‹ Vie d'un compositeur moderne, 1802-1861Chapitre 7 sur 22 · ACADÉMIE ROYALE D£ MUSIQUE · texte numérisé non relu

ACADÉMIE ROYALE D£ MUSIQUE

Première représentation de Stradella, opéra en cinq actes.

On sait que le vénitien Stradella était à la fois grand chanteur et grand compositeur. Maître de chapelle au service d'un sénateur voluptueux, il se trouva son rival en amour, et son

rival préféré. 11 s'enfuit à Rome avec la belle; le noble outragé l'y poursuivit et soudoya des assassins pour frapper Stradella. Le coup devait se faire au sortir de Sainte-Marie-Majeure, où le musicien avait chanté un motet de sa composition; ces hommes, en attendant Theure, entrèrent dans Téglise et peu à peu, touchés par la musique et la voix du chanteur, finirent par se laisser entraîner à un charme irrésistible, tellement que le poignard leur tomba des mains, et qu*ils avertirent Stradella du danger auquel il venait d'échapper et des poursuites qui le menaçaient encore. II quitta Rome; on dit que plus tard il ne put se soustraire à la vengeance du patricien de Venise. Tel est le fait historique qui a servi de base à la fable du nouvel opéra. Voici maintenant comment les auteurs ont conçu et développé l'action de leur drame.

Premier acte. — Nous sommes à Venise, sur une place écartée, pendant une nuit de carnaval. Le sénateur Pesaro et son factotum Spadoni amènent une troupe de bravi pour forcer la maison de Léonor, jeune orpheline aimée secrètement de Stradella, et que le grand seigneur veut faire enlever. Cependant une sérénade arrive. C'est Stradella qui vient, avec ses élèves, chanter sous le balcon de sa fiancée. Léonor descend et tous deux conviennent de leur mariage et de leur départ pour le lendemain. Stradella, qui est dans la domesticité de Pesaro, ignore pourtant les projets de son maître, mais il craindrait d'amener sa Léonor dans le palais redoutable du voluptueux sénateur. Les deux amants se séparent et se disent à demain. Alors la place étant libre, l'enlèvement a lieu, malgré l'arrivée d'une patrouille, que des groupes de masques, ameutés par Spadoni, viennent agacer et entraîner dans leurs folies et leurs danses.

Stradella. 87

Second acte. — D se passe dans le palais de Pesaro où Léonor vient d'être entraînée. Elle est seule et se demande où on Ta conduite. A un bruit de pas, elle se réfugie dans un boudoir voisin. Spadoni, suivi de marchandes de parures, apporte à Léonor les présents de son maître. Elle s'enferme et ne répond pas. Entrent Stradella et ses élèves. L'insolent factotum, jaloux du crédit et du talent du maestro, lui renouvelle durement, avant de sortir, les ordres du sénateur, qu'une séance de nuit retient à Saint-Marc : il s'agit de fléchir la belle inconnue par le charme de la musique. Stradella s'indigne de prostituer ainsi son art pour un nouveau caprice de son maître, et aux premières mesures d'un air qu'elle connaît, Léonor appelle Stradella qui, stupéfait, congédie ses élèves. Léonor s'élance vers Stradella en implorant son secours. Que faire? elle est gardée sévèrement. Cependant Stradella trouve un moyen de fuite; mais, au moment de leur évasion, rentre Pesaro, qui se flatte que la belle s'est déjà adoucie. Il ordonne à son chanteur de le laisser. Celui-ci reste, et lorsque le duc redouble ses instances auprès de Léonor, Stradella se déclare son rival. Fureur de Pesaro. Il tire son épée pour frapper l'audacieux. Mais Stradella, saisissant un pistolet, en menace le duc et protège ainsi la fuite de Léonor.

Troisième acte, — Les amants se sont réfugiés à Rome, où Stradella se dispose à chanter sa musique pour l'office du jeudi saint. Tandis qu'ils sont pleins de sécurité et d'espoir, Léonor rencontre Spadoni qui lui apprend que son maître arrive en qualité d'ambassadeur de Venise. Il a des ordres de Pesaro pour s'emparer de Stradella, mais il trouve plus sûr et moins cher de se débarrasser tout à fait de celui qu'il déteste, et il soudoie deux spadassins pour frapper Stradella au sortir

de Sainte-Marie-Majeure. Le8 bravi entrent dans Tégiise pour guetter leur victime. Mais, saisis et désarmés par la solennité religieuse autant que par le chant de Stradella, les stylets leur échappent, et Spadoni, déconcerté, sort de Téglise en se promettant une nouvelle vengeance contre le musicien.

