Stœber
tait , et aussitôt qu'il y avait une rentrée, il s'empressait de l'assister; il aimait à faire rouler, à faire circuler les écus, à les faire travailler pour les pauvres , comme il se plaisait à dire. Les efforts d'Oberlin portèrent leurs fruits. Jamais on ne verra un habitant du Ban de la Rocbe se livrer à la mendicité, tandis qu'on voit de tous côtés arriver des malheureux qui demandent la charité devant les chaumières de ces bons montagnards. Il n'y a au Ban de la Roche ni hôpital pour les malades et les infirmes, ni hospice pour les enfants qui n'ont«plus ni père ni mère ; mais les adoptions sont trèscommunes et la bienfaisance pourvoit à tout.
Aussi est-il vrai de dire que le Ban de la Roche est devenu la terre classique de la charité, et qu'Oberlin est parvenu à apprendre à ses habitants à soulager la misère. ,
« Il inspira d'ailleurs à ses paroissiens un respect religieux pour l'acquittement d'une
parole donnée, d'un engagement contracté. Le non-remboursement volontaire d'une somme empruntée était à ses yeux, et devenait à ceux de ses ouailles, un véritable délit, un péché que le délinquant devait expier tôt ou tard, même au delà du tombeau.
« Lorsqu'un Ban-de-la-Rochois, laborieux et honnête homme, se trouvait par suite de malheur dans l'impossibilité de s'acquitter de ses dettes, il en faisait la confession à son pasteur, et celui-ci savait toujours le sauver d'une perte, sans lui inévitable. Il faisait luimome son bilan, le libérait envers ses créanciers, souvent pauvres eux-mêmes, et gratiliait encore d'une petite somme le malheureux, ainsi échappé au déshonneur, pour remonter son ménage et son agriculture.
« Oberlin n'avait-il pas les sommes nécessaires , tandis que d'onéreuses poursuites étaient déjà faites et que la ruine du débiteur
était imminente, on le vit plus d'une fois s'arracher des bras des siens , s'élancer sur son cheval, se mettre en route malgré la nuit et rintempérie des saisons, aller trouver ses amis de Strasbourg , solliciter leurs secours et retourner tout de suite dans sa vallée apportant la consolation et la paix à une famille éplorée et recevant ses bénédictions. »
11 fonda aussi une société chrétienne qui avait pour but la sanctification de ses membres selon le Christ, mais il fut obligé de la dissoudre par suite de l'opposition qu'elle rencontra et des calomnies qu'on éleva contre elle , dit le biographe, qui ne s'en explique pas autrement.
A l'époque où toutes ces réformes entreprises étaient seulement en voie de prospérer et de s'étendre, sept ans après l'arrivée d'Oberlin au Ban de la Roche , il faillit abandonner son œuvre par l'attrait d'un dévouement plus complet encore et bien plus aride. Une colonie allemande, fondée autrefois en Amérique par des protestants persécutés, recrutait à Augsbourg ses pasteurs-missionnaires. C'était un canton de 20 000 âmes, placé à la frontière de la colonisation européenne, au milieu des sauvages Indiens. Il fallait des hommes dévoués; la ré-
putation d'Oberlin commençait à percer, on jeta les yeux sur lui.
L'anxiété d'Oberlin. à cette proposition fut grande. Non-seulément il s'agissait d'abandonner l'œuvre à laquelle il s'était si fortement attaché, mais il lui fallait dire un adieu éternel sans doute à la patrie, à ses amis et à sa famille, qu'il aimait tendrement. Il avait déjà deux enfants, et sa femme était enceinte. Si Oberlin eût mêlé à ses entreprises quelque amour de gloire personnelle, il n'eût pas songé à quitter le centre éclairé où sa réputation, déjà faite, devait encore s'étendre et briller d'un vif éclat, pour ce coin sauvage d'un autre monde. Il n'eut qu'une préoccupation, celle de discerner en cette occasion son devoir et de l'accomplir. Il consulta sa femme, et, suivant ses tendances pieuses, se mit avec elle en prières, sûr que Dieu lui ferait connaître sa volonté. Il était facile de prévoir que, pour une âme pa-
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reille, la balance pencherait du côté du sacrifice. La décision de Mme Oberlin fut la même. Ils se résolurent donc au départ. Mais il leur fallait encore lutter contre l'opposition de leur famille et de leurs amis, contre les regrets des habitants du Ban de la Roche. Oberlin écrivit plusieurs lettres à cet effet. 11 est persuadé que Dieu l'appelle à cette mission éloignée.
