. Il en prodigua les merveilles en son hôtel d'Hercule, dont il a été déjà question, et dans son château de Nantouillet. Des douves d'une profondeur extrême et d'une largeur égale, creusées par ses soins, en défendaient les abords. Une noble pensée, et comme une protection céleste dominaient les ornements héraldiques et exquis de son délicieux portail. 11 était surmonté d'une statue de saint Jean- Baptiste, et cette devise : Virtuti fortuûa super.sil (que le succès demeure au courage) exprimait l'espoir et le vœu de sa vie tout entière. L'escalier, dont les vestiges existent encore, était un idéal d'élégance et de légèreté.

1 F. Duchesno, Histoire des Chanceliers de Fiance.

2 Chabrol, continues d'Auvergne, t. û,p. 622. s Culiia Christiana, t. 8, col. 1500.

Le blason d'Antoine du Prat se retrouvait sculpté sur les cheminées et sur les portes. Les trois t relies de son écusson composaient les serrures et s'ajustaient à tous les ornemente. En souvenir du Prince qu'il servait, les fleurs de lys et la salamandre se mêlaient à ^>~> emblèmes personnels, et réunissaient ainsi la flatterie du courtisan au témoignage de la soumission du sujet fidèle. Là chapelle surtout avait reçu les embellissements de sa piété et de son goût; elle portait l'empreinte et l'inspiration de sa religion et de ses pensées élevées; elle ne présente plus guère aujourd'hui que des débris.

Toutes ces recherches de L'art que l'unité du style rendrait plus merveilleuses encore avaient été exécutées avec une prodigieuse rapidité : les dernières années de l'existence du chancelier avaient suffi à leur accomplissement. Il y mit la dernière main avant de rendre son dernier soupir : ce n'est point faire injure au Primatice, ce célèbre architecte de Fontainebleau et de Meudon , que de lui attribuer comme le font la tradition et les mémoires de la famille, le plan et la construction du château de Nantouillet. Quelques opinions inutiles à vérifier veulent que maître Pioux, cet émule et quelquefois ce rival jaloux du Primatice, ait contribué à sa décoration. Quoi qu'il en soit, le chà teau de Nantouillet était dans sa splendeur, et demeure encore dans ses ruines un titre d'honneur pour l'architecte qui en conçut la pensée , et pour le personnage qui choisit un tel ouvrier, et dont le goût adopta de tels plans. Les châteaux de Blois et de Ghambord n'offrent pas dans leur grâce et dans leur élégance des détails plus charmants que ceux dont les restes sont encore admirés autour de la grande porte du château de Nantouillet.

38/j. VIE DU CHANCELIER

Des soins moins nobles et cependant permis veillaient en ce lieu à la conservation des richesses d'Antoine du Prat. Dans les souterrains se voit encore un caveau revêtu de pierres de liais, dans lequel la tradition rapporte que ce ministre versait et conservait ses trésors, et auquel la voix publique a donné le nom de bourse du chancelier.

Ces précautions personnelles et ces embellissements de sa demeure n'étaient pas les seuls témoignages de préférence qu'Antoine du Prat donnât à Nantouitlet. En l'année 1520, sa sollicitude pour les intérêts généraux du pays, avait obtenu du Roi des lettres par lesquelles il établissait en ce lieu, deux foires en Van , et ring- jour de marché la'sepmainc, « à la supplication, requeste, de nostre dit chancellier, et en faveur des bons, louables et recommanda blés services que de jour en jour nous fait à nos plus grans et urgens affaires, et espérons que fera cy-après ' »

Le château deNantouillet, que quelques auteurs nomment cette place, tant elle était environnée de protections considérables, fut donc élevé par le chancelier avec des frais immenses. Une énorme tour de briques en protégeait l'entrée; elle s'élève encore, comme d'un abîme, du fond des larges fossés d'enceinte, elle semble y avoir jeté des racines que le temps est impuissant lui-même à arracher.

L'histoire, comme le dessin du château de Nantouillet, atteste son importance, et cette importance consacre une fois de plus la puissance et la richesse de son fondateur. C'est ici le lieu de dire un mot de ses destinées.

