C&SAR
ce
Trois grands partis s'offraient à lui et pouv{â«Qt tenter également son génie > sans être au* desfus de ses forces :
Rétablir et réformer la république en réconciliant le peuple et le sénat ^ les patriciens et les plébéiens, par une loi électorale plus élargie et plus équitable; créer un sénat national au lieu d'un sénat aristocratique^ et rendre aux consuls nontmés par ce sénat souverain l'autorité repu* blicaine^ à l'abri de la dictature courte qu'il aurait^ comme Washington^ déposée après la réforme. On a vu qu'il ei^istait asses de civisme et de patriotisme républicain à Rome pour que la république réformée pût se gouverner ainsi longtemps elle-même en démocratisant sou gouvernement.
Faire une révolution sociale^ c'est-à*dire tenir les promesses fômêraires dans la paix^ mais réalisables dans un bouleversement général dont se» armées le laissaient l'arbitre ; abattre entièrement l'aristocratie; élever tous les colons^
tous les vétérans , tous les habitants des villes municipales^ aux droits complets de citoyens romains ; nationaliser les affranchis ; émanciper des millions d'esclaves; distribuer^ par la plus large et la plus utile des lois agraires^ les territoires stériles de Tltalie et des provinces conquises ^ en propriété^ aux citoyens^ aux soldats^ aux municipes^ aux alliés; transformer le code; être- leJégislateuf^4e fe justice civile , le.Solon
de ritalfe; faire ^ en un mot^ des Romains un
peuple au lieu d'une oligarchie de tribuns de Rome, la tête d'un monde au liev d'une ville, et de son sénat municipal le sénat d'un univers représentatif. C'était grand sans doute, mais ce n'était pas plus grand que le génie et la toutepuissance de l'autocrate de Rome.
Enfin anéantir de nom la république, comme il l'avait anéantie de fait, la transformer hardiment en monarchie héréditaire du monde romain, à l'exemple des grandes monarchies asiatiques, et construire ainsi l'ordre monarchique sur les débris de l'ordre républicain. Une telle
monarchie, instituée mûrement par un Numa posthume ou par un Charlemagne précoce, valait mieux que la tyrannie élective et person-
nelle qui n'allait être après lai que le règne des casernes romaines et Tinterrègne de toutes les lois. Si le titre de roi y odieux au préjugé populaire, répugnait aux Romains, lejjtre à'impe^ rator héréditaire ne leur répu|[nait pas. Le nom même de César ne pouvait-il pas devenir et ne devint-il pieis le plus grand des titres?
Le premier de ces partis était le plus honnête; le second était le plus humain; le troisième était le plus superbe.
Entre ces trûiâ.partis , César n'osa en choisir aucun : c'était le pire. Jamais homme parvenu au faite des choses humaines ne parut se désintéresser davantage de ce qui adviendrait après lui de sa patrie et de l'humanité . 11 était, selon son mot dans la bourgade des Alpes , le premier dans Rome, le seul dans le monde : cela suffisait à l'univers. Plus le vide qui se creuserait après lui serait grand, plus on admirerait l'homme qui l'avait comblé seul de son nom et de son génie. Gela était impie. L'égoïsme est la politique de l'impiété.
Voyons dans l'état de Rome^ au retour de César, ce qui pouvait concourir à nuire, dans les dispositions de rttalie, à Tune OU l^Autre
(les grandes combinaisons politiques qui s'offraient au choix de César.
Dans le parti des hommes de bien , tout étail mort, banni ou absent; l'indignation sourde avait succédé à la guerre ouverte ; Cicéron et Brutus étaient les seuls qui fussent rentrés êU
Italie et qui conservassent quelque commerce avec le destructeur de leur parti. Encore avee quelle défiance parlent^ils de César!
« Brutus prétend, écrit Cicéron, que CéSâr apporte de bonnes dispositions pour les gens de bien. Mais les gens de bien, où les trou vera4-il? A moins qu'il n'aille les chercher dans l'ettipire delà mort, où il les a tous envoyés! Sa tyrannie n'est que trop bien affermie danscé monde-^ci. »
Cependant César flattait avec affectation ces restes du parti du sénat, pour dissimuler, aui yeux de l'opinion publique, le v\de d'honneur
GtSAR. 303
et de vertu qui se faisait autpur de lui , et pour essayer de présenter aigygeuple un fantôme d'institutions libres sous la servitude. Il permettait à Cicéron de publier un Eloge de Caton^ et il publiait lui-même VAnti-Caton , livre dans lequel il louait beaucoup Cicéron , tout en le ré^ futant^ comme s'il ne s'agissait que d'une lutte philosophique et littéraire entre la république et César. Il poussait la déférence jusqu'à rendre visite à Cicéron dans sa maison de campagne^ à prendre le bain et à se promener au bord de la mer^ dani des entretiens familiers^ avec Tami de Caton.
Ces caresses lui reconquéraient^ non les coeurs, mais les lâchetés ^ .^arti républicain. • '^ ;'^\', ou ^- *^ On feignait de croire, contre toute évidence, à son dessein de relever la république de ses ruines et de se réconcilier avec les patriciens , dont il avait maintenant besoin contre le peuple.
« La crainte de nouvelles tables de proscription, dit-il lui-même ddmœes Commentaires, qui suivent ordinairement les guerres civiles et les dissensions de pouvoir, glaçait les citoyens. 9
tt^v^^--'^-*- '
Quant à son propre parti, Salluste^ son flatteur^ le dépeint ainsi en s'adressant à César lui-même :
«c Des hommes âouiiiés de dissolutions et a d'opprobres^ qui te croyaient prêt à leur lice vrerla république^ sont venus en foule dans a ton camp^ menaçant les citoyens paisibles a de brigandage^ de meurtre^ de tout ce qu'on <( peut attendred'une âme dépravée. Mais quand a ils ont vu que tu ne les dispensais pas de «c payer leurs dettes^ que tu ne leur Ihxai&pas ce les citoyens comme des ennemis^ ils t'ont ce quitté, tin petit nombre seulement se sont (c crus plus en sûreté dans ton camp que dans (c Rome , tant ils avaient peur de leurs créance ciers ! Mais il est incroyable combien d'hommes ce et quelles gens ont déserté ta cause pour ce celle de Pompée et choisi son camp comme d un inviolable asile pour les débiteurs! »
Ce parti, dit l'auteur de l'étude la plus approfondie sur la politique de César, M. de Cham-
CESAR* dê$
pagoy^ demandait avec insistance des tables de proscriptions nouvelles^ des lois agraires^ Tabolition des dettes^ la suppression du prix des loyers et des fermages : c'est le cri de la faim qui se môle partout et toujours auik cris des révolutions.
Ce partie en l'absence de César pendant sa campagne d' Espagne^ avait tout obtenu d'Antoine et de Dolabella^ ses deux lieuteoants à Rome. Il y avait eu deux camps dans la ville^ celui des / propriétaires et celui des prolétaires; on s'était combattu sur le Forum, les uns pour la propriété^ les autres pour la spoliation. Les légions romaines, sans solde pendant ces agitations qui faisaient disparaître Tor^ avaient murmuré et avaient ajouté leur indiscipline aux désordres de la place publique. Antoine et Dolabella^ forcenés de popularité à tout prix et séides de César ^ n'avaient rien à ménager ni dans la fortune ni dans l'honneur ; ils avaient fo-* mente et secondé à l'envi ces turbulences de la plèbe romaine.
VIE D*AI.EXAI1DltE LE GRAND. — T. II. 90
Deox traits peignent dans Cicéron Toi^gié (^Antoine et de Dolabella^ ces deux vice-tOl§ de César, peu de teînpfi avant sa Centrée à Rome.
