‹ Vie d'OberlinChapitre 9 sur 15 · Ceci est écrit en · texte numérisé non relu

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che, d'intimes et précieux amis pour Oberlin. Il reçut à Waldbach la visite de la célèbre madame de Kriidner. « Elle venait au Ban de la Roche pour épancher son cœur dans celui de ce vieux serviteur du Christ et pour fortifier sa foi près de lui. La société de Louise Scheppler, de Sophie Bernard, de Catherine Scheidecker, de Marie Miïller, de Madeleine Bernard , et d'autres âmes humbles et pieuses, avait pour elle un charme particulier, »

Mais, de toutes ces rencontres, de toutes ces amitiés, la plus singulière peut-être fut celle d'Oberlin et de l'abbé Grégoire, alors curé à Emberménil. Ce fut à un voyage que celui-ci fit dans les Vosges et au Ban Ae la Roche en 1787, qu'Oberlin et lui se lièrent d'une vive et constante amitié. On trouve de chaudes lettrès du conventionnel dans la correspondance du pasteur alsacien.

l ; U) VIE D'OBERLIN

Oberlin prit franchement parti pour la Révolution. Ce ne fut point une de ces conversions subites quipeuvent à juste titre exciter les soupçons. Le réformateur du Ban de la Roche avait donné des gages sérieux de son amour de l'humanité , et il souscrivitavec ardeur aux principes de l'égalité républicaine. Qui travaille à élever les hommes, d'ailleurs, se propose ce but.

Oberlin n'était pas un hypocrite. Plus tard, avec cette soumission dont le christianisme fait un devoir, il accepte les autres gouvernements; mais il ne marque d'enthousiasme que pour

la République et ne s'entremet activement que pour elle. Il va sans dire qu'il n'approuve point les excès où furent entraînés les révolutionnaires. Son âme tendre et humaine ne pouvait accepter qu'on fît violence à l'humanité, même avec l'intention de la servir, et il était de ceux qui font prévaloir les principes sur les circonstances. Donc il condamne la Terreur, mais sans violences de langage et sans passion. Il croit à l'alliance de la religion et de la liberté. Il condamne la tyrannie comme açti-chrétienne, et voit dans la Révolution la main de Dieu.

La Révolution fut paisible au Ban de la Roche. Aimé et considéré comme le chef moral de la communauté, et décoré déjà par ses paroissiens du titre de bon papa, Oberlin fut le président naturel des fêtes patriotiques. Sur la plus haute des montagnes, le Bœrhoch, on érigea l'autel de la patrie. Voici le discours que

prononça Oberlin à la fête de la Constitution, en 1791.

« Mes chers auditeurs,

« Depuis la chute d'Adam, le mal prenait insensiblement le dessus sur le bien par toute la terre, à mesure qu'elle se peuplait, et tous les pays gémissaient sous le sceptre de fer des vices et des passions, à mesure qu'ils se remplissaient d'habitants. Tous les royaumes, tous les établissements humains portaient l'empreinte de la corruption générale et de l'empire du mal.

« En France, comme dans le reste de l'Europe, deux classes d'hommes privilégiés s'étaient approprié toutes les richesses, tous les honneurs, tous les pouvoirs, et sans être euxmêmes heureux, car on ne saurait l'être sans vertu, ils se sont rendus malheureux et ont opprimé les autres classes.

« Les rois de France eux-mêmes étaient opprimés sous leur pouvoir, et, malgré l'expression singulière que portaient leurs ordonnances : car tel est notre plaisir, ils n'osaient ordonner, ni «vouloir même que ce qu'il plaisait à ces deux classes de vouloir.

« Leur pouvoir était formidabla et invincible, et cependant les voilà vaincus; à Tétonnement de tputes les nations, leur pouvoir est rompu et rentré dans le néantce C'est par la Constitution française, faite les années 1789, 1790 et 1791, que ce miracle s'est opéré. 0 Dieu! qui n'y reconnaîtrait ta main merveilleuse et toute-puissante !

« C'est aujourd'hui que nous célébrons la mémoire et la fête de cette Constitution. Nous allons offrir à Dieu le sacrifice de nos hommages et actions de grâces

« 0 Dieu! que tu es merveilleux et immen-

sèment grand ! Par les petits tu as renversé les grands; par les faibles, tu as désarmé les puissants. Voilà, voilà la petite pierre détachée de la montagne, sans le secours des mains, dont Daniel, ton serviteur, parle au Chapitre II, en nous disant qu'au dernier temps, au temps où la monarchie romaine se sera divisée en une multitude de monarchies, cette pierre sera détachée de la montagne, et que, roulant en bas, elle écrasera et anéantira le colosse immense de l'aristocratie et de TAnte-Christ, de sorte qu'il deviendra comme la paille de l'aire d'été, que le vent transporte çà et là, et il ne sera plus trouvé aucun lieu pour lui; mais cette pierre deviendra une grande montagne et remplira toute la terre. Car l'Éternel suscitera un royaume qui ne sera jamais dissipé. 11 établira son propre royaume, qui brisera et consumera tous les royaumes qui ne seront pas conformes au royaume céleste.

« 0 Dieu, change nos cœurs, et en nous en donnant de nouveaux, dispose-nous et rendsnous dignes du nouvel ordre de choses que tu vas établir! 0 Dieu, que ton règne vienne au dedans et au dehors de nous ! »

Le Ban de la Roche répond à l'appel de la patrie en danger, et ses jeunes gens s'enrôlent comme volontaires. Oberlin bénit leur départ et leur recommande d'être humains et compatissants en pays vaincu. Il encourage leur enthousiasme; mais bientôt il a besoin de courage pour lui-même. Son fils aîné, qui étudiait la médecine à Strasbourg, enflammé lui aussi du saint amour de la patrie, s'est enrôlé dans les bataillons du Bas* Rhin. A la bataille de Bergzabern, en août 1793, on demande pour une commission périlleuse un homme de bonne volonté. Le jeune Oberlin s'offre; il est mortellement atteint; transporté au Weissembourg,

chez un ami de son père, il meurt à l'âge de vingt-un ans.

