‹ Vie d'OberlinChapitre 4 sur 15 · Paul de Merlin, Promenades alsaciennes · texte numérisé non relu

Paul de Merlin, Promenades alsaciennes

épluchent du coton cru, elles (les conductrices) leur présentent les herbes indigènes les plus utiles, soit pour la nourriture de l'homme, soit pour celle des animaux, et leur en font répéter les noms en patois et en français.

Elles leur enseignent ensuite à reconnaître les plantes nuisibles ou vénéneuses pour les éviter ou les extirper peu à peu; se promenant avec eux au printemps ou en été, elles leur font trouver le long des haies ou dans les bois voisins, les herbes qu'on leur a décrites. Cette connaissance, généralement répandue, a préservé, de grandes maladies les habitants du Ban de la Roche dans l'année passée, si désastreuse par le manque des récoltes céréales et par le peu d'abondance des pommes de terre.

« Pour faire trouver du plaisir aux enfants, dès leur enfance même, à s'exercer à de petits travaux rustiques, les conductrices leur

inspirent le goût des fleurs. En leur enseignant à les dessiner, elles provoquent en eux le désir d'en cultiver eux-mêmes, dans leurs jardins, où leurs parents leur accordent volontiers quelque petit parterre pour y exercer leur industrie enfantine. »

Sara n'avait pas été longtemps seule à exercer ses maternelles fonctions. Chaque village avait eu bientôt sa conductrice. Un noyau de femmes d'élite ? âmes chaleureuses et simples, s'était ainsi formé autour d'Oberlin et de sa femme; car une vraie compagne était venue en aide au bon pasteur. Pendant la première année de son séjour au Ban de la Roche, une de ses sœurs habitait avec lui; il désirait se marier; mais s'en remettait à Dieu du soin de lui choisir une femme. Une de ses cousines, relevant d'une grave maladie, est envoyée par les médecins respirer l'air de la montagne à

Waldbach. Elle n'était pas, dit-on, sympathique à Oberlin, et leurs rencontres avaient toujours été signalées par de vives discussions. Malgré cela, au milieu de ce désert, la fréquentation journalière d'une jeune fille instruite, spirituelle et bonne, ne pouvait manquer d avoir sur le jeune pasteur une grande influence. Mais ici se montre l'esprit mystique d'Oberlin. Au moment où sa cousine va partir, une voioo se fait entendre dans son cœur, lui disant de la prendre pour épouse. Cette voix, il lui résiste j mais elle devient de plus en plus impérieuse, et Oberlin reconnaît enfin la voix de Dieu. Ce mariage fut des plus heureux. Mme Oberlin joignait à une grande distinction d'esprit assez de bonté et de dévouement pour s associer avec ardeur aux plans de son mari et pour le seconder puissamment.

Elle mena résolûment avec lui cette vie du chrétien fervent, que lo devoir seul guide et

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touche, et qui s'engage, les yeux fermés, dans les difficultés les plus ardues, parce qu'il est persuadé du secours d'en haut. Jointe à l'austérité des mœurs, cette confiance, en ellemême, est une grande force. Tout en accomplissant la régénération du Ban de la Roche, ce couple pauvre éleva neuf enfants, dont deux seulement moururent en bas âge.

Cette unité de vues, cette ardeur commune pour le bien, ces joies de famille dont ils étaient l'un pour l'autre la source, firent qu'au lieu de s'affaiblir par sa durée, l'union d'Oberlin et de sa femme devint de plus en plus tendre et profonde.. Malheureusement, elle ne devait pas être longue, et l'âme impressionnable d'Oberlin semblait agitée à ce sujet de douloureux pressentiments. Une page de son journal, écrite pendant une absence de sa femme, mérite d'être reproduite, parce qu'elle marque bien le caractère de cette âme, sou-

mise avant tout à ce qu'elle regarde comme le devoir, mais profondément humaine.

16 janvier 1770.

« Ah ! Seigneur Jésus ! que cette semaine est d'une longueur effroyable ! Je devrais me résigner, je devrais remercier le bon Dieu de ce qu'il m'est permis d'aller chercher ma chère femme la semaine prochaine, et cependant je n'ai pas un moment de tranquillité, sans savoir d'où me vient cette inquiétude. C'est en vain que je demande à mon cœur ce qu'il me veut; il ne me répond pas. Je lui dis qu'il doit s'en rapporter à la volonté clémente de Dieu, qui jusqu'à présent nous a traités avec tant de tendresse. Je lui dis que c'est une offense condamnable envers Dieu de tenir aussi ardemment à un être humain, quelque aimable qu'il soit ; que si on ne veut pas se rendre coupable