Quatrième acte. — Nous voyons la place du Capitole; le peuple s'apprête à décerner le triomphe à Stradella qui va s*unir à Léonor. Les fêtes, les cérémonies et les danses se succèdent. StradeUa met le pied sur le pavois qui doit le porter au Capitole, quand Pesaro vient à la tête de sa garde dalmate réclamer le transfuge au nom de Venise. Résistance du peuple. La lutte s'engage, enfin on sépare les deux amants et les soldats emmènent Stradella.

Cinquième acte. — Nous voici de retour à Venise, dans une hôtellerie. Léqnor se trouve au milieu d'une troupe de saltimbanques qui Tont recueillie sur la route, et qui arrivent pour les fêtes auxquelles va donner lieu l'élection d'un nouveau doge. Stradella, en prison et sous le coup d'une sentence de mort, réussit à s'évader et vient rejoindre Léonor. Sur le point d'être repris par les sbires, on le déguise en saltimbanque. Forcé de prouver ce qu'il sait faire, il se met à chanter une chanson vénitienne, et sa voix, qui l'avait sauvé à Rome, le perd à Venise. Il est reconnu, on le saisit, lorsque le canon annonce que le doge est élu. Quel espoir I il a le droit de grâce : Paraît Spadoûi qui vient dire que le doge élu fl'est antre que Pesaro. Consternation.

Le décor change. Le peuple remplit la Piazzetta et le quai des Ësclavons. Léonor éperdue supplie la foule d'intercéder pour son amant. Le doge parait au milieu de son splendide cortège, tandis que Stradella passe, entouré des soldats qui

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remmèaent. La foule s'agenouille en criant : Grâce! Le doge cède aux vœux de tous et pardonne. Puis il reprend sa marche rers le Bucentaure pour ses noces avec l'Adriatique.

Il n'y a pas d'hésitation dans le succès de cet ouvrage. Le libretto est tout à fait dans les conditions de ce genre de travail ; on y trouve de l'imprévu et du décousu, mais il n y a pas de mauvais goût. La musique, autant qu'on en puisse juger à une première audition, est celle d'un homme qui sait et dont le talent dramatique a besoin de se mûrir par l'expérience. Trois ou quatre morceaux d'une belle facture seront encore plus goûtés par la suite. La mise en scène est splendide. Les an* teurs ont été nommés : ce sont MM. Emile Deschamps et Émilien Pacini pour les paroles; M. Niedermeyer pour la musique. Décorations de MM. Feucfaère, Diéterle, Desplécfain el Sécfaaa.

Dans son numéro du 19 mars, le Courrier des théâtres revient sur cet opéra :

L'opinioo se forme sur la musique de Stradella et paraît Uù itre encore plus favorable qu'à la première audition. Le chœur des bandits, le final du quatrième acte, l'air de Nourrit qui le précède» et celui que chante le doge en terminant la pièce, sofit autant de morceaux de nature k justifier de hautes espé^ rsAces. Il est malheureux que ce dernier air, où respire un sea* tinent si juste de la situation et dont la facture est si large, soit chanté par Dérivis, acteur que rien ne touche et qui ae peut rien transmettre. Exécuté par une voix sûre, timbrée^ légère dans sa gravité, qui s'appliquerait A être dramatique (tout opposée enfin à celle de Dérivis), cet air produirait une

grande sensation. Il passe, au contraire, sans qu'on le remarque, et c'est un malheur pour la pièce dont il fait le dénoûment musical. Le spectacle de Stradella est d'une beauté qui répond aux efforts du compositeur et mérite une part dans le succès.

