‹ Vie d'un compositeur moderne, 1802-1861Chapitre 10 sur 22 · PREMIÈRE MESSE SOLENNELLE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE MESSE SOLENNELLE

Après avoir monté Marie Stuart^ T Académie royale de musique voulut donner un nouvel ouvrage de Rossini. Depuis Guillaume Tell^ le grand maestro n'avait produit aucune œuvre, et la direction Pillet, qui a été si critiquée à l'époque, se montrant soucieuse de satisfaire le public, était en instances auprès de Rossini retiré à Bologne, pour avoir un opéra de lui. Mais le sublime paresseux se complaisait dans son indolence, et se refusait à entreprendre le travail qu'on lui demandait. Tout ce qu'on put obtenir fut l'adaptation à un opéra français de musique empruntée à la Donna del lago et à Zelmire, et encore ne voulut-il entreprendre lui-même la besogne de coudre les uns aux autres les morceaux qui devaient accompagner le livret : il proposa au directeur et aux poètes, MM. Gustave Vaëz et Alphonse Royer, de confier à Niedermeyer la confection musicale de l'opéra, si non nouveau, du moins transformé.

Une telle entreprise était peu du goût du musicien qu'on sollicitait de l'accomplir; cependant il était dévoué à M. Pillet, et il avait une reconnaissante affection pour Rossini ; celui-ci insistait auprès de lui, lui écrivant qu'il ne voulait remettre qu'à lui le soin de mener à bien le pasticcio. Niedermeyer se flatta de faire sortir le maître de son indolence et de l'amener à composer les morceaux nécessaires pour compléter la partition, et il partit pour Bologne. Il se faisait illusion, et il ne put arracher aucun travail sérieux à Rossini, absolument indifférent à sa gloire, et fort occupé de son mariage avec M'"' Pélissier; force fut de se contenter de constituer un opéra avec de la musique déjà faite pour d'autres paroles; c'est à peine si le maestro dont l'œuvre devait être jouée devant un public autorisé à la pressentir digne de ses devancières, consentit à donner quelques avis sur la besogne faite pour unirles.ung^. aux autres les différentes scènes de la pièce.

Niedermeyer écrivait à Paris :

Il est malheureusement vrai que Rossini n'a rien fait et ne veut rien faire de nouveau; il est dans les embarras d'un double déménagement, changeant à la fois de maison de campagne et de maison de ville, et cependant il veut me voir tou^ les soirs. Il est toujours prêt à me donner le temps que je lui

Séjour à Pologne. — /'* 'îMesse solennelle. 79

demande pour notre travail, et il me fournit des morceaux anciens, mais inconnus à Paris.

Je crois qu'il a envie de faire un ouvrage nouveau pour Topera, mais il veut auparavant sonder les dispositions du public français par une pièce arrangée, à laquelle il se réserve de ne pas attacher d'importance si elle ne réussit pas... Je ne comprends pas que vous vous occupiez de méchants articles de méchants journaux. Rossini est content, et il le dit hautement. Qu'importe qu'un ci-devant homme d'esprit comme ce pauvre Castil Blaze se moque de la cuisine que je fais à Bologne, puisque c'est à la demande du maestro que je m'en suis chargé et qu'il la trouve de son goût...

... A part les relations avec Rossini qui est parfait pour moi et pour mon collaborateur M. Vaëz, Bologne n'a rien

d'attrayant, et j'ai hâte d'avoir terminé mon travail. Il y a sym- 1 /^ ^ t L ï4i

pathie complète entre l a police de Bologne et moi. Le direc- C^ (K^*-^ teur de la police a la bonté d'envoyer fort souvent chez nous pour savoir si nous ne partirons pas bientôt. C'est un plaisir que nous lui ferons et le plus tôt possible. On use du reste de toute la politesse que l'on peut mettre à congédier les gens, et si cela devenait de la tracasserie, l'appui du cavalière Rossini, l'un des magistrats municipaux de la ville de Bologne, ne nous ferait pas défaut...

