CHAPITRE XLVII
Funérailles du cardinal du Prat. — Son mausolée; son épitaphe.
Les dépouilles mortelles du légat subirent aussi le partage et la dispersion. L'église de Nantouillet, à laquelle l'avenir destinait les restes de plusieurs de ses descendants, n'obtint qu'une pierre sépulcrale érigée en son honneur par le respect de son fils. Son inscription, aussi bien que les épitaphes de deux de ses petitsfils tués à la bataille de Saint-Antoine, et de Magdeleine de Baradat, femme du marquis de Nantouillet et de Précy, ont disparu sous les coups du marteau révolutionnaire. Le cœur du cardinal fut porté dans la cathédrale de Meaux et mis en terre assez près de la lampe du chœur; il y fut retrouvé en 1723 lorsqu'on bâtit "le caveau destiné à servir de sépulture aux évêques. On avait suspendu au-dessus, du haut de la voûte, son chapeau de cardinal. On l'y voyait encore en 1562, lorsque les huguenots le lacérèrent et abattirent tous les autels et toutes les images de cette église'.
* Don Toussaint du Plossis, Histoire de l'église de Memir. t. 1, p, 330.
Le corps d'Antoine du Prat fut honoré de la sépulture dans la cathédrale de Sens. On fit à ses restes une entrée non moins triomphante qu'avait été celle du légat dans la ville de Paris. Le chapitre, aussi empressé de rendre les derniers devoirs à ses restes qu'il avait été obstiné à refuser à sa personne les honneurs qui lui étaient dus, vint à sa rencontre accompagné de tout le clergé régulier et séculier. Les rues que devait traverser le cortège étaient tendues de noir, et sur la porte de chaque maison brûlait une torche chargée des armes du cardinal. Des huissiers, des confréries, des corporations, puis des crieurs en grand nombre, enfin des domestiques de la maison du cardinal suivaient et précédaient en vêtements de deuil, tous avec des torches, armoiries et chaperons. Venaient aussi les croix des treize curés de la ville, les crosses des cinq abbayes, et encore les Cordeliers, les Jacobins et les Augustins de ja ville de Paris, tous dans leur costume et chacun avec une torche armoiriée. Venaient encore cent hommes de pied en deuil, puis sur un char attelé de quatre chevaux, montés par quatre hommes en noir, reposait le corps, au-dessus duquel le maire et les échevins de la ville portaient un riche dais.
D'autres hommes à cheval, vêtus de noir et de velours, bêtes et gens, portaient les insignes du chancelier-cardinal.
Deux pages à cheval, couverts de velours de deuil, soutenaient l'effigie du cardinal, et d'autres pages à pied l'abritaient sous un ciel ou dais de drap d'or. Et pour qu'entre l'entrée de sa personne à Paris et l'entrée de ses restes à Sens, l'analogie fût entière, de même qu'en 1530 le peuple avait mis son dais en pièces, se le disputant, en 1535 les laquais en faisant
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tapage lacérèrent son autre dais à coups d'épée à l'issue de la cérémonie.
Les deux fils du légat, Guillaume du Prat, évêque
de Clermont, et Antoine du Prat, seigneur de Nantouillet, prévôt de Paris, conduisaient le deuil, assistés de deux présidents du parlement de Paris, et ayant chacun un page portant la queue de leur robc„ qui traînait de cinq à six aunes.
La présence de Guillaume du Prat à ces obsèques est constatée par les actes et les récits. 11 est bon d'insister sur ce point, une chronique récente et spirituelle, mais dépourvue d'exactitude dans ses détails, ayant répandu le scandale sur la vie de l'évêque de Clermont, et rempli de mollesse et d'immoralité les jours et les heures qu'il consacra à ses pieux devoirs de fils'.
Pour compléter la noblesse du cortège, il se terminait par le bailli de Sens, le lieutenant-général , une foule de gentilshommes et de seigneurs tous en deuil2.
Le cercueil cousu dans du velours noir, revêtu de drap d'or, fut déposé, en attendant les obsèques qui se firent le lendemain de l'entrée, dans une chapelle ardente. Un docteur de Sorbonne prononça son oraison funèbre, et les prières ne lui manquèrent pas plus que ne lui avaient manqué les honneurs. Un caveau préparé pour recevoir ses restes les conserva jusqu'à ce que la tourmente révolutionnaire les eût dispersés et confondus.