d'idolâtrie, il faut porter vers Dieu ses affec-

tions et ses penchants les plus vifs.,.. Voilà ce que j'ai dit entre autres choses à ce cœur inquiet, mais sans que tout cela ait pu lui donner la moindre tranquillité; il me répond: Je sais tout cela, et aussi j'implore Dieu • constamment pour qu'il fasse en sorte que je le choisisse pour le premier et principal objet de mon amour, de mes penchants et de mes désirs; mais je ne puis me tranquilliser et je ne sais d'où vient cette inquiétude croissante. . • . Ah ! mon Dieu, quels sont tes desseins? Quelles que soient mes occupations, quelque chose que j'entreprenne, que je lise, que je prie, que je soupire, que je pleure, il en est tou • jours de même. Ma chère femme serait-elle morte, ainsi que je l'ai cru samedi? m'a-t-elle devancé dans le séjour des bienheureux pour y embrasser son époux céleste? Oh! qu'elle serait digne d'un pareil sort ! mais alors, ô mon Dieu, fais que je la suive bientôt I »

Outre la célébration habituelle du dimanche, Oberlin donnait pendant la semaine une instruction à ses paroissiens, qui se rassemblaient chez lui. On parle de sa prédication comme étant vive, animée, pleine d'attrait. « Il ne croit pas, dit Paul Merlin, profaner le culte, en mêlant à ses homélies religieuses du dimanche des instructions sur l'agriculture et en publiant du haut de la chaire les bons avis qui lui parviennent sur les progrès de cette science salutaire. »

Et cependant no tre -pasteur croit devoir pros-

crire la danse. Il est austère, et le défaut propre à ces hautes natures c'est qu'elles exigent qu'on soit austère comme elles. Après le service divin, le dimanche est consacré à des œuvres de charité , labeurs saints, mais nouveaux labeurs. On cultive le champ du laboureur malade; on reconstruit la maison écroulée du pauvre; on tricote pour les indigents; on ramasse les récoltes de ceux qui ne peuvent payer des journaliers. Tout cela est beau et bon ; est-ce assez libre? nous ne savons, mais nous craignons le contraire, et voici qui semble nous donner raison. Oberlin a fondé une caisse des pauvres, et, à cette occasion, il adresse à ceux qui ont besoin de secours la circulaire suivante , composée des questions les plus diverses :

« A mes chers paroissiens qui désirent être portés sur la liste des pauvres :

« Non-seulement ceux que Dieu a mis au

rang des pauvres , mais chaque homme sensé parmi nous qui veut avoir une espérance fondée du salut, doit prendre ses mesures pour pouvoir répondre affirmativement aux questions suivantes :

1° « Fréquentez-vous les instructions re/igieuses avec toute votre famille ?

2° « Ne laissez-vous point passer de dimanche sans l'employer à quelque œuvre de charité ?

3° « N'êtes-vous pas allés, vous , ou votre femme, ou vos enfants, en négligeant V église* , aux fraises , framboises , myrtilles , mûres , noisettes, ou, si cela vous est arrivé, promet-

tez-vous devant Dieu que cela n'arrivera plus? 4° « Avez-vous soin et souci pour vous pro-

1. Tout ce que que nous soulignons ici, Test dans l'écrit oVOberlin.

curer les habits indispensables pour venir entendre la parole de Dieu le dimanche?

5° « Et ceux qui en ont emploient-ils une partie fixe de leur revenu et de leur travail, pour en procurer à ceux qui n'en ont pas, ou pour subvenir à d'autres besoins pressants de leur prochain ?

6° « Tous vos préposés, tant civils qu'ecclésiastiques, ont-ils sujet d'être contents de vous et des vôtres ?

7° « Avez-vous assez d égard et d'amour pour votre Sauveur, le Seigneur Jésus-Christ, pour travailler à la réunion des esprits et des cœurs des bourgeois entre eux 1 , pour qu'ils ne fassent qu'un troupeau uni et vertueux, dont notre Sauveur puisse être le pasteur ?

1. Bourgeois, dans le langage du pays, signifie simplement habitant, membre de la communauté.

8° « Vos bêtes ne font-elles aucun dommage, aucun chagrin, aucune incommodité à d'autres? Ce serait comme du feu dans les étoupes et une source de malédiction, maladies et malheurs pour vous ?

9° « Tous ceux à qui vous devez quelque chose ont-ils sujet d être contents de votre exactitude et honnêteté? N'est-on pas plus désireux chez vous d'avoir de beaux habits superflus que de payer ce que Ton doit ?

1 0° « Avez-vous payé tous les quartiers échus au marguillier, maître d'école, putre , fabriciens, etc. ?