Du travail fait à Bologne naquit Robert Bruce qui fut joué le mercredi 3o décembre 1846 et n'ajouta rien à la gloire de Rossini.

C'est au cours d'une représentation de cet ouvrage qu'eut lieu la mémorable scène qui força

8o Vie d'un Compositeur moderne.

M"** Stolz à se retirer dès le lendemain. Cette cantatrice était fort en faveur auprès de son directeur, qui admirait autant sa personne que son talent. Elle passait pour abuser de sa situation privilégiée au détriment des autres artistes du théâtre, où elle régnait en souveraine, et elle s'était ainsi attiré de grandes animosités.

En dépit de ses incontestables succès, et de sa magnifique création de la Favorite, M°* Stolz fut plusieurs fois mal accueillie à ses entrées en scène; un jour elle s'oublia devant le mauvais vouloir des habitués de l'orchestre, et elle interpella le public. Jamais on n'avait vu un pareil scandale à l'Académie royale de musique : une chanteuse jetant des paroles de défi à la salle, s'exaspérant dans une scène de rage et de violence, déchirant son mouchoir à belles dents, et se tordant de fureur derrière la rampe. On baissa le rideau, et le public exigea des excuses. M"* Stolz un peu calmée, fut entraînée sur la scène par le régisseur qui parla pour elle; la pièce s'acheva tant bien que mal, et pendant une seule soirée, la malheureuse mais trop irascible prima donna eut à subir tout l'arriéré d'une mauvaise humeur accumulée depuis longtemps contre elle.

Après son ingrat travail sur Robert Bruce^ Niedcrmeyer se reposa du théâtre en s'occupant de

Séjour à Pologne. — /~ Sl/esse solennelle. 8i

compositions religieuses; c'est à cette époque qu'il écrivit sa messe en 5^ mineur.

Après la révolution de 1848, et pendant les troubles qui marquèrent cette année, le compositeur fit place au citoyen, La première légion ne comptait pas de garde national plus actif et plus zélé que le chantre des passions douces et calmes; il prit part avec les troupes du parti de l'ordre à la répression de l'insurrection de juin, et fit, au Clos Saint-Lazare, le coup de feu contre les émeutiers.

La grande messe solennelle fut exécutée pour la première fois à Saint-Eustache le jour de la fête de sainte Cécile en 1849. Berlioz consacra à cette œuvre le feuilleton des Débats du 27 décembre :

Cet ouvrage remarquable a été exécuté dans Téglise de Saint- Eustache, vers la fin du mois dernier, par les soins de TAssociation des artistes musiciens ; ce n'est pas ma faute, si je n'ai pu trouver plus tôt Foccasion d'en parler et de rendre à son auteur la justice qu*il mérite. IV^s l'impression que cette œuvre religieuse a produite sur moi, n'est pas de celles qui s'efiPacent au bout de quelques jours, et je crois l'avoir encore assez présente à la pensée, pour en parler sans trop de présomption.

Les qualités évidentes de la messe de M. Niedermeyer, à mon avis, sont d*abord un sentiment vrai de Fexpression, une grande pureté de style harmonique, une suavité extrême de mélodie, une instrumentation sage, et beaucoup de clarté dans la disposition des divers dessins vocaux. Ajoutons-y un mérite

plus rare qu'on ne le pense, en France surtout, celui de bien prosodier la langue latine. Rien n'est négligé dans cette vaste partition; l'ensemble en est beau, souvent imposant et la plupart des détails n'ont rien à redouter d'un examen minutieux. Le KyriCy écrit dans le ton de si naturel mineur rarement employé à l'église, est d'un beau caractère suppliant et triste, que le cri d'imploration au mot Eleison jeté par moments sur une dissonance rend encore plus saisissant. Après l'intervention du petit chœur par le Christe^ la rentrée du grand chœur avec toutes les puissances de l'orchestre produit un bel effet.