« Antoine, dépravé par Thabitode des pt€h consulats et par l'exemple des mœurs asiatiques^ dont il rapportait les scandale^ dans sa patrie avec la tolérance de son patron^ voya^it d« ville en ville, en Italie , dans un char tmlné par des lions. 8a fentme Fulvie^ veuve du démagogue Clodius(qui devait plus tard percer d« l'aigttille qui relevait ses cheveux la langue de Cleéron), sultait Antoine dans une litière. Due seconde litière portait sa maîtresse avouée^ la oèurtitane Cythéris ; c'est à cette courtisane^ mal déguisée sous le nom patricien de Yolumnia , qu'il forçait les magistrats des villes d'adresser leurs hommages, se complaisant ainâi à avilir le reiipect pour l'autorité, bafouant lui-même les déférences qu'il exigeait des citoyens au nom de César. Ses compagnons de débauche et sa propre mère, flétrie par ce contact infâme, occupaient
Ct8Al« M9
iNM troisième litière. Enfin, une btade d'his^ tri<mA^ d# danseurs > ds Joueurs de flûle et de s6Mi^, Tépée nue s la mêin^ «leortaient ce cor* lége^ faisant tour à tour trembler et mugir les citoyens. ».
iamais la déawgi^ie moderne n'a mêlé ainri le vin et le sang. Qn a^ dans le précurseur de (ij^ar à ftome^ le pressentiment de Claude et de Gat^tth. Ivre des coupes de la nuit^ disent tous les historiens du temps^ il montait chancelant . sur son tribunal en plein Forum et vomissait dans le pan de Sa robe le vin surabondant de la nuit. Ses facéties amusaient la ville.
Un jour qu'il avait laissé sa femme Fulvie à
ftome^ indignée de ses adultères et décidée à se
séparer de lui^ il veut éprouver la Sincérité de
Vamour de Fulvie et se réconcilier avec elle Si
cet amour lui parait iurvivre à sa colère. Il part
de Narbonne seulet déguisé en courrier gaulois,
dans Un chariot de louage. Arrivé atts portes de
Rome, il attend dans une taverne de faubourg
qlie la àuit favorise son passage furtif dans les
rtids. Yètu de la chlamyde et des longues guê^
très de cuir du paysan de la Gaule, le visage
sociiUé de poussière et voilé de ses longs cheveux,
il se fait annoncer dans la ]»*opre maison de sa femme comme un messager secret d'Antoine.Ii lui remet une lettre de son mari, dans laquelle Antoine, plus épris d'elle et plus repentant de ses infidélités que jamais^ lui jure une passion retrempée par Tabsenoe et lui promet de congédier Cytliéris.
Fttlvie, trompée par Tapparence sauvage do messager, pâlit, rougit et pleure d'attendrissement en lisant la lettre amoureuse* ^Antoine, convaincu qu'il est encore aimé, se jette dans les bras de Fui vie et la couvre de baisers et de larmes.
Le bruit de l'arrivée soudaine du vice^oi de César se répand dans Rome par les domestiques de Fulvie; le peuple s'ameute en foule à sa porte, et ramant heureux de Fulvie est forcé de monter au Forum sur son tribunal pour annoncer aux Romains que Tltalieest tranquille, que César est vainqueur et qu'Antoine a passé une bonne ifuiti
« Quant à Dolabella, l'autre Éphestion de César, ruiné par le jeu, il détestait tout haut la fortune d'autrui , dépouillait les fils de l'héritage de leurs pères, vendait les biens des pros-
erits à vil prix pour se refaire un patrimoine ., proclamait effrontément la doctrine du comml^ nisme romain^ l'abolition des dettes^ la suppression des loyers de maison^ et prétait lies soldats de César aux prolétaires contre les résistances des citoyens. »
Tel était le parti de César à Rome quand César y rentra après le meurtre en masse des soldats de la république à Munda. Les léf][ions gauloises ^romaines qu'il ramenait d'Espagne s'avançaient à sa suite non en soldats de la patrie^ mais en bandes effrénées qui venaient conque-
giivet opprimer ntalie. L'indiscipline/ suite de l'indulgence qu'un chef de parti doit à ses partisans en retour de leurs services^ travaillait ces légions du même esprit qui travaillait les trois cent mille ouvriers, la plèbe^ les démagogues et les prolétaires affamés de Rome. Elles jravageaient toute l'Italie sur leur passage.
oc Chacune d'elles^ dit Suétone^ avait ses systèmes^ ses exigences^ ses prétentions^ ses tribuns
différents ; l'Italie était nienaoée dadépossasaion tdut tMilière, la chose publique était pei^due. » César, sous peine de n'éâre plus qu'un chef de brigKnds^ devait refréner son parti ou s enaevet lir déshonoré dans le gouffre c[[ull avaîi lùt<^ même creusé. Ce fut de ce jour qu'il perdit aa popularité dans la multitude et dans la soldatesque, sans pouvoir la recouvrer dans le parti des bons citoyens. Après avoir enlevé aux Pompéiens leur idole , aux républicains de Catou leur liberté^ au sénat son autorité, aux patriciens leur puissance , aux plébéiens leur paît ^ aux loi^ leur empire, il était fareé d'^pradier aux soldats leur proie et aux prolétaires les chimères qu'il leur avait longtemps laissées pour jouet; il ne lui restait que le prestige de ses victoires^ le dévouement intéressé de ses lieu te* nants, le trésor public et les provinces à distribuer aux démagogues qui suivaient ses camps pour ramasser les dépouilles du monde, cette faveur peureuse d'uue bourgeoisie affamée de repos et d'affaires qui feint d'adorer le tyran pourvu que la tyrannie feigne de la protéger contre l'anarchie, enfin une politique de dissimulation, de mensonge et d'équilibre eflire
GËSAR. 3U
uoe «rpiM duot on ie ié^, une populace qu'op rod^Hit^ et uoe aristoerfttiç qu'où a blaw4« au cMur.
l^n e^miaaut bien, le» réciU contemporains sous Idi yaux^ la situation de César rentrant à Rome après dix ans de complicité avec les dé^ in9igo^f\B§, ûif ans de gloire militaire dans les Gaules^ et cinq ans de crimes heureux contre la république dans les guerres civiles^ voilà littéralement rimpasse politique où son immorale ambition l'avait enfermé. Il jie pouvait s'en tirw que par une audace supérieureA toutes ses audace» etjar un géoie (wpédsur.àsQn j|énie^ aoit^ comme nous l'avons montré^ en se décla-^ rant le second fondateur et le l^islateurj>opulaire de Rome , soit en se couronnant imperator héréditaire et absolu de l'uniimjromain.
Il n'en fit rien^ il eut une défaillance de caractère ou une défaillance d'ambition. Il faut le reconnaître^ soit à la gloire de la morale qui se vepge toujours^ soit à la honte de César^ , malgré Le préjugé de génie qui s'attache à ae mvii toute la CQQduitQ de César k Rome , depuis lejouro^ il fut maiire de Rome^ PP^^^'^"^ preinte de l'indécision^ de l'inertie, et^ disons
An I VIE DES GRANDS HOMMES.
Je mot^de la. médiocrité. N'avançant plus^ ne trouvant a^ombsur rien^ il ne pouvait manquer de s'écrouler bientôt^ ou par l'insatiabilité de l'armée^ ou par le désenchantement de la multitude^ ou par la vengeance muette des patriciens.
Que fit-il pour signaler sa toute-puissance?