Quand le culte est interdit en France, Oberlin fonde un club qui tient ses séances dans l'église; il appelle tribune sa chaire et continue de prêcher. Seulement, le président du club a d'aborcU'attention d'inviter le citoyen Oberlin à parler sur quelque sujet moral et patriotique. Il faut dire que 1 éloquence de notre pasteur ne changea point avec son cadre. G est toujours la même phrase et la même pensée noyées en Dieu. Dans le discours qu'il prononce à la fête de la jeunesse, il nous paraît pousser un peu loin les devoirs du républicain. Pour ce mystique serviteur de la révélation divine, l'individu est toujours, lorsqu'il le faut, sacrifié à la loi; le droit s'oublie en face du devoir.

« On est républicain quand on ne vit el ne

subsiste, quand on ne fait d'entreprise, quand on ne choisit une profession ou un genre de vie, quand on ne se marie, n'engendre et n'élève des enfants que pour V utilité publique.

« On est républicain quand, pour l'amour du public, on s'efforce à donner aux enfants l'exemple d'une vie généreuse, utile à d'autres, pleine de bonnes œuvres, c'est-à-dire remplie d'occupations, dont le but est la prospérité publique. '

« On est républicain quand on élève ainsi ses enfants et qu'on leur inspire de pareils .sentiments, et qu'on les dresse de plus en plus à 1 utilité publique en leur inspirant le goût des sciences et l'amour du prochain.

« Enfin, on est républicain quand on les préserve de cet esprit égoïste, qui, aujourd'hui plus que jamais, semble dominer une nation dont les membres ont cependant fait serment de s'aimer comme des frères, et qui pour la

plupart n'ont soin que d'eux-mêmes et ne font rien pour le public que lorsqu'ils y sont forcés. Oh! loin de nous cet esprit infernal anti-républicain, en même temps qu anti-chrétien ! »

Le comité de sûreté générale établi à Strasbourg mande Oberlin « pour faire sa profession de foi et s'expliquer sur sa manière de penser, d'agir, en fait de révolution politique et religieuse. »

Oberlin rédige cette profession de foi :

« Par les administrateurs du directoire du district de Ban, j'ai reçu l'ordre du comité de sûreté générale de faire une profession de foi et de m'expliquer, etc.

« Je ne sais pas bien sur quels articles on demande mon explication. J'approuve souverainement les mesures rigoureuses par lesquelles on a mis fin à l'infâme agiotage qu'on fit sur les assignats. Les assignats, je les res-

pectais et chérissais dès le commencement comme un heureux moyen de sauver la patrie.

J'approuve qu'on ait aboli les cérémonies vaines et qu'on ait banni tout dogme de religion qui est stérile, infructueux, et qui ne sert qu'à exciter des querelles. Je me suis toujours retranché dans mes instructions, à ce qui sert à rendre mes frères éclairés, braves, diligents, bons patriotes, bons pères, bons soldats, républicains zélés, fidèles et recommandables en chaque situation. Le rabat et le manteau que je portais ci-devant, je les ai déposés en pleine assemblée, il y a déjà quelque temps; j'avais toujours de la répugnance à porter ces vaines distinctions; il y a plusieurs années que j'ai commencé à inspirer à mes auditeurs des sentiments républicains

« Waldbach, ce tridi 23 frimaire, l'an n de la République une et indivisible.

« Jean-Frédéric Oberlin. »

On trouve dans les papiers d'Oberlin de cette époque, le passage suivant :

« Je n'ai jamais été Pfaff (c'est-à-dire, en allemand, mauvais prêtre). J'étais soldat dès mon enfance. Mon goût me portait aux armes et à Fart de la guerre. Si je n ai pas embrassé ce métier, c'est qu'on ne combattait pas alors contre la tyrannie, et que je vis au contraire que dans l'état de pasteur à la campagne, je pouvais faire infiniment de bien. »

Il est inutile d'ajouter qu'Oberlin avait prêté sans hésitation le serment à la République, qu'on demandait alors aux prêtres.

Cependant il fut arrêté comme suspect. On était alors dans les derniers jours de la Terreur. Lui et l'autre pasteur du Ban delà Roche, M. Bœckel, furent dirigés sur Schelestad, où voulurent les accompagner le maire et les con-

seillers municipaux de Waldbach, afin de les honorer et de leur rendre témoignage. Seuls, parmi un assez grand nombre d'autres pasteurs suspectés, Oberlin et Bœckel ne furent pas mis en prison et dînèrent dans un hôtel à table d'hôte avec les administrateurs du district. Ceux-ci eurent le mauvais goût, en cette occasion, d attaquer vivement le christianisme et les pasteurs, lesquels ripostèrent avec autant de vivacité que s'il se fût agi d'une simple joûte oratoire. Heureusement, les administrateurs Jacobins, pas trop mauvais diables, à ce qu'il paraît, admirèrent le courage d'Oberlin et de Bœckel et se gardèrent bien de les en punir. Peu de jours après eut lieu le 9 thermidor, et les pasteurs du Ban de la Roche furent renvoyés à leurs montagnes.