Dans le Gloria (en ré majeur) après un début un peu traditionnel peut-être, j'ai remarqué un travail de fugue de beaucoup d'intérêt, et un beau dialogue entre le grand et le petit chœur.

Le solo des voix graves au qui tollis est peut-être plus solennel que suppliant, et cependant il s'agit là d'une prière; mais au mot Miserere l'accent redevient d'une vérité incontestable. La fugue qui termine cette partie de la messe est habilement construite et n'appartient point sans doute à la catégorie des fugues vocalisées sur le mot amen qui ressemblent avant tout à des vociférations d'ivrognes, et à des rumeurs de cabaret; mais je lui trouve encore néanmoins des allures trop classiquement tumultueuses.

Le début du Credo est conçu dans le sens d'une proclama^ tion de foi éclatante, aère, pompeuse; la phrase en est remarquable par l'ampleur, bien posée et largement développée. L'orchestration en est riche et ingénieuse; seulement une sonnerie de trompettes qui attire sur elle l'attention au Deum de Deo ne me paraît ni bien motivée ni d'un heureux effet. Le morceau sur le mystère de l'incarnation, morceau si difficile à bien faire, est l'un des meilleurs de l'œuvre de M. Niedermeyer.

Séjour à Pologne. — i"^ blesse solennelle. 83

Cest un chœur sans accompagnement^ d'un intérêt intense, profond et soutenu jusqu'à la conclusion amenée avec un art extrême sur les paroles ei homofactus est y où le mode majeur éclate enfin radieux et puissant. Au Crucifixus les instruments à vent, gémissant dans le grave, produisent des successions qui m'ont paru originales sans être trop recherchées. L'ensemble du Sanctus est d'une rare magnificence, bien qu'à la seconde partie (en mi mineur), le style fléchisse uû peu. Au Benedictus où Fonction religieuse domine, le groupe harmonieux et charmant des instruments de bois se meut en des séries d'accords qu'on trouve un peu usées aujourd'hui , malgré tout leur charme. Il m'a semblé reconnaître un léger défaut de clarté, qu'une exécution plus précise ferait peut-être disparaître dans les traits vocalises du petit chœur de ce morceau.

Quant au Salutaris qu'Alexis Dupont a chanté avec une pureté de style et une voix dignes des plus grands éloges, c'est un hymne d'amour mystique d'une beauté exquise. L'auditoire tout entier, dès les premières mesures, s'est senti ému et charmé. La sainte mélodie s'élève d'abord sur un accompagnement des instruments à cordes, en sons soutenus dans le médium et le grave, et s'incline ensuite au contraire sous un dais harmonieux de sons aigus que soutiennent les flûtes et les violons. C'est délicieusement beau. Enfin YAgnus Dei qui termine cette riche partition, morceau magistralement conçu, et non moins bien exécuté, emprunte au timbre des voix de basse mises en action d'abord dans la partie la plus énergique de leur échelle, un caractère singulier et neuf d'humiUté robuste : c'est la prière des hommes forts.

Une telle œuvre place son auteur à un rang auquel il n'est pas facile d'atteindre parmi les compositeurs sérieux. Honneur

improductif, il est vrai, mais que le véritable artiste ne changerait pas contre les gros droits d'auteur que rapportent les productions banales, en faveur desquelles toutes nos institutions musicales sont fondées. M. Niedermeyer ne nous démentira pas certainement.

Cette messe, dit plus tard M. d^Ortigue, au même Journal des Débats, est un chef-d'œuvre d*art, de style et de sentiment religieux, et nous la mettons au nombre des belles œuvres de musique sacrée. Quant à moi, je ne puis l'entendre sans en être vivement ému : c'est que cette messe se distingue par le caractère sacré qui convient surtout à la prière; elle replie l'âme sur elle-même, elle lui parle un langage recueilli et pénètre en elle par mille voies secrètes.

LA FRONDE

La dernière œuvre dramatique de Niedermeyer fiit là Frondé donnée en i853 à" l'Académie Impériàle de musique. Le livret est dû à la collaboration dé MM. Auguste Maquet et Jules Lacroix. ' ."