Citons-en quelques passages , car il faut montrer en lui le chrétien aussi bien que l'homme et le faire coiînaître tout entier.
« Depuis que Dieu a tiré mon cœur vers lui, et que j'ai pris une part plus directe dans les affaires du royaume de Jésus-Christ, depuis aussi que j'ai acquis une connaissance plus spéciale du genre humain, depuis ce temps mon cœur était oppressé, pénétré de pitié pour tant de peuplades d'aveugles païens qui ont coûté à Notre-Seigneur le même sang que vous au-
très Strasbourgeois, et auxquels il n'est pas donné de goûter une seule des miettes qui tombent si abondamment de votre table. Ces sentiments ont dû m'inspirer le désir de secourir, autant qu'il dépend de moi, leur détresse.
Strasbourg offre une pépinière d'ecclésiastiques, parmi lesquels il y a beaucoup d'hommes respectables. Ah! qu'il en est autrement en Asie! en Afrique! en Amérique! Souvent, sur 20 000 âmes, on n'en compte pas un seul.
Des païens ont dit que le monde entier, aussi loin que s'étend le ciel, est la patrie du sage. Jésus-Christ a confirmé cette maxime ; il a appris à ses disciples à considérer le genre humain entier comme une maison pour son Père céleste. Ses doctrines forment notre croyance ; mais nos actions y répondent-elles ? Travaillons-nous, avec autant d'ardeur que nous le commandent la raison, l'humanité et le christianisme, et que nous le permet la faiblesse de
nos moyens, au bien-être de toute notre patrie terrestre? Que d'excellentes choses on pourrait faire ! Que de milliers d'âmes pourraient jouir de la félicité en Jésus-Christ qui nous est échue en partage, si nous étions moins égoïstes, et si, imitant notre divin Sauveur, nous embrassions une sphère plus vaste avec de généreux efforts ! ... Ne pas faire le bien qu'on peut faire, c'est commettre un péché. Les mille et mille âmes abandonnées par notre égoïsme, ne tomberaient-elles pas à notre charge ? Ces considérations m'ont engagé à prier Dieu souvent et ardemment pour qu'il me préserve de ce patriotisme antipatriotique, de ce sentiment si peu élevé, si peu conforme à la dignité humaine. Comment un enfant de Dieu peut-il ne voir que dans son petit pays l'objet de ses soins et de son dévouement? Combien de fois n'ai-je pas prié le Seigneur de disposer de moi et des enfants qu'il me donnerait, et de nous
employer là où, d'après son plan, nous serions le plus utiles ! Il est vrai quÉbénézer est une paroisse allemande et luthérienne ; mais il y a dans sa proximité quatre peuplades d'Indiens qui sont en rapport journaliers avec elle. On y rencontre d'ailleurs un grand nombre de malheureux Africains qui servent comme esclaves.
« Pour apprendre les langues, il faut une bonne mémoire; la mienne a toujours été trèsfaible, et j'ai eu beaucoup de peine à apprendre les langues qui n'ont pas d'analogie avec l'ailemand ou le latin. Je trouverais donc de grandes difficultés pour apprendre l'indien, au point de pouvoir donner l'instruction dans cette langue, mais je pourrais faire beaucoup de bien indirectement en. formant des instituteurs, en créant des écoles pour les jeunes
nègres.