L'activité d'Oberlin était sa vie. Pendant tout le temps que le culte fut suspendu, bien qu'il s'occupât toujours des pauvres et des

malades, il se trouvait oisif et imagina de prendre une patente de fabricant.» Depuis Ion gtemps, il avait chez lui un atelier où il faisait fabriquer ou fabriquait lui-même des instruments aratoires qu'il donnait ou cédait à bas prix à ses paroissiens; il se livra plus que jamais à cette industrie et fit apprendre un métier à ses fils, tout en les instruisant en vue d'une profession libérale. Mais tourmenté de ne plus pouvoir continuer ses instructions et prédications, il écrit à l'administrateur du district et en reçoit cette réponse :

« J'ai pris connaissance, citoyen, de la lettre que tu as écrite à l'administration , et dans laquelle se manifestent d'une manière s louable et ta crainte de ne point suivre l'esprit de la loi et le désir de continuer à instruire la jeunesse. Il serait dommage, en effet, qu'elle perdît un instituteur tel que toi.

« Voici, en mon particulier, la conduite que je crois te convenir le plus en ce moment-ci ; c'est d'attendre que l'explication que j'ai demandée au comité de salut public sur le contenu des lois du 19 frimaire et 8 pluviôse me soit parvenue , pour alors , en cas qu'elle soit favorable à tes désirs, reprendre des leçons dont ceux qui les reçoivent retireront des avantages proportionnés à ton mérite, et toi le plaisir le plus pur, celui d'avoir formé des cœurs dignes de la liberté et de la vertu.

« Salut et fraternité, « Staunn. »

Le comité de surveillance de Waldbach délivre à Oberlin ce certificat de civisme :

« Nous , les membres composant le comité de surveillance de la commune de Waldbach, district de Barr , département du Bas-Rhin,

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certifions, par le présent, que le citoyen Jean- Frédéric Oberlin,.âgé de 53 ans, natif de Strasbourg, est ministre du saint Évangile dans notre paroisse depuis 26 ans ; que pendant tout ce temps il a été un homme rare, dévoué luimême, tout ce qu'il a et tout ce qu'il est, pour le soulagement des indigents; nous prêchant, autant par ses propres exemples que par ses sermons, les vraies maximes de l'Etre suprême, et que, depuis notre heureuse Constitution, il Ta acceptée à cœur-joie, a fait tout son possible pour encourager notre jeunesse à aller pour la défendre, pour nous l'expliquer et nous la faire accepter et aimer , et a professé constamment les sentiments qui caractérisent un vrai républicain.

« En foi de quoi nous lui avons délivré le présent certificat.

« A Waldbach, le 28 frimaire an II de la République. »

Mais si Oberlin était sincèrement dévoué aux grandes et généreuses idées de rénovation sociale qui se résumaient en ce nom : la République, il blâmait vivement d'intolérantes et haineuses persécutions ; et ce qui prouve bien que sa conduite en ces temps n'avait été inspirée par aucun sentiment de crainte, c'est qu'il n'hésita pas , au risque de sa tête , à protéger les victimes des excès révolutionnaires. Pendant la Terreur, le Ban de la Roche fut une terre d'asile. Oberlin, soupçonné, eut à subir des visites domiciliaires. Mais il tira ses hôtes et lui-même de tous ces dangers par un courage, un sang-froid et une présence d'esprit admirables. C'était, assurément, un homme vigoureusement trempé, celui qui sut traverser une pareille époque en restant lui-même, en n'abandonnant aucun de ses principes et en se préservant de tout excès , soit dans l'ivresse des espérances, soit pendant les déceptions de

la lutte, soit lors de l'emportement des réactions.

Il n'en fut pas ainsi de tous les habitants du Ban de la Roche. Quelques têtes s'échauffèrent, et pour faire montre de ses pouvoirs de citoyen, on osa proposer la vente et la démolitioû de la vieille cure, devenue une dépendance, mais nécessaire, de la cure neuve bâtie depuis quelques années. Oberlin écrit à ce sujet une longue lettre où il se montre blessé, mais sans acrimonie, et où ses reproches restent empreints d'un accent paternel.

« D'après le plan fait, dit-il, lors de la construction de la nouvelle cure, la place est destinée à un jardin, et les matériaux doivent servir à bâtir une écurie et une grange... Tout cela serait fait depuis longtemps , si je n'avais pas toujours soutenu au ci-devant Seigneur qu'avant de penser à me loger à mon aise, il

fallait penser à loger les écoles. — Est-ce à votre honneur, présentement, que je sois la victime de mes soins paternels pour ma paroisse ?... Ah! quand vous étiez esclaves, vous aviez soin de mes biens et de mes aises, et maintenant que vous êtes libres et que vous pouvez agir d'après la propre générosité de vos cœurs, — ah ! comment vous montrezvous ? Comme vous restez en arrière ! — Voilà ce qui m'étouffe ! On jase de la République, maison est égoïste, etc. »

Ce ne fut pas seulement par des discours et des exhortations qu'Oberlin montra son attachement à ce gouvernement de lachosepublique qui venait d'être, nominalement du moins, remis entre les mains de tous. Il voyait avec le plus vif chagrin la dépréciation des assignats, qui attaquait à la fois les fortunes particulières et le crédit de la nation. Il souffrait de voir combien ce manque de confiance marquait d'égoïsme et de désunion. En cette circonstance, comme toujours, il essaya de communiquer aux autres les inspirations de son âme

chaleureuse, et si chaque canton français eût compté un Oberlin, le crédit eût pu être relevé par le simple et ingénieux système du rachat de la dette publique, exposé par lui dans les circulaires qu'il publie à cet effet.

« La nation, dit-il, c'est nous-mêmes ; c'est tous les braves gens, honnêtes et fidèles, d'un bout de l'empire français à l'autre.