La Gazette musicale de Paris, du 5 mars 1887, donne le compte rendu suivant, dont nous supprimons la partie relative au livret, suffisamment détaillé par le Courrier des théâtres :

M. Niedermeyer, auteur de la partition, s'était déjà fait connaître avantageusement à Paris par plusieurs compositions gracieuses, entre autres le LaCy de M. de Lamartine, morceau fort goûté dans les salons, et par un petit ouvrage intitulé la Casa nel bosco qui eut quelques représentations au théâtre italien. Son style est généralement clair, simple et gracieux, sans viser trop à l'originalité et à l'énergie. Il aurait dû, peutêtre, se tenir en garde contre sa facilité, et chercher davantage à atteindre les formes grandioses, les accents passionnés, les harmonies vivement colorées, sans lesquels on ne parvient guère, à l'Opéra surtout, à émouvoir le public. Nous sommes, à cette heure, si blasés, si indolents, que les artistes doivent toujours tenir compte de l'espèce de léthargie où nous sommes plongés et ne pas s'attendre à nous en tirer sans quelques efforts pour arriver à l'imprévu.

La sérénade du premier acte et le dialogue suivant entre Stradella et sa maîtresse sont bien écrits pour les voix et d'un bon sentiment mélodique; on y retrouve trop de ces tour-

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nures propres à notre temps. C'eut été le cas de chercher à reproduire les formes de l'époque reculée où se passe Taction, formes admirables, dont la tradition, grâce aux savants travaux de M. Fétis, n'est pas encore perdue. On pourrait appliquer ce reproche à la plupart des scènes où le musicien n'avait à peindre que les mœurs musicales de ses personnages. Le trio du second acte, entre M"« Falcon, Nourrit et Dérivis, passe avec raison pour le meilleur morceau de Touvrage; la mélodie en est franche, l'expression vraie; tout y est à sa place, et au milieu, une modulation inattendue vient varier avec bonheur la teinte un peu uniforme de Tharmonie. La scène précédente, celle où Stradella retrouve sa maîtresse dans le palais du doge, est traitée un peu moUement; on n'y reconnaît pas ce mélange d'anxiété, de crainte, de joie et d'espérance, qui doit agiter Tâme des deux amants italiens, dont l'un est artiste, dans une entrevue si pleine de joie et de dangers ; aussi les qualités contraires n'en brillent-elles que davantage dans le trio dont nous venons de parler. Un autre trio se fait remarquer par un mérite tout différent : c'est celui où l'envoyé du doge fait son marché avec les deux bravi, et surmonte peu à peu, à force d'or, leurs scrupules religieux et leur admiration pour le célèbre chanteur désigné à leurs coups. Ici, le caractère bouflFe a été favorable au compositeur, que le poète, d'ailleurs, avait servi à souhait. Rien de plus spirituel et de plus animé que le dialogue de ces trois personnages ; et dire que la musique n'en dépare pas les vers, c'est en faire un bel éloge.

Les couplets à boire que chante Levasseur (nous citons sans ordre) sont peut-être ce qu'il y a de plus original dans la partition ; ils ont une physionomie tranchée, mordante même,

qui ae se manifeste pas ailleurs, et Torchestre en est très bien écrit.

Nous aimons moins les airs de danse, que le compositeur semble avoir écrits à contre-cœur. Le saltarello» entre autres, est vraiment commun; il rappelle toutes les tarentelles données à rOpéra depuis dix ans. Les choeurs aussi sont ternes et sans animation, bien que disposés avec intelligence, et toujours écrits d'une façon avantageuse à rémission de la voix. L'air de M^^^» Falcon a des défauts et des qualités analogues; elle le chante du reste avec une aisance admirable, et sa voix y domine Torchestre sans le moindre effort. Nous n'avons pas bien compris Tintention du compositeur dans la scène des comédiens au quatrième acte ; le bruit, dont il s'était montré sobre jusque-là, y devient tel dans l'orchestre que les choristes, assez nombreux pourtant, dont la scène est alors couverte, s'époumonnent en pure perte, et qu'il est absolument impossible de saisir le moindre son de leurs voix.

En somme, M. Niedermeyer, dans cet ouvrage, a fait preuve de beaucoup de talent; mais ce talent, à en juger par une première impression, se fut exercé probablement avec plus d'avan* tages sur un sujet moins vaste et plus en harmonie avec sa nature tranquille et ses douces habitudes. Le vêtement d'or et de soie dont M. Duponchel a recouvert le nouvel ouvrage ne le cède à aucun de ses devanciers en magnificence. Les décorations, parmi lesquelles nous signalons l'intérieur de Sainte* Marie-Majeure, sont du plus bel effet. ^

Pour l'exécution des rôles, nommer M^^* Falcon, Nourrit, Levasseur, Dérivis, Massol et Wartel, c'est dire qu'elle a été excellente. Les chœurs et l'orchestre n'avaient pas de grandes difficultés à vaincre cette fois; au moins, ont-ils fait preuve

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d*exactitude et d'une attention soutenue, ce qui n'amye pas dans tous les théâtres, en pareil cas.