Antoine du Prat, baron de Thoury, fils du chancelier et prévôt de Paris, fit élever dans le sanctuaire, près
1 Bibliophile Jacob, Chroniques nationales, t. 2, la Barbe.
2 Tarbé, Bechërches historiques et anecdotigues sur la ville de Sens, p. /i")7 et suivantes.
de l'autel, un magnifique monument sur la tombe de son père. L'incertitude pèse sur le nom de son auteur. 11 coûta dix mille écus. Ses sculptures, faites à Grenoble, sont attribuées au Primatice1.
Les quatre bas-reliefs, seuls débris épargnés par le marteau révolutionnaire, représentent Antoine du Prat siégeant à la chancellerie, faisant à Paris son entrée comme légat, présidant le concile de Sens; le quatrième enfin est consacré aux derniers honneurs qui lui furent rendus lors de l'entrée de son corps à Sens.
« On remarque dans ces bas-reliefs une grande correction de dessin, une perspective bien suivie, des têtes très-caractérisées, et enfin un ensemble digne d'un grand maître ; et le tout exécuté sur de la pierre douce, ou plutôt de l'albâtre ou gypse, tiré des carrières de Salins en Franche-Comté, comme celui qui a servi pour les tombeaux des ducs de Bourgogne, qui se voyaient aux Chartreux de Dijon \ »
En 1793 ce magnifique monument fut détruit. Les cendres du cardinal furent dispersées, les ornements et la figure couchée qui le surmontaient, représentant un corps rongé des vers, payant à la nature l'humiliant et le dernier tribut de l'impuissance et de la corruption, ont été brisés sans qu'il en reste une pierre. Des mains habiles et courageuses ont préservé les bas-reliefs pendant deux ans, en les dissimulant aux regards, et d'autres mains saintes et protectrices les ont dernièrement rendus avec honneur à l'admiration qu'ils avaient si longtemps obtenue.
1 Laine, Archives généalogiques et historiques de la noblesse de France , t. G.
2 Ta.rbé, Recherches historiques et anecdotiques sur la ville de Sens, p. 657.
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Les mêmes fureurï barbares ont aussi brisé la statuc agenouillée du chancelier, placée jadis à la droite d'un grand portique à l'Hôtel-Dieu de Paris, construit par ses soins. L*épitaphe suivante, qui est comme le sommaire de sa vie tout entière, fut gravée sur son tombeau par les soins de son petit-fils.
« A la mémoire de la vertu et heureuse fidélité de très-illustre et révérendissime monseigneur, par [a permission divine cardinal du Prat, archevêque de Sens, légat en France pour le saint-siége apostolique : chancelier de France, de Bretagne, de Milan et de l'ordre du Roi ; lequel ayant été donné, en ses jeunes ans, au bon Roi Louis XII, père de la patrie, parvint aux honneurs et dignités d'ambassadeur et de conseiller au conseil; et depuis, régnant le magnanime Roi François Ier, restaurateur des arts et des sciences, fut, ledit seigneur, chancelier de Sa Majesté et chef de son conseil, et finalement le premier en son royaume, nonseulement en l'autorité de la justice, mais aussi en la suprême dignité du pontificat, au temps du pape Clément Y1I : et se trouvant ûgé de 1£2 ans, décéda en son château de Nantouillct le onzième jour de juillet MDXXXV.
» Haut et puissant seigneur, messire Antoine du Prat, son neveu en directe ligne, seigneur de Nantouillet et de Précy, chevalier de l'ordre du généreux et invincible Roi Charles l\, conseiller et chambellan de Sa Majesté, prévost de Paris, meu de dévotion et affection de satisfaire au devoir et office d'un très-humble fils et neveu, a fait mettre et apposer ce tableau et cette épitaphe, joignant celte sienne sépulture, que lui fit construire et ériger feu monsieur le prévost de Pa-
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ris , son père , fils duclit seigneur légat que Dieu absolve. \ »
Bèze, au contraire, l'ennemi vindicatif du catholicisme et du chancelier, fit pour celui-ci une railleuse épitaphe dont la Croix du Maine a conservé le souvenir. Par une impudente allusion à son embonpoint extrême , il voulait que ces mots seulement fussent gravés sur sa tombe :
Àmplissimus vir hic jacet 2.
L'histoire n'a pas tenu compte de cette espèce de profanation de la mort ; mais elle a conservé la mémoire de l'inscription qui fut gravée sur le monument. Elle existe encore, et, seuls avec elle, les quatre basreliefs décrits plus haut.
