‹ Vie de Alexandre le GrandChapitre 73 sur 233 · LIVRE IIL · texte numérisé non relu

LIVRE IIL

à-dire au tiers de Farmée de Darius, la perte

des Persans dans cette bataille. Ce qui pourrait

faire douter de riinmensité de ce carnage ^ c'est

que tous les historiens contemporains, même

ceux qui assistaient à la victoire y s'accordent à

dire que Tarmée d'Alexandre ne perdit que cinq

ou six cents hommes, tant de la phalange qne

de la cavalerie; Une telle disproportion dans le

nombre des morts des deux armées, qui com -

battirent avec une égale bravoure et avec les

mêmes armes, n'est guère présumabie. On ne

pourrait l'expliqua que par un massacre des

vaincus après la victoire; mais Alexandre ne

p^nnit jamais ces égorgements de sang-froid,

que permit César à son armée en Espagne, et

qui ne furent imités que par les Gengis et

les Timoury ces fléaux inintelligents de TAflie.

Alexandre, qui voulait vaincre ei se faire par-

donser ensuite la victoire par les vaincus, dans

lesquels il voyait déjà des sujets, ne semait pa»

ainsi le sang entre les Perses et lui. Ces cent

dix mille hommes perdus par les Perses furent

sans doute les prisonniers ramassés ce jour-là

et les jours suivants sur cet immense champ de

bataille entre Issus et Antioehe.

Quoiqu'il en 8oU^ le récit du retmir d^Alexau-* dre au camp > ongiiial et pathéti^iae^ un des

plus tragiques et des plus épiques de rhistoire

du monde ^ fait par Quinta-Ource , est trof^ resté dans la mémoire de^ hommes et dans tes tradi* tioDs des peintres et des poètes pour qu'il soit permis à un historien moderne de Taltérer. Les circonstances de ce rédt sont trop unanimement rapportées et trop minutieusement décrites pour que rauthenticité n'en soit pas aussi £rap* pante que la beauté. Nous le citerons donc en ^tier ici. Qui oserait ajouter qu retrancher a une telle spèae d'histoire? Gelui-là swait indi* gue de la lire , plus indigne encore de récrire. « La mère et la femme de Darius^, qui étaient I^sonnières , attiraient les yeux ^et les coeurs de tout le monde. L'une était vénérable nonseulement par la majesté de sa personne j mais aussi à cause de son Age> et l'autre se faisait admirer par son excellente heauté ^ qui , pour toutes ces afflictions^ n'était point changée et

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n'avail rien perdu de son écltt. Elle tenait entre

ses brasscm fils^ qui n'avait pas encore atteint

Fà^ de nx ans^ et qui était né dans Tesp^ance

de posséder un jour cette grande fortune que

son père venait de perdre. On voyait aussi deux

jeunes princesses prêtes a mariw^ eonehées dans

le giron delà reine leur grand'mère^ et qni^

moins touchées de leur infertnae que de la

sienne 9 fondaient en larmes et se consumaient

d'ennui. Il y avait antonr d^elles quantité de

dames de condition^ qui, n'ayant plus à*égud à

la bienséance ni à la dignité, dédbiraient leurs

robes et sTarrachaient les cheveux, appelant ces

princesses leurs maîtresses et leurs reines : noms

à la vérité qu'elles possédaient autrefois à juste

titre , msM qui alors ne leur appartenai^it plus.

Toutes, oubliant leur propre misère, nes'enqué-

raient plus que de Darius , de qudi côté il avait

combattu , etquelle avait été l'issue du combat ,

disant qu^elles ne croyaient pas être ciq>tives si

le roi était en vie. Mais ce malheureux prince,

changeant de chevaux à toute heure, se sauvait

à la course et était déjà hîen loin.

c II mourut, en cette bataille, du côté des Perses» cent mille hommes de pied et dix mille

èe cheval^ et du côté d'Alexandre il y en eut cinq cent quatre de blessés , et il ne fut tué en tout que cent cinquante de ses cavaliers et trois cents de ses fantassins, tant il eut bon marché d'une si méBiorable et si grande victoire.

