Paul Merlin, Promenades alsaciennes
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dessus, à ce qu'il semble , des moyens d'une pauvre contrée. Mettant la main à l'œuvre luimême, prenant pour sa part et pour celle d'un valet fidèle les endroits les plus difficiles, se souciant peu d'avoir les mains déchirées par les broussailles, ou écrasées par les pierres, il excita un enthousiasme général, au point que tout ce qu'il y avait de paroissiens se mit à suivre son exemple. On vit des murailles s'élever pour soutenir les terrains près de s'écrouler, des eaux arrêtées ou détournées , la communication tenue ouverte entre les cinq villages de la paroisse, qui auparavant, dans les grandes neiges, se trouvaient isolés les uns des autres. Mais il restait un ouvrage plus considérable encore à faire, c'était d'ouvrir une communication avec la grande route de Strasbourg, par laquelle il méditait déjà de trouver un débouché aux produits du Ban de la Roche et d'attirer des matières premières pour exercer
l'industrie des habitants. Pour ouvrir cette communication, il fallait faire sauter des rochers, en descendre d'une grosseur énorme, ayant souvent dix pieds de longueur, et moitié autant de largeur et de hauteur , afin de construire une muraille qui soutînt la route dirigée le long des bords de la Bruche; il fallait construire un pont dans un banc étranger, en fournir les frais; rien ne fut impossible à l'enthousiasme général. On voyait le pasteur luimême, la pioche sur l'épaule, marcher à la tête de deux cents de ses paroissiens et se livrer à un travail rude et souvent infiniment dangereux. Il fallait des instruments, il y pourvut. Les frais étaient considérables ; il forma des souscriptions et sut y intéresser ses paroissiens et ses amis hors du Ban de la Roche. En deux ans de temps, la communication fut ouverte, et avec le temps , il vit se réaliser un double projet, celui de l'introduction d'une occupa-
tion industrielle, et celui de l'exportation des pommes de terre, auxquelles leur qualité supérieure, provenant de la chaleur d'un terrain sablonneux, assure une vente avantageuse sur le marché de Strasbourg. >»
Paul Merlin oublie quelque chose , c'est que l'enthousiasme des paroissiens ne fit pas tous les frais de l'entreprise. Il fallut, en outre, des ouvriers dont Oberlin paya les salaires. On dut, le long de la rivière , pour préserver le chemin de l'eau et des glaces, établir un aqueduc. Oberlin, ajoute Stœber, « entretint tous ces chemins pendant près de 30 à 40 ans. » 11 avait aussi construit un pont, appelé pont de la Charité, qu'il entretint de même sur ses revenus. Il alloua des primes aux communes qui réparaient le mieux leurs chemins.
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Aucune industrie n'existait au Ban de la Roche. On n'y trouvait pas un seul artisan, et toutes les fois qu'une voiture, ou même le plus simple outil, exigeait des réparations, c'était un voyage qu'il fallait faire au chef-lieu. Plus l'agriculture se développait, plus cette lacune devenait fâcheuse. Or, Oberlin ne constatait pas un mal qu'il n'en tentât le remède, avec cette intrépidité toute particulière qui fut peutêtre la principale raison de ses succès. Il choisit donc, parmi les jeunes gens de la paroisse, ceux qu'il crut les plus propres à devenir de
bons ouvriers, les détermina, ainsi que leurs parents, et, après leur avoir fourni des vêtements, il les mit en apprentissage à la ville. Quelques années après, le Ban de la Roche était pourvu de charrons, de forgerons, de cordonniers, menuisiers, etc.... Ce fut pour le canton double avantage. En attendant ce résultat, Oberlin avait établi chez lui un magasin d'outils qu'il cédait à prix coûtant, ou même à crédU, aux pauvres cuUiva M „ re « „ Mcherons.
Il voulut aussi doter de quelque industrie ce pays, où, vu la nature du sol, l'agriculture ne pouvait jamais atteindre un grand développement. Un industriel du voisinage, à la prière du pasteur de Waldbach, vint y établir une filature. C'était une ressource pour toute la mauvaise saison, pendant laquelle l'ouvrage manquait. Cependant, les préjugés locaux se refusèrent d abord à en profiter, soit par une
sorte de mépris pour le travail d'atelier, SQit pour cette grande raison si puissante h la campagne, et un peu partout, que cela ne s'était jamais fait. Mme Oberlin eut alors la même inspiration que son mari en d'autres circonstances ; elle donna l'exemple. Cet argument est toujours irrésistible. Entre les mains de la jeune femme du pasteur, un travail, considéré d'abord comme répugnant, parut honorable.
Il prit bientôt faveur, et l'on cite l'année 1 785 comme ayant porté jusqu'à 32 000 francs les salaires de la filature et du tissage au Ban de la Roche. 32 000 francs ! On n'eût pas même rêvé telle somme autrefois dans ces misérables montagnes. Elle représente toute la distance qui sépare une inerte misère de l'aisance acquise. En dix-sept ans, le pays aVait dû changer d'aspect. Oberlin avait réformé jusqu'aux habitations, construites auparavant de la manière la plus malsaine sur la pente des
coteaux. Il obtinl que désormais on construi : sît sur caves et à l'abri de l'humidité. Dans toutes ces maisons, il entrait plus de bois que de pierres et le toit était de chaume. Oberlin lit acheter à chaque commune une pompe à incendie.
