‹ Vie d'OberlinChapitre 3 sur 15 · Stœber · texte numérisé non relu

Stœber

heures, la faim se fait sentir, je* mange la soupe que j'ai faite moi-même, et certes elle me fait plus de plaisir que les mets les plus délicieux ne peuvent en causer aux riches. » Stuber sourit et lui dit : « Vous êtes l'homme que je cherche. » — Il lui fait ensuite connaître le but de sa visite, son désir de l'avoir pour successeur. Oberlin reçoit cette proposition avec joie; mais toujours consciencieux et d'une scrupuleuse délicatesse, il exige qu'on lui accorde d'abord volontairement sa démission d'une charge d'aumônier qu'il avait acceptée, et qu'il soit pourvu à son remplacement ; en second lieu, il demande que tous les candidats en théologie qui le primaient sous le rapport de la promotion universitaire, déclarent ne pas vouloir de la cure en question. Il se trouva tout de suite un remplaçant pour la charge d'aumônier; quant à la seconde condition, elle fut aisément remplie, vu la modi-

cité des émoluments attachés à la cure de Waldbacb .

« Oberlin fit alors avec Stuber un voyage au Ban de la Roche. L'air de candeur et d'innocence des habitants, surtout de la jeunesse, le bien déjà fait et l'immensité du bien qui restait à faire, le touchèrent vivement et la-

nimèrent des plus généreuses résolutions. »

Waldbach, nous l'avons dit, était le cheflieu d'une des deux paroisses qui se partageaient le Ban de la' Roche. A Waldbach se rattachaient les villages et hameaux de Belmont, Bellefosse, Sollbach, Fouday, la Hutte, le Vendbois et Tronchy.

Voici la description générale que Stœber fait de ce pays :

« Lorsqu'on va de Strasbourg au Ban de la Roche, par la vallée de la Bruche, on passe

par Mutzig et par Schirmeck, dont le site est extrêmement pittoresque. Un peu plus loin est Rothau, où se trouvent des forges et des filatures et qui est le premier endroit du Ban

de la Roche. Ce dernier est séparé du Ban de

Russ par la petite rivière de Rothaine. La nature s'y montre sous des formes austères et agrestes. Une partie des terres est cultivée; l'autre est couverte de genêts ou de forêts. Le pays présente une réunion de vallons étroits, sur tous les points desquels jaillissent des sources limpides qui fertilisent les prairies et vont grossir les torrents, dont les eaux roulent dans le fond, sur des quartiers de rochers. Des hameaux et des chaumières isolées sont jetés comme au hasard et dispersés sur des groupes de montagnes charmantes, tandis que d'autres sont comme ensevelis dans les

intervalles qui séparent ces sommets, ombragés de sapins. Enfin, les ruines mystérieuses

du château de la Roche, dominant sur une hauteur escarpée, rappellent les terreurs du moyen âge et ajoutent un charme de plus à l'aspect général de la contrée, qui est comme une miniature de la Suisse.

« Le Ban de la Roche fait partie des contrepentes et des ramifications occidentales de l'embranchement du Haut-Champ, improprement appelé le Champ-du-feu, du mot patois Champ de fé. De ce Champ-du-feu la vue embrasse un horizon immense; elle domine sur une grande partie de l'Alsace et du pays de Baden ; elle pénètre jusqu'aux glaciers de la Suisse; le Rhin semble baigner la montagne. Le Champ-du-feu lui-même ♦fait partie d'une large montagne, placée entre Obernai, Barr et le Ban de la Roche.

« Le climat est très-varié. La température change avec la hauteur où Ton se trouve ; on y distingue une région chaude, une région tem-

pérée, uno région froide. Des observateurs judicieux ont cru y trouver à la fois le climat de Genève, celui de Varsovie, celui de Stockholm et celui de Saint-Pétersbourg. Les pluies et les neiges commencent au mois de septembre; les neiges ne fondent qu'au mois de mai; un proverbe du pays dit que la neige d'avril est un engrais et celle de mars un poison. Le vent du nord-est, que les habitants appellent la bise, ramène le beau temps; il est en hiver d'un froid perçant, et semble déchirer le visage quand il apporte de la pluie. Les vents violents, et surtout les vents brisés, arrachent souvent les toitures, déracinent les arbres, renversent les passants; des tourbillons ont soulevé des hommes ; des trombes d'eau se forment quelquefois sur la Bruche, qui prend sa source non loin du Ban de la Roche, dont elle traverse une partie ; des nues orageuses ont causé des incendies j la rupture

des nues orageuses dans ce pays y produit des ravines qui déchirent les gorges et les vallées et ruinent les demeures des habitants. Il convient toutefois de faire remarquer que depuis que la population s'est augmentée et qu'une partie des forêts a fait place à la culture, les saisons ne sont plus aussi marquées et les ravages dont nous venons de parler, en général, sont moins fréquents. Les brouillards des vallons, éclairés par le soleil à leur surface, présentent au spectateur, placé au-dessus de leur niveau, un coup d'œil aussi ravissant que majestueux par leur étendue, leur éclat, leur calme ou leur ondoiement varié.