Cet ouvrage a obtenu du succès ; les auteurs ont été nommés au milieu des applaudissements.

Le 19 marsJrS^d la Revue musicale ajoute :

La seconde représentation de Stradella a satisfait enfin, lundi dernier, Tattente des curieux désappointés : Serda remplaçait Levasseur dont Tindisposition, sans cette mesure, aurait trop ajourné TOpéra nouveau. L'ouvrage a reçu le même bon accueil, a été l'objet du même jugement qu'à la première épreuve.

Dans la Presse du 6 mars, Frédéric Soulié, chargé du compte rendu des spectacles, et qui y jugeait aussi la musique, à cette époque où la part faite à la critique théâtrale était moins large qu elle ne Ta été plus tard par le développement du journalisme, apprécie en ces termes la partition de Stra-

délia :

• Dans un opéra, la grande ajflfaire c'est la musique. Celle de

Stradella est-elle d'une supériorité qui puisse faire pardonner au poème la froideur de l'action, et la fatigue d'une même situation reproduite pendant cinq actes? Â cela nous répondrons : oui et non. Oui, en ce sens qu'il y a assez de morceaux remarquables dans la musique de M. Niedermeyer pour nourrir grassement un opéra en trois actes, pas assez pour en

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sustenter cinq. Parmi ces morceaux, nous devons signaler particulièrement le final du premier acte, quand Stradella et les masques entourent en dansant les gardes de Venise et les forcent à se mêler à des folies de carnaval ; au second acte, les couplets de Levasseur avec chœurs de femmes, et un duo entre Nourrit et M^** Falcon, où se trouve un andante délicieux; au troisième acte, le trio des bravi, enfin au quatrième acte, le final de l'arrestation de StradeUa, qui nous semble le plus large, le plus vigoureusement écrit de la pièce. A cela on peut encore ajouter la romance de Nourrit au premier acte.

Dans le même journal, au Courrier de Paris, qu'elle signait du nom de vicomte de Launay, M"** de Girardin raconte ainsi l'incident désagréable qui, par rindisposition de M"" Falcon, fit interrompre la représentation :

Oh, vous auriez bien ri lundi, si vous aviez vu la consternation des spectateurs de TOpéra mis à la porte si impitoyablement, cette foule déconcertée descendant l'escalier, s'écoulant dans les corridors, s'agitant dans le vestibule, avant, bien avant Theure où elle comptait voir se terminer ses plaisirs. Ces deux mille personnes disant toutes la même chose, ayant la même idée; deux mille personnes mystifiées à la même heure et du même coup ; et puis, toute une soirée perdue, une parure inutile, un destin manqué. J'ai refusé un concert charmant, disait une femme. — Si j'avais su, disait une autre. — J'aurais bien mieux fait de rester chez moi, souffrante comme je le suis, disait une autre. — Que va-t-i7 faire? je ne le verrai

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pas ce soir y disait celle-là. Et puis, toutes repartaient en chœur : Que c'est désagréable î j'ai renvoyé ma voiture. Que faire? Les femmes qui étaient venues en fiacre, surtout, disaient cela très haut. Le fait est que la consternation était grande. M^» Falcon porte malheur aux ouvrages qu'elle embellit de sa présence. Elle s'enfuit au troisième acte d'Esméralday elle disparait au premier acte de Stradella! Nous qui sommes superstitieux, nous ne la choisirions pas. Si fait, cependant nous la choisirions parce qu'il n'y en a pas d'autres : l'habile directeur nous forcerait à la préférer. Aussi pauvres habitués de l'Opéra, préparez-vous à jouir souvent du plaisir que vous avez éprouvé l'autre soir. Vous aurez une chanteuse et une danseuse : si l'une d'elles est en congé, pas de spectacle; si l'autre est malade subitement, on vous renverra chez vos parents, ou au Gymnase ou dans tout autre spectacle pour votre soirée.

Le contre-temps était fort désagréable pour le public, et quelle dut être la déception des auteurs! Plus tard, on fit apprendre les rôles en double : en 1887, un tel luxe de précautions était inconnu à TAcadémie royale de musique.