Après avoir été une splendide demeure dans laquelle

1 Archives Impériales, Reg. des Communautés.

la religion, les arts et l'opulence prodiguèrent leurs inspirations, leur luxe et leur goût, le château de Nantouillet acquit une célébrité politique. Antoine du Prat, baron de Thiers et de Thoury, prévôt de Paris, chevalier de Tordre du Roi, le reçut du chancelier son père ; i! le transmit intact et peut-être embelli à son fils Antoine du Prat, aussi baron de Thoury, et prévôt de Paris à son tour. Celui-ci, dont Anne d'Alègre était la mère et dont Anne de Barbançon était la femme, dut à ces deux illustres noms d'avoir l'existence environnée de drames et de terreurs. Après sa mort , arrivée en 1588, et durant la minorité de son fils, Michel -Antoine du Prat, le duc de Nemours considérant la force et la position du château de Nantouillet, s'en empara au nom de la ligue et en confia la garde à un banquier connu sous le nom d'Alphonse. Mais Henri IV s'occupant en 1590 du siège de Paris et délibérant d'aller prendre Meaux, fit chasser du château de Nantouillet ces révoltés et leur capitaine. Il ordonna que de nouvelles fortifications fussent ajoutées à celles qui n'avaient pas suffi pour le protéger contre l'usurpation et la révolte, et il le fit remettre à Jacques-Auguste de Thou, qui en prit possession par droit de tutelle comme ayant épousé Marie de Barbançon, sœur d'Anne, mère des enfants mineurs d'Antoine du Prat. Secondé par une forte garnison et par le capitaine l'Angevin que l'on mit sous ses ordres, Jacques de Thou répondit au Roi sur sa tête que cette place lui demeurerait fidèle, et que pendant trois semaines au moins elle arrêterait l'ennemi, supposé qu'il vînt se heurter contre elle '.Il

1 Histoire universelle, de J.-A. de Thou, t. 7, p. GûO; édition do la Haye.

tint parole, et les générations qui suivirent celle que le Roi réintégrait ainsi dans ses droits, héritèrent des biens comme de la loyauté de leurs pères. Ils possédèrent Nantouillet jusqu'au commencement du xviii6 siècle. A cette époque, MM. Lallemand l'achetèrent à la maison du Prat, et prirent le nom de comtes de Nantouillet. Ils possédèrent cette belle terre et furent seigneurs de Nantouillet et de Juilly avec la magnificence permise par leurs charges de fermier général, d'intendant d'Alençon, de receveur général des finances. Une révolution impie, sanguinaire et spoliatrice, les dépouilla de cette demeure si pleine de souvenirs, et qu'à leur tour ils avaient embellie avec goût et possédée avec honneur. En même temps elle faisait expier à la maison du Prat, par la perte de Viteaux, de Formeries et de ses autres biens , un dévouement qui comptait plusieurs siècles d'inébranlable durée. L'exil ou l'échafaud , la confiscation et la médiocrité furent le terme auquel aboutirent ces grandes existences. Nouveaux honneurs, il est vrai : honneurs du martyre et de la persécution ajoutés à ceux de la fortune et des grandeurs qui les avaient distingués jusqu'alors. Un même dévouement à la même couronne, au même principe, leur valut successivement ces distinctions opposées.

Une autre demeure, un pays voisin de Nantouillet, se ressentit encore de la magnificence et de la charité du chancelier du Prat. Le château de Varesner, près de Noyon, appartenait au cardinal. Il l'aimait, et il l'embellissait en conséquence. Il y dépensait, disent les chroniques, plus de 200,000 francs par an.

De cette résidence que le roi Louis XIII habita, en IO/iO, il ne reste plus que les grandes avenues. Ses imposantes constructions, son vaste parc, son orangerie,

n'ont plus laissé de traces. Mais le souvenir en existe encore , et Ton se plaît surtout à consacrer celui de l'hôpital que le chancelier avait fait construire à Varesner pour les pauvres des environs. On enregistre encore le prix annuel de cent pistolcs, qu'à l'instar de Saint- Méclard établissant la Rozière de Salency, Antoine du Prat avait fondé pour les trois filles les plus vertueuses de Varesner , de Canny, de Pontoise , de Meiiincourt et autres villages environnants.