Le triste état de la paroisse d'Ébénézer m'a
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vivement touché. Les fonctions de pasteur y sont très-pénibles; les plantations sont éloignées les unes des autres à des distances considérables. Les chemins sont mauvais et souvent dangereux. La paroisse est comme une orpheline depuis \vl mort du digrçe pasteur Bolzius. Les écoles ont besoin de réforme, et le Ban de la Roche m'a mis à même d'acquérir des connaissances à ce sujet ; je pourrais aussi mettre à profit l'expérience que j'ai acquise ici pour fonder à Ébénézer différents établissements qui- seraient avantageux pour le temporel et le spirituel de ce pays.
« La paroisse de Waldbach se trouve dans une position beaucoup plus heureuse que celle d'Ébénézer.; elle a à sa tête un seigneur protestant, qui approuve et encourage les améliorations faites. Ces améliorations ont déjà assez de consistance pour qu'un successeur consciencieux, lors même qu'il n'aurait que des talents
médiocres, poisse continuer l'œuvre commencée. D'ailleurs le Ban de la Roche conserve toujours un conseiller et un aide précieux dans la personne de M. Stuber, son premier et principal réformateur, qui ne cesse pas de donner à ce pays des preuves de son attachement paternel.
« Enfin, ma conscience me dit que
je ne prie Dieu, ni pour qu'il me laisse ici, ni pour qu'il me fasse partir; mais uniquement pour que sa volonté soit faite, pour que son règne vienne, et pour que je me soumette entièrement à ses ordres.
« Je suis et demeure jusqu'à ma mort et ensuite et encore, chère maman,
« Votre obéissant « Jean-Frédéric. »
Ils allaient partir ; mais la guerre d'Amérique, éclatant sur ces entrefaites, empêcha ce
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départ et conserva Obcrlin au Ban de la Roche. On lui offrit depuis des cures avantageuses; mais celles-là ne pouvaient le tenter. Possédé de cet esprit que nous appelons à bon droit aujourd'hui l'esprit chrétien, et qui, même avant le christianisme, a inspiré Lycurgue, Pythagore, Bouddha, tous les grands réformateurs, il n'y avait qu'une tache difficile et rude qui pût le séduire, et la misère à soulager l'attirait comme d'autres la richesse et le plaisir.
C'est dans les lettres que se révèle le plus l'intérieur de celui qui parle, seul avec luimême et avec la pensée d'un ami. En voici une qui montre à la fois Pâme d'Oberlin et celle de sa compagne, et les joies d'élite de cet intérieur. Quelques passages de cette lettre paraîtraient aujourd'hui emphatiques; mais il faut dire, pour être juste, que le style d'Oberlin, comparé à celui du temps, se distinguait par sa simplicité.
Cette lettre d'Oberlin est adressée à un ami, professeur à l'institut d'éducation de Dessau. Cet établissement, fondé pour l'application de nouvelles méthodes d'instruction plus intelligentes et plus larges, excitait de vives espérances parmi les amis du progrès qui le soutenaient de leurs dons.
a Je porte votre institution dans mon
cœur. Ah ! que j'aimerais à pouvoir m'y consacrer tout entier ! Mais c'est ici que Dieu veut que je lui porte mes sacrifices. Ah! que je désire vivement pouvoir être auprès de vous au moins quelques mois, quelques semaines, pour tout voir, tout apprendre, m'en retourner ensuite au Ban de la Roche, enrichi de vos lumières, et les faire fructifier ici! Mais Dieu me l'interdit absolument, et je ne puis former que des vœux. Sous le rapport financier, j'ai toujours été très-gêné, et dans ce moment je le
suis plus que jamais. Ah! que n'avons-nous de l'argent ! de cet argent si inutile en tant de mains ! Voilà ce que je me suis dit mille fois depuis que je connais l'institution de Desc iu ; c'est ce que ma femme et moi nous nous sommes redit en lisant le troisième cahier de vos Archives. Nous tournions nos regards de tous côtés pour voir si nous n'avions rien dont nous pourrions tirer quelque argent. Je fus tout triste ; car rien ne se présentait» Tout à coup ma femme, qui était sortie, rentre dans ma chambre, toute rayonnante de joie, et m'apporte une paire de boucles d'oreille, avec prière de les envoyer à votre institution philr. athropique, ou de vous en adresser la valeur. Elle* lui avaient coûté, il y a dix à douze ans, soixante-dix florins. Je les envoyai donc à M** à Strasbourg, sans lui nommer la donatrice.