Stradella fut la dernière création de Nourrit qui y obtint un grand succès. Quelque temps après, Duprez qui, dès i836, avait été engagé à l'Opéra pour n'y débuter qu'après la représentation de Stradella, revint de Naples où il avait été créer le rôle d'Edgardo dans la Lucia di Lamermoor. La, pré-

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sence de Duprez qui, avant d'étudier les rôles qu'il devait jouer, assistait assidûment aux représentations, inquiéta Nourrit; il se rendait compte qu'il allait avoir à lutter contre un rival redoutable, et supputant les chances de cette lutte, il mettait tous les désavantages de son côté : « Duprez me connaît, écrivait-il, il m'a entendu et il vient à moi. Il ne me craint donc pas! Moi, je vais avoir à combattre un rival dont je ne connais pas la force. Duprez n'a rien à perdre; moi je n'ai rien à gagner. Que devenir si je suis vaincu! être le second! être le dernier ! Ah ! le poète a raison : >

Le trône est trop étroit pour être partagé !

Cette obsession envahit tellement l'esprit de Nourrit qu'il en perdit la tête, et un soir qu'il chantait Masaniello dans la Muette^ à la vue de Duprez dans la loge du directeur Duponchel, il fut pris d'une crise de nerfs et ne put continuer son rôle qui fut achevé par Lafond.

Dès le lendemain, Nourrit donna sa démission ; il alla à Naples d'où venait Duprez, et à la suite d'une représentation dans laquelle il crut voir le public mal disposé pour lui, il rentra affolé au logis où l'attendaient sa femme et ses enfants et il se jeta par la fenêtre.

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Ces tristes détails sont consignés dans le livre de F. Halévy, intitulé : Derniers souvenirs et portraits^ i863. Nous en extrayons le passage suivant :

Le Stradella de M. Niedermeyer vint ensuite et le rôle de Stradella est le dernier que Nourrit ait créé. Il y a de beaux morceaux dans cet ouvrage, dont une anecdote bien connue, vraie ou supposée, a fourni le sujet. On raconte que Stradella attendrit par la beauté de son chant le cœur d'assassins soudoyés pour lui donner la mort, et qu'il fit tomber le poignard de ces mains habituées au crime. La scène principale, très bien traitée par le compositeur, très bien chantée par Nourrit, produisit un grand effet. Le trio des spadassins, écrit avec une habileté remarquable, souvent chanté dans les concerts, est vivement apprécié.

Après le départ de Nourrit, Duprez chanta le rôle.

La reprise de Stradella, dit la Gazette musicale du 2 juillet 1837, a eu lieu mercredi dernier devant un auditoire nombreux et attentif; dans la scène de TÉglise, où il n'avait pas produit beaucoup d'effet le jour de la représentation de MU» Taglioni, Duprez a enlevé la salle, et au dernier acte, après l'air que M. Niedermeyer vient d'y ajouter, l'admirable chanteur a été unanimement réclamé.

M. Duprez, toujours jeune dans sa verte vieillesse, a consigné dans une lettre toute récente ses souve-

nirs sur le rôle qu'il remplissait avec tant de charme et de talent :

... A peine arrivé à Paris et après des débuts heureux, y^ne Taglioni, quittant l'Opéra, y donna une représentation d'adieux. Stradclla était nouveau, et je Tétais aussi; on me pria d'y chanter l'acte de l'Église et je m'empressai de l'apprendre. D'après son succès, le maître y ajouta un grand air d'une belle facture, et tout l'ouvrage fut repris avec un certain nombre de représentations. Malheureusement, il se trouvait en concurrence avec la résurrection de Guillaume Tell et la presque nouveauté des Huguenots, Les directeurs ne visent qu'à l'argent, et Stradclla n'atteignait peut-être pas le chiffre des recettes des deux opéras rivaux. Le directeur crut devoir l'abandonner. Je l'ai d'autant plus regretté que l'œuvre est belle, mélodique et dramatique. Elle a les éléments essentiels de toute musique, mélodie, harmonie et rythme, que les nouveaux remplacent aujourd'hui par une vaine science, orchestrale et bruyante :

Leur musique n'est plus que sonorité forte, Que parfois, en criant, la voix humaine escorte. Mais sans la mélodie, eh ! quHmporte cet art t C'eftt un bruit continu, diffus, confus, bavard, Ennuy^ttz, fatigant comme une rapsodie.