En résumant ainsi les actes et les travaux de ce grand ministre, on reconnaît partout en cette recherche édifiante et souvent curieuse , les fruits de sa foi , les œuvres de sa charité, les effets de son goût éclairé : et son opulence servirait à sa louange comme elle servit a sa grandeur et à tant de bienfaits.

Guillaume du Prat, fils du chancelier, évêque de Clermont, se chargea de continuer les efforts de son zèle catholique, et de sanctifier sa part de l'héritage paternel. Le roi François Ier le nomma pour assister au concile de Trente , et lui écrivit même plusieurs lettres flatteuses à ce sujet'. Il y fut assis près du cardinal de Rambouillet, dont ses arrière-neveux obtinrent l'alliance. A son retour, tandis que François de Borgia, duc de Candie, fondait en Espagne les premiers établissements de la compagnie de Jésus, Guillaume du Prat introduisait les Jésuites en France, selon la promesse qu'il en avait faite aux pères Salméron et Lainez, ces deux lumières du concile2. Il les fondait, les dotait, couvrait l'Auvergne de ces utiles couvents. « Estant

1 Bibl. imp., Manuscrit d'Audigié, Histoire de Clermont, t. !2.

2 Histoire des religieux de la compagnie de Jésus, publiée à Utrecht, 1. 1, p. 110.

charmé de trouver dans cette société des hommes d'une charité plus digne des premiers siècles de l'Eglise que des derniers, il forma le dessein d'en amener en France et de leur procurer des établissements autour de lui , afin qu'il eût toujours comme un corps de réserve qui fût sans cesse aux aguets , pour faire en sorte que la mauvaise doctrine n'y trouvât pas la moindre entrée'. » Les collèges de Mauriac dans la haute Auvergne, et de Billom dans la Limagne, lui durent leur fondation et leur existence2. Dix -huit bourses établies par lui dans le collège de Billom pour dix-huit pauvres écoliers de son diocèse, furent supprimées avec les Jésuites sous le règne de Louis XV et le ministère du duc de Choiseul. Guillaume du Prat ne bornant pas ses bienfaits aux limites de son diocèse, tira les Jésuites de leur étroite maison de la rue des Lombards, les mit d'abord dans son propre hôtel, celui des évêques de Glermont , rue de la Harpe, à Paris. Il leur donna, avec le consentement de son chapitre, ce même hôtel, situé près de la porte Saint-Michel et du couvent des Cordeliers3. 11 leur donna de son vivant et leur légua après sa mort des sommes considérables. Il se dépouilla pour eux des seigneuries de Comède-le-Mode et d'Amans-l'Armentière, à l'aide desquelles ils achetèrent, en 1563, l'hôtel de la Tour de Langres, rue Saint-Jacques, où ils bâtirent le collège de Glermont ainsi nommé du siège de leur bienfaiteur, et qui depuis fut connu sous le nom de collège Louis-le-Grand ''. Saint Ignace de Loyola, reconnaissant de tant de zèle et de tant d'assistance ,

1 Bibl. imp., Mail, d'Audigié, Uisloirè de Clermont, t. '2.

2 Résumé de C histoire d'Auvergne, par un Auvergnat.

* Bibl. imp.,Man. d'Audigié, Uisloirè de Clermont, t. 2.

» Dod Félibien, Histoire de la ville de Paris, t 2, p 1094 et 1007.

écrivit au père Viole de faire sa profession entre les mains de Guillaume du Prat. Celui-ci, empêché pour cause de maladie, délégua l'abbé de Sainte-Geneviève, qui reçut pour le prélat les vœux solennels du premier proies de l'Église de France. Joignant le courage à la munificence, l'évêque de Clermont fut le seul parmi tous ses collègues assemblés à Paris qui se prononça en faveur des jésuites, lorsque ceux-ci furent attaqués par le parlement, par l'Université, par les facultés de théologie. Interdits par Eustache du Bellay , ils se réfugièrent sur les terres de l'abbaye de Saint-Germaindes-Prés , exempte de la juridiction épiscopale. Ces rigueurs excessives ralliant quelques esprits distingués à leur cause, le cardinal de Lorraine et plusieurs autres évêques se réunirent à Guillaume du Prat pour affirmer avec lui que l'introduction de ces pères serait un bienfait pour l'État'. Tant de zèle obtint enfin la bénédiction du ciel et les complaisances du Roi, il fut permis à la compagnie naissante de vivre et de posséder en France. Pour suivre jusqu'à son terme cette carrière de religieux bienfaits, Guillaume du Prat institua les pauvres de l'Hôtel-Dieu ses héritiers. Il leur laissa plus de cent mille livres, somme énorme pour l'époque. Il fit plusieurs legs importants aux Minimes de Beauregard qu'il avait fondés. Il légua une somme de cent livres à chacun des couvents de Sainte-Claire en France 2. « Enfin on peut dire avec vérité que l'on rencontre peu d' évêques qui aient jamais exprimé leurs dernières volontés d'une façon en même temps plus grande , plus généreuse, plus utile au bien de la religion, ainsi qu'au

