LIVRE VIII
indiens. Il fant de plus que le monde géographique ait changé^ et que ces solitudes meurtrières entre la Scythie^ la Tar tarie ^ la Perse et rinde^ aient été ^ à Tépoque des Cyrus el des Alexandre > des terres nourricières de villes^ d'hommes et de troupeaux disparus.
Quant aux motifs qui décidèrent le conque-* rant macédonien^ déjà parvenu à la tranquille possession de l'Europe et de TAsie connue^ à tenter une aventure héroïque de cette proportion^ Thistoire réfléchie n'en peut raisonnablement admettre que trois :
ÎJne inextinguible soif de ce que les hommes appellent gloire^ c'est-à-dire bruit d'un nom prolongé à travers la postérité ;
La nécessité d'occuper son armée déjà tra^ vaillée par les factions militaires qui naissaient de l'oisiveté en Perse, et le désir de flatter l'orgueil des Perses eux-mêmes par des victoires sur les Indiens^ qui leur avaient toujours résisté jusque-là et qui les avaient souvent menacés;
Enfin , faut-il le dire? le pillage en grand de ces contrées presque inconnues, dont les richesses fabuleuses éblouissaient et alléchaient l'imagination des Macédoniens, des Grecs, des Scythes et
VIB D'AliEX/kia>RE LB GRAND. — T. II. lO
14b VIE D'ALEXANDRE LE GRAND.
,dei? Pei*ses. Si ce dernier motif , ce bl'iganda^e de trois cent mille bras, ne fut pas le principal mobile d'Alexandre dans Texpédilion des Indes, il en fut au moins le Moyen dans son armée; ses compagnons ne purent être entrainés à le stiivre au delà des limites du monde connu que par l'éblouissement de Tor et des pierres précieuses qui les fascinait et les entraînait au delà de rindus.
Triste analyse du cœur humain où, si une noble passion , celle de la gloire et celle de la politique, apparaît comme le mobile du chef, une ignoble passion , celle du pillage, apparaît avec une honteuse évidence dans ses lieutenants et dans ses soldats. C'est par l'ambition de l'autorité politique dans Rome que César entraîna ses légionnaires, dans les Gaules, dans Tltalie, dans l'Espagne, dans l'Afrique, et qu'il allait les entraîner en Asie contre les Parthes quand il mourut, déjà assouvi des fruits de son crime. C'est par l'ambition des grades militaires que Napoléon entraîna ses vétérans en Espagne et à Moscou. C'est par l'éblouissementdes dépouilles de rinde qu'Alexandre entraîna ses Macédoniens, ses Grecs et ses Perses au delà du Gange.
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Ainsi que nous l'avons remarqué nous-méme et ainsi que le remarque judicieusement le seul Voltaire, jusqu'en Perse la guerre' d'Alexandre était une guerre nationale et juste pour la Grèce, dontilétait généralissime; aux Itides, cette guerre devenait illégitime et personnelle. Il n'avait été au Granique, à Issus, à Arbelles, que héros ; aux Indes et sut le Gange 11 n'était plus qu'un conquérant. Mais quel conquérant! un conquérant comme Napoléon à Moscou et â Madrid, qui ne pouvait pas même posséder sa conquête, c'est-àdire un héroïque spoliateur d'empire.
Le mobile des soldats d'Alexandre ici était donc plus dépravé encore que le mobile des soldats de César ou que le mobile des armées de Napoléon. Cen'était plus la gUerre pour l'ambition, ce n'était plus la guerre pour les grades; c'était la guerre pour l'or, comme celle des Espagnols en Amérique ou comme celle des Anglais aux Indes. Qu'est-ce, si ce n'est le meurtre pour la dépouille du vaincu ? Faut-il donc rougir pour l'espèce humaine même en écrivant l'histoire de ses héros?
Ârrien est T historien qui raconte le mieux, quoique avec une brièveté militaire, d'après Ptolémée, un des généraux les plus initiés aux vues de son maître, les événements delà marche vers rindus. Ce n'était plus Tarmée de trente mille Macédoniens , Thraces ou Grecs, qui avait passé THellespont à Abydos ; c'était , selon Ptolémée, une armée de cent vingt-cinq mille hommes, dont vingt mille de cavalerie. Les Perses, sous leurs satrapes ralliés à Alexandre, enformaîentla plus grande partie. Les Macédoniens n'y comptaient que pour quinze mille, les Grecs pour cinq mille; mais les Perses, fiers de combattre sous le chef réputé divin et invincible que la victoire leur avait donné et que la politique avait naturalisé, rivalisaient avec les Macédoniens de courage, de tactique et de dévouement à leur nouveau roi. lisse glorifiaient d'avance de rapporter à leur patrie, longtemps impuissante contre les Indiens, un surcroît d'empire qui honorerait du moins leur asservissement à un étranger.