1 1 0 « Contribuez- vous avec plaisir et fidélité au bon état des chemins ?

1 2° « Avez-vous planté des arbres sur le communal au moins deux fois autant qu'il y a de

têtes dans votre famille, pour contribuer par là aussi au bien public ?

1 3° « Les avez-vous plantés selon les règles de Vart? ou comme des gâte-métier paresseux et ignorants ?

1 4° « Quand le maire veut assembler la commune, ne manquez-vous jamais d'y assister, ou de le faire avertir et de vous faire excuser quand il vous est impossible d'y assister ?

1 5° a Vos enfants fréquentent-ils avec diligence toutes les écoles ?

1 6° « Les surveillez'vous comme Dieu le veut? Faites-vous de façon que vous en puissiez être aimés, respectés et obéis, vous et votre femme ?

1 7° « Avez-vous pris des précautions et fait des arrangements pour ménager le bois et la chaleur?

1 8° « Ne tenez-vous pas de chien sans une nécessité absolue ?

1 9° « Le père et le fils savent-ils et pratiquent-ils des métiers de loisir pour mettre à profit tous les moments perdus ?

20° « Avez-vous une caisse d'évier, ou au moins un trou rempli de litière, sur laquelle vous jetez toute eau qui a servi à laver les pots, ou autre chose ? »

Certes, voilà qui paraît complet, et ces genslà ne semblent obligés qu'à vouloir leur propre bien ; il ne leur manquera peut-être qu'un peu de liberté. Il paraît que les habitants du Ban de la Roche firent cette réflexion, car un autre écrit d'Oberlin commence de la sorte:

« Chers amis ! une partie de mes paroissiens, qui sont inscrits sur la liste des pauvres, trouvent trop dures les conditions que je leur

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ai proposées pour recevoir la portion qui leur est destinée. »

Et là-dessus, il passe en revue ces conditions, affirmant qu'il ne peut, ce sans se rendre coupable devant Dieu, en retrancher quelqu'une. »

Et évidemment il le croit. N'a-t-il pas sous les yeux, comme modèle et sujet constant do méditation une théocratie cent fois plus sévère, la Bible? On ne saurait donc juger l'honnête pasteur comme un simple philanthrope.

A une inspiration particulière, se mêlent forcément l'esprit et l'enseignement de sa doctrine.

Ainsi que nous l'avons dit, l'agriculture au Ban de la Roche n existait que peu ou point.

Quand Oberlin vint s'y établir, il n'y trouva en fait de fruits que des poires et des prunes sauvages* La culture des pommes de terre y avait été introduite, mais n'y prospérait point; les céréales moins encore. C'est que Ton avait à lutter dans ce pays contre de grandes difficultés naturelles; qui même pouvaient sembler irrémédiables; c'étaient la longue durée de l'hiver et l'aridité du sol. Mais il n'y a point de conditions si mauvaises que le

génie humain ne puisse rendre supportables, ou même dont il ne puisse tirer parti. La terre la plus chétive peut être améliorée par l'engrais. La production des fourrages et l'élève des bestiaux conviennent aux pays froids. Ce fut vers l'application de ces idées qu'Oberlin dirigea ses efforts, et pour mieux persuader ses paroissiens, il fonda une société dagriculture.

Eu voici les statuts, arrêtés par lui :

« Le président de la société lira à chaque séance huit à dix pages d'un bon ouvrage d'économie rurale; chaque membre est invité à être bien attentif à cette lecture, à prendre des notes en cas de besoin, et à faire pendant

la semaine et dans des moments de loisir les essais proposés.

(Ces réunions devaient avoir lieu chaque dimanche.)

« Ceux qui ont fait des essais communiquent leurs expériences à la société, et chacun, à commencer par le président, fait à tour de rôle ses observations à cet égard.

« Le résultat de la discussion sera transcrit par le secrétaire sur un registre que je leur ai fourni. Le même registre servira à la recette et à la dépense ; on y consignera aussi les règlements et les noms des membres de la société.

« Toutes les lectures et communications se feront en langue française.

a On discutera ensuite sur les moyens d améliorer l'agriculture ; on échangera fraternellement ses opinions.

« Tout individu qui voudra être reçu membre de la société s'adressera au président et au secrétaire; ceux-là délibèrent conjointement avec M. le pasteur sur le candidat, et, s'ils le reconnaissent pour un homme hon-

nête, vertueux, et propre à concourir au but patriotique de la société, sa réception aura lieu, quels que soient sa religion, son état ou son origine; il prendra toutefois rengagement d'être fidèle aux lois de la société, à Dieu, au seigneur du comté et à la patrie.

