‹ Vie de Alexandre le GrandChapitre 172 sur 233 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

soit dans d'autres écrivains qui ne sont pas par** venus jusqu'à nous.

Peut-être verrait -on encore, dans le dix-septième livre de Diodore de Sicile, ces reproches faits par Hermolaiis à Alexandre, si la grande lacune de ce livre ne tombait pas précisément à

l'endroit où il devait être question du meurtre de Clitus et de la conjuration qui causa la perte

de Callisthène.

Ce philosophe fut-il condamné sans avoir été entendu , comme il résulte du récit de Quinte- Curce ? Cette, question semble d'abord être décidée par la loi macédonienne , d'après laquelle aucune peine ne pouvait être infligée à un accusé sans que son procès lui eût été fait dans une assemblée de Macédoniens; mais cette loi n'était point applicable à Callisthène. Dans le discours que Quinte-Curce met dans la bouche d'Alexandre, en présence dç son armée, ce prince s'adresse à Hermolaûs.

<r A l'égard de ton Callisthène, aux yeux du- « quel tu parais un homme de coeur parce que « tu as l'audace d'un brigand , je sais pourquoi <c tu voulais qu'on l'introduisit dans cette as- « semblée : c'était pour qu'il y débitât les mêmes

« horreursque tu asvomies contre moi ou celles (c que tu lui as ouï dire. S'il était Mftoédomen

« j'aurais fait entrer avec toi un maître digne de

«c t'avoir pour disciple ; mais, étant Olynthien^ il

« n'a pas aujourd'hui un pareil droit. »

Ptolémée assurait que Callisthène avait été appliqué à la torture, ensuite mis en croix. Quelques-uns prétendaient que^ ayant été ren^ fermé dans une cage de fer, on l'y laissa dévorer par les poux ; d'autres^ qu'on lui avait coupé le nez , les oreilles et d'autres membres , supplices usités chez les Orientaux et les nations barbares^ qui ne comptent pour rien la plus grande peine que*la société puisse infliger s'ils n'y ajoutent la durée et l'intensité de la douleur.

Âristobule disait au contraire que Callisthène , chargé de chaînes, avait été traîné à la suite de l'armée et était mort de maladie. Suivant Cfaarès, ce philosophe fut.gardé sept mois aux fers , parce qu'Alexandre avait dessein de le faire juger devant un tribunal en présence d'Aristote, c'est-àdire lorsque ce prince aurait été de retour dans la Grèce. Selon ce même Charès, au temps où Callisthène mourut d'inanition et de la maladie pédiculaire, Alexandre était occupé à la

L1VEJ5 Vil. 135

guerre Uas MalUeaa e{ des O^^ydraque». Enfin Plutarque uo^s a conyervé le fragment d'une Ic^ttre de ce prince à Antipat^^ dans lequel on lit : « 1/90 jeunes g^s ont é(^ lapidés. Je ohà- « tierai moi-méiaé le sophiste (Callisthène)^ les c hommes qui me l'ont envoyé^ et ceux qui a xeçoiveot . dana leur TÎlle des personnes qui tt conspirent i[K)ntre moi, » I^es derniers sont évidemment Démosthèae et les auti*es démagogues d'Athènes^ Aristote et les philosophes.

On voit ici^ d'après les paroles mêmes d'A« iej^andre plaidant sa propre cause devant Tassembla des.Macéd(mi9ns de son camp , que le gouverqem«nt représentatif de Macédoine subsistait encore en Asie dans Tarmée et que les procès môme d^'État'^ étaient jugés avec publicité et liberté par le tribunal populaire ou militaire.

Alexandre gagna le procès contre les jeunes conspimateurs et contre Callisthène^ leur comr pUce, H laissa exécuter les conspirateurs contre sa vie; il épargna Callisthène^ dont la complicité

n'était que morale. Il ne livra pas le philosophe aux bourreaux ; il se contenta dé i^emprisonner et de le réserver^ comme on le lit dans une de ses lettres à Olympias, sa mère^ <r pour être jugé « à Athènes par ses concitoyens, et selon les a lois de son pays. » Cette lettre d-Alexandre k Olympias subsiste, et elle disculpe assez Alexandre du prétendu supplice du philosophe athénien, inventé par les calomniateurs macédoniens ou grecs de Tarmée. Callisthène mourut de sa mort naturelle, plusieurs années après le procès, en revenant avec Tarmée dans sa patrie.