J'ignore si les boucles d'oreille, ou leur produit en argent, accompagneront cette lettre. Tu peux
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bien t'imaginer le plaisir que m'ont causé ces boucles d'oreille. J'embrassai tendrement ma bonne petite femme. Elle me dit toutefois que si elle venait à mourir avant moi, je serais obligé d'en faire le remploi, puisqu'elles étaient portées dans notre inventaire. Sois tranquille, mon bijou, lui répliquai-je, ah ! que n'ai-je à ce prix encore beaucoup de pareilles marchandises! Je ne puis pas souffrir des choses aussi inutiles, tandis qu'avec leur produit on pourrait faire tant de bien. Dieu me donne du pain aujourd'hui, et pour l'avenir il m'en a encore promis. Quoique, mon cher ami, à l'exception de Dieu et de vous, personne ne sache qui a donné cette bagatelle, ce secret est cependant à votre disposition. Si la publication du nom de ma bonne petite femme peut contribuer à en engager d'autres à suivre son exemple, nous y consentons volontiers, quoique nous sachions bien que certaines personnes ouvri-
rontde grands yeux. Peut-être cela porterait-il pourtant quelques-unes d'entre elles à faire des recherches dans leur écrin?
« Je ne crois pas qu'aucun autre cadeau m'eût fait plus de plaisir que les trois exemplaires de Y Ouvrage élémentaire. Je ne me possédais pas de joie, car j'avais presque porté envie à ceux qui étaient à même de pouvoir Tacheter; moi, je ne prévoyais pas la possibilité de me le procurer, ma caisse étant absolument vide.
« Je cherche à répandre cet excellent livre partout où je puis, surtout à Strasbourg. Cher ami , je te l'avouerai , tant d'exemplaires ont effrayé ma femme et moi. Je n'y tenais plus ; je cherchais la solitude pour donner un libre cours à mes larmes. La reconnaissance , la joie , la confusion , le chagrin de ne pouvoir rendre des services à vous et à votre institut m'accablèrent. Mes amis, je ne puis vous offrir
que des vœux, des vœux bien ardents pour vous, pour votre noble entreprise, avec laquelle j aime tant à m'identifier; vœux que j adresse à ce Dieu qui m accorde si peu de moyens pécuniaires. Salue et embrasse tous nos chers
amis. Oui, mes amis, votre tâche est digne d'envie. Que Dieu vous fortifie, vous bénisse, vous encourage ; qu'il vous accorde ce que je désire toujours pour moi-même, un amour tendre et toujours plus tendre pour Jésus-Christ et pour ces enfants qui lui sont si chers et qu'il a rachetés par son sang. Adieu , mon cher et vous tous, mes amis î Je suis toujours et jusqu'à la mort,
« Votre dévoué et tendre ami,
« Oberlin. »
Cet homme, en effet, si tendre, et qui, dans sa vie de dévouement , n'avait qu'une seule
joie personnelle, l'amour de sa femme, fut , après 1 4 ans de mariage , frappé du coup le plus terrible. Mme Oberlin mourut subitement, laissant sept enfants, dont le dernier n'avait pas deux mois. La douleur d'Oberlin fut aussi profonde que résignée. Le dogme chrétien des épreuves envoyées par Dieu pour la sanctifica- • tion de l'être, étouffe ses murmures ; mais combien sa souffrance contenue est touchante et vraie !