« M. le pasteur présentera le récipiendaire à la société à sa plus prochaine séance. Comme signe de son admission, on mettra dans son cantique la devise de la société que voici :

Vivons pour Dieu et la patrie.

« Chaque sociétaire payera lors de sa récep-

tion dix sols. *

« M. le pasteur promet d'assister au moins une fois par mois aux séances de la société; il se fera rendre compte de ses travaux et secondera ses efforts par ses conseils.

« A ce jour, il y aura toujours une collecte volontaire pour subvenir aux besoins de la

société.

« Tous les trois ou tous les six mois, M. le pasteur inspecte plus particulièrement la so-

ciété et tâche de distinguer les membres les plus habiles.

a Comme quelques protecteurs généreux du

Ban de la Roche ont fait des fonds en faveur

de cette entreprise, les trois membres qui seront reconnus être les plus instruits et les plus habiles, recevront publiquement des livres comme prix.

« Chaque sociétaire tâchera de se distinguer par une conduite vraiment chrétienne et par des manières fraternelles, prévenantes et complaisantes envers son prochain.

« Au commencement de chaque année, les registres seront communiqués au seigneur du comté. »

Sur la proposition d'Oberlin, cette société d'agriculture fonde un prix pour le cultivateur

qui, dans chaque commune, aura élevé le plus beau taureau.

Il pousse au partage des terrains communaux, laissés incultes et livrés à la vaine pâture, au labourage de ces terrains et à leur ensemencement en prés artificiels. Déjà Stuber avait obtenu en ce genre quelques essais. Mais ce n'était pas tout que d'avoir à vaincre la routine, grand obstacle comme on sait; le sol, de son côté, s'entêtait et présentait de toutes parts rochers, ronces, trous, escarpements. Il fallut abattre les rochers ou les faire sauter, combler, niveler, transporter la terre là où elle manquait, vaincre enfin la nature à force d'industrie. Les conseils seuls eussent échoué; ' Oberlin paya de sa personne et donna l'exemple. Les peuples, comme les enfants, ne comprennent que par ce moyen.

Oberlin enseigne l'art des arrosements, l'emploi des rigoles. Il démontre l'utilité du

mélange des terres. Ses tentatives répétées, mais vaines, pour découvrir de la marne, procurent du moins la tourbe, et fournissent un nouveau moyen de chauffage, d'autant plus utile que le bois devenait rare, et que les habitants du Ban de la Roche, bien que renommés pour leur probité en toute autre matière, ne se faisaient pas faute de commettre de nombreux délits forestiers, ne pouvant se faire à l'idée de manquer de bois au milieu des bois. Oberlin s'efforce de les ramener à l'observance de la loi, et obtient même des délinquants des indemnités qu'il transmet au propriétaire de la forêt. Mais en même temps il écrit à celui-ci cette chaude et naïve protestation :

« Messieurs et chers bienfaiteurs, je ne cornprends pas le dessein de MM. les inspecteurs des forêts. Veulent-ils pousser les habitants à des excès de violence, fruits du désespoir? Au

milieu des forêts, ils n'ont de bois ni pour cuire leurs pommes de terre, ni pour se garantir, eux et leurs familles, contre la cruelle saison.

« Certes, si Dieu traite chacun de nous comme nous aurons traité les autres, ces messieurs, qui traitent si cruellement nos habitants, auront à leur tour bien froid après leur mort. Ah! qu'ils apprennent dans le livre divin du Nouveau Testament à exercer la miséricorde, ils ne s'en repentiront pas. »

La culture des pommes de terre, au commencement assez prospère, avait fini par rap r porter à peine plus que la semence. Oberlin eut Tidée d'en renouveler l'espèce, et fit venir des semences de Suisse, de Hollande et de Lorraine. Ce moyen, secondé par quelques engrais et par une meilleure culture, eut un plein succès. Le terrain sablonneux de la montagne

convenait à merveille à ce produit, qui devint l'un des plus abondants et des plus fructueux du canton. Oberlin seconda aussi la culture du lin, dont il fit venir des semences de la Livonie; il tourna enfin l'attention de ses paroissiens sur les moyens économiques d'obtenir des engrais de toutes sortes, en utilisant tous les rebuts, au grand avantage de la propreté des jardins et des chaumières. Il étudie la médecine vétérinaire et en communique les notions. Sa préoccupation du bien public est une passion ; il n'a pas d'autre pensée. Près de Waldbach se trouvent des marais ; il faut les assainir et les cultiver. Oberlin n'y passe jamais sans y apporter des poignées de pierres. Ses enfants, ses hôtes, ceux qui l'accompagnent l'imitent. Le paysan prend l'habitude d'en faire autant, et le marais disparaît à la longue et sans d'autres efforts que ceux d'une bonne volonté persévérante.