Il demande le privilège de porter une couronne de laurier sur sa tête nue pour cacher son front chauve^ puérilité qui rappelle le favori de Nicomède et Tamant de Cléopàtre plus que le tyran de l'univers. Iljy^aise les légions indisciplinées en leur jetant l'or à pleines maina et en leur promettant des guerres prochaines pour Jeur faî^prendre j^atignce par la perspective de nouvelles dépouilles; il convoque une ombre de séjiat qui lui enlève de l'indépendance et qui ne lui prête que de l'obséquiosité d'hommes discrédités dans Rome par leur fluctuation de Marins à Sylla^ de Sylla à Pompée^ de Pompée à César; il se fait nommer consul et dictateur
, ^v/^ CÉSAR. 3(3
pour dix ans; il se laisse voter une statue d'or en face celle de Jupiter : « A César presque DiEG I 2> commeocement de divinité des tyrans qui déshonore les dieux sans sanctifier la servi* tude; il donne à chaque habitant de Rome dix boisseaux de blé^ dix livres d'huile et une poignée de. ^^^<«re&^^ commencement de solde aux prolétaires pour en acheter la paix ; il amuse et il corroinpt la ville par quarante-quatre jours de fêtes continues^ qui apprennent au peuple que les gouvernements sont faits pour l'amuser à toutprix^etqui luiôtent le besoin et le goût du travail; il lui bâtit des portiques et des jardins comme à un roi qu'on veut amollir; il lui fait célébrer les obsèques de sa fille comme pour l'apparenter à lui par ce deuil ; il dédie un temple à Vénus , mère fabuleuse de la famille des Césars ; il s'étale sur un char traîné par quatre chevaux blancs, votés par le sénat^ à l'envi du char de Jupiter ; il fait spectacle au peuple des charmes, des larmes^ de la pudeur des prisonnières qu'il a ramenées à Rome^ et même de la pudeur de la jeune Égyptienne Ârsinoé^ sœur et rivale de sa propre maîtresse Cléop&tre ; il fait sculpter et ciseler les images de ses batail-
les et dd ses villas cooquises, surlQbroiue^ sui^ le hoi^i lur l'ocaille ; il élè?e au rtpg d^ oitoyen romain ces barbares gaulois dout kl glaive étranger lui a ouvert le chemin de Rom6 ; il s'en fait une garde étrangère^ comme tous lea ambitieux qui se défient du patriotisme toui lea armes; il place Balbus^ un aventurier espagnol, à l'administration du trésor romain; enfin il réforme le calendrier et des erreurs d'aatfQOO-
/^ mie , au lieu de réformer la république* ^^ Il conserve, en les corrompant, quelques foir*
r mes des institutions républicaines, des éhc^ tions, des comices, en se réservant le droit de recommander impérativement ses candidats auK tribuns, détestable comédie qui laisse sub^ sister l'appareil de la souveraineté populaire à condition qu'elle soit une dérision convenue entre le peuple et lui; ij rjenajalit le sénat de aimes, d'affranchis d'hier, de lutteurs qui ont combattu dans le cirque devant le peuple pour lui complaire; il ordonne aux chevaliers romains, fils de la haute bourgeoisie, officiers de la cavalerie romaine, de donner eux-mêmes des leçons de gymnartique aux écoles de gladiateurs, qu'il multiplie pour divertir le4UBiiple
romain; il double les charges et les appointements pour s'attacher plus de créatures ; il pardonne à Antoine et à Dolabella leurs spoliations^ à condition d'en restituer quelque chose aux Pampéiens ^ qui se résignent à sa domisatiou ; il relève même \m statues de Pompée , comme dit Cioéron^ pour «ffermir les siennes contre Im vi«wsitudes des réactions futures. 11 ne pros-^ c^«t^lu9j. parce qu'il n'y a^j^lus^rien à pniST crire, et que cinq cgnt jnjjlg r(^pn^^*irf ■"» ^ sont proscrits eux-mêmes à Phaysa^le ^ an i^frigiiH
et en Espagne , pour ne pas vivre soos le destructeur de la république.
D'un autre côté il passe au peuple et auxvé* téraosToùs leurs capriceffettou tes leurs violences coiBj^ttfbtes avec son autorité, u Use passe bien des choses j» écjit Cicéroti> alors plein d'indulgence^ de réticences et de complaisance pour le tyran^ il se passe bien des choses qui ne plaisent pas à César ; mais que voulezrvous ? C'est le sort des guerres civiles que non-seulement il faut après obéir au vainqueur^ mais que lejainqueur
Ittiduêitts €9t obligé k son tour d'obéir «viv^suxi*
liaires qui lui ont donné la victoire. »
Ces auxiliaires, c'étaient^ pour César^ les démagogues de Rome^ les continuateurs de Clodios^ les provocateurs de la loi agraire^ de l^abolition des dettes^ de la spoliation des possesseurs de maisons par la suppression des loyers , la plèbe famélique qu'il fallait assouvir sans cesse de froment, d'huile^ de spectacles^ de sang, de gladiateursj d'animaux étrangers, éléphants^ girafes, amenés à grand prix du ÎFond des déserts, de tf'omphfts a(! Vn^fl^^»' *'oma{n,jejdilatait des larn^fts dfts raptifs; c^était Tarmée substituée à tout^ sénat; lois, peuple; enfin c'étaient les hommes qui,, tels queDélabella, Antoine, avaient passé des crapules de leur jeunesse à Rome dans les camps de César, avec leurs dettes et leurs vices, qui n'avaient de réhabilitation que dans sa fortune et de salut que dans sa tyrannie militaire, et à qui il était obligé, faute d'instruments plus honorables, de confier les provinces, les légions et le gouvernement même de Rome.
Tel était surtout Antoine, sorte de César de ca-
seme et de popuUee^ qni le servait par son zèle eo le compromettant par ses excès. César ne pouvait pas avoir d^instruments honnêtes dans la plus déshonnétedesentreprises. celle de la tyran- ^Vi^ nie ; il ne craignait pas Antoine parce que ses vices le déshonoraient trop pour qu'il pût jamais prétendre par lui seul à la domination : entre Tempire et Antoine il y avait le mépris public. César le montrait avec complaisance aux Romains comme une espèce de brute féroce et monstrueuse qu'il savait seul museler ; il n'était pas fâché que les Romains vissent par le contraste la différence qu'il y avait entre un maitre couvert de gloire, doux^ poli^ élégant, miséricordieux comme César^ et un maitre brutal^ soldatesque et populacier comme Antoine. L'un relevait l'autre.
Antoine était l'ombre qui faisait ressortir dans la lumière la figure de César.
Un seul homme donnait alors à César et à son parti un reflet de considération et de vertu an-
31S VIE DES GlAMBS HOMMES.
lîque : o'élait GicérOn/Maî«Ciîcéro&, entrmiiié
malgré lui par ton iodécîtto& daiu l'MrovIeflMit
de la république^ n'était plut Itti-mèfne qu'me
rnine véaérée et déplacée daDttoaéoat cétMilièfe
où il avait eu la faiblesse de venir reprendre ai
place. Son éloquenee y était amsi poatbnffle que
sa vertu» Il l'employait à faire des harangueSi
belles, mais sans&erf, dans lesquelles il se croyait
quitte envers lui^néme quand il avait dmmé
quelques vagues conseils de vertu au vieè^ dé
liberté à la tyrannie. L'àmi bcmâétë et timide dé
Catûn et de Brutus était devenu rapolfingisté de
César ^ Thomme du panégyrique fice à fa<%,
donnant avec grâce et dignité aux Romains le iok
et le tour de radulatioti qui plaisait au maltre«
Il sentait lui-même Cet abaissements t J'étais
naguère (sous la république) un gouvernail >
dit-il> et je suis maintenant dans )a mentale du
vaisseau de l'Élat... Mais que voUlek-veust te*
prend-il ailleurs; César est encore le meilleur
des hommes de son parti. » Et pendant qu'il
loue tout haut le chef: 5> Prends aarde à tes
biens et à ta vie^ écrit-il à Marcellus, car ce parti
est celui dea^ brigands^ César ^eiil est laadéré
parmi ces bandits. »
CfiSAk* 319
Il eorinneoçait^ eu cffet^ à refrénw aveo plus de yi)jpiéur la multitude et à se tourner^ Gomine toQ» le8 révolutioûuaires assouvis^ vers Taristo* nratie^ qui seule consolide et décore les parvenus des révolutions. Pour faire oublier au pauple ce qu'il lui retirait en concessions ^ il Tenivrait de nouvelles fêtes. La dernière de ces fêtes j déjà impériale, décrite par M. de Champagoy dans son li V ve des Césars, rappelle Babylone.
