LIVRE VI. U
L'histoire^ le poème et le drame ont eu peu de pages égales à ce récit de la mort du roi des rois. Elles sont liées aussi indissolublement à révénement^ dans la mémoire des hommes, que r image est liée à Tobjet dans le regard ; les altérer serait un sacrilège contre le cœur humain. L'humanité est là tout entière : la majesté d'autant plus solennelle qu'elle est plus déchue ; la fidélité dans te peuple et dans les soldats, gouvernés par le cœur; la lâcheté, l'ingratitude, la perfidie et le parricide dans les chefs, gouvernés
par l'ambitioii; la résignation dans la victime, qui aime encore assez se» asussias pour vouloir
leur épargner un forfait; l'héroïsme dans le vainqueur, la géBérosité dans le triomphe , la pitié dans la joie mène de la victoire. Enfin la hante politique dans Alexandre^ veAgeant au nom de la royauté ann ennemi de aea assassins, est la Providence plaaant sur la soène et se manifestant par la prompte justice dottt eUe pour^ suit les scélérats. Voilà le tableau peint par l^historien d'Alexandre. Kfeilheur à qui oserait le retoucher!
Baprenons Ârrien, quand il se s'agit plus de sentiments, mais de la guerre.
c Alexandre^ dit-il^ envoya le corps de Darius aux Perses de Persépolis, pour qu'ils rendissent à leur roi les honneurs funèbres selon les rites de la religion et de la royauté. s>
Comme si la fortune avait voulu combler au même moment Alexandre de ses faveurs sur les deux continents^ ce fut sur le champ de bataille où il était près d'atteindre Bessus qu'il apprit la victoire d'Antipater et des Macédoniens sur Agis^ roi et général de Sparte^ qui profitait de Tabsence du fils de Philippe pour soulever la Grèce contre lui. Antipater remporta sur Agis une victoire complète et perdit lui-même cinq mille hommes dans la bataille. — « Bataille d'enfants y dit Alexandre en lisant ses dépêches^ tandis que nous remportons ici des batailles de géants. y>
On croit entendre Napoléon recevant, le lendemain de la bataille de Wagram^ la nouvelle de quelques succès insignifiants de ses maréchaux en Hollande ou en Espagne. Il n'y a jamais deux
LIYEE YI. 25
grandes scènes ni deux grands hommes à la fois snr la scène des conquérants. L^univers pour eux est où ils sont. Tel Alexandre , tel César^ tel Napoléon.
Cependant Texcès de sa fortune semblait peser déjà sur le vainqueur au sein de sa propre armée. La Perse était vaincue^ dépouillée et soumise. L'œuvre de la Grèce était accomplie; celle d'Alexandre n'était que commencée.
Quand les esprits d'un peuple ou d'une armée ne sont plus tendus par l'action vers quelque grande œuvre à accomplir^ ils se détendent et semblentse retourner contre eux--mémes^ comme par un reflux naturel du cœur humain. On ne sent bien la lassitude que dans le repos. L'armée d'Alexandre éprouvait^ depuis la mort de Darius^ ce phénomène de la lassitude ^ faute de fatigues nouvelles. Tantôt le bruit se répandait^ dans Ecbatane^ dans Persépolis^ dans le camp, qu'A* lexandre allait ramener l'armée en Grèce, et les soldats, sans vérifier ces rumeurs, couraient en tumulte avec des cris de joie aux bagages, y chargeaient leurs dépouilles et les armes comme pour reprendre la route de la patrie. Bientôt détrompés de ce retour par les contre-ordres du
roi^ ils se répandaient en murmures, se livraient au découragement de TespéraBce abusée^ ou tramaient entre eux des conspirations militaires^ sinon pour frapper leur général^ au moins pour le contraindre à les ramener sur leurs pas.
Alexandre ne voulait ni leur révéler son plan d'expatriation perpétuelle et de transplantation de Tempire en Perse , ni les laisser s'aigrir dans cette oisiveté fatale qui aurait fini par les corrompre jusqu'à la désertion. Il était donc obligé de les maintenir dans un mouvement continuel et de leur montrer sans cesse de nouveaux ennemis à atteindre et à vaincre avant de retourner dans la Macédoine. On ne peut expliquer autrement les nombreuses campagnes ea tous sens qu'il leur fit faire sur les différents confins de la Perae , après la mort de Darius et l'oooupation paisible des capitales. Ces campagnes loin* taines^ pénibles^ sauvent périlleiMes pour luimême^ n'étaient nullement nécessaires , car ces petites rénstances des peuplades limitrophes de la Perae auraient été promptement entraînées d'elles-Hièmes dans le vaste courant de soumiasion générale qu'il avait imprimé par tant de victoires à l'empire.