« Cette nation a assez de propriétés et assez de vertus et de loyauté pour payer toutes ses dettes et pour ne pas faire perdre un seul denier à qui que ce soit de ses créanciers.

« Les assignats sont les obligations ou les lettres de change de la nation, où elle a engagé non-seulement ses propriétés , mais encore sa foi, sa loyauté, sa vertu.

h Par conséquent, recevoir les assignats pour une valeur moindre que celle que porte leur empreinte, c'est porter atteinte à la réputa-

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tion, au crédit, à la foi et à la vertu de la nation.

« Et ceux qui le font sont donc, en eux-mêmes, des fauteurs de complots contre-révolutionnaires, ennemis de la nation, de la Constitution, du règne dè Dieu et de Dieu même, ou, par ignorance, ils sont les complices de ces malheureux. Dans l'un et l'autre cas, ils dévoilent par leur procédé leur manque et défaut absolu de charité, des sentiments détestables et une infernale noirceur de l'âme, un degré d'avarice effroyable, d'avarice assez forte

pour les pousser à sacrifier le salut de tout l'empire, et même du genre humain, au gain de quelques sols, ou de quelques livres.

« Tous les vrais chrétiens sont patriotes. Le Seigneur, l'auteur et le conservateur de notre salut, s'est donné, s'est sacrifié pour tous, afin que tous, suivant son exemple, se donnent, se sacrifient, dans toutes les situations où sa pro-

vidence les place, pour le salut des autres, qu'aucun ne regarde à son intérêt particulier, mais sur le bien public. »

ADRESSE A TOUS LES VRAIS P4TJUOTES, DE LEUR TRÈS-HUMBLE ET TRÊS-PÉyOUÉ SERVITEUR ET CONFRÈRE OBERLIN.

« Chers frères ,

« C'est par les assignats que l'empire français a été sauvé d'une banqueroute honteuse et désastreuse.

« Ces assignats sont les obligations de la nation entière.

« Ils sont appuyés sur une hypothèque sûre, et autrement et incomparablement plus sûre que les autres papiers pareils de toute» les autres nations.

« Quoique les possessions impenses et la

loyauté de la nation garantissent la valeur déterminée des assignats, cependant, comme ils sont des obligations, ils ne doivent point subsister toujours, mais être détruits, à mesure que les dettes de l'empire se payent.

« Cela se fait par le brûlement successif des assignats rentrés; mais cela ne se peut faire qu'infiniment plus lentement que chaque cœur humain et sensible ne le désire, qui voit combien les pauvres et honnêtes citoyens perdent et souffrent tous les jours par la manœuvre scélératet de ceux qui en font un trafic et s'enrichissent.

« Les citoyens de Paris et des environs, de tout sexe et de tout âge, continuent toujours encore à présenter leurs offrandes à la nation, en les déposant entre les mains de l'Assemblée nationale.

« Nous sommes trop loin pour le faire de la même manière.

« Mais en voici une autre qui réunit deux buts ensemble. Quelques citoyens, dont le cœur saigne de la misère publique, causée par le trafic des assignats, sont convenus qu'ils perdront chacun deux sols par assignats de cinq livres, toutes les fois qu'ils débiteront un assignat. Je veux dire qu'ils le donneront toujours pour deux sols meilleur marché qu'ils ne l'auront reçu, et qu'ils le marqueront chaque fois sur le dos de l'assignat d'une manière lisible, mais en caractères assez petits pour que Ton puisse continuer à marquer la baisse successive de sa valeur jusqu'à la fin.

« Lorsqu'un assignat sera passé cinquante fois par de pareilles mains, sa valeur est réduite à rien; c'est une obligation acquittée et elle est brûlée.

« Comme par ce moyen les plus pauvres citoyens peuvent concourir à l'anéantissement

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successif des assignats et à la rédemption du citoyen honnête de dessous les griffesanfèrnales des trafiqueurs en assignats, je fus ravi de la communication de cette convention et j'y accédai sur le champ. J'invite tous les patriotes de tout sexe et de tout âge à y accéder aussi, et à vouloir bien perdre un ou deux sols sur chaque assigi^at de cinq livres qu'ils débiteront, et à marquer cela en petits caractères et proprement sur le dos de l'assignat jusqu'à ce que sa valeur se trouve réduite à rien, et que le dernier possesseur le puisse brûler avec les formalités constitutionnelles.

« En même temps, j'invite toutes les personnes honnêtes de ma paroisse , qui ont reçu des assignats pour moins que la valeur de 5 livres, à me les apporter, afin que j'écrive sur le dos la valeur pour laquelle ils les ont reçus , pour empêcher que çeux à qui ils les redonnent pour la même valeur ne les remet-

tent dans le cours pour la somme entière de 5 livres. •

« Par ce moyen, chaque pauvre et honnête citoyen est dans le cas de pouvoir faire une offrande à la nation et un sacrifice ù la Constitution, chaque fois qu'il donne un assignat pour deux sols meilleur marché qu'il ne Ta reçu. »

Cette résolution qui , dans une certaine mesure, s'exécuta au Ban de la Roche , fut l'objet d'une mention honorable à la Convention et d'un renvoi au comité des finances « comme du denier du pauvre apporté à la masse générale des moyens proposés pour la diminution des assignats en circulation. »

Oberlin pratiqua pour lui-même un autre système de rachat, en vendant contre des assi-

gnats, qu'il brûlait ensuite, les articles qu'il fabriquait lui-même' des livres et tout ce dont il pouvait disposer. %

Le 16 fructidor an D, l'œuvre civilisatrice de Stuber et d'Oberlin fut l'objet d'un rapport à la Convention , qui en décréta l'insertion au procès-verbal et au Bulletin, et en fit adresser copie à Oberlin et à Stuber.