<c Pendant que César^ à la lueur de quarante ) ustres portés par des éléphants^ monte à genoux les degrés du Capitole^ les jeux commencent par taxïte la ville. Dans tons les quartiers deabouf^fons débitent leurs lazzis dans toutes les lancines àcGtte multitude cogn?9Potite. Au cirque^ agrandi par César, la jeune noblesse conduit des chars et dëi^chevaux; au Chdmpde Mars^luttesd'atblètes pendant trois jours; au delà du Tibre, dans un he creusé de main d'homme, combat naval ehtre la flotte d'Egypte et celle de Tyr ; à Tarnphi théâtre, combats de bêtes pendant cinq jours;
et à la fin^ pour mettre le comble à la joie du peuple^ bataille sérieuse entre mille fantassins, cinq cents cavaliers^ quatre éléphants; le sang coule, les hommes périssent : César est un bon maître; il a voulu indemjiiser son peuple qui ne vit pas les massacres de Thapsus et de Pharsale. Et dans Rome tout entière 22,000 tables se pressent, chacune de trois'lits; le peuple etTaroiée, 498,000 convives y prennent place; le Faleme s'y distribua par amphores, le vin deChio par tonneaux. »
Par un autre coup de balancier il se -fait adresser par Salluste, son confident, au nom des patriciens, des conseils publics pour la ré- . forme des mœurs et pour la dignité de son gouvernement.
L'historien de Catilina, un peu revenu de sa foi aux panacées politiques^ de publiciste se fait moraliste. Il ne cache point à César que son parti n'est pas composé des plus honnêtes gens du monde, qu'autour de lui on pousse à la con-
fiscation et à la tyrannie^ qu'on blâme sa clémence^ que les vainqueurs réclament leur bu»tin , et que pourtant les vaincus sont des citoyens.
« Mais^ dit-il^ tu es le maître; fais en sorte que le peuple qui t'obéit soit le meilleur possible ; le malhonnête homme n'est pas un sujet docile. Ne rends pas^ comme les barbares^ meurtre pour meurtre^ sang pour sang; continue à être clément^ quoiqu'on en dise; ôte la liberté du brigandage; ôte^ pour y parvenir^ la liberté des profusions et du luxe. Sans reprendre toutes les lois anciennes^ règle les dépenses privées; assure à chacun son patrimoine eu le défendant et contre les rapines d'autrui et contre sa propre folie. Pour sauver la jeunesse de sa ruine pécuniaire^ et^ par suite ^ de toutes les voies de désordre où elle s'engage [pravœ artes)y supprime Tusure ; pour sauver le peuple et le soldat de la pauvreté et de la sédition , supprime les distributions qui le corrompent, et que chaque chose reprenne sa place ! »
fis D'iOEliKMkB LB CBAND. — T. II. 21
Mt VIE DES aAAmS HOMMES.
Cf»>*^
CGXI
César suit ces conseils.
« Les exilés reftirent^ écrit Cieéroii; César s'adoucit^ revient à sa propre natnrev On étève un temple à sa clémence; il est maintenant entouré de nos Pompéiens; il faut bien espérer du rétablissement de la république. Caasius est remis à la tête de ses légions^ Sulpicius reçoit le gouvernement de^la Grèce ^ Brutus gouverne pour César la Gaule cisalpine, d
Puis^ eomme si César se fàl repenti tout à coup de ces retours au passé , il se &it décerner \e» honneurs divins^ le nom de Jupiter-JuliuSy et, raillant insolemment un tribun du peuple qui parlait avec trop de liberté devant lui : ce Tribun^ lui dit*^il d'un ton sévère^ que « veux-tu? Vi«os-tu dose me redemander^ la c< république? La république n'^st^ rien, c'est a un nom. Sylla m'a été qu'un imbécile qnand « il a abdique. Je veux qu'on me parle d^sor- « mais avec plus de crainte, et que mes volontés « soient toutes les lois! » (Suétone.)
Il kîafe BMmurw autour ia loi 90e Rane^ 1» y wilk capîlale de la Liberté^ ub coavieat plus pour étire k capUak monarclûque du moade «lésarie^ et qa'il faut la traosplaïUer à Byzaace o« à Tcoie^ sur la eôte d' Aâe. Le aéuat délLbk'e, 9M1S rifiâpiratioA d'uade ses affidés, 0 une loi ^|iû autosise Césaf à éyoeser autaut de femmes ^'ii lui eoAvieAdta ^ afin de mieux assurer sa dysAetie. 1» Il af pelle à Borne et il reçoit dans sa BaaisoB,. à eàté de sa femme Calpurnie^ fille de Pison^ la belle Égyptie&ne Cléap&tre^ dont la passion Feoivre toujours^ et son fils Césarion^ pour le montrer aux Romains. 11^ fait répandre dans lej)euj2le que TAsie et les Parlhes ne peuvent être subjugués que par un héros qui portera le titi^edê roi^ afin de donner un prétexte à la couronne qu'il coAyoite et qu'il n'ose ceindfe encore* On trouva un matin sa statue au For irum couronnée de bandelettes en forme de diadème. Les tribuns firent enlever le diadème e4 eauduire en prison l'homme vendu qui avait prêté la main à cette insinuation par symbole. César parla rudement aux tribuns et les desti^ tua de leurs fonctions^ en apparence parce qu'ils lui ravissaient l'honneur du refus ^ en rcalitâ
3n VIE DES GRANDS HOMMES.
parce qu'ils avaient préjugé le refus du peuple. Antoine et ses amis lui faisaient honte de ses tâtonnements et de sa réserve. Une fois qu'il rentrait à Rome de sa maison d'Albe , ils apostèrent des groupes de soldats qui le saluèrent roi, « Je ne suis pas roi, je suis César, » répondit-il pour édifier le peuple. Mais les applaudissements du peuple à ces paroles le mécontentèrent; il voulait qu'on lui imposât la royauté, afin d'avoir aux yeux des vieux Romains le profit sans le reproche.
Sa popularité baissait en proportion de l'élévation de ses désirs et de la grandeur de son pouvoir; il avait laissé passer le moment de l'enthousiasme et de la terreur qui permet tout aux ambitieux ; les démagogues comprimés détestaient le transfuge, le peuple honnête haïssait l'usurpateur, les patriciens le flatteur du peuple, les républicains le sacrilège, le sénat même l'homme qui l'avait flétri en le relevant. IL n'avait plus de faveur que dans la populace
et dans Tarmée ; il avait dans la plèbe et dans les légions les deux farces matérielles , mais Topinion^ la force morale se retirait. Ses hésitations Favaient fait réfléchir. « Il ne faut pas ^ dit Machiavel^ laisser réfléchir sur les mauvais desseins. »
Son propre courage semblait rabaudonner en même temps que sa popularité ; soit assouvissement d'une ambition qui n'avait plus rien à désirer que l'impossible; soit lassitude d'action dans une âme qui avait tant agi et qui avait nsé ses ressorts par la guerre , par la politique y par l'intrigue^ par l'éloquence comme par la volupté; soit atteintes^ plus fréquentes avec l'âge ^ de ses accès d'épilepsie^ auxquels succédaient des mélancolies pensives^ il paraissait découragé de vivre ^ mais non encore de régner. 1^ couronne lui aurait rendu la vie.