«.... Nous la couchâmes tout doucement, la croyant endormie. Mais que devins-je lorsque tâtant son pouls, je ne lui en trouvai plus, et que, mettant la main sur son cœur, je ne le sentis plus battre! Je l'abandonnai aux soins de Sébastien Scheidecker, que Ton avait appelé, et je montai avec précipitation dans le greuier. Là, me jetant à genoux, je m'efforçai de prier Dieu que cet évanouissement ne durât
pas longtemps; je dis que je m'efforçai, car, quelque ardent que fût mon désir d'être exaucé, ma prière semblait être de plomb et ne voulait pas monter vers le ciel. Je fus forcé à dire : « Louez le Seigneur, vous, toutes les nations, car sa grâce veille sur toi dès maintenant et à perpétuité. » Ah ! dis-je, qu as-tu fait, ô mon Dieu ? Tu m'as pris ma femme et je dois t'en # louer ! Je descendis. Sébastien , m'entendant descendre, voulut me prévenir de ma perte , mais je lui dis que j'en étais instruit. Je me penchai sur ma chère défunte, je collai ma bouche sur la sienne, je l'arrosai de mes larmes. Hélas! c'était un corps inanimé! J'eus assez de force ce jour-là pour écrire les lettres nécessaires et ranger les choses qu'il fallait ranger , après quoi je m'abandonnai entièrement à ma douleur. Elle fut si vive que je priai sans cesse le Seigneur de me faire mourir, et que c eût été un délice pour moi de me faire
enterrer avec cette chère moitié de moi-même. Dieu, qui avait frappé ce coup terrible, me traita ensuite avec la plus grande bonté, comme un malade en délire que Ton tâche de rappeler peu à peu à la raison. »
Mme Oberlin avait eu le pressentiment instinctif ou réfléchi de sa mort ; la veille au soir, elle avait pris congé de son mari en lui adressant des paroles solennelles de tendresse et de reconnaissance, et on l'avait vue bénir
chacun de ses enfants dans leur berceau en posant sa main sur leur tête, ce qu'elle ne faisait jamais. Après la mort de cette chère compagne, Oberlin ne crut point en être séparé. 11 la voyait et l'entendait dans ses rêves. Il la consultait sur ses projets et était persuadé qu'il recevait ses conseils. Ces rêves étaient tellement précis, qu'il en écrivait chaque fois le récit sur un journal. On lui demanda com-
ment il les distinguait des rêves ordinaires, jeux de l'imagination. « Comment distinguezvous les couleurs les unes des autres? » répondit-il.
Parmi les conductrices que M. et Mme Oberlin formèrent à la garde et à l'instruction des jeunes enfants, une entre toutes se distingue par ses vertus et par son double dévouement à la famille Oberlin et au bien du pays. C'est Louise Scheppler, qui, plus tard, en 1829, reçut de l'Académie française le grand prix de vertu de la fondation Montyon. Elle avait soigné Mme Oberlin à son lit de mort; elle se dévoua au soin d'élever les enfants et de remplacer leur mère auprès d'eux. Grâce à elle,
Tordre et l'économie continuèrent à régner
dans le pauvre ménage du pasteur, et il put même augmenter ses ressources en créant un pensionnat, où il reçut au milieu de ses enfants, comme une plus nombreuse famille, des jeunes filles et de jeunes garçons. La salubrité du climat des montagnes et la confiance qu'inspirait Oberlin lui attirèrent des élèves, qu'il traitait en père, et dont il soignait le caractère et les mœurs autant que l'instruction.
Louise Scheppler avait quinze ans lorsqu'elle entra au service d'Oberlin ; elle le servit pendant quarante-cinq ans, et acheva sa vie dans cette famille. Mais jamais elle ne voulut accepter aucun salaire, et Oberlin, s'étant avisé de lui faire envoyer de l'argent de Strasbourg, par voie anonyme , elle devina la ruse , en fut affligée, et refusa obstinément.
C'est Oberlin lui-même qui, dans son testament, cité à l'Académie , comme un des titres
de gloire de Louise Scheppler, témoigne du
rare mérite de cette noble femme.
« Mes chers enfants ! en vous quittant , je vous lègue ma fidèle garde , celle qui vous a élevés , l'infatigable Louise. On ne saurait exprimer ce qu'elle a été pour notre famille.