Une lettre d'Ermann, conventionnel, ami d'Oberlin, accompagne cette copie j:

« .... Je sais qu'il ne faut ni décret, ni insertion au Bulletin, ni les applaudissements réitérés du peuple, qui ont couvert la voix du président , lorsqu'il prononçait le décret, pour t'encourager à continuer de faire le bien ; le contentement du cœur accompagne en secret les bonnes actions comme les remords suivent les mauvaises; mais l'estime de ses concitoyens, le regard des représentants d'un grand peuple

et la conscience d'avoir mérité ces marques d'approbation sont un fruit bien doux de notre zèle. Les désirer, c'est l'ambition sublime du sage , la seule qui n'a jamais tourné qu'au profit de l'humanité. »

Nous citerons encore la lettre qu'Oberlin écrivit à cette occasion à la Convention, ou du moins la partie de cette lettre qui résume heureusement les soins donnés à l'enfance.

« ....Agréez, citoyen président, l'assurance que je suis de cœur et d'âme , de toutes mes facultés et de toutes mes forces, pour la République française.

« La Convention nationale me témoigne son approbation sur mes soins pour introduire ici la langue française. Peut-être oserai-je lui présenter une petite description de la méthode dont je me suis principalement servi.

« Il y a environ vingt-sept ans que j'établis huit institutrices pour les huit villages et hameaux. Ces bonnes filles , instruites par feue ma femme et moi , montraient à leurs jeunes élèves, par des figures d'histoire, d'animaux et déplantes, où j'avais écrit les noms français et patois, avec une courte description. Elles les leur enseignaient d'abord en patois, puis, elles les leur disaient et faisaient répéter à tous en français. Pour occuper en même temps les

mains, elles leur apprenaient le tricotage, in-

connu jusqu'alors dans cette contrée. Puis elles les amusaient par des jeux qui donnaient de l'exércice au corps, dégourdissaient les membres, contribuaient à leur santé, et leur apprenaient à jouer honnêtement et sans se quereller. Dans les beaux jours, on les menait à la promenade; là, les enfants cueillaient des plantes, et les conductrices les leur nommaient et leur faisaient répéter les noms. Toutes ces

instructions avaient l'air d'un jeu , d'un amusement continuel.

« J'ai une petite collection d'histoire naturelle, de productions de l'art, d'instruments de j oueur s de gobelets , le tout au service de nos institutrices. Quand le zèle des élèves commençait un peu à se ralentir, un nouveau miracle de notre façon les excitait de nouveau et ranimait leur goût à apprendre. J'ai oublié de parler des petites cartes géographiques que j'ai taillées en bois, par le moyen desquelles mes chers élèves se familiarisaient peu à peu avec tous les pays du monde.

« Quand une institutrice m'avertissait que les élèves avaient bien saisi les cahiers d'histoire, plantes, animaux, cartes géographiques, il lui était permis de produire ses élèves à l'église assemblée, et les enfants montraient leurs progrès avec une gaieté , avec un enthousiasme * qui fit pleurer les vieux ; de plus , par cette

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répétition ou récitation publique, je réussis à enseigner aux vieux ce qui leur était utile, mais que je n'avais pas eu occasion de leur apprendre.

« Par ces moyens, cette petite peuplade, jadis parfaitement ignorante, est toute métamorphosée, et le français est quasi la langue maternelle de toutes les familles qui ont bien voulu se laisser civiliser, quoique les leçons de ces institutrices, pour éviter le dégoût des maîtresses et des élèves, ne se donnassent qu'un ou deux jours par semaine, et qu'elles ne se donnent aujourd'hui qu'autant par dé-

cade. »

Bientôt après, un décret du représentant du peuple autorise le citoyen Oberlin à rouvrir son cours de physique, d'astronomie, de botanique, etc. ; « par là, il méritera de plus en plus la mention honorable que vient de lui accor- .

der la Convention nationale pour vingt-sept ans de travaux dans l'instruction publique. »

Les rapports d'Oberlin avec l'empire se bornèrent à Pamitié de M. de Lezay-Marnésia, préfet du Bas-Rhin. 11 parvint à cette époque, et grâce au concours de M. Lezay, à terminer par une transaction un procès qui durait depuis près de cent ans et qui menaçait, ainsi que le

fait observer le pasteur, de ruiner le Ban de la Roche tout entier, au profit d'une seule famille.

Oberlin se joignit au don patriotique par lequel la ville de Strasbourg vint en aide à l'empereur vaincu. Lors de l'envahissement de la patrie, les Ban-de-la-Rochois formèrent un corps de partisans. Quand tout espoir est perdu, Oberlin insiste pour que la résistance cesse et qu'on épargne ainsi le pillage et l'incendie aux communes. Le générai bavarois

demande aux autorités du Ban de la Roche un

serment d'obéissance. Ces braves gens, opprimés par la force et résistant toutefois dans leur conscience, viennent consulter Oberlin, et celui-ci rédige cette forme de serment, qui heureusement est acceptée.

« Convaincu que les hautes puissances alliées et chrétiennes ne désirent pas qu'un sujet fidèle devienne infidèle à son souverain, je promets de continuer à remplir avec honneur, zèle et probité, les devoirs de la place de maire (ou adjoint, etc.) que je suis chargé de remplir, et de ne rien faire, ni directement, ni indirectement, qui soit contraire aux ordres donnés au nom des hautes puissances alliées, à moins qu'ils ne contrarient le serment que j'ai prêté à

mon souverain, l'Empereur des Français. »

La célébrité du pauvre pasteur du Ban de la Roche était telle à cette époque, que l'empereur Alexandre lui envoie un sauf-conduit et

le lait complimenter affectueusement par M. de Berckheinn, gendre de Mme de Krudner.