Il autorisa sans aucun doute ^ disent tous les contemporains^ Antoine et ses amis a faire une dernière tentative indirecte auprès du peuple
ramaiii pour obiemr^ ou par l'appteadifiaaBeot cm p«r le sUesaee «« onmns, le 4ia<ièn6, «^m de la ffionarchie^ mr sa téÉe«
il a'obteaalt rieo : ie peuple fi'obstiuaii à subir la ty ranme , mais noa à 'en ocmcoàer âe signe. Quand il n'y a plus de liberté dêmê le pevple^ il y A eacore rindign^tkM âe l'avoir perdue et la jalousie d'ea ooBsei*vef les a^pa* renées. Le peuple romaia et César semblaîeat se porter mutuelleme&tie'défi, Tus de prendre, l'autre d accorder la inajeslé suprène. Par uae puériliié qui annonçait en lui raffaiUîsseflaettl du génie , César s'irritait égaiemeat et du refiitf de la tyrannie et du soupçoa d'y prétaodne. Maitre do monde , il voulait encore paraître ca* lomnié quand on l'appelait tout^-puiâsant. il affectait envers le sénat taii tôt l'insolence^ tantôt l'humilité : oialbeureux dans une de ces affectations comme dans l'autre.
Un jour que les sénateurs -étaient venus en grand cortège lui offrir des respects et des honneurs, le vertige doiit il était souvent saisi inopinément l'empêcha de se lever pour les recevoir; le peuple remarqua cette inconvenance et en murmura tout haut. Il renka désespéré
GÉSAM. as?
«la 08 M «itisoii^ 4»e lai)Mii4aiit «ur ces iumniuras^ m 4é€0fiivrtntiâ gorge et Mfi|)iiaQt ses amis <te le percer de leim épées, puisqu'il était assM malheureux pour que (diacufte de ses actions iût Tobjet des malveillantes iaterprétati^m 4u peuple.
Auioiiie, qui était alors oonsul^ se décida à «a* Irainer, par sou exemple et par l'exemple des sol* dats^tde la popukce^ ivre de servitude^ le peuple à soa propre avilissement.
C'était aux jours des Lupercales^^sorfe de oirnaval romain^ pendant lequel les jeunes patriciens et les magistrats les plus augustes euxmèoies couraient demi-nus ou entièrement nus dans la ville ^ en frappant^ par badinage^ les passants et les femmes avec des lanières de cuir fMirrées^^pour porter bonheur^ par cette supersfition, 4 ceux qu'ils rencontraient. César^ en qualité de dictateur^ assistait dans une tribime àeette ièie, ass»e«r une cbaise curuk d'or ^ dans ses habits de triomphateur. Antoine^ len«
daot la fouie qui se pressait sous la tribune du dictateur, tendit hardiment à César un diadème entrelacé d'une couronne de lauriers.
<c A ce geste, dit Plutarque, on entendit d'abord un battement de mains sourd et concentré dans un groupe aposté pour la scène, comme l'assentiment d'un petit nombre d'affidés chargés dé donner l'exemple aux autres; cet applaudis* sèment ne se propageant pas, César repoussa politiquement le diadème. Le peuple en masse applaudit alors avec unanimité à ce geste de déférence pour la république. Antoine s'obstine, les mêmes applaudissements gagés l'encouragent; César refuse de nouveau; la même approbation éclate de toutes les mains dans Timmense Forum. Ce dialogue muet entre l'ambitieux déçu et le peuple rebelle au signe de la tyrannie démontre à César l'invincible répugnance de la multitude pour la monarchie ; il dissimule sa déception sur son visage; il feint d'applaudir lui-même à l'austérité du peuple romain; il se lève de son siège et il ordonne de porter aux dieux, dans le Capitole, une couronne qui n'est pas faite pour le front d'un citoyen. »
C^SAR. a*i9
Ce refus forcé ne trompa personne et décida^ par rimminenee de la tyrannie , les ennemis de César et les derniers amis de la liberté à prévenir le diadème parle poignard. Les murmures du peuple à la scène vainement préparée des Lupercales apprirent à un petit nombre de ré* publicains conjurés qu'ils avaient Rome presque entière pour complice.
De ce jour la conspiration latente qui n'était que dans les cœurs s'ourdit dans les concilia* bules et devint une conjuration à peine couverte par le mystère. Les conjurés s'enhardirent par la certitude que l'âme du peuple conspirait tout entière avec eux. La haine privée et la haine publique se rencontrèrent dans la même pensée de vengeance : les uns voulaient venger leurs amis, les autres voulaient venger la république.
Mais^ il faut le reconnaître à Tatténuatiou du crime des conspirateurs contre César^ une philosophie stoïque, un patriotisme vengeur
33« ^ VIE DES GRANpS HOMMES.
cpj^ les mockrDM appellent justement «ridie aujourd'lMi et que les auciena appeltîèfiit vertu, fut Je principal mobile ée la conjuration con^ tre le tyran. Le meurtre de César est peut-^tre k seule conspiration philomphîque dont l*h4stoire ait donné l'exemple au mond^. Voilà pourquoi oe grand meurtre^ absous par les uns^ exécré par les autres^ n'est pas encore jugé |mr tous.
Nous allons en raconter les circonstances ^ en scruter la nature et en exposer autant qu'il est en nous^ sur la foi des contemporains et des acteurs^ H cause, le caractère et la criminalité.
Quand les peuples commencent à s'indigner en secret contre leurs tyrans, et quand^ de confidence enconëdence à voix basse^ chacun est à peu près sûr d'avoir un complice dans tous, il se prépaie en bas contre la tyrannie une de ces explosions d'opinion publique qui ne se règlent que SUT la physionomie muette du peuple,
mais où le sileDce et les yeuK baissés couvreot la résolutiencomaittiie. Les peuples sont naturel- Iraieiit puBillaaimes, parœ que, tout en désirant paisiaiinétneiit d'être délivrés^ aucun des hommes iiolés qui eomposent la fpule fi'eet chargé spé eîaknMfit de la responsabilité de la patrie let ite sent en soi le dévouement nécessaire pour se oMvproinettre et pour ae sacrifier, inutilement pMt^-ètre^ an salut de sa cause et de son pays. Voilà ce qui rend les tyrannies si durables, et ce qui fait que les murmures précèdent de si loin les explosions. Les révolutions sont déjà mille fois accomplies dans tous les cœurs avant que les mains s'arment pour frapper lu tyrannie,
Dans une situation semblable à celle que notts venons de décrire, tous les yeux se partent instinctiveme&t sur Tboinme que la eonformité d'opinion, le génie, lintégrité, lé courage, désignent de {dus haut à la pensée puUk[ue comme rhomme d'action et de salut. On espère vaguement en lui sans l'avoir int^rogé ; on le nomme tout bas; on se repose en lui, on s'irrite de sa lenteur, on Tobjurgue , on le provoque , e« lui fait des signes d'intelligence; on finit, à
force dlnsinoatioDs, par faire naître dans le cœur de cet homme une pensée quHl n'avait pas Ini-même an commencement, par le charger tacitement de la colère et de la délivrance commune^ par lui imposer en quelque sorte ou la responsabilité de l'oppression soufferte ou le devoir du coup d'État de la liberté.
Un tel homme existait : c'était Brutus. Pour bien le comprendre il faut remonter jusqu'à son berceau. '
De toutes les femmes que César avait aimées dans sa jeunesse^ Servilie^ avant Cléopfttre, avait été sa plus tendre inclination. Cette jeune Ro* maine^ d'une haute naissance^ d'une beauté majestueuse et d'une éducation virile y descendait de Servilius Ahala^ qui avait^ dans les commen-céments deRome, assassiné un tribun turbulent du peuple pour rendre l'ordre et la paix à sa patrie. Comme Charlotte Corday^ Judith du démagogue Marat^ l'aïeul de Servilie s'était dévoué à la mort pour délivrer la multitudede la pire des
tyrannies^ la tyrannie des instigateurs au crime. Elle avait donc dans les veines du sang qui savait couler pour la vertu. ^
Servilie avait épousé un patricien d'un âge avancé^ de Tillustre maison des Brutus. Ces Brutus descendaient eux-mêmes du Brutus fondateur de la liberté^ qui^ après avoir chassé les rois^ avait supplicié ses propres fils pour avoir conspiré contre leur patrie la restauration des rois. LfC jeune Brutus^ fils au moins de nom de ce Brutus^ mari de Servilie , avait donc à la fois dans ses traditions paternelles et maternelles les inspirations et les exemples des grands complots et des cruels sacrifices pour la patrie. Nous disons au moins de nom, car le jeune Brutus, né sans doute pendant les amours de Servilie avec son corrupteur César, passait pour fils du dictateur de Rome. Servilie s'honorait ouvertement de ce fruit de sa passion pour César ; César se complaisait à voir son propre fils dans Brutus.