« Votre bonne mère la prit auprès d'elle dès avant sa quinzième année ; elle se rendit utile par ses talents, son zèle, son application ; à la mort prématurée de votre tendre mère, elle fut pour vous à la fois garde fidèle, mère soigneuse, institutrice, tout absolument.
« Son zèle s'étendit plus loin. Vraie apôtre du Seigneur, elle alla dans tous les villages
où je l'envoyais assembler les enfants autour d'elle, les instruire dans la volonté de Dieu, leur apprendre à chanter de beaux cantiques, leur montrer les œuvres de ce Dieu paternel et
tout-puissant dans la nature, prier avec eux et leur communiquer toutes les instructions qu'elle avait reçues de moi et de votre bonne mère. Tout cela n'était pas une œuvre d'un instant, et les difficultés innombrables qui s'opposaient à ces saintes occupations en auraient découragé mille autres. D'un côté, le caractère sauvage et revêche des enfants, de l'autre, leur langage patois qu'il fallait faire disparaître; pour se faire entendre, il fallait leur parler dans cette langue et leur tout traduire en français. Puis il y avait une troisième difficulté, les mauvais chemins et la rude saison qu'il fallait braver : — pierres, eaux , pluies abondantes, vents glaçants, grêles, neiges profondes en bas, neiges tombantes d'en haut, — rien ne la retenait, et revenue le soir, essoufQée, mouillée, transie de froid, elle se remettait à soigner mes enfants et le ménage. C'est ainsi que pour mon service et pour le
service de notre Dieu, elle ne dévouait pas seulement son temps et ses talents, mais encore toute sa personne et sa santé. Actuellement et depuis plusieurs années, son corps est absolument ruiné par trop de fatigues et pour avoir passé trop subitement et trop souvent du chaud au froid et du froid au chaud, de la sueur au refroidissement, traversé les neiges, y avoir enfoncé jusqu'au ventre; la chemise mouillée se gelait, blessait les genoux jusqu'au sang, en s'y frottant sans cesse par le mouvement de ses jambes; sa poitrine, son estomac, tout est ruiné et incapable de plus rien supporter. Vous direz peut-être qu'elle en fut récompensée par le bon salaire que je lui donnais? Non, chers enfants , non. Apprenez que, depuis la mortde votre chère maman, je n'ai jamais pu parvenir à lui faire accepter
le moindre salaire ; elle employait le louage
de ses biens pour faire du bien et pour s'ha-
biller, et ce fut toujours comme une grâce qu'elle reçut de moi quelque vêtement ou quelques provisions , toutes choses que je devais cependant à son économie et à sa fidélité. Jugez, chers enfants , jugez de la dette que vous avez contractée envers elle en moi, et combien vous serez loin de pouvoir jamais trop faire à syon égard. — Dans vos maladies et douleurs et dans les miennes, combien de veilles, de soins, d'inquiétudes !
« Encore une fois, je vous la lègue; vous ferez voir par les soins que vous prendrez pour elle , si vous avez du respect pour la dernière volonté d'un père , qui vous a toujours inspiré des sentiments de gratitude et de bienfaisance. — Mais oui, oui , vous remplirez mes vœux; vous serez pour elle , à votre tour, tous ensemble et chacun en particulier, ce qu elle fut pour vous, autant que vos moyens et le lieu de votre séjour le permettront. »
Les enfants cTOberlin répondirent au vœu de leur père et voulurent admettre Louise au partage de leur héritage, comme fille aînée d'Oberlin. Mais Louise refusa ce don comme elle avait refusé tout salaire, et ne demanda que d'achever sa vie au presbytère, dans l'exercice des bonnes œuvres auxquelles elle s'était toujours consacrée.
Pour achever de faire connaître cette digne amie d'Oberlin, nous citerons le passage du rapport de Cuvier à l'Académie et la réponse qu'elle y fit.