i Crétinoau-Jo!y, Histoire de la Compagnie de .Jésus, t. 1, p. 315. 2 Bibliothèque de la ville de Clermont. Testament de G. du Prat.

soulagement des pauvres, qui furent pendant toute sa vie l'objet de ses plus tendres affections et de ses plus constantes sollicitudes1. »

Comme si le nom du chancelier du Prat et le concours de ceux de sa maison devaient être attachés à chacun des actes qui établirent ou qui favorisèrent en France l'extension de la compagnie de Jésus, ce fut, en 1580 , Antoine du Prat, chevalier de l'ordre du Roi , son chambellan , seigneur de Nantouillet, baron de Thiers, de Thoury, de Viteaux, prévôt de Paris, qui, en cette dernière qualité, prêta son ministère au don que Charles, cardinal de Bourbon, légat d'Avignon, archevêque de Rouen et primat de Normandie, fit aux jésuites, de l'hôtel d'Anville et autres maisons, appartenances et dépendances, situées rues Saint-Paul et Saint-Antoine à Paris, pour qu'ils en fissent leur maison professe 2.

Non content de ces magnifiques largesses et de cette justification de la fortune qu'il avait reçue du légat son père, Guillaume du Prat abandonna son château de Beauregard aux Minimes, bâtit un hôpital dans sa ville épiscopale, établit les Chartreux dans le haut pays. L'abbaye de Mauzac, les prieurés de Crespy et de Ruel, les Carmes de Clermont se ressentirent de ses bienfaits. « La libéralité de cet évêque a de quoy surprendre. On ne comprend qu'avec peine comment il a pu trouver de quoy fournir a son zèle qui luy inspiroit sans cesse de faire de nouveaux établissements3. Enfin, le 22 octobre 1560, il mourut béni pour ses largesses

1 M. le comto de Résie, Histoire de l'Église d'Auvergne, t. 3, p. 468.

2 Don Fi'Hbicn, Histoire de 4a ville de Paris, t. 3, p. 732.

•; Jiibl. imp., \hm. d'Audigié, Histoire de la ville de clermont, t. 2.

ANTOINE DU PUAT. 391

e1 sos aumônes. Il choisit sa sépulture clans l'Église du collège des Jésuites qu'il avait fondée a Billom, ville de son diocèse. Son testament augmenta les donations qu'il avait déjà faites en faveur de ces religieux et des pauvres écoliers1.

De plus, il légua 56 livres de rente à Jean du Vair, avocat au parlement de Paris, « pour entretenir aux études Guillaume du Vair son fils, qui étoit son filleul : c'est le même que l'on vit dans la suite premier président au parlement de Provence, évesque de Lisieux, et garde des sceaux de France2. »

Toutefois la fortune du chancelier n'était pas arrivée intacte entre les mains de Guillaume du Prat , entre celles d'Antoine du Prat, seigneur de Nantouillet, prévôt de Paris son frère, et celles de la baronne d'Arpajon leur sœur. « Le bruit couroit que le Roy en amenda de moult grands deniers, et montra qu'il fust son principal héritier, car il avoit acquis merveilleuses finances en ce temps3. » Les yeux du cardinal n'étaient pas encore fermés que le Roi, qui attendait son dernier soupir et qui le croyait rendu, « envoya M. de Brion, admirai de France, qui eut ordre de tout saisir, et mettre en la main du Roy tous ses biens , et fit tout sceller, tant en son château de Nantouillet qu'en sa maison d'Hercule et dans sa maison archiépiscopale de Sens, assise à Paris4. » Le chancelier entendant cette nouvelle, s'était ranimé avec tout le déplaisir qu'il en devait concevoir. 11 envoya à François 1er ses plaintes, en l'as-

* Don Félibien, Histoire de la ville de Paris, t. 2, p, 1007. — M. Bouillct, Tablettes historiques de CAmetgne, t. 8, p. 220.