On a vu qu'après la victoire de Pharsale César n^avait pas de plus vive sollicitude que de sauver Brutus du fer de ses Gaulois, quHl Tavait caressé non comme un ennemi auquel on par-
:m VIE DES GRANDS HOMMES.
(lottoe^ mais comiBe qb enfmt qv'o» èéUrre des manvarâcenseîtS' de s&» partie qu'il l'atait f »mené à Servilie dans Rome^ qir'rl lui avait èrané le gow^rsement de la Gawte CÎMlpioe pour le rattaeher à l«i par les brenfai4» eomme par te sa 09.
CCXVUl
Braias^ nsu de deui si nol^lea raeea amqmel- \eê Vamoirr éa César pour sa mère ajoutait use Uluatration illégitime^ mais aristoeratique^ était etigpse par sa nature de représenter le type èe k noblfSBe romaine. U n'avait nen dans le caractère ni dans les Iraib qui rappelât Vantiqve férocité ée mœurs de ses aïeux. La grâce de su mère^ l'élégance de César se retraçaient daos sa pkysionomîe ; sevlement la gravité de Catoii> son ODcle^ frère de Servilie^ y ajoutait une maturité précoce et un peu austère, qui révélaiÉle républicain philosophe dans le aeveu et damf la pupille d u grand Calou . Sousœ maitve de moeura^ de vertu et de patriotisme, que la parenté l»t avait donné, mais que la nature lui aurait fait
CÉ^AR. m>,
choiakiy le jeuae Blutas avait étudié* avM les pin rofiâes procès les lettres grecques^ la philwopbîe platoniciânoe^ qui plaee le scmyerain bien dans rhoQiiéte et h vraie gloire daas la vettv^ l éloquence^ doftt Cieéron^ son modèle , \m ensaignait les préceptes et le& exemples^ enfin les arm^s^ que les Romains mêlaient à tout et dont U avait pris les leçons sous le maître de la guerre^ César.
Brutu« était donc^ à la fleur de ses années^ le modèle , l'admiration et Tenvie de kt jeune aristocratie romaine. Il avait tous les dons^ tous les talents ^ et de plus toute la pureté de so» âge. La chasteté de sa vie ^ surveillée par Caton , faisait contraste et reproche aux débauches des César^ des^Catilina^ desr Dolabella ^ des Claudine , des Antoine^ lesimpiesetleseorrompusdu temps. Un chaste et mutuel amour^ cimenté par les mêmes goûts studieux et par la même philosophie religieuse, l'attachait à Porcia^ sa cousine^ mie de Caton, que Caton lui avait donnée pour épouse. 11 n'y avait peut-être dans Rome que Porcia digne de Brulus et que Brutus digne de Porcia .
. Cette union avait résseri*é encore les liens de
saag et de déférence qui Tattachaicot à Catofi , son oncle. Ces mêmes liens l'avaient natureUement aussi retenu dans le parti de Pompée, qui était celui de la république. Entre la société de Servilie^ sa n^ère séduite^ de César ^ son séducteur^ etla société de son oncle, devenu son beau-père, il n'avait pas hésité à choisir celle de Caton. Sa vertu^ commeeelle de son maître^ trop m^ée de vaine gloire, ne péchait que par la roideur et l'exagération^ qui la faisaient trop ressembler à leffort. C'était comme un défi orgueilleux et perpétuel à la faiblesse humaine et aux mollesses du temps*
On vaste génie relevait ces qualités et ces défauts de sa nature. Il le cultivait sans cesse avec les philosophes grecs de l'école antérieure même à Platon, dont sa maison était l'académie à Rome. Il recherchait, à leur exemple, le laconisme substantiel, cette plénitude sans débordement du discours. Ses plaidoyers et ses lettres aux provinces dont il était le patron, ses harangues militaires à ses légions, renfermaient plus de mus que de mots. La brièveté était pour lui le stoïcisme de la parole. Cette affectation et cette recherche des formes laconiques d'exprimer sa
pensée n'en excluaient pas Tétude et Télégance. Ses discours^ comme ceux de Démosthène^ sentaient la lampe des veilles qu'ils lui avaient coûtées ; on le verra ^ à la fin de sa vie , préparer^ polir et repolir, pendant trois ans le discours qu'il devait prononcer devant le peuple romain^ le poignard sanglant à la main^ pour justifier le meurtre de César. La rhétorique se mêlait à tout^ même à Théroïsme^ dans ces contrées où la tribune était souveraine.
Au moment où César passa leRubicon^ Brutus, quoique assuré de sa faveur et peut-être héritier naturel de ses crimes^ gouvernait comme préteur la Sicile. Il n'hésita pas à se prononcer pour la république contre son père. Il n'examina pas^ comme Cicéron , les chances du succès^ mais la légitimité de la cause. Il se rendit auprès de Pompée^ à Pharsale^ pour combattre ou pour mourir avec le droit. Sa renommée précoce était telle que Pompée, en le voyant entrer dans sa tente, se leva de son siège, et, oubliant tous les
VIE D'aLEX4NDRE< LE GRANII. -- T. II. - '22
personnages conaidérftbles auxquels il donnait audience^ courut à lui^ l'embrassa, et félicita hautement la république de raocession du jeune Brutus comme du signe le plus certain du droit et de la sainteté de sa cauae.
Après Pharsale il avait suivi César comme captif plus que comme fils, La mort de Pompée, Tanéantissement de ses fils en Espagne, la ba^ taille de Thapsus, le suicide de Caton, le triom* phe fatal, mais universel, de César sur la repu* blique, l'avaient^ sinon converti^ du moins réduit en apparence à la domination du dictateur. César, habile à séduire comme à vaincre, l'avait persuadé , dans ses entretiens intimes avec lui , qu'il n'avait d'autre but quede rétablir, après la paix imposée aux partis, les institutions, le sénat, l'aristocratie, la république; il avait fini par lui faire accepter, par le gouvernement de la Gaule, un rôle dans sa tyrannie.
Bru tus avait eu la faiblesse d'y consentir et (le croire que la même main qui renverse les lois peut les relever. Il s'était lavé, autant qu'il l'avait pu, à ses propres yeux, de sa participation malséante au règne de César, par la justice et la douceur de son administration dans la Gaule
* GË8AR. 339
romaine. Il y était adoré comme le contre-poids delà tyrannie de César; il y attendait avec une confiance douteuse que César exécutât ses promesses pour la restauration de la liberté. Toutes les lettres qui lui venaient depuis quelque temps de Rome^ toutes les tentatives d'Antoine^ tous les pas de César vers la monarchie . tous ses sacriléges contre les consuls^ le sénat^ les tribuns^ le peuple, Tavaient enfin détrompé sur la feinte républicainedu dictateur. Il était revenu à Rome^ Toreille ouverte aux gémissements de la patrie , le cœur aigri par les déceptions du tyran. Il rougissait d'avoir été dupe, d'avoir aliéné dans cette expectative déçue une partie de sa vertu y aux yeux des républicains stoïques; il détestait ' plus encore dans César le trompeur que Tambitieux ; il ne lui pardonnait pas de l'avoir dénaturé aux yeux des Romains; il cherchait de l'œil une occasion^ aussi grande que son àme^ de recouvrer^ par quelque acte mémorable pour la patrie^ l'innocence^ la réputation et la vertu, dont le contact avec un tyran avait obscurci l'éclat sur son nom.
