ENTRE DEUX OPÉRAS
En 1 889, Niedermeyer publia deux grandes scènes lyriques et quelques romances. La Revue musicale^ du 17 février, contient l'article suivant sur ces nouvelles productions :
M. Niedermeyer est un de ces écrivains élégants et purs en musique, dont nous parlions tout à Theure. Cest donc à titre de bon harmoniste et de compositeur qui se distingue plus par le style que par l'imagination, que M. Niedermeyer vient de publier une ballade fantastique intitulée : La noce de Léonor. Les paroles de M. Emile Deschamps prêtent on ne peut mieux, il faut en convenir, au genre fantastique. C'est tout le personnel de l'enfer se livrant à la joie, à la musique, à la danse, pour célébrer la noce de cette pauvre Léonor qui s'est donnée au diable par excès d'amour, comme vous savez, ou comme vous ne savez pas. II faut que M. Niedermeyer ait pris sur nature le galop infernal de Musard que le carnaval qui vient de finir a vu si souvent furieux, échevelé, délirant, hurlant, mirobolant, effrayant. Et d'abord, connaissez-vous rien de plus satanique que le ton de fa dièse mineur. Pour moi.
54 ^i^ d'un Compositeur moderne.
lorsqu'après avoir posé sur un mi dièse un accord de septième diminuée se résolvant sur un accord parfait mineur, et que superposant un si dièse sur un ré naturel bien ronflant, j'obtiens cette sixte augmentée si déchirante qui se repose momentanément sur raccord de quarte et sixte, devient accord de septième dominante, et se résout enfin sur ce dernier accord de fa dièse mineur, j'avoue qu'un froid mortel me parcourt les veines. Qu'est-ce donc, lorsqu'avec toutes les ressources du rythme d'une valse infernale, un habile harmoniste, tel que M. Niedermeyer, emploie les cadences, sinon interrompues ou rompues, du moins les plus inattendues ; les modulations les plus brusques, mais permises cependant; celle si crue, mais si pittoresque, de tomber sur la tierce majeure inférieure, comme par exemple de passer ex abrupto du ton de fa dièse majeur en ré majeur, ainsi que le fait l'auteur de Léonor, sur la dernière syllabe de ce vers : tournons et bondissons/ Ces cris, ces sifflements de l'enfer, ces grincements de dents, ces rires de démons, ces chaînes lourdement traînées, ce bruit rauque de cymbales et de clairons de fer, comme le disent les paroles si dramatiques de M. Emile Deschamps, tout cela vous berce, vous frappe, vous étourdit, vous enivre d'un cauchemar qui est comme un souvenir de la bacchante des Danatdes, de Spontioi, de l'évocation du Freyschûtz et de la danse erotique des nonnes de Robert le Diable.
Je voudrais pouvoir parler aussi longuement âHUne scène des ApenninSj qui est fort dramatique. C'est encore de la musique scénique; on voit que M. Niedermeyer possède on ne peut mieux l'art de peindre avec des soub le mouvement matériel de la vie réelle et les passions qui agitent l'âme.
Ces deux publications sont accompagnées de deux autres
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moins importantes; c'est le chant naïf et franc intitulé : Qtie ne suis'je un comte/ et V Étrangère. Cette dernière étincelle musicale, qui rentre dans la catégorie des romances, est d'une grâce charmante. Cette jolie pensée mélodique semble une perle enlevée de cet écrin de diamants, ayant titre ; Le comte Ory, Tun des plus beaux fleurons de la couronne de Rossini. Il vous souvient sans doute de ce trio du second acte tout empreint de volupté : A la faveur de cette nuit obscure^ etc. La romance de VÉtrangère oflFre la même couleur d'amour et de mystère : c'est le môme dessin par triolets, la basse procédant avec la môme élégance et la môme régularité.
Nous signalons donc ces quatre œuvres de musique vocale au goût épuré des chanteurs de salon, mais surtout les deux premières qui sont écrites pour voix de basse, et qui, dites par Levasseur, doivent nécessairement porter une impression de terreur dans toute âme féminine. Cet efl^et en vaut bien un autre en ce moment, où la romance va où vont toutes choses, les feuilles de laurier et les feuilles de roses, vers l'oubli et le néant.
Dans le cours de l'année 1840, la société de musique vocale et classique fut fondée par le prince de la Moskowa et Niedermeyer, qui en partagèrent la direction.
Le but poursuivi était l'exécution de morceaux écrits pour les voix, sans accompagnement ou avec accompagnement d'orgue. Les œuvres choisies de préférence étaient celles des maîtres français, belges, italiens et allemands des xvi' et xvii* siècles. Un article du règlement excluait la musique des auteurs
contemporains. Les soli et les chœurs, sous la direction de Carlini, Vera, Dietsch et Vogel, et en dehors de quelques rares artistes de profession comme chefs d'attaque, étaient chantés par des amateurs. Tout souscripteur, exécutant on non, devait être accepté par un comité de dames patronnesses composé des duchesses d'Albuféra, de Coigny, de Gramont, de Massa, de Poix, de Talleyrand, des princesses de Beauvau, de Craon, de la Moskowa, et des comtesses de Lobau, Merlin, de Noailles et de Sanwich.
Les concerts avaient lieu à la salle Sainte-Cécile, et l'élite de la haute société s'y pressait; les uns venaient pour prendre part à l'exécution et les autres pour l'écouter.
Les morceaux choisis dans l'œuvre des anciens maîtres ont été publiés dans un recueil de onze volumes, gravés avec le plus grand soin, accompagnés d'une notice sur l'auteur, et d'indications propres à en assurer la bonne interprétation. Ce recueil fort recherché des amateurs, est presque introuvable aujourd'hui: il contient des compositions de plus de quarante maîtres anciens, entre autres de Palestrina, Lotti, Clément Jannequin, Orlando de Lassus, Vittoria, Marcello, Scarlatti, Stradella, Bach, Haydn, Haendel, etc.
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Niedermeyer se chargea du soin de rechercher ces morceaux; il en harmonisa quelques-uns, et écrivit quantité de notices ; il présidait aux répétitions, s'efforçant d'obtenir un ensemble parfait, et aux jours de^ concerts, il remettait le bâton au prince de la Moskowa, qui se faisait un plaisir de diriger les chœurs.
La vogue de la Société de la Moskowa^ c'est le nom qu'on lui donnait dans le monde, dura trois ans ; puis il arriva ce qu'il advient de toute réunion mondaine : le feu sacré s'éteignit, l'entrain diminua avec l'enthousiasme, et la société fut dissoute avec un déficit assez important à la charge des deux fondateurs.
Dès i836, Niedermeyer s'était définitivement fixé à Paris, qu'il ne quitta plus que pour des villégiatures annuelles à Maisons-Laffitte, à Saint-Germain et à Passy, où l'entraînait son goût pour la campagne, et son amour des longues courses dans les bois. A cette époque, les environs de Paris avaient encore un caractère agreste, et même le bois de Boulogne ofifrait des charmes aux promeneurs solitaires.
Ces séjours aux champs n'excluaient pas les voyages ; la Suisse ne fut pas totalement négligée, le maître y retournait assez fréquemment; c'étaient
alors de longues excursions dans la montagne, des ascensions aux glaciers, et d'aventureuses navigations sur le lac Léman, la barre dans une main, Fécoute de la voile dans l'autre, avec un serviteur ou quelquefois un ami pour matelot.
MADAMl'. STOLZ