2 Bibl. imp., Man d'Audigié, Histoire de la ville de Clcrmont, t. 2.

3 Journal d'un bourgeois de Paris, p. 4G0. h Journal d'un bourgeois de Paris, p. 461.

surant d'une existence qui lui était encore dévouée. Sur quoi, le Roi, cruel cette fois pour le dernier soupir que son ministre allait rendre, lui fit dire qu'il ne le traitait pas plus 7iial qu'il ne lui avoit autrefois conseillé de traiter les autres '. •

Pour riionneur de François Ier et d'après l'expérience des cours, ne serait-il pas permis d'attribuer cette réponse à d'infidèles messagers, qui, jaloux et ingrats, comme on l'est souvent autour des princes, poursuivaient par l'insolence un pouvoir maintenant désarmé, et voulaient que le dernier soupir d'un ministre longtemps redouté, au lieu d'être celui d'une tranquille et glorieuse vieillesse, fût celui du remords, de la confusion et du désespoir?

Il fut trouvé, disent les historiens du temps, en l'hôtel d'Hercule, des sommes considérables « qui furent emportées par le Roy, pour et à son prouflict2. » Leur délivrance eut lieu entre les mains du président Poyet, à condition qu'elles seraient remises aux héritiers dans le terme de neuf années : engagement qui ne fut jamais rempli3. Ces confiscations, déguisées sous le nom d'emprunt, et qui comprirent sa vaisselle d'or et d'argent \ rendirent plus populaire et plus proverbiale encore cette allusion : sat Prata biberunt.

Un auteur peu bienveillant pour le chancelier, prétend qu'elle dut son origine au Roi François Ier dont elle fut, selon lui, la réponse laconique et sévère, un jour qu'Antoine du Prat lui demandait encore de nouveaux bienfaits 5.

1 Aubéry, Histoire générale des Cardinaux, t. 3, p. 353.

2 Journal d'un bourgeois de Paris, p. 401. 8 Bibl. imp., Manuscrits Dupuy, n° 406.

4 Journal d'un bourgeois de Paris, p. 4G0.

5 L'abbé Faydit, Remarques sur Homère ci Virgile.

L'ordre délivré au sujet du soi-disant emprunt était

ainsi conçu : « Semblablement ledit président

Poyet prendra à Nantoillet des dits héritiers de feu Monsieur le Légat la somme de cent mille écus au soleil, à titre de prêt, qu'il fera porter en un des coffres du Louvre à Paris : de laquelle somme icelui président baillera aux dits héritiers des lettres de reconnaissance qui lui ont été mises en ses mains, par lesquelles le dit seigneur Roy promettra rendre la ditte somme dedans neuf années. C'est à scavoir à raison de vingt-cinq mille livres par an : laquelle somme de vingt-cinq mille livres, se payera en quatre termes et payements égaux en chacunes des dites neuf années, selon les acquits qui en seront levez, jusques à l'entier remboursement d'icelle somme de cent mille escus. — Fait à Coussy le 17e jour de juillet 1535, signé François, et plus bas Breton '.»

C'était alors un usage assez arbitraire de la royauté, que lorsque venaient à mourir des personnages comblés par le prince d'honneurs et de richesses, des sommes considérables fussent prélevées sur leurs successions , soit à titre de prêt, soit comme secours réclamé par la détresse générale, et par l'insuffisance du Trésor public. Monsieur de Courtier, grand-maître de France, trépassa le 20 mai 1520. « Le Roy ayant besoin d'argent, emprunta celui qui fut trouvé dedans le château de Chinon au dict feu seigneur, et qui fut estimé à cent trente-deux mille écus \ »

Ainsi, vers le milieu du môme siècle, Jean Bohier ,

1 Registres du Parlement. — Aubéry, Histoire générale des Cardinaux, t. 3, p. 353. — Voira Y Appendice, n" '.).

2 Journal d'un bourgeois de Paris, p. 83.

neveu du cardinal Bohier, cousin du chancelier du Prat, se vit, sous prétexte d'une vieille connivence avec le connétable de Bourbon, dépouillé des châteaux de Saint-Cicrgues et de Chenonceaux, bâtis par ses pères'. Ainsi encore se passait-il en Angleterre, où le cardinal Wolsey, privé de ses honneurs et de sa liberté par la haine que lui vouait Anne de Boleyn, subit en 1530 la confiscation de ses trésors, comme préliminaire du procès qui le menaçait dans des intérêts plus précieux encore, si sa mort n'était pas venue éviter au Roi une dernière ingratitude et au ministre disgracié un suprême désespoir.