L'opéra veut du chant et de la mélodie !

Triomphe donc, musique des Teutons!

Mais devant toi je tiens droite Téchinc, Je ne suis pas du troupeau de moutons Et je suis fier de ma race latine I

Pardonnez-moi cette opinion tranchante. Mais je préfère la musique du temps de Niedermeyer à celle d'aujourd'hui.

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On voit que* le grand chanteur est demeuré fidèle à ses amours de jeunesse, rien en lui n'a vieilli, et son goût est resté ce qu'il était il y a quarante ans.

N'ayant aucune compétence musicale, nous ne discuterons pas son jugement sur la musique venue d'Allemagne, et nous nous bornerons à proclamer que l'opinion du public, dont nous faisons partie, place à la hauteur de,^eurs illustres devanciers les grands compositeurs français qui, durant ces dernières années, ont produit tant de chefs-d'œuvre sur nos premières scènes lyriques. A aucune époque, nous semble-t-il, la section de musique de l'Institut^ que nous voyons composée, en 1891, d'Ambroise Thomas, Gounod, Reyer, Massenet, Saint-Saëns et Delibes, n a réuni à la fois autant de maîtres dont les succès, glorieux pour notre pays, aient été aussi universellement répandus.

Nous avons reproduit tous les articles de critique sur Stradella que nous avons pu retrouver après les cinquante-cinq ans qui se sont écoulés depuis son apparition. Nous sommes fondé à former appel auprès des journalistes de l'époque d'une insinuation du Dictionnaire de Larousse. A la notice consacrée à Niedermeyer, on lit que « Stradella disparut dans une trombe de quolibets >. Nous ne savons si l'âge du rédacteur lui a permis de se reporter à ses souve-

5o Vie d'un Compositeur moderne.

nirs, et dans ce cas nous supposerons que sa mémoire Ta servi peu fidèlement; si son dire ne résulte pas d'une appréciation personnelle, nous pouvons affirmer qu'ils n'a pas pris la peine de rechercher les comptes rendus du temps.

Les représentations de Stradella se succédèrent en i837 et i838.

A partir de 1840, l'opéra fut réduit en trois actes pour accompagner les nombreux ballets qui furent mis au répertoire : La Fille mal gardée, Le Dieu et la Bayadère^ Le Diable amoureux^ Les Noces de Gamache^ La Fille du Danube^ La Péri, La Gypsy, La Jolie Fille de Gand, Le diable à Quatre; il tint l'affiche jusqu'en 1845.

La moyenne des recettes pour l'opéra en cinq actes fut de six mille neuf cents francs, et pour la réduction elle fut de cinq mille cinq cents francs.

Le premier chiffre est fort beau, il atteint celui des douze premières représentations de Guillaume Tell qui est de six mille huit cents francs.

Ces sommes paraîtront très modiques en comparaison de celles, plus que triples, qui sont encaissées de nos jours. 11 faut revenir à cinquante ans en arrière; à cette époque, d'après les romanciers du temps, un revenu qui serait plus que modeste aujourd'hui, était une fortune suffisante pour que celui

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qui la possédait fût un lion^ un dandy j eût cabriolet et cheval de selle, dînât au café de Paris et fréquentât l'opéra.

Vers 1840, le prix d'une stalle d'orchestre était de sept francs cinquante, une baignoire coûtait trentecinq francs, et pour cinquante-quatre francs on avait une première loge. La valeur des places a été un peu relevée sous l'Empire : la stalle valait alors dix francs ; tous les prix ont été augmentés de plus d'un tiers lors de l'installation dans le splendide monument de M. Garnier.

Tout était en proportion : le budget de l'Opéra n'était que de quinze cent à dix-sept cent mille francs. Les droits d'auteur étaient de cinq cents francs par soirée, à partager également entre le poète et le musicien ; après quarante représentations, ils tombaient à cent francs. Les ouvrages les plus en vogue ne pouvaient atteindre leur centième qu'au bout de plusieurs années, et les droits de ces cent représentations donnaient un total de seize mille francs; la partition se vendait, il est vrai, de vingt à quarante mille francs, suivant le renom du musicien ; mais le poète touchait un tiers de ce prix.

Le métier de compositeur n'était donc pas de ceux qui mènent à la fortune.

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