« .... Frappée des vertus de cet homme de Dieu, bien qu'elle jouît d'un petit patrimoine, elle lui demanda d'entrer à son service et de prendre part aux œuvres de sa charité. Devenue son aide, son messager, l'ange de toutes ces cabanes, elle y porta sans cesse tous les genres de consolation. Dans aucune circon-
stance, on n'a mieux vu à quel point le sentiment peut exalter l'intelligence : cette simple villageoise avait compris son maître et tout ce que ses pensées avaient de plus élevé; souvent même, elle 1 étonnait par des idées heureuses auxquelles il n'avait point songé et qu'il s'empressait de faire entrer dans l'ensemble de ses opérations. C'est ainsi que, remarquant la difficulté que les cultivateurs éprouvaient à se livrer à la fois à leurs travaux champêtres et au ' soin de veiller sur leurs petits enfants, elle imagina de rassembler ces enfants dès le bas âge, dans des salles spacieuses, où, pendant que les parents vaquaient à leur ouvrage, des conductrices intelligentes les gardaient, les amusaient et commençaient à leur montrer les lettres et à les exercer à de petits travaux. C'est de là qu'est venue en Angleterre et en
France l'institution de ces salles d'asile où l'on
reçoit et où l'on garde les enfants des ouvriers,
si souvent abandonnés dans les villes au vice et aux accidents. L'honneur d'une idée qui a déjà tant fructifié, et qui bientôt sera adoptée partout, est entièrement dûuLouiseScheppler, à cette pauvre paysanne de Bellefosse. Elle y a consacré le peu qu'elle possédait, et de plus sa jeunesse et sa santé. Encore aujourd'hui, quoique avancée en âge, elle réunit autour d'elle sans rétribution, une centaine d'enfants de trois à sept ans, et leur donne une instruction appropriée à leur âge. Les adultes, grâce à M. Oberlin, n'ont plus de besoins moraux, mais quelques-uns encore, dans la vieillesse et la maladie, éprouvent des besoins physiques. Louise Scheppler y pourvoit; des bouillons, des remèdes, elle trouve moyen de tout distribuer. Leurs besoins pécuniaires même ne sont pas oubliés; elle a fondé et elle administre un mont de piété d'une espèce toute particulière et qui serait bien aussi une in-
vention admirable, s'il était possible de le multiplier comme les salles d asile; car il est du très-petit nombre de ceux qui n'usurpent pas leur nom ; on y prête sans intérêt et sans gages.... »
Le Courrier du Bas-Rhin reproduit ce passage du discours académique où tout Thonneur de l'institution des conductrices est attribué à Louise, et le journal circule de main en main à Waldbach. Louise le lit aussi et se hâte d'écrire et d'attacher à l'exemplaire du journal, les lignes suivantes :
« Je prie les lecteurs de çet article de prendre en considération que c'est Mme Oberlin dé-
funte qui a bien voulu jeter les yeux sur moi et me prendre à son service; que c'est son exemple et ses exhortations qui mont inspiré le goût du beau et du bon, l'amour de la vertu
et le dévouement à mon divin Sauveur; que c'est notre digne et respectable pasteur, papa Oberlin (c'est ainsi que tous l'appelaient), qui a porté longtemps dans son cœur le désir de former des conductrices, afin de faire instruire la jeunesse par elles, et lorsqu'il put enfin le mettre à exécution, je ne fus pas même une des premières chargées de fonctions si importantes et si utiles.
« Ainsi, honneur et gloire au Seigneur notre Dieu, l'auteur et la source de toutes les vertus, gratitude et reconnaissance à notre cher et vénéré pasteur et papa défunt et à sa vertueuse épouse. Mais à moi, confusion
« Waldbach, ce 10 septembre 1829.
« Louise Scheppler , conductrice. »
Louise ne s'en tint pas là : elle fit écrire au Courrier du Bas-Rhin pour restituer à son cirer
maître la gloire de l'invention, qu'on prétendait lui attribuer à elle-même.
Outre Louise, se groupaient autour d'Oberlin plusieurs autres femmes intelligentes et dévouées, qui remplissaient également remploi de conductrices de l'enfance, et quelques hommes des meilleurs et des plus éclairés du Ban de la Roche, à la tête desquels se placent Sébastien Scheidecker, Claude Bernard, etc.