Nous avons cru devoir suivre pas à pas dans la relation de ces faits l'ordre établi par les historiens qui nous ont précédé. Mais nous n'avons point enchaîné nos jugements aux leurs, et si nous avons répété et discuté leurs récits, c'est par égard pour l'opinion publique et sans préjudice de l'hommage dû à la vérité. Après avoir analysé et exposé leurs appréciations, il nous sera permis de remonter aux sources et de détruire par les preuves cet échafaudage d'accusations qui n'épargnent pas le prince plus que son ministre. La cruauté du Roi ordonnant le dépouillement d'une victime expirante, la fureur et le désespoir de celle-ci, succombant à de tels traitements plus encore qu'à l'excès de son mal , sont les inventions d'une haine mensongère. Les siècles lui ont obtenu la faveur qui devrait être réservée à la justice : il faut que la vérité reprenne son règne.

Antoine du Prat, on l'a vu, mourut à Nantouillet le 9 juillet 1535. Les ordres délivrés par le Roi pour l'em-

* Annales de la ville d'Issoire, publiées par M. Douillet.

prunt forcé, dont son immense fortune fut l'objet, sont en date de Coussy, 17 juillet 1555 ' ; de Villers-Coterets, 27 juillet 1535%

A cette même date, du même lieu, et pour le même sujet, Anne de Montmorency écrit encore au président Poyet:{. Le 30 juillet 1535, le Roi renouvela encore ses ordres au même président. L'irritation et la vengeance étaient tellement absentes de ses volontés royales que , le 27 juillet, il joignait à ses autres instructions les intentions bienveillantes exprimées dans ce billet autographe : « Monsieur le président, je veux et entends que là où en me fournissant par les enfants du feu légat les trois cent mille livres dont je vous escripts, il ne leur demoureroit argent pour faire les funérailles et obsèques de leur père, que en ce cas vous leurrabatez d'icelle somme de trois cent mille livres ce que verrez et congnoistrez que pourront monter les dites funérailles, et que vous fassiez en sorte envers eux qu'ils vous fournissent le demourant.

« Fkançoys ". »

Animé des mêmes dispositions, le 30 juillet 1535, il écrivait encore au président Poyet : « Monsieur le président, l'évêque de Clermont et le sieur de Nantouillet son frère m'ont faict dire que de brief ils se délibèrent faire porter le corps du feu légat leur père à Sens, où il ordonne être inhumé, et auquel lieu se doit trouver une grosse compaignye pour assister aux obsecques et funérailles du dict défunct, et qu'il leur seroit besoing

1 Bibl. imp., collection Dupuy, reg. 466,

2 /(/., Ibid.

3 ni., Ibid.

h ld., Ibid.

eulx ayder de quelque quantité de vesselle d'argent soit vermeille dorée ou blanche, pour leur servir durant le temps des dicts obsecques, et que mon plaisir soit leurs en vouloir faire délivrer de celle qui a esté trouvée après le décès du dict défunct leur père et contenue es inventaires que vous avez par mon ordonnance de ce faictes; laquelle vesselle ils se submectront ung seul et pour'le tout rendre et remectre à Paris en vos mains et au mesme lieu où ils l'auront prinse.

» Ce que volontiers leur ay accordé, à cette cause je vous ordonne que leur faictes incontinent fournir et délivrer de la dicte vaisselle telle quantité qu'ils adviseront leur estre nécessaire pour l'affaire sus dicte, en recouvrant promesse signée de leurs mains de ce que leur ferez bailler, par laquelle ils se submectront icelle vesselle rendre et remectre au lieu où elle leur aura esté faict par vous délivrez.