« Ce fut sur le plan incliné d'une pareille onde de brume, qui atteignait la hauteur de la Bœrhoch , qu'une belle matinée d'automne, le pasteur Oberlin, qui y passait, vit une ombre entourée d'un nimbe ou d'un cercle embelli des couleurs de l'iris, tel

qu'on en avait vu dans les nues sur les hauteurs; l'ombre de son cheval présentait le même aspect. Les météores ignés, connus sous le nom d'étoiles tombantes, sont très-communs dans ce pays; les globes lumineux de différentes couleurs n'y sont pas rares. Parmi les phénomènes du Ban de la Roche, on a toujours cité un lac ou étang qui se trouvait au Champ-du-feu, au-dessous delà Hutte, dont les eaux, ne croissant ni ne diminuant jamais, n'avaient aucun écoulement apparent. On sou* tenait que cet étang était sans fond. Le terrain d'alentour était mouvant; ce n'était que de la mousse. Il y avait au milieu de cet étang une île qui augmenta sensiblement, et finit par faire disparaître l'étang en l'occupant tout entier. L'étang n'existe plus; mais on retire du terrain qu'il occupait de la tourbe, ressource précieuse pour le pays. Parmi les beautés de la nature dignes du pinceau des paysa-

gistes, il faut citer la belle cascade qu'on appelle le Serval.

« La végétation du Ban de la Roche est très-variée; on y compte à peu près quatre cent soixante- dix plantes diverses. On cultive dans ce pays le seigle, le trèfle, le chanvre, mais surtout les pommes de terre; le froment et la vigne n y prospèrent pas. On n'y rencontre plus d'animaux féroces; le loup s y présente rarement. On se sert pour l'agriculture de petits chevaux semblables aux chevaux cosaques. L'exploitation du fer est en usage depuis des siècles. »

Ce fut là qu'à l'âge de 27 ans le jeune docteur en théologie alla s'installer dans un presbytère des plus modestes, composé seulement de trois ou quatre pièces et d'un petit jardin. Ses premières promenades autour de sa cure lui apprirent de la manière la plus

éloquente la misère de ses paroissiens. « Un

voyait des gens manger de l'herbe cuite dans du lait. »

La plupart des enfants, malgré le froid et la pluie, marchaient pieds nus. « Un jour, Oberlin rencontra une veuve assise devant la porte de sa maison; il s'entretint avec elle. Au moment où il s'apprêtait à la quitter, il tira un sou de sa poche et lui demanda en hésitant si elle accepterait ce sou de lui. Quelle fut sa

surprise lorsqu'il vit les yeux de cette veuve étinceler de joie; quoique presque paralytique, elle se soulève et lui serre les mains. « Ah ! « dit-elle, voilà de quoi acheter du pain pence dant une semaine; mon estomac ne peut « plus supporter les pommes de terre, et je « n'ai pas de quoi acheter du pain. » Cette veuve n'était cependant pas comptée parmi les plus pauvres de l'endroit.

« Oberlin passant près d'un verger, une

femme lui montra une plante et lui dit en riant : « Voici mon maître, Monsieur le pasce teur. — Comment cela? lui répliqua Obérée lin, une plante, votre maître! — Oui, « dit-elle, j'ai déjà goûté de toutes; elles « me servent de nourriture; mais quant à « celle-là, elle est mon maître; je ne saurais « lavaler. »

Que de maux à combattre! que de bien à faire! 11 est des esprits que la grandeur du mal décourage; l'âme d'Oberlin n'en fut que plus enflammée. L'agriculture était à créer; les routes manquaient; il n'y avait pas de maisons d'école; nulle industrie d'aucune sorte, et le patois était seul parlé dans ce canton, que son ignorance mettait ainsi à part de la grande patrie à laquelle il venait d'être rattaché. Oberlin commença par Tinstniction.