Le sujet de l'opéra dont Niedermeyer devait faire primitivement la musique était la belle Gabrielle: Le scénario était complètement achevé et il ne. restait plus qu'à lemettre en vers. Heilreusemertt, Niedermeyer, qiiî* était ravi du travail fait par les auteurs de la pièce, en parla à son ancien collaborateiir, M. Emilien Pacini, qui était un des trois "membres de la commission d'examen des théâtres (tel était le nom du Comité'de censure).

Il fut averti ' par lui des difficultés que rencontrerait, sous le régime impérial encore tout nouveau, la présence d'Henri IV sur la scène, faisant son entrée dans là ville qui valait bien une messe, et salué par les Parisiens- chantant en chœur : Vive notre bon ro/./ L'Académie de musique ne faisait pas encore

partie de la maison de TEmpereur, mais elle était placée sous le contrôle du ministère d'Etat : avant d'achever le poème, on le soumit à l'administration et l'on sut qu'il ne serait pas autorisé. Maquet en fit plus tard un roman, duquel il tira aussi le beau drame joué au théâtre de la Porte Saint-Martin ; se souvenant de l'interdiction prononcée pour l'Opéra, il s'abstint de toute figuration du Béarnais.

La belle Gabrielle fut alors remplacée par la Fronde : l'invention est en grande partie de Maquet, l'ingénieux collaborateur d'Alexandre Dumas, qui sut transformer tant d'épisodes historiques en délicieux romans; l'histoire, il est vrai, y reçoit quelques accrocs, mais elle est arrangée avec tant d'esprit et d'imagination, que l'indulgente complicité du lecteur est aussitôt gagnée par le charme du récit.

Le fin et délicat poète Jules Lacroix, traducteur de Sophocle et de Shakespeare, prit sa part à la confection du drame, et il écrivit tous les vers qui sont d'une facture et d'une forme irréprochables, qualités bien rares dans les pièces de théâtre destinées à être mises en musique.

En choisissant des scènes de la Fronde pour servir de fond à leur intrigue, les auteurs n'eurent pas assez de méfiance de la censure impériale. Leur

La Jurande. 87

nouvelle pièce attira ses sévérités, tant on veillait, autour du trône récemment restauré, à écarter tout ce qui rappelait l'ancienne monarchie, et tant on craignait de renouveler le souvenir des soulèvements populaires.

Des scènes de barricades dans les rues du vieux Paris, la conjuration pour enlever le jeune roi Louis XIV, furent jugées dangereuses. Les poètes avaient cru qu'on excluait Henri IV, dans la crainte d'émouvoir les sentiments légitimistes; ils ne se doutaient pas que le spectacle d'émeutes lointaines, dues à l'avaricieuse oppression d'un ministre étranger, pût suggérer au public de l'Opéra la pensée de renverser le neveu du grand Empereur. La mesure n'aurait du reste pas permis de chanter : à bas Napoléon, sur l'air de : à bas Mazarin.

La pièce n'avait pas été soumise au préalable à la commission d'examen; poème et musique étaient achevés quand l'œuvre fut reconnue séditieuse. € On ne sait pourquoi, dit M. Jules Lecomte, dans la notice déjà citée à propos du Lac, la Fronde ne conserva pas l'affiche aussi longtemps qu'elle avait soutenu ses recettes : les coulisses ont leurs mystères! >

Le secret était bien gardé sur les scrupules de Messieurs les censeurs, chargés d'empêcher le

théâtre d'ébranler le trône. Cependant Tarticle de Berlioz, reproduit plus loin, signale les remaniements exigés aux dernières répétitions, et le mystère, dont parle Jules Lecomte, a été dévoilé par la publication faite en 1870, sous le titre de : Papiers et correspondance de la famille impériale.

A la page 358 du premier volume de cet indiscret recueil, nous lisons le rapport suivant :

Page 1