En 1818, la Société royale et centrale d'agriculture de Paris décerna à Oberlin la grande médaille d'or. 11 en fut averti par cette lettre de François de Neufchâteau, dont on trouvera le rapport à la fin de ce volume :

« Paris, le 5 mars 1818.

« Monsieur, d'après les témoignages multipliés de votre zèle pour le premier des arts, et d'après le souvenir que j'ai moi-même conservé de tout ce que vous avez fait pour la civilisation et la culture d'un coin sauvage de nos Vosges, j'ai proposé aujourd'hui à la Société royale et centrale d'agriculture de Paris, de vous décerner solennellement une de ces distinctions qu'elle accorde tous les ans aux amis de la charrue et aux bienfaiteurs de l'humanité. M. Levraut aine, célèbre imprimeur à

Strasbourg, M. le baron de Gérando, conseiller • d'État, M. Grégoire, ancien évêque de Blois, d'autres personnes aussi recommandables m'avaient envoyé sur ma demande quelques détails relatifs aux soins que vous vous êtes donnés depuis un demi-siècle pour le bienêtre du Ban de la Roche, et à la persévérance louable avec laquelle vous avez suivi les plans d'amélioration que vous avez trouvés commencés, ou que vous avez conçus vous-même. Sur mon rapport, la Société royale a décidé qu'elle vous offrirait une médaille d'or dans sa séance

publique de cette année, qui doit avoir lieu à l'hôtel de ville de Paris, le dimanche de Quasimodo, 29 de ce mois. Je ne perds pas un

moment pour vous en prévenir, monsieur, afin que vous puissiez, ou vous déterminer, si cela est possible, à venir vous-même à Paris recevoir personnellement cette médaille des mains du président de la Société, ou, si ce

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voyage n'est pas dans vos convenances, donner et envoyer de suite votre procuration à la personne que vous choisirez pour vous remplacer et assister en votre nom à la séance publique, dont cet acte de justice de la Société, ^ sera sans doute un des plus touchants épisodes et des plus beaux ornements. Je me félicite d'en avoir eu l'idée et de l'avoir fait adopter à la Société.

« Je vous prie, monsieur, d'agréer en particulier l'hommage de ma vénération et de mon respect.

« Le vice-président de la Société royale et centrale d'agriculture, membre de l'Académie française,

« Comte François de Neufchateau. »

Disons, pour achever cet aperçu historique des relations d'Oberlin avec les divers gouvernements qui se succédèrent en France pendant sa longue vie, qu'en 1819 il reçut la décora-

tion de la Légion d'honneur. Il dit à ce propos à ses amis : Qu ai-je fait pour la mériter? Qui, dans ma situation, n'aurait pas fait ce que j'ai fait, et peut-être mieux? — Ce n'était point une humilité affectée. Il avait alors quatrevingts ans.

Chez Oberlin, c'est naturellement le réforr mateur, ou plutôt l'homme de bien qui nous occupe, et ce que nous croyons devoir nous attacher surtout à mettre en lumière , c'est le bel exemple qu'il a laissé des prodiges que peut opérer une bonne volonté ardente, dirigée vers un noble but. L'Église protestante le considère en outre comme un de ses chefs les plus fervents. Il alliait, nous l'avons dit, à ses vertus humanitaires, une foi des plus vives au dogme chrétien. Sa prodigieuse activité s exerçait donc aussi de ce côté, et l'on trouve le nom d'Oberlin cité avec respect et admiration dans les rapports des sociétés bibliques de

France, d'Allemagne et d'Angleterre, qui, dès 1814, s'occupaient déjà de répandre laBibleà profusion par toute la terre et dans toutes les langues, aussi bien que ces petits traités qui abondent maintenant en Angleterre et en Amé- • rique.

Le devoir d'un biographe étant de ne négliger aucun trait principal, nous signalerons donc le concours actif d'Oberlin à la diffusion des Bibles et son active correspondance à ce sujet. Il recueille, pour atteindre ce but, de nombreuses sommes d'argentdans sa paroisse et ailleurs; il est le premier des pasteurs français qui entre en rapport avec la société biblique de Londres, et comme partout son influence s'exerce dans un sens large et lumineux, quel que soit le but de sa poursuite, c'est lui qui inspire à cette société l'idée d'admettre des femmes dans son sein et de provoquer leur

concours. Du reste, ces soins dévots ne nui-

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sent en rien à sa tolérance. Il s'entremet du même cœur et avec la même activité pour venir en aide à la veuve d un colporteur juif qui était tombée dans la misère, et dont le mari avait laissé de nombreuses dettes au Ban de la Roche. Oberlin se procure la liste des débiteurs, en fait payer la plus grande partie et solde le reste.

« Un juif est volé et assassiné sur les hauteurs du Ban de la Roche. Oberlin fait passer

à la veuve 50 fr. pendant plusieurs années de suite. Cette femme, étonnée de recevoir des dons si riches du pasteur d'une paroisse si pauvre, lui fait demander ce qui peut l'y engager. Le pieux pasteur répond que sous l'ancienne alliance on tâchait d'ôter la malédiction . d'un endroit où s'était commis un meurtre par des peines et des sacrifices, et que d^ns la nouvelle alliance, il ne se croyait pas dispensé

d'intercéder pour sa paroisse où s'était commis le meurtre, et qu'il faisait ses dons à la veuve indigente de la victime en place de sacrifice. »♦

Il entrait si peu dans la polémique religieuse vis-à-vis des catholiques romains, qu'il cherchait au contraire à mettre en relief tous les points de doctrine communs entre les deux églises et se faisait appeler : ministre catholique-évangélique , au lieu de: ministre protestant. Il en expose lui-même les raisons.