TjC penple^ qui pénètre plus qu'on ne pense dans le secret des âmes héroïques, ne s'était pas trompé cependant au rapprochement apparent de Brutus et de César. Il voyait un voile sur le visage du républicain favori de César^ comme il avait vu le masque de Tidiotisme sur le visage du premier Brutus pour cacher la haine et la mort des rois ; mais , derrière ce voile comme derrière ce masque, le peuple de Rome pressentait un libérateur de son pays.
Brutus ne pouvait ignorer longtemps luimême ces dispositions du peuple à tout lui pardonner et à tout espçrer de lui. Il recevait sans cesse des billets anonymes , où des citoyens inconnus lui rappelaient la source de son sang et lui faisaient honte de ressembler si peu à ses frères. Ses amis et ses parents ne cessaient de lui dire qu'il était peu séant à un neveu et à un gendre de Gaton d'être le favori de César^ ajoutant qu^il ne devait pas se ladsser apprivoiser et tromper par un tel hon^me^ mais, au contraire.
sè préserver de tout contact avec les grâces et les caresses par lesquelles, disait-on^ le maître de Rome cherchait bien moins à honorer son rare mérite qu'à lier par la reconnaissance son courage et à endormir son patriotisme.
A mesure que la haine publique montait davantage contre Gésar^ ceux qui espéraient en Brutus multipliaient le murmure sourd et les objurgations à demi-voix à ses oreilles^ pour le forcer à les entendre. Ces symptômes d'une opinion qui s'aliène , et qui cherche un centre illustre pour s'y grouper^ ne pouvaient échapper à César. Il n'était pas ombrageux : il était trop accoutumé à tout soumettre par la violence pour redouter beaucoup les embûches ; d'ailleurs il aimait par mollesse d'âme à se faire une fausse sécurité^ pour que la terreur de la mort ne corrompit pas trop ses plaisirs. « Il vaut mieux mourir une fois que craindre tous les jours de mourir^ i> disait-il à ses familiers. — (c La meilleure et la plus douce desmorts^ disait-il à d'au-
342 VIE DES GRANDS HOMMEjS.
très y est lo plus inattendue et la plus soudaine. > Au lieu d'éloigner Brutus de Rome et de prendre des précautions contre lui, il ne cherchait à prendre des précautions que dans son cœur. Sans lui avoir jamais dit qu'il était son fils, sa prédilection avouée disait assez à Brutus que César se considérait comme son père. Une circonstance accidentelle vint afficher plus ouvertement cette faveur, poussée jusqu'à, l'injustice, du dictateur pour le fils de Servllie. La préture urbaine , sorte de préfecture de Rome , était vacante; c'était à César à y pourvoir. Un jeune sénateur de haute naissance et d'ardente amhition la briguait avec tous les titres pour l'obtenir, oc Cassiusa tous les droits, dit César à ses amis, mais je donne la préture à Brutus. » Ce mot, sans lui faire un ami de Brutus , lui fit de Cassius un ennemi mortel. Cassius, (Quoique moins pur d'intérêt personnel dans ,son opposition à César, était un homme dangereux à irriter par un tel mépris. Dès son enfance il avait trahi son antipathie contre les tyrans de toute race et de toute faction. Le fils de Sylla, son compagnon d'école, ayant, par piété filiale, préconisé l'autorité absolue qu'avait exercée
CÉSAR. :Wà
son père dans Rome , Cassius , révolté de ce panégyrique de la monarohie dans la bouche d^uu républicain , se leva de sa place et alla frapper au visage le fils de Sylla. Cités par les magistrats^ les deux jeunes gens comparurent devant Pompée^ qui leur demanda comment la querelle s'était engagée. <c Allons^ Sylla ^ dit avec a défi Cassius, redis devant cet homme ^ si tu « l'oses ^ ce que tu as dit devant moi et ce qui a a levé ma main contre toi^ afin que je te a frappe encore au visage. »
Du jour où César eut adjugé la préture à Brutus au détriment de Cassius , Cassius ne s'irrita pas contre Brutus^ mais contre César. Il détesta moins en lui son rival préféré qu'il n^aima dans ce rival l'homme qui donnait le plus à sa patrie Tespérance de la délivrer de la tyrannie. Il commença à cultiver, dans un intérêt de vengeance supérieure, l'heureux compétiteur dont il voulait faire un complice.
La préture ainsi accordée à Brutus comme
un signe de la faveur croissante de César ne découragea pas les républicains de bien espérer de lui. Cette magistrature^ qui le plaçait en évidence et en contact perpétuel avec les citoyens, fut, au contraire^ pour lui l'occasion d'un redoublement de popularité dans la ville. Cette popularité sévère prenait toujours les formes du reproche. Un jour on trouvait affiché sur le piédestal de la statue du premier Brutus ces mots qui devaient poigoer le cœur du moderne Brutus : O Brutus! plût aux dieux que tu vécusses dans tes descendants! » Un autre jour, sur le socle du tribunal où le préteur rendait la justice : Oà es-tu, Brutus? Ailleurs : Tu dors, Brutus ! Non , tu n'es pas des vrais Brutus !
Le bois et la pierre prenaient ainsi des voix pour accuser le jeune préteur de la servitude impunie des Romains. Chaque matin, quand il montait à son tribunal , on y trouvait en foule des billets, des inscriptions, des adjurations semblables, déposés pendant la nuit. C'en était trop pour laisser dormir plus longtemps la conscience d'un homme à qui ses préceptes philosophiques avaient inculqué, comme première
vertu^ le sacrifice de la recoonaissance^ et même de la nature^ au devoir. Depuis qu'il s'était convaincu qu'une plus longue patience à attendre la restauration de la liberté par son bienfaiteur et son père était une illusion et une complicité y il n'hésitait plus à méditer le renversement du dictateur; il espérait seulement que d'autres mains le dispenseraient d'un acte qui ressemblait trop à l'ingratitude et au par^ ricide.
Mais les partis ne dispensent d'aucune extrémité l'homme unique dont ils ont besoin pour leur œuvre. Aucun autre ne pouvait remplacer Brutus; sa vertu méme^ qui le désignait entre tous par son nom aux républicains^ était sa condamnation au crime. Il y avait de la superstition et de la fatalité ^ aux yeux des Romains^ dans ce nom; il fallait^ selon eux ^ qu'il désavouât sa race ou qu'il imitât ses ancêtres.
On soupçonna ce qui se passait dans l'âme de Brutus, et on lui mit avec tant d'art et d'obs-
tination le poignard'à la main qu'il ne pouvait le rejeter sans perdre ses amis et sans se trahir lui-même. Un petit nombre de patriciens républicains^ Télite de la jeunesse romaine^ Statilius, philosophe de la secte d'Épicure, FavoniuSj le disciple et l'imitateur de Caton^ Labéon^ Casca, hommes de conseil extrême et d'exécution intrépide, se rassemblaient mystérieu** sèment dans la maison de Cassius pour épier l'heure de la liberté et pour concerter le meurtre du tyran, seul obstacle à la résurrection^ de la république. César, en n'édifiant aucune institution qui pût lui survivre , était à lui seul la tyrannie tout entière. Lui mort, il n'y avait plus que Rome , et Rome paraissait impatiente et capable de renaître à l'antique liberté.