< Le roi, lassé de poursuivre Darius, voyant qiie la nuit approchait et qu'il ne le pouvait atteindre, retourna au camp des ennemis, que les siens venaient de piller ; mais ils ne fureant pas si tôt à table qu'ils entendirent un grand bruit dans la prochaine tente , avec des gémissements qui effrayèrent toute la compagnie; de sorte que ceux mêmes qui étaient en garde devant le logis du roi coururent aux armes, craignant une émeute. Ce qui donna l'alarme fut la mère de Darius, avec sa femme et d'autres dames captives, qui pleuraient sa mort à la façon des barbares, avec des cris et des hurlements épouvantables; car un eunuque, d'entre lescaptife, étant par hasard devant leur tente , avait reconnu le manteau royal entre les mains d'un soldat^ qui l'avait trouvé après que Darius l'eut jeté, comme nous avons dit, de peur d'être reconnu, et, s'imaginant qu'il l'avait tué, s'en ét§it couru vers les reines leur porter la fausse nouvelle de sa mort.

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« Oq dit qa'AJexaiidre ayant su d'où procès dait Terreur, et considérant la fortune de Da«rius et la piété de ces princesBes , se mit à pleurer, et commanda premièrement à Mythrènea, eelai qui lui avait livré la ville de Sardes, de les aller consoler, parcequ'il savait la langue perstenne ; mats après , craignant que la vue de ce traître ne .renouvelât leur colère et leur douleur, il leur envoya Léonnatos, Fun des principaux de sa cour, pour les assurer que celui qu'elles pleuraient comme mort était plein de vie. Léonnatus donc , ayant pris quelques soldats avec lui, s'en vint au pavillon des princesses et leur fit dire qu'il était là de la part du roi. Mais ceux qui se trouvèrent à l'entrée, voyant des hommes armés, crurent que c'était fait de lenris maîtresses et coururent dans k tente, criant que leur dernière heure était venue et qu'on avait envoyé des gens pour les faire mourir. Ces pauvres princesses, n'osant les faire^ entrer et ne pouvant aussi les en empêcher, ne faisaient point de réponse^ mais de*meuraient Ut sans dire un mot, attendant la discrétion du vainqueur.

« Enfin Léonnatus, après avoir longtemps attendu que quelqu'un vint pour l'introduire.

comme il vit que fevBonne ne sortait , il entra dans la teate> laissa sessoldats^àla porte ^ ce qui effraya encore davantage les princesses^ voyant qn'ilétait ainsi entré^de son autorité sans qu'on Teût introduit; et^ se jetant à ses pieds ^ elles le prièrent ^u'avantqu'on les lit mourir il leur fût permis d'ensevelir le ccurps de Darius à la feçon de leur pays, et qu'après avoir rendu ce^ dernier devoir à leur roi elles mourraient sans regret, Léonnatus leur n^ondit que Darius était vivant, et que tant s'en faut qu'ott leur voulût faire du mal qu'au contraire elles seraient traitées eo reines, avec tout l'édat et toutes les marques de leur première fortune* Alors Sysigambis, commençant à reprendre courage, souffrit que Léonnatus lui aidât à se lever. Le leod^nain, Alexandre, après avoir fait ensevelir ceux de ses soldats qu'on avait trouvés parmi les morts , fit rendre les mômes honneurs aux plna qualifiés^ d'entre les Perses qui avaient été tués k h bataille , et permit à la mère de Darius de faire aussi enterrer, suivant la coutume et lescé'^ rémonies du pays, ceux qu'il lui plairait ; mais cette sage princesse > ménageait la faveur du roi, se c<mtenta de donner sépulture à quelques-uiis

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de ceiu qui iui touchaient de plus près ^ et cela encore selon Tétat de m fortune présente , ju* géant bien que cette pmape dont osent les Perses en leurs funérailles n'était pas de saison^ et qu'elle ne serait pas bien reçue des yiotoriesx^ qui brûlaient leurs morts tout simplraoïent et sanasoffîi^uosité.