On se rappelle que dans la maison du chirurgien Ziegerhagen, où il avait été précepteur, Oberlin avait appris un peu de médecine et de chirurgie, et il va sans dire que le Ban , de la Roche, où sous ce rapport tout manquait, médecin, sage-femme, pharmacjen, avait donné de l'emploi à ses talents en ce genre. Une panacée y régnait cependant, c'était l'huile d'olive mêlée d'eau-de-vie, qu'on administrait pour toutes les maladies, jugeant sans doute que cette alliance du doux et du fort, du calmant et de l'excitant, devait contenter toutes les exigences d'un corps malade. Oberlin monta une pharmacie, dont il distribua les remèdes gra-
tuitement. Il joignit bravement à ses fonctions de pasteur celles de médecin, et toutefois, pour suppléer à son insuffisance, il envoya un des maîtres d école, Sébastien Scheidecker, jeune homme distingué, chez Ziegerhagen, pour y apprendre la médecine. Enfin il décida quelques jeunes personnes à étudier l'état de sagefemme et forma une garde-malade, qu'il en- • voyait lui-même à ses frais chez ceux qui en avaient besoin. Sa sollicitude s'étendait à tout. Voici encore un ingénieux moyeu imaginé
par lui, d'introduire plus de bien-être chez les habitants du Ban de la Roche. Nous le laissons parler lui-même :
« Mes chers amis,
« Le bois devenant plus rare de jour en jour, chaque chrétien doit s'appliquer à le ménager de son mieux, quand même il en aurait en
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abondance. Mais vous, mes chers, en ayant vous-mêmes grand défaut, combien plus devez-vous essayer tous les moyens raisonnables pour le ménager 1
« Un des articles qui demande plus de bois qu'il n'en faudrait est la pratique usitée de chauffer les fours.
« 1° Les fours sont trop grands. On n'y peut encore guère remédier, par rapport au chanvre.
« 2° Chacun chauffe un four froid, parce que chacun a le sien propre, au lieu que dans tous les endroits où les choses sont mieux arrangées, un seul four sert à plusieurs; quand il est une fois chaud, on entretient sa chaleur avec peu de bois.
« Essayez d'introduire cette bonne méthode parmi vous. Au commencement, vous rencontrerez des difficultés; mais peu à peu, avec de la constance, vous en viendrez à bout.
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« Associez-vous six ou huit ménages ensemble. Arrangez-vous de façon que tous cuisent leur pain de suite, l'un après l'autre, dans un même four.
« Chacun chauffera le four pour son pain, de son propre bois. Mais, comme celui qui le chauffera le premier consumera beaucoup plus de bois que les suivants, il faut que la deuxième fois un des autres cuise le premier, et ainsi chacun à son tour.
« Par rapport au chanvre, on pourra peutêtre établir que personne n'en mette, jusqu'à ce que tous les membres de la société aient cuit leur pain. Et alors, quand tous auront cuit, celui dont ce sera le tour y mettra son chanvre.
« S'il y en a quatre qui s'associent à cet effet pour un an, j'offre à chacun une livre de laine.
« S'il y en a six dans la société, chacun en aura une livre et demie.
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« S'il y en a huit, chacun en aura deux livres.
« Cette laine leur sera donnée après le premier quartier de l'association écoulé, sous condition que les membres promettent, comme d'honnêtes gens, de continuer au moins un an.
« Mes chers ! si vous trouvez la chose bonne, que les rancunes, les jalousies qui désunissent tant de ménages, tant de familles, ne vous en détournent pas. Sacrifiez ces jalousies; sovez chrétiens.
« Quand vous serez associés, soyez contents, doux, prompts à céder. Vainquez la grossièreté, l'insolence, l'humeur piquante et malveillante des autres par la patience, la douceur, la complaisance. »
PRIX PROPOSÉS AUX BOURGEOIS DE LA. PAROISSE DE WALDBACH POUR L'ANNÉE 1778.
« 1° Quiconque, lorsqu'il bâtit, donne la même hauteur à la chambre en haut qu'au
poêle en bas, aura douze livres, argent comptant.
«2° Le tisserand qui jusqu'à la Saint-Jean aura fait la toile la plus serrée, aura quatre livres de laine.
« 3° Quatre prix sont destinés à ceux qui jusqu'au printemps auront fait les meilleures pépinières, ou places garnies de petits arbres, qu'on y cultive jusqu'à ce qu'ils soient assez grands pour être transportés. Pour chacune des deux meilleures pépinières, on recevra une livre de laine et une serpe pliante, ou un couteau de jardin ; pour les deux suivantes, chacune une livre de laine.
« 4° Un seul cheval suffit à traîner ce que cinq ou six porteraient à peine, tout le monde le sait. Ceux qui, au lieu de faire porter leurs marchandises à Barr par des chevaux, les y mèneront sur des voitures, auront par chaque voiture une livre de laine. Et chacun de ceiix
qui confieront à des voituriers la charge d'un cheval, pour la faire vendre à Barr, aura six sols. »