On voit combien il faut se défier de l'histoire quand elle est écrite par Tesprit de parti. M. de Sainte-€roix lui-môme nous semble avoir été trop influencé par les préjugés historiques qui ont rejeté si longtemps sur Alexandre le meurtre d'un philosophe et d'un historien en qui se personnifiait l'opposition macédonienne à l'établissement d'Alexandre en Asie. Ce procès politique distingua âveoéquité, ejt peut-être avec clémence, le crime d'assassinat, dans les jeunes émules d'Harmodius et d'Aristogiton, du crime d'opposition dans le philosophe. L'un fût puni par le fer, l'autre réprimé par la disgrâce et la

LIVRB VII. J37

captivité. I^es lois de Pella forent respectées^ même en Asie. Cette lotte entre le génie d'Alexandre et le mécontentement inintelligent de son armée compliqoa ses difficoltés^ mais elle ne flétrit pas son caractère. Arrien le reconnaît comme nous.

' Dans le discours^qtre Quinte-Curce rapporte, d'après les notes de Clitarque, témoin des événements, Alexandre ne craint pas de révéler ses raisons pour changer l'étiquette, le cortume et les mœurs, et pour les conformer aux pays qu'il veut s'attacher. Ses parolâs sont di^es de ses actions.

ce : On me reproche que j'introduits les mœurs « des barbares parmi les Macédoniens : c'est que tt je vois des choses, en beaucoup de nations, que < nous ne. devons point avoir honte d'imiter ; 41 a n'est: pas possible de régir un si grand empire ce sans leur communiquer quelque chose du nô- <x tre et prendre quelque chose du leur; Mais tr Hermolaiis n'esi-il pas admirable de vouloir « que je m'oppose à 'Ju{Hter quand il m'appelle c son fils, oonmie si les réponses des dieux « étaient en ma puissaHce et qu'il s'en fallût <x prendre à moi ? Il m'a honoré de ce nom ; j'ai

13H VIE D'ALEXANDAK LE GKAND.

« cru qoe^ de l'accepter^ cela ae pouvait que <£ beaucoup aider à mes affaires^ et Je aouhaite* a raîaqué le^ lodieua aussi me crussent un dieu ; ik car^ à la guerre^ tout dépeud de la réputation , « et souvent le mensonge autorise u'a pas moins a de force que la vérité.

« Penaeries&*vou8 de même que ce fût par « orgueil que j'eusse enrichi vos armes d'or ot Il d'argent? Au contraire^ mcm intention aéié de « voua rendre ces mati^es^là viles ; à force de fc vous les rendre communes^ afin que les Macé* (i doniens ne se laissent point vaincre à l'or^ eu^L a qui sont invincibles en tout le reste. Je veux^ « premièrement^ éblouir les yeux deces peuples a qui ne s'attachent qu'aux choses basseaétgiposh « sières, et après je lew* ferai connaître qii« ce a n'est point l'or ni l 'argent qui noua nBéne> mais « la conquête de tout le monde. U est vnai qu'il a n'a pas tenu a toi, parricide que tu ea^ que tu n n)B nous aies ravi cette gloire^ et qu'en ôtant la (c vie à ton roi tu n'aies asservi les Macédoniens « à ceux qu'ils ont vaincus. Et maintenant tu me « conjures défaire grâce à tes parents et à ceux « de tes complices. La raison voudrait que vous « ne aussiex poiniœque j'ai résolu défaire, afin

L1VK£ VU. U»

« de voii&faire.mourir avec plus de re^et^ si Uat « est que des âmes si dénaturées aient quelque a sentiment pour leurs pro(d|es; maÎ9 il y a long- « tempsqueyalabaUcettecoutujQMd'envelopper <K les innocents avec les coupables^ et vos parent^ « peuvent s'assurer que je leur conserverai à tous «le rang qu'ils ont eu jusqu'ici. Et pour ton a Gallislhène ^ qui te fait passer pour un grand c homme à cause que tu ne vaux pas mieux que (f lui^ je sais pourquoi tu as tant d'envie qu'il ait « audience : c'est afin dé me dire en face^ et ce devant toute cette compagnie^ les mêmes inc( jures que tu m'as dites. »

Les discours de César au sénat^ ou de Napoléon au conseil d'État^ n'ont ni plus de sens^ ni plus d'éclairs de génie^ mais ils n'ont pas cette franchise^ qui met toute une armée dans la confidence du génie.

Ces paroles ne suffirent pas cependant à convaincre le mécontentement d'un parti de l'armée, et surtout des vétérans. Alexandre fut obligé de songer à licencier les incorrigibles; mais il voulut que leur licenciement ressemblât . à un triomphe^ et que les vétérans reportassent en Macédoine et en Grèce , avec leurs blessures ,

des dépouilles et des trophées^ Tenthousiasme de sa reconnaissance^ et non les reproches de son ingratitude. Il ne l'oubliait jamais : sa puissance était en Asie , mais sa gloire était en Grèce.

Page 1