« Notre situation au Ban de la Roche est presque unique. Un petit vallon, comme une petite île presque imperceptible au milieu de la mer, deux petites paroisses protestantes françaises, isolées et comme abandonnées en-

tre les catholiques-romains....

« Dans le style des pères de l'Église, comme

par exemple dans les Confessions de Saint-Augustin, on rencontre à tout moment ces déno-

minations : catholique et hérétique.

« Cela fait que lorsque nous disons ou convenons simplement que nous ne sommes pas catholiques, ces bonnes gens en infèrent que nous confessons d'être hérétiques, ce qui leur donne une répugnance presque insurmontable pour nous.

« A cause des éternelles moqueries, railleries et séductions auxquelles les Ban-de-la- Rochois étaient continuellement exposés, partout où ils avaient à faire dans le voisinage,

nous autres pasteurs étions souvent obligés de parler de religion en chaire pour prémunir nos paroissiens contre les séductions et les pièges qu'on leur tendait. Voici ce qui m'arriva à ce sujet:

« Un dimanche, comme je dinais à Belmont chez le cabaretier, il y vint un bourgeois catho-

lique de Colroy-la-Roche pour boire une chopine. Lorsqu'il me vit, il fut agréablement surpris, vint et me tendit la main, me faisant mille protestations d'estime et de respect pour tout le bien qu'il disait avoir entendu de moi. — Mais, me dit-il, en me regardant d'un air de confidence, mais, monsieur, j'ai entendu dire que dimanche passé vous avez prêché à Waldbach contre la religion catholique. — Effectivement, il m'avait fallu résoudre des questions et répondre à des objections romaines dont on avait encore assailli mes paroissiens.

« Pour ïépondre à ce bon et honnête catholique je demandai la Bible au cabaretier et montrai à ce bourgeois de Colroy les inscriptions suivantes : Épître catholique de saint Jacques, apôtre ; Epître catholique de saint Pierre; 1 re Épître catholique de saint Jean, etc.

« Je lui montrai cela et j'ajoutai : Vous voyez que ces saintes Épîtres catholiques sont

dans les mains de tous mes paroissiens. Comment pourriez-vous croire que je prêche con-

tre la religion catholique ?

« Le bon homme reprit haleine et dit: Dieu soit loué 1 je l'ai toujours pensé, et même dit, que M- le ministre de Waldbach ne ferait pas cela. »

Grâce à Oberlin, on s'aimait et l'on vivait en paix au Ban de la Roche et aux alentours.

Il y eut à Bel mont un violent incendie, où le pasteur donna l'exemple du dévouement; le lendemain, tous les villages catholiques des environs arrivaient à Belmont chargés de provisions et de secours de toute sorte.

Nous avons signalé les tendances mystiques d'Oberlin, tendances augmentées sans doute par ses études et ses préoccupations théologiques, mais naturelles en lui. A côté de cette puissante initiative qui lui fait entreprendre

tout ce qu'il juge utile, et de cette âpre persistance d'efforts, sa confiance en un pouvoir tutélaire et divin lui fait voir en tout la main de la Providence.

On trouve dans ses annales cette phrase :

« Le pont de deux poutres par dessus la Bruche, où je fus remis en équilibre par une main invisible 1 . » Il reste en communication de conseils et d'inspirations avec sa femme morte; il converse constamment avec Dieu; il habite en quelque sorte deux mondes, le visible et l'invisible, et son étonnante activité suffit à ces doubles préoccupations. N en pourrait-il découvrir le lien, le rapport, les lois communes? C'est pour ces raisons que le magnétisme l'occupe beaucoup. Il se procure tous les çuvrages qui en parlent, et même des documents inédits. Le mystère de la seconde vue surtout excitait

1. Il avait collectionné en ce genre une suite d'anecdotes, qu'il intitulait Providentialia.

vivement son intérêt et faisait le sujet de ses méditations.

Oberlin avait sur la vie future un système qui lui était particulier et qu'il fondait sur ces paroles de l'Écriture : « Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon père. » Ces demeures, il en rêvait et il allait jusqu'à essayer de les retracer sur des cartes. Sur ce point, nous l'avons dit, les idées d'Oberlin se rapprochaient extrêmement de celles de Lavater. Il lisait aussi beaucoup Swedenborg et l'Apocalypse.

Cependant, toutes ses rêveries ne l'absorbent point. Un doute prudent les accompagne.

Il les intitule lui-même : Hypothèses sur l'autre monde, Représentation hasardée, etc.

11 est très-porté vers les frères Moraves. 11 les recherche eux et leurs écrits; il en parle même en chaire.

Oberlin, comme plus tard Fourier, comme

auparavant tous ceux qui ont cherché à pénétrer le lien des grandes harmonies et la raison d'être des choses, attachait aux couleurs un sens mystique. Il écrit sur elles, dans son journal intime, une théorie d'interprétations, qu'il achève pourtant par cette phrase :

« La science des couleurs est un abîme de mystères. Pour écrire là-dessus un bon traité, il faudrait que l'auteur fût à la fois un bon physicien et opticien, un bon chimiste, teinturier, minéralogiste et mystique.

a Chacun de ces savants à part pourra contenter ceux qui s'occupent de la même science que lui, mais il ne satisfera pas les autres. »

Jusqu'à la fin de sa vie, Oberlin se livra à l'étude. Cette haute curiosité qui fait la grandeur de l'être humain le portait toujours à étendre ses connaissances, et s'appliquait à

tout, sciences naturelles et sciences historiques. Tout se classait dans sa tête avec ordre, et sa conversation, grâce à la variété de son savoir, était des plus instructives et des plus agréables. Il répétait souvent ce que tout vrai savant peut dire : in omni aliquid, et in toto nihil. — Je sais un peu de tout, et en tout rien. Il se levait toujours de bonne heure e£ se livrait tout de suite au travail.

