STRADELLA
En i836,Niedenneyer revint à Paris pour y composer son premier grand opéra en cinq actes, Stra^ délia, sur les paroles d'Emile Deschamps et d'Émilien Pacini, fils de l'éditeur de ce nom«
Ce dernier, s'étant bien trouvé de la substitution du Lac de Niedermeyer à celui de Balocchi^ publiait toutes les œuvres du jeune artiste dont il avait pressenti les succès. Il a raconté, dans un mémoire écrit par lui, les circonstances qui amenèrent la réception de cet ouvrage à TOpéra :
Émilien me parla d'un sujet qu'il avait en portefeuille et qui pourrait faire un grand opéra. J^engageai mon fils à se mettre à Tœuvre et si l'ouvrage était reçu, à le donner à Niedermeyer pour renrichir d'une musique comme j^avais jugé qu'il fftt capable d'en produire. Émilien, pour aller vite en besogne, s'associa à son ami Emile Deschamps avec lequel il avait déjà fait d'autres choses. Deschamps trouva le plan de l'ouvrage merveilleux pour faire de belles décorations, de charmants ballets et des rôles admirables pour les fameux acteurs du jour.
L'on se mit d'arrache-pied à l'ouvrage ; une fois terminé, je demandai une lecture qui me fut accordée, l'ouvrage fut reçu avec enthousiasme; Ton se distribuait les rôles. Je ne dis pas à qui je ferais faire la musique, et je mis dans les mains de mon ami Niedermeyer de quoi faire un chef-d'œuvre. De chaque morceau, Niedermeyer fit un diamant de la plus haute valeur. La musique terminée, je la portai au théâtre; on regarde le nom du musicien et l'on me dit : qu'a-t-il fait pour nous engager à dépenser cent mille francs pour monter cet ouvrage? Peut-on mettre sur l'affiche de l'Opéra un pareil nom d'un jeune homme inconnu? Voulez- vous qu'on nous jette des pommes cuites à la figure? Lorsqu'on n'a rien fait, on commence par le Vaudeville I Jugez mon désappointement, ma confusion ; j'avais beau leur dire : jamais vous n'avez chanté de si admirable musique. — Remportez-la donc, c'est un tort que vous nous faites pour être utile à un camarade : vous nous enlevez un ouvrage sur lequel nous comptions, qu'il n'en soit plus question I Que faire? Quel remède à un tel refus, à un parti résolument pris? Je cherchai des recommandations, des protections, je donnai quelques bons dîners aux uns, je prêchai au miracle aux autres. Je ne demandais qu'une audition, et leur disais-je, ne serait-ce que par curiosité, je ne vous engage qu'à m'accorder une heure, et je vous laisserai tranquilles. A force de battre le fer, j'amollis mes entêtés; l'on m'accorde une audition. Niedermeyer au piano, on le regardait, on levait les épaules, l'on me souriait, on avait l'air de me braver. Enfin on entoure le piano : quelle fut leur surprise, à chaque morceau, ils se regardaient entre eux, voulant se dire, est-ce bien ce que nous entendons? Au trio des trois hommes, ils voulurent le déchififrer eux-mêmes. Jugez de l'eflFet, ils étaient loin de s'y attendre. A mon tour, les
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bras pliéSyje les regardais avec commisération; enfin Touvrage reçu avec enthousiasme et à l'unanimité. On donna Touvrage à la copie, on fit des admirables décors; à la dernière scène on voyait la ville de Venise au fond, coupée de la terre ferme par la mer. C'était enchanteur! Quels jolis costumes, quels brillants et séduisants ballets ! Tout réuni obtint un succès colossal. Je donnai vingt-six mille francs à Niedermeyer pour la partition, et deux mille pour qu'il y fit les accompagnements de piano afin qu'il conservât toutes les finesses de l'harmonie. Je fis graver la partition avec orchestre et pour piano, je fis réduire tout l'opéra pour musique militaire, pour deux fiûtes, pour deux violons : je fis faire des airs de piano par Henri Herz, par Jacques Herz, Konskl, Lorenzo, Mocker, six airs de danse arrangés par Niedermeyer lui-même, tous ces morceaux à quatre mains, deux quadrilles par JuUien, deux par Musard, un par Fessy : on ne jouait que du Stradella!
Tel est le récit de Pacini : il prône fort l'ouvrage dont il était l'éditeur, et ce serait lui qui aurait imposé à l'Opéra la musique de Niedermeyer. Il donne son protégé comme étant alors complètement inconnu, et cependant il avait publié lui-même la Casa nel bosco représentée au théâtre royal italien : chez lui avaient paru le Lac, V Isolement^ etc., qui avaient déjà établi la réputation du jeune maître.
Nous ignorons comment, à l'Opéra, la direction
Duponchel,qui venait de succéder à celle de Véron,
choisissait les compositeurs dont elle voulait jouer
34 "^i^ d'un Compositeur moderne.
les œuyres; mais nous pouvons dire que le mémoire de Pacini, lui attribuant le mérite d'avoir découvert ,
Niedermeyer en 1887, était adressé à ses^héritiers ch^- V^./-" pour appuyer la demande que le marchand de musique leur faisait de confirmer par un acte régulier la propriété du LaCj dont Tauteur lui avait remis le manuscrit de la main à la main et sans se réserver aucun avantage pécuniaire.
Notre père nous avait dit : c J'ai donné le Lac â Pacini, ne me doutant pas de sa valeur; si la publication n'avait pas réussi et qu'il m'en eût réclamé les frais, je n'aurais pas accueilli sa prétention; il a lancé mon œuvre, et si c'est à lui qu'elle procure de beaux bénéfices, ce n'est que justice. >
L'éditeur Pacini obtint donc immédiatement la reconnaissance de son droit à la propriété de l'ouvrage.
M. Richaulti actuellement éditeur du Lac et fîte du premier acquéreur de cette mélodie à ia vente du fonds Pacini, auquel nous avons demandé quel était encore son tirage, nous a dit qu'après soixante-dix ans la vente atteint encore une moyenne régulière de plus d'un millier d'exemplaires par an. Il a ajouté que lors de l'^q uiSttîcnn faite par son père en 1866, le Lac fut estimé pour une valeur de vingt mille francs dans le prix payé pour la cession du fonds.
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La première représentation de Stradella fut donnée à l'Académie royale de musique le vendredi 3 mars 1837 : des gens superstitieux auraient pu penser que ce jour devait porter malheur, car la se* conde représentation, commencée le lundi 6, fut in* terrompue. Au milieu du premier acte, M"* Falcon, gravement indisposée, se trouva dans l'impossibilité d'achever le duo que Léonpr chante avec Stradella, et s'évanouit sur la scène/ La troisième fois que fut joué l'ouvrage fut donc à proprement parler la seconde, et ce fut le lundi i3 mars, après le rétablissement de la première chanteuse.
Voyons les comptes rendus des journaux de l'époque, pour faire connaître l'accueil fait par la presse et le public à l'opéra de Niedermeyer, et au livret d'Emile Deschamps et Émilien Pacini.
Voici d'abord l'article du Courrier des Théâtres, n** 6647, 4 mars 1837 :