La plantation d'arbres fruitiers sur tout le territoire du Ban de la Roche, qui en était dépourvu, occupe aussi fortement le pasteur, et voici ce que dit de ses efforts à ce sujet Paul Merlin dans sa visite à.Oberlin :

a Connaissant la répugnance des campagnards à se laisser endoctriner par des gens de la ville sur des choses qu'ils croient devoir mieux connaître qu eux, il sut tirer parti de leur curiosité. Deux champs appartenaient à sa cure, que des sentiers très-fréquentés traversent. C'est là qu'il se mit à manœuvrer avec son valet, à creuser des fosses de quatre à cinq pieds de profondeur, à y descendre de jeunes arbres, et à mêler et à presser légèrement autour les terres qu'il connaissait les plus propres à en avancer l'accroissement. 11 s'était procuré des tiges de toutes sortes d'arbres à fruits, tels que pruniers, poiriers, pommiers, cerisiers et

noyers; il en lit une grande pépinière qu'il arrangea dans son jardin ; il attendit avec patience l'époque où ses paroissiens, voyant le succès des arbres journellement exposés à leurs yeux, viendraient lui en demander d'eux-

mêmes. Son attente ne fut pas trompée; le goût de la plantation des arbres se répandit, et Fart de greffer, qu'il avait enseigné luimême à ses paroissiens, fut généralement pratiqué ; mais un malheureux hiver, à la fin du siècle passé (ceci est écrit en 1824, deux an- ' nées avant la mort d'Oberlin), ayant fait périr le plus grand nombre (de ces arbres), a découragé pour longtemps les habitants de se livrer à ce genre de culture. Cependant, leurs jardins en conservent encore des restes, et le zèle de M. Oberlin ne se ralentit pas. »

Le moyen le plus indispensable du progrès, c'est la communication des hommes

entre eux. Pour que les idées s échangent, et que les bons procédés se propagent, pour que le mal soit compris et combattu , pour que la vie morale et intellectuelle soit active et non pas stagnante, pour que le travail ait ses facilités et sa récompense, il faut des rapports fréquents, par conséquent faciles, entre les différents centres d'action. Il faut, enfin, dans le corps social comme dans le corps humain, la circulation, le lleuve de sang ou d'eau, la route de terre ou de fer, la voie. Une des marques irréfutables du progrès, que certains discutent encore, c'est qu'autrefois six lieues de distance et moins constituaient des mondes différents, étrangers, et qu'alors les hommes s'entouraient à l'envi, pour se cacher les uns aux autres, de ces barrières naturelles que maintenant ils abattent de toutes parts. Dans le canton du Ban de la Roche, d'un village à - l'autre, l'hiver, pendant six mois, les commu-

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nications se trouvaient interrompues. Les chemins creux, lors de la fonte des neiges, se trouvaient remplis par des éboulements, et ceux qui traversaient les champs, selon l'habitude des paysans, non pas seulement de la Roche, mais du monde entier, rétrécis peu à peu de droite et de gauche, par chaque propriétaire, arrivaient à n'être plus que des sentiers. Les ponts consistaient en arbres jetés sur les rivières, ou en poutres, et tous les ans des accidents graves avaient lieu. Des gués s'offraient aux voitures pendant l'été; mais, au printemps, par les grandes eaux, ou en hiver par les glaces, ils étaient également inabordables. Dans les visites que faisait Oberlin à ses paroissiens, aux malades, il courut plusieurs fois risque de la vie et fut souvent, comme il le raconte, prisonnier de la neigp et des vents dans quelque pauvre cabane. « Tantôt, c'étaient de vieux troncs d'arbres à moitié pour-

ris, qui, cachés sous la neige, vous renversaient, tantôt il fallait descendre des rochers couverts de glace, à côté d'affreux précipices 1 .»

Une des premières conditions à remplir pour arracher ce pays à la barbarie, était donc de pratiquer des routes, et de construire des ponts. Cela était de toute évidence. Une s agissait alors ni de conseil général ni de préfet, mais Oberlin n y eût pensé quand même ; il eût deviné que c'eût été donner à son entreprise des destinées trop vagues et trop lointaines. Il s'adresse à ses paroissiens, prend la pioche et donne l'exemple. Quand il ne peut obtenir par persuasion le terrain nécessaire à 1 élargissement des chemins en vahis, il l'achète. Pour tracer de nouvelles routes, il en achète d'autres. Admettons que le terrain soit peu

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