» Et ce, si tost que les dictes obsèques seront parachevées, dont pour vostre déscharge retiendrez la présente avec leurs dictes promesses, en faisant rendre laquelle en sera tenu quicte et deschargé envers moy et partout ailleurs où il appartiendra dans nulle difficulté. Priant Dieu, Monsieur le président, qu'il vous ait en sa sainte garde. Escript à la Fère en Tardenois, le pénultième jour de juillet 1535.

« Françoys '. »

Enfin, le 1er août j 535, Guillaume Poyet, Jean Briçonnet, Nicolas Viole, Estienne le Blanc, commissaires du Roi, ayant, ce jour-là même et en exécution de ses

1 Bibl. imp., collection Dupuy, reg. 466.

ordres , prélevé sur la succession du chancelier la somme de 280,000 francs tant en écus d'or au soleil qu'en vaisselle, certifiait au Roi ledit emprunt et son dépôt dans les coffres du Louvre '.

Partout où il est question de ce prélèvement, dans les ordres du Roi, dans les instructions de ses ministres, dans les comptes rendus de ses commissaires, il est qualifié d'emprunt. Sa forrrie, les époques de sa restitution, sont indiquées et répétées avec le soin le plus minutieux, et nulle part le mot de confiscation n'est insinué, sa pensée même ne se trouve pas indiquée. Les historiens ont voulu voir , au détriment de la loyauté du Roi, une confiscation déguisée dans ce fait et sous ces termes. Sans que les preuves matérielles de la restitution soient encore acquises, n'en trouverait-on pas des symptômes presque équivalents dans cette opulence extrême que les fils et les petits-fils du chancelier ne tardèrent point à déployer et qu'ils léguèrent à leurs descendants ?

Quant à la succession des titres et des honneurs du cardinal- légat, elle fut distribuée comme il suit - : Antoine du Bourg fut chancelier de France. « 11 étoit bon et vertueux magistrat, très-expérimenté dans les affaires, et employé avec succès par le Roi François Ier dans plusieurs négociations importantes 3. » C'était Antoine du Prat qui lui avait fait cette carrière et préparé cette destinée. Ses provisions pour l'office de chancelier de France expriment encore avec l'éloge du nouveau promu, l'affection et les regrets que le Roi

1 Bibl. imp , collection Dupuy, p. 466.

2 Journal d'un boui\,ei)is de Pans, p. 461.

3 Chabrol, Coutumes tl' Ai vergue, t. 4, p. 497.

accordait à son prédécesseur « quod officium,)(

est-il dit en propres termes, nuper tenere solebat bonœ memoriœ carissimus ac fidelis amicus Anthunius cardinalis et archiepiscopus senonensis, Franciœ legatus

et cancellarius, etc ' »

Le cardinal de Bourbon le remplaça sur le siège de Sens, et le cardinal de Lorraine sur celui d'Alby. L'évêque d'Orléans obtint son abbaye de Saint -Benoitsur- Loire. Le Roi François Ier nomma Jean de Buz sur le siège de Meaux, et pendant les sept années de son administration, l'hérésie lui rendit avec usure les tracas qu'il causa à plusieurs abbayes et notamment à celle de Farmoutiers 2. Enfin le cardinal de Florence et le cardinal Sadolet furent, le premier en 1539, le second en 154*2, légats auprès de François 1". Le cardinal de Florence, malgré son illustre naissance, « ne reçut pas plus d'honneur de la cour, que n'en avoit reçu le cardinal du Prat \» Le cardinal Sadolet, fidèle à la modestie qui lui avait fait refuser les avances d'Antoine du Prat, n'accepta enfin cette mission « que sur les prières et instances de ses amis qui lui remontrèrent qu'il y auroit beaucoup plus de rusticité que de vertu, à rejeter avec une sorte de mépris, de si visibles marques de l'affection et bienveillance de Sa Sainteté *. » Du moins il ne voulut de son titre qu'un pouvoir utile à la religion, il rejeta l'éclat qu'avait toujours fui son humilité.

4 Archives impériales, registre X. 8601, f° 111* L.

2 Don Toussaint du Plessis, Histoire de l'église de Meaux, t. 1,

3 Narration des Légats, p. 73 et 75.

4 Aubéry, Histoire générale des Cardinaux, t. 3, p. 533.

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