Comme on le devine, il était loin d'être de ces esprits égoïstes et craintifs que les découvertes nouvelles effraient. Il les accueillait avec joie et les étudiait aussitôt pour s'en rendre compte.

VIE D'OBERUN.

Dans les dernières années dOberlin, le Ban de la Roche était devenu un but de pèlerinage pour beaucoup d'étrangers de distinction, pour les anciens élèves et les amis d'Oberlin. Ils s'y croisaient avec les paroissiens en sabots qui venaient trouver à toute heure leur bon papa. Toujours occupé de méditations et d'études, Oberlin souffrait un peu d'être dérangé; cependant, pourvu qu'on lui laissât achever sa phrase quand il écrivait, sa pensée quand il songeait, bientôt il se retournait, l'air affec -

tueux, vers le visiteur, et sa réception était toit-

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jours des plus cordiales. 11 avait toutefois, le bon pasteur, ses manies, ses exigences, et la longue habitude qu'il avait contractée de réformer, d'enseigner, de reprendre, s'exerçait aussi vis-à-vis de ses hôtes. Les modes nouvelles le mettaient de mauvaise humeur, et il tenait à ce que ses pensionnaires fussent trèssimplement habillés. Ceux ou celles, même, qui voulaient lui plaire, devaient se conformer aux modes du Ban de la Roche. Quant à lui, son costume fut toujours le même : chez lui, une grande redingote; au-dehors, un vêtement noir et un chapeau rond, recouvert de toile cirée, aux bords retroussés.

Il ne pouvait souffrir les écritures illisibles, parce qu'il y voyait la preuve d'un égoïsme peu soucieux de l'embarras causé à autrui ; ses habitudes d'ordre et d'économie étaient minutieuses; elles devaient l'être chez <un homme qui avait tant fait avec si peu, et qui, par con-

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séquent, connaissait le prix des détails et des petits moyens souvent répétés. Tout gaspillage lui était pénible ; il ne permettait point, par exemple, qu'on perdît le pain en l'émiettant autour de soi, et Tune de ses visiteuses rapporte qu'ayant à sa table le préfet du Bas- Rhin, M. de Lezay-Marnésia, et sa femme, voyant que M. de Lezay, tout en causant, broyait le pain entre ses doits et l'éparpillait autour de lui, Oberlin se leva et se mit à ramasser les miettes tombées, malgré les proies-

tations du préfet. C'est assurément pousser la prédication un peu loin ; mais c'est aussi traiter un préfet comme tout le monde. M. de Lezay-Marnésia, qui admirait vivement Oberlin, ne s'en fâcha pas.

On raconte que dans les moments d'une vivacité, toujours paternelle, une petite calotte de cuir qu'il portait à la maison ne faisait qu'un bond de sa tête à la tête du délinquant,

lorsque celui-ci, bien entendu, était de ses élè- ' ves ou de sa famille. Il paraît aussi que les saints même ont besoin de quelque mot redondant, où puisse s'épancher l'impatience ou la surprise, mot qui pour n'être pas celui des charretiers, satisfait au même élan. Ah! cent mille! s'écriait Oberlin en faisaiit claquer ses doigts. C'étaient là toutes ses colères.

C'est à mi-côte, au-dessus d'un bois et près de l'église, que s'élevait le nouveau presbytère, construit pour Oberlin par l'ancien seigneur, baron de Dietrich. Au-dessous, un versant rapide conduit sur les bords d'un ruis- # seau, ombragé de peupliers et qui court à travers les prés. Le village s'étend à gauche du clocher et les hauteurs voisines se montrent couronnées de bois et parsemées de villages.

« Une grille de bois forme à gauche la clôture de la cour du presbytère ; à droite , attenant à la maison, s'élève le bâtiment de la grange et

de l'étable; une fontaine, 'une table de pierre, adossées à la maison, s'aperçoivent en entrant. Deux jolis jardins entourent la plus grande partie de cette habitation. »

Oberlin, dont nous avons dit la vénération pour la Bible et surtout pour l'Évangile, avait chez lui une petite presse, à l'aide de laquelle il imprimait sur des feuilles volantes certains passages, qu'il distribuait ensuite à ses paroissiens. Il se servait aussi du revers de ces feuilles pour sa correspondance. De même les panneaux et les portes du presbytère, et jusqu'à l'escalier, étaient décorés de sentences bibliques. Sur la porte du cabinet d'Oberlin, à l'extérieur, se voyait une carte du Ban de la Roche, entourée de quatre sentences, et Ton comptait trente autres sentences collées de l'autre côté, sur papier noir. Les murs étaient garnis, soit de tableaux de prix que les amis du pasteur lui avaient offerts, soit de tableaux faits par

lui-même ou de cartes géographiques également de sa façon. C'est là que se trouvaient ces curieux tableaux représentant les demeures des trépassés de tout genre, des pervers et des bienheureux. Deux bibliothèques, l'une allemande et l'autre française, une commode sur laquelle on voyait une tête de mort divisée en compartiments d'après le système de Gall; deux tables; puis ses collections; des portraits de famille ou d'amis. Sur la porte intérieure d'une chambre des pensionnaires, on lisait en allemand :

« L'animal aussi éprouve la douleur ; ne le tourmente pas j aie pour lui aussi un cœur humain. »

1 « Oberlin était d'une abstinence rare ; il avait pour principe que le corps ne devait ja-

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