Oberlin fut aussi en relations d'amitié avecLavater. Il y avait entre ces deux hommes de grands rapports. Ils partageaient à peu près les mêmes idées en religion et en morale, et Oberlin avait complètement adopté le système du pasteur de Zurich sur les révélations physiognomoniques. Mais Oberlin et Lavater n'eurent jamais la joie de se serrer la main. Leur intimité, toute idéale, s'établit par correspondance. A l'antique, ils se tutoyaient. Voici une lettre de Lavater :
« Mon cher Oberlin,
« Gratitude cordiale et fraternelle pour ta lettre toute cordiale et fraternelle du 22 décembre 1783. J'ai foi dans la foi et j'aime l'amour. Mais il faut bien que je le répète mille fois; je ne suis encore rien; je ne puis rien; je n'ai encore rien; je ne sais encore rien.
0 mes chers l si un jour j'ai quelque chose, alors tous verrez comme tout ce que vous preniez pour quelque chose n'était rien du tout.
« Tends-moi seulement un doigt de ta main, dans ce pays aride et sans sources.
« Je sais ce que tu as perdu (sa femme), et j'admire ta tranquillité et ta résignation. Que celui qui dédommage de tout te dédommage.
Prie et aide! Souffre et porte ton regard vers le ciel ! Courbe-toi sous son joug et lui t'en délivrera ou te l'allégera. — Depuis quelque temps,
ma santé est très-chancelante. Cependant, je m'aperçois que Dieu est fort dans les faibles. Vale et atna amantem.
« Rîchtersweyl, ce 21 mars 1784.
« J. C. Lavater. »
Oberlin fut aussi lié avec Jung-Stilling, avec M. Lezay-Marnésia, préfet du Bas-Rhin, et avec M. Cuvier, pasteur que son enthousiasme révo-
lutionnaire fît rentrer dans la vie civile, et qui fut tour à tour commissaire de la République et député aux Cinq-Cents. Un manufacturier suisse, M. Legrand, homme instruit et distingué, ayant beaucoup entendu parler d'Oberlin et du Ban de la Roche, vint s'y fixer et y établir une fabrique de rubans et de cordons qui rendit l'aisance au pays ; l'industrie de la filature de coton y était depuis quelque temps en grande souffrance, à cause de la révolution
produite par les mécaniques. Cette industrie des rubans et des cordons avait le grand avantage de pouvoir s'exercer dans les familles, hors de l'agglomération de l'atelier. Stœber, le biographe d'Oberlin, fait à ce propos des observations pleines de justesse, du moins au point de vue de l'état actuel des ateliers.
« Puissent les gouvernements qui désirent encourager l'industrie ne jamais perdre de vue qu'elle n'est bienfaisante à la campagne que quand elle est alliée à l'agriculture et exercée dans les habitations des ouvriers mê-
mes, les membres d'une famille s'entre-parta- # géant le soin des champs, du ménage et de l'industrie, d'après les besoins des saisons. L'ouvrier qui est en même temps cultivateur, fait des épargnes; l'ouvrier de fabriquent pas de bourse. Le travail de la soie, de la laine, du chanvre et du lin en produits manufacturés
peut se faire au foyer domestique, ce qui est très-rarement le cas avec le coton.
« Les grands ateliers, le plus souvent infectés par la poussière ou par des vapeurs malsaines et qui rassemblent les deux sexes et tous les âges, ordinairement de cinq heures du matin à dix heures du soir, en faisant quelquefois alterner le travail du jour et celui de la nuit; des enfants, même de sept ans, arrivant d'une grande distance dans l'intempérie des saisons, et ne recevant, à peu d'exceptions près, aucune instruction que celle du vice, sont un cancer qui ronge le moral et le physique, et par conséquent le bien-être du peuple, et qui provoquera sans doute des mesures législatives, etc. f . »
M. Legrand et toute sa famille devinrent, à partir de leur établissement au Ban de la Ro-