La baraque, décorée à Waldbach du nom d'école, et où logeaient alternativement le pâtre

et le magister, menaçait de s écrouler. En face de sa pauvre maison curiale, notre pasteur achète un terrain et trace le plan d'une belle maison d'école. Il veut faire bâtir et n'a rien. Mais à Strasbourg, il a laissé des amis, et Stuber, son prédécesseur , quoique absent, pense encore à ses pauvres paroissiens et l'aidera. Stuber obtient de plusieurs amis un prêt de 1600 francs (forte somme pour ce temps) qu'Oberlin cautionne et qu'il acquittera sur un legs de 2000 francs promis par une dame de Strasbourg. Puis, on Tait des collectes. La bâtisse commence; mais un obstacle se présente : devinez de quel côté? Ce sont les habitants de Waldbach qui se sentent menacés dans leurs intérêts. Gomment!

on leur bâtit une maison d'école ! Mais sûremènt on va leur demander dy contribuer en quelque chose; tout au moins seront-ils chargés des réparations. Donc ils s'insurgent et

font une opposition acharnée. Beau présage pour le novateur ! Oberlin consent à les servir malgré eux et sans leur concours, et par un acte notarié, passé à Strasbourg, Stuber et Oberlin s'engagent à faire bâtir la maison d'école « sans qu'il en coûte rien aux habitants, jii en contributions de denrées, ni en corvées. »

Quand l'école fut achevée, il resta une dette de mille francs à la charge d' Oberlin, qui mit plusieurs années à . s'en libérer. Pendant plus de trente ans, il supporta seul les frais de réparations ; mais quelle joie n'éprouvait-il pas à voir des fenêtres du vieux presbytère, « où il endurait des incommodités et des pertes continuelles par les rats, et la pluie qui perçait partout, » quelle joie n'éprouvait-il pas à voir la belle et neuve maison d'école se dresser devant lui et recevoir les troupes d'enfants et d'adultes qui venaient y chercher l'instruction !

A peine l'école de Waldbach est-elle fondée qu'Oberlin s'occupe des autres localités, et d'abord de Bellefosse. Une veuve de l'endroit lui apporte pompeusement le premier denier, un franc vingt centimes, ce qui ravit de joie Oberlin. 11 trouve à Bellefosse plus d'empressement qu'à Waldbach. Les corvées y sont acceptées de bon cœur. Le bois et la pierre y sont apportés malgré les mauvais chemins ; l'école se bâtit en une année. C'est une nouvelle dettç de mille francs pour Oberlin. Mais il compte sur ses amis et poursuit ses constructions. La contagion de son zèle se. répand. Le seigneur (c'était un Voyer d'Argenson), plus tard le préfet du département, puis un riche maire de village, fournissent des sommes à la noble entreprise, et chaque village a son école, ou l'aura.

Oberlin s'occupait en même temps d organiser la méthode d'instruction, A la lumière de l'époque présente, son œuvre semblera néces-

sairement très-imparfaite ; elle offre cependant des parties qui devancent encore nos progrès actuels. C'est ainsi qu'il veut qu'on apprenne aux écoliers du Ban de la Roche à « comprendre tout ce qui se rapporte aux saisons et au temps, aux productions de la terre, aux animaux, aux hommes, à leur nourriture, à leur habillement, à leur logement, aux ouvriers, à leur salaire ; tout ce qui est propriété, donation, échange, héritage, argent, achat, emprunts, dettes, intérêts; familles, villages, bourgs, villes; procès et contestations, magistrats; États, bien public. »

Le plan est plus large encore, trop large peut-être : « Pays et peuples voisins et éloignés, poursuit Oberlin, cours de la nature, puissance, bonté et sagesse de Dieu, immortalité de l'âme, vertus et vices, bonheur à atteindre par l'imitation de Dieu, en obéissant aux impulsions de notre conscience, et en sui-

vant l'exemple de Jésus-Christ. » On croirait l'écolier déjà parvenu en philosophie; mais le paragraphe s'achève par cette naïve prescription : « à compter jusqu'à mille et à reculons ; à faire l'addition et la soustraction jusqu'à cent. »

La discipline est hiérarchique et militaire :

« On commettra parmi les écoliers de chaque village des préposés, un juré, un ancien, des pelotonniers, des gardes. »

Dans ce système, ce sont les élèves en grade qui surveillent eux-mêmes leurs camarades, les exhortent, les avertissent, et, s'ils n'en sont pas écoutés, portent plainte au maître.