Du moins la rage du vandalisme n'a pu effacer de l'histoire le nom du chancelier du Prat, consacré par tant de faits auxquels il prit part, et par tant d'actes qui furent son ouvrage. Les succès comme les revers, les humiliations comme les gloires du grand règne de François Ier, rencontrent la mémoire de son ministre mêlée à chaque événement, soit pour en développer les heureux résultats, soit pour en conjurer les conséquences fatales. Pour compléter l'éloge du cardinal du Prat, il suffit de le placer non loin du cardinal Ximénès, qu'il vit longuement encore au pouvoir, et près du cardinal Wolsey, dont il fut plus complètement encore le collègue et le contemporain, avec lequel il eut à démêler et à régler plus d'une fois les intérêts des peu-
1 Aubéry, Histoire générale des eardinaur, t. 3, p. 351.
2 La Croix du Maine, Bibliothèque françoise.
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pics. Jl fut l'émule comme le successeur des cardinaux Briçonnet et d'Araboîse. Les cardinaux de Gramont et de Tournon coopérèrent avec lui aux grands événements religieux et politiques du règne de François!". Enfin le grand cardinal de Richelieu lui-même s'inspira de son génie. En saluant sa mémoire il faut rendre hommage au chancelier du Prat. La gloire qu'il sut acquérir remonte au delà de son temps et de ses œuvres ; il en cueillit les palmes, mais il en revient une juste part au ministre éminent qui sut ouvrir et montrer le vaste champ dans lequel elles devaient naître. Sans lui le succès et les conquêtes du pouvoir auraient manqué à l'ambition de sa politique.
Avec plus de bonheur, mais non pas avec plus d'audace et de lumière, Armand de Richelieu atteignit au but qu'Antoine du Prat lui avait montré. Au chancelier du Prat l'honneur des fécondes et premières semences, au cardinal de Richelieu la gloire des derniers fruits dans toute leur maturité. Le même siècle vit l'un au berceau, l'autre au pouvoir. Cinquante années seulement séparèrent une naissance pleine d'avenir d'une mort digne de mémoire. Mais en ce demi-siècle les événements avaient marché : des hommes dignes coopérateurs du ministre tout-puissant, surgissaient autour de lui ; il pouvait donner enfin à l'autorité royale un éclat sans pareil et sans rivaux, dont le cardinal du Prat avait conçu la forme, dont il avait entrepris l'établissement et poursuivi la conquête.
«Continuateur du système de Louis XI, qui durant tout son règne affaiblit l'autorité indépendante des hauts barons et fortifiait la puissance royale, le chancelier du Prat abattit le dernier des grands vassaux. Depuis lors on ne vit plus que des dignitaires de la
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cour ; et , sans la faiblesse des Valois , sans les guerres de religion, il n'y avait, plus qu'un seul seigneur en France, le Roi ; et l'œuvre de Richelieu était accomplie un siècle plus tôt'. »
Ximénès, Wolsey, Richelieu, telles sont les glorieuses figures parmi lesquelles l'image d'Antoine du Prat prend une noble et légitime place. Elle égale les plus élevées d'entre elles. Pourquoi ne se hasarderaiton pas à dire qu'elle les surpasse? Éloge inouï jusqu'à ce jour ! Mais si le bonheur de la fortune appartient au succès, la gloire suprême de l'intelligence et du courage ne revient-elle pas à celui qui sut le préparer de loin? Les lauriers et les couronnes sont donnés aux vainqueurs des courses, mais ceux qui découvrirent et qui indiquèrent leur but, qui frayèrent la voie, qui luttèrent contre les difficultés qui fermaient son entrée, n'auraient-ils pas droit à un magnifique partage? Les siècles et les révolutions ne sauraient, par leur obscurité et par leurs ravages, rien enlever à l'éclat de la mémoire d'Antoine du Prat, ni au nombre de ses bienfaits.
L'ingratitude a pu les méconnaître : faute de l'envie qui ne saurait les atteindre et de l'oubli qui se refuse à les effacer, la haine s'est plu h les dénaturer et à les nier. Mais l'histoire ne saurait épouser ces querelles passionnées, elle doit sa justice impartiale à la vérité, elle donne à la vertu sa couronne immortelle.
1 M. Faye de Brys, Trois magistrats français au xvl* siècle, p. VI.