Mais aucun de ces conjurés, quelque importantsqu'ils fussent dans le sénat et dansle peuple, n'avait une popularité et une autorité morale suffisantes pour imposer au peuple le respect de l'attentat qu'ils méditaient. Le premier venu peut frapper un tyran et appeler un peuple à la liberté; mais il faut un homme éclatant et prédestiné pour changer le meurtre en révolution. Ce n'est pas l'assassin, c'est l'homme d'État qui
justifié le coup et qui le fait sanctionner par la conscience publique comme une délivrance ou comme une justice. Brutus seul avait ce crédit dans Rome. Les conjurés^ tout en se défiant encore de lui^ se sentaient subalternes devant lui; un acte que Brutus n'approuverait pas paraitrait un crime au peuple; sa conscience seule légitimerait tout acte auquel il aurait participé. Pénétï*és de ce sentiment, qui les humiliait sans les décourager^ ils résolurent unanimement de donner à leur complot un chef^ une àme^ une sainteté^ dans Brutus. Gassius, quoique son rival depuis la préférence injurieuse de César, se chargea de sonder jusqu^au vif la faiblesse ou la vertu du neveu de Gaton.
Il se rendit inopinément chez Brutus , étonné d'une telle déférence dans un homme dont il croyait n'avoir à attendre que l'envie. Après avoir motivé sa visite par l'attrait invincible qu'il avait toujours ressenti pour le neveu de Gaton, malgré leur conflit accidentel de candidature pour la préture, il lui dit que les circonstances de la république étaient trop suprêmes pour que deux hommes tels que Brutus et lui affaiblissent plus longtemps le parti de
la liberté et de la gloire de Rome par une puérile dissension qui diviserait encore la république prête à succomber sous la convoitise des ambitieux. Il scella^ avec Taccent de la franchise et de la cordialité la plus tendre , la réconciliation qu'il venait solliciter^ s^ns rougir d'aucune déférence quand il s'agissait de Brutus. Puis , changeant de ton , et comme pour entrer dans les généralités d'un entretien qui s'épanche * au hasard , il demanda à Brutus s'il ne comptait pas assister à la séance du sénat du 45 mars^ dans laquelle on devait^ disait-on^ proposer d'ajouter à tous les honneurs de César le titre de roi et les attributions de la royauté.
Bratus répondit négligemment qu'il ne comptait passe trouver au sénat ce jour-là. « Eh quoi ! a reprit Gassius^ vous abandonneriez la repua blique le jour où on veut lui porter le dernier
<c coup? Mais^ si on vous appelle à consentir à a un tel attentat^ que ferez- vous ?
<c — Alors, répliqua Brutus^ mon devoir sera
a de me prononcer, de parler, de repousser de
« toutes mes forces l'établissement de la royauté
<c dans Rome , et de mourir le même jour que
« la liber té.
« — Vous! mourir? s'écria Cassius ravi, avec ce Taccent de l'incrédulité ; et quel est donc le <c Romain qui tous laisserait mourir? Ne vous <( connaissez-vous donc pas vous-même^ Bru tus ? « et ignorez-vous seul ce que vous êtes pour (c Rome? Pensez-vous donc que ces adjurations « anonymes^ qui pleuvent toutes les nuits sur « votre tribunal^ soient l'œuvre des artisans et « d'une vile populace, et qu'ils ne sont pas plu- <E tôt la voix mystérieuse , mais unanime , des « premiers^ des plus honnêtes et des plus illus- € très de nos citoyens? Ne vous y trompez pas , a Brutus : le peuple attend des autres préteurs «c des largesses^ des jeux publics ^ des combats c de gladiateurs; mais il attend de vous l'ac- <c quittement d'une dette contractée par le nom «c de vos pères^ par le nom que vous portez : l'aa bolition de la tyrannie ! »
En finissant de parler il embrassa Brutus^ en inondant son visage de ces larmes d'enthousiasme qui sont le trop plein de la passion.
Brutus avait enfin consenti .
Du jour où la conjuration put compter sur Bru tus ; elle cessa de se cacher dans l'ombre comme un crime; elle s'afficha presque comme une vertu. Sans avoir besoin de se donner les uns aux autres d'autres raisons et d'autres gages que le nom de ce grand homme de bien^ un au* tre Bru tus (Décimus Bru tus) , familier de César, Tribonius Cimber, tous les amis de Pompée^ tous les adorateurs de Caton, tous les patriciens humiliés^ tous les chevaliers romains avilis^ tous les citoyens de la bourgeoisie , qui déploraient la souveraineté républicaine absorbée dans un homme ; enfin tous les hommes \ertueux, à qui la tradition romaine et la philosophie grecque avaient enseigné à confondre , comme Cicéron^ Scipion, Caton, la vertu et la liberté dans le seul mot patrie, s'avouèrent à demi-voix leur commune pensée. Soixante sénateurs, sauspréter sur le poignard aucun de ces vains serments qui lient les courageux et qui ne lient ni les espions ni les lâches, autorisèrent Brutus à compter sur
CÊ8AR. 351
eux. César lui-même fixa le jour de sa mort^ en fixant au ^5 des ides de mars le jour de la convocatioD du sénats pour entendre^ de la bouche de ses affidés^ la proposition de lui décerner le titre de la royauté^ le bandeau de pourpre au tour du front.
L'opinion était si établie^ la résolution était si fermè^ le dessein paraissait si honnête que^ sur ce grand nombre de conjurés à qui on n'avait demandéque la prudence^ aucun ne trahit même par une indiscrétion le complot. Ce n'était pas mémeun complotdansleur pensée: c'étaitlecoup d'État delà république^le juste talion delà liberté. César seul devait expier pour tous. Brutus^ dans la réunion où l'on délibéra si l'on ferait ntourir ses principaux partisans^ s'opposa à tout autre meurtre qu'à celui qui paraissait nécessaire à la liberté de tous ; il sauva même Antoine^ plus instigateur encore de monarchie que César. Il représenta avec raison qu'Antoine était plus méprisable qu e redoutable, plus van i teu x que féroce; qu'il jouissait, comme consul sur le peuple et comme général sur 1^ légions, d'un crédit qui pourrait aider les conjurés à faire accepter le meurtre de César une fois accompli, et qu'après
avoir aidé à renverser la république ce soldat dissolu et versatile serait tout aussi tenté de participer à la gloire de la rétablir. Quanta Cicéron, bien que Brutus fût le plus respectueux de ses amis^ uni depuis son enfance à ce grand homme par la philosophie^ l'éloquence, leslettres^ l'honnêteté y il engagea les conjurés à ne pas lui confier l'entreprise . On ne doutait pas de son opinion^ mais de son courage.
On ne pouvait^ en effets douter de l'opinion de Cicéron^ qui écrivait^ peu de jours après la mort de César : «c On ne peut assez louer les deux Bru- <K tus; ils nous ont délivrés du tyran. Défendons « en eux nos libérateurs , et consolons-nous de « tout en pensant au ^15 mars (jour ou César (c avait expiré). » Mais on pouvait douter de la constance et de la fermeté de l'homme qui^ après avoir suivi Pompée et pleuré Caton^ vivait familièrement avec le meurtrier de ces deux victimes.
Une sTollicitude plus tendre empêcha Brutus de
GËSAR. 353
faire confidence de la conjuration à sa femme^ Porcia : non qu'il craignit d'être détourné par cette femme héroïque d'un dessein qu'il jugeait magnanime pour sa patrie^ mais afin de lui épargner les transes et les terreurs inséparables de la longue attente avant les grandes résolutions.
Mais la tension d'esprit de Bru tus pendant le jour^ ses insomnies pendant la nuit^ ses agitations inusitées pendant son sommeil n'échappèrent pas à la tendresse attentive de la jeune femme. Elle soupçonna que son mari roulait quelque lourde pensée dans son âme^ et que c'était ce poids qui causait cette agitation maladive de^es sens. Avant de lui demander son secret^ elle voulut s'éprouver secrètement elle-même , afin de savoir si elle était capable de surmonter la douleur et les supplices pour garder^ jusqu'à la mort^ le mystère qu'on aurait versé dans son sein.
Après que Brutus fut sorti du lit^ elle ordonna à ses esclaves de la laisser seule, et^ s'arma nt d'un petit ciseau aigu à deux lames dont les barbiers romains se servaient pour tailler les ongles, elle se l'enfonça profondément dans les chairs^