Ceci nous semble peu heureux ; mais c'est une conséquence naturelle de l'idée d'ordre, de loi, envisagée comme sainte et indiscutable. Ce qui fait l'originalité du caractère d'Oberlin, c'est précisément l'alliance de cette conception et de son vif sentiment de la vie réelle et

humaine. 11 est tout à la tradition; il y cherche sans cesse ses inspirations, ses enseignements; la Bible, toujours ouverte et toujours méditée, lui fournit le texte de ses sermons, et la décoration de son presbytère ; mais d'un autre côté, dans un temps où l'instruction est presque toute bornée aux souvenirs antiques, et quand la plus profonde et la plus sérieuse des révolutions elle-même va encore évoquer Athènes et Sparte et se vêtir en romaine, Oberlin veut faire connaître à ses écoliers les choses qui les entourent et la vie qu'ils sont appelés à vivre; il veut les mettre en communication, non plus seulement avec le livre et les choses passées; mais avec la bonne nature et ses productions. Il recommande l'histoire naturelle et surtout la botanique; il introduit dans les écoles d'adultes renseignement des premières notions de la géométrie, de la physique, de l'astronomie; il croit nécessaire de donner à l'enfant la con-

naissance des affaires, que plus tard comme homme il aura à traiter ; enfin, il les entretient des choses de Y État et du bien public, absolument comme s'il parlait à. de jeunes citoyens des États-Unis d'aujourd'hui.

Sa bienfaisance n'est pas de l'aumône, c'est de la charité, c'est l'humanité la plus haute et la plus vraie. A ces enfants du Ban de la Roche, à demi sauvages, ne veut-il pas donner « une idée générale des sciences et des arts? » Et ce - n est pas une annonce de programme : les longues soirées d'hiver sont consacrées à des leçons de dessin et de peinture, et c'est notre pasteur qui fournit papier, couleurs et pinceaux, outre le bois et l'éclairage. Voici une lettre qu'il écrivait aux régents.

« Presque tous les écoliers ne veulent peindre qu'avec des couleurs brillantes. Cependant, il y a peu de couleurs brillantes dans la na-

ture : les rochers, les troncs des arbres, les maisons, les terres, les meubles et ustensiles, n'ont point de couleurs brillantes. S'il y a des écoliers qui sont assez sages pour prendre la nature pour modèle et employer les couleurs mates et non brillantes, conformément à la nature, je prie messieurs les régents de me faire parvenir leurs cahiers de dessin et de peinture. »

La musique n'était pas négligée ; l'allemand s'enseignait aussi bien que le français, et l'on s'efforçait de dissiper les ténèbres intellectuelles dont le patois entourait ce petit pays, qu'Oberlin réunit ainsi à la France plus efficacement que n'avait pu faire le traité de Westphalie.

Mais ce qui signala surtout le génie éducateur d'Oberlin, ce fut cette institution touchante qu'on appela les conductrices de ZVn-

fance. On y a vu l'idée mère des salles d'asile. C'est plus et mieux ; car ici la nature n'est pas oubliée, et l'enseignement, en été, se fait dans les champs.

L'éducation négligée des petits enfants était, comme Oberlin le dit lui-même, « un fardeau qui pesait sur son cœur. » Il apprend qu'une jeune fille de Belmont, Sara Banzel, qui avait été autrefois servante chez Stuber, y avait appris le talent, rare en ce pays, du tricotage, et se plaisait à l'enseigner aux enfants de son village. Seulement les bonnes dispositions de Sara étaient entcavées par sa famille, qui l'accusait de perdre ainsi son temps. Oberlin devine dans cette jeune fille une aide naturelle de son œuvre. 11 court à Belmont et obtient Sara de son père, moyennant un gage. Il loue une chambre spacieuse, chauffée par un poêle, où il rassemble les petits enfants qui ne vont point encore à l'école, et- où les écoliers se réunissent

aussi après les classes. A côté de l'instruction, c'est l'éducation. Là, les petits enfants jouent, mais surveillés ; les filles apprennent à coudre, à tricoter, à filer. On a de belles images d'histoire naturelle et d'histoire que la conductrice, enseignée par Oberlin, montre et explique à son tour. On dessine, on chante; on raconte des histoires, et pas un mot de patois n'est permis. La morale chrétienne, il va sans dire, et la prière ont place au programme. Ainsi se passe l'hiver, et l'été venu, c'est dans la vallée, dans les bois, à l'abri des haies, que la conductrice, tout en tricotant, mène sa bande joyeuse, et que Ton cueille des plantes, dont on apprend le nom et les propriétés.

« Pendant 1 que, sous la direction de leur conductrice > les enfants tricotent, causent ou

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