LIVRE VII
coup à lui^ et voit tout autour ses amis muets et saisis de crainte. Il se hâte d'arracher la javeline de ce corps qui était étendu à ses pieds et veut la tourner contre lui-même ; mais il en est empêché par ses gardes^ qui^ étant promptement accourus, lui saisissent les mains et l'emportent par force dans sa chambre.
« Là il passa toute la nuit et le jour suivant à fondre en larmes. Et^ après qu'il eut épuisé toutes ses forces à soupirer^ à crier et à se lamen* ter^ n'en pouvant plus^ il demeura sans voix^ étendu à terre^ poussant seulement de temps en temps de profonds soupirs. Ses amis, qui craignaient les suites de ce silence ^ entrèrent par force dans sa chambre. Il ne fit pas grande attention à ce que tous les autres lui dirent pour le consoler; mais> le devin Âristandre l'ayant fait souvenir et de la vision qu'il avait eue en songe^ et du mauvais présage des moutons^ et lui ayant fait entendre que tout ce qui venait d'arriver était réglé de tous les temps par le destin , et par conséquent inévitable , il parut un peu soulagé. Ce que voyant, ses amis firent entrer le philosophe Galiisthène, parent d'Aristote, et Anaxarque, de la ville d'Abdère. Callis-
il6 VIE D'ALEXANDRE LE GRAND.
thèoe tâcha d'abord doucement^ et selon les rè* gles de la morale , de se rendre maître de sa douleur en s insinuant peu à peu auprès de lui par ses discours et en tournant adroitement tout autour, sans toucher àla plaie et sans lui rien dire qui put réveiller son affliction.
(cMais Anaxarque^ qui^ dès lecommenoement^ avait suivi dans la philosophie une route toute particulière^ et qui avait la réputation de dédaigner et de mépriser tous ses compagnons^ se mita crier dès l'entrée : « Quoi^ est-ce cet Alexandre sur qui la terre entière a les yeux? Et le voilÀ étendu sur le plancher^ fondant en larmes^ comme un vil esclave, craignant la loi et le blâme des hommes, lui qui doit être la loi des autres et la règle de toute justice, puisqu'il n'a vaincu que pour être seigneur et maiti'e, et nullement pour servir et pour se soumettre à une vaine opinion! — Ne savez-vouspas, continua-t-il en s'adressant à luimême, ne savez- vous pas que Jupiter a auprès de lui, sur son tiône, d'un côté la justice et de l'autre coté Thémis? Pourquoi cela, sinon pour faire entendre que tout ce que le prince fait est toujours équitable et juste? »
(c Par ces diseoursetautresaemblables, ce phi*-
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losophe allégea véritablement l'affliction du roi^ maiâ il le rendit pins orgueilleux et plus injuste. Eu même temps il s'insinua merveilleusement dans «es bonnes grâces , et lui rendit très-insupportable et très-odieuse la conversation de Callisthène^ qui n'était déjà pas trop agréable^ à cause de sa grande austérité. >>
\jQ flatteur nedevait pas tarder à recueillir luimême les fruits empoisonnés de son adulation.
Mais la conscience d'Alexandre^ réveillée par le meurtre lui-même, ne se laissa pas corrompre pat* le sophiste; il se reprocha tant qu'il vécut un mouvement de fureur involontaire^ dans lequel le vin avait eu plus de part que la passion. Meurtre cruel à son cœur, fatal à sa renommée , mais meurtre purement machinal , dont sa main fut coupable et dont sa volonté fut innocente. Comment comparer le coup de lance qui perça Clitus^ dans une rixe de table entre deux guerriers égafement privés de leur raison, et le meurtre de sang-froid du lits des Condé, par des mains vénales, sur la tombe déjà creusée au fond d'un fossé? Gomment le comparer au meurtre de Charles 1" en Angleterre ou de Louis XVI en France, par la main d'un bourreau dirigée par
Crom'well ou par la Convention? Cependant on déifie Napoléon^ on admire Cromwell^ on innocente la Convention ! 0 justice à deux poids de l'histoire!... N'en ayons qu'une^ et disons que Napoléon , Cromwell y la Convention commirent des cruautés , et que dans le meurtre de Clitus Alexandre ne commit qu'un malheur.
Ce malheur néanmoins et Tinsoiente ivresse de Clitus attestent à quelle aigreur était parvenu l'esprit public macédonien dans l'armée d'Alexandre. On voit clairement que ce ne fut pas le vin seulement, mais l'embarras de sa position devant ses vieux compagnons de guerre et ses compatriotes, qui poussa ce jour-là jusqu'au délire la main du fils de Philippe. Il possédait TAsiê, mais il ne possédait pas encore le consentement de son armée à son établissement définitif dans ses conquêtes. Il songeait déjà à se débarrasser des Macédoniens et à changer d'armée comme il avait changé de mœurs, de cour, de patrie et d'empire. PI utarque lui-même ne l'a pas assez remarqué. Machiavel ou Tacite auraient vu tout un horizon de politique à travers cet éclair de colère.