« Ces obeèques achevées > il envoya vers les reîneslesavertir qu'il venait les visiter; et^ ayant fiait retirer eaux qui le suivaient, il entra seul dans leur tente avec Éphestion. C'était son faV5ri , et, comme ils avaient tcMijou» été nourris en* semble, le roi l'aimait avec une passion eitrème et l^i confiait sçs plus secrètes prisées. Cette confidence %\ étroite lui avait acquis la liberté de lui parler plus^ franch^nent qu'aucun autres 4e q«Lpi , néanmoins, il savait user avec tant de discrétion et d'adresse, qu'il savait le faire plutôt parce que le roi le voulait ainsi qu'autrement. Us étaient du même âge> mais Ephestion ^tait plus grand et avait meilleure mine; de sc^te que les reines^ le prenant pour le roi, lui firent à leur mode une profonde révérence; mais quelques-uns des eunuques prisonniers leur montrant Alexandre, Sysi^mbis se jeta aussitôt

à ses pieds ]K)ur lui demander pardoD de la faute qu'elles avaient faites^ s'excasant sur ce qu'elles ne l'avaient jamais vu. Le roi la prit paria main^ et^ la relevant : « Non , ma mère y ditril ^ vous ne vous êtes point trompée, car celui-ci est aussi Alexandre. »

« Certainement s'il eût pu se maintenir dans cette modération jusqu'à la fin de sa vie , je l'aurais estimé beaucoup plus heureux qu'il me semblait l'être lorsque , après avoir surmonté les nations et étendu ses conquêtes depuis l'Hellespont jusqu'à l'Océan , il imitait les triomphes de Bacchus. Il eût vaincu l'orgueil et la colère, deux Vices qu'il ne sut dompter, et, au milieu des festins, il n'eût point trempé ses mains dans le sang de ses meilleurs amis , ni été si prompt à faire mourir, sans connaissance de cause , ces grands capitaines à qui il devait une grande partie de ses victoires. 11 est vrai qu'en ce tempslà la fortune n'avait pas encore gagné le dessus dans son esprit, et, comme elle ne foisait que de commencer à croître, il la porta modérément et avec beaucoup de sagesse ; mais à la fin il n'eut plus la force de la soutenir et fut accablé de sa grandeur. Il est certain qu'en ces premières an-

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nées il se gouverna de sorte qu'il surpassa en bonté et en continence tous les rois qui avaient été avant lui.

c II se comporta aussi veHueusement envers lea filles dé Darius, princesses d'une excell^ite beauté, que si elles eussent été ses prc^res sœurs; et pour la reine, qui était estimée^ sans contredit^ la plus belle femme de son temps, bien loin d'attenter à sa pudidté, il n'y eut sorte de soins qu'il n'apportât afin que, sous ombre de ce qu'elle était captive, personne ne fût si osé de s'émanciper en la moindre chose qui lui pût déplaire. Il fit aussi rendre aux femmes toutes leurs bagues et tout leur équipage ; et enfin il vécut si bien avec les reines qu'on peut dire que, de toute la splendeur et de tous les avantages de leur première dignité, rien ne leur manqua avec lui que la confiance, qu'on ne saurait prendre en un ennemi, quelque bon traitement qu'on en reçoive. Tellem^at que Sysigambis, ravie de la bonté de ce prince : « Tu mérites, dit^Ue, seigneur, que nous fassions pour toi les mêmes vœux et les mêmes prières que nous faisions au- ^efois pour Darius, puisque, à ce que je vois, tu ne le surpasses pas seulement en bonheur, mats

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amsiea clémettceet en toutes sortes de vertus. Tu m'appelles ta mère^ et ta m'honores encore éa titre de reine; et moi je confesse qae je suis Un servante. Ce n'est pas que je nesaclve de quel lieu je suis tombée et qnel était le comble de la gloire où je me suis vue; mais ie joug de ton empire est si doux que le souvenir que j'ai de nka félicité passée ne me rend point insupportable l'état de ma fortune présente. Aussi^ à direlevrai^ il y va de ta réputation qu'ayant le pouvoir que iu as sur nous tu en uses comme tu fais , et qu'il serve plutôt à faire paraitro ta démence qu'à te faire commettre ri^ qui soit indigne d- elle. »

a Le roi le$ conjura de ne se point afflige et {Hrit le fils de Darius^ entre ses bras. Ce petit enfant^ ne s'étonnant point d'un visage qu'il n'avait jamais tu^ se mit à l'embrasser avec les deux mains, dont le roi se seiitit touché; et admirant son aasurance. en se tonmant vers Éphestion : « Que je voudrais de bon oosur^ lui dit^l^ que Darius eût eu quelque chose du naturel de cet enfant ! »

<c Après cela, étant sorti de la tente des reines et ayant consacré trois autels sur le bord du ienve de Pynare, l'un à Jupiter, l'autre à Hercule

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et le troUi^e à Minerve, il passa dans la Syrie, et envoya Parmémon devant Damas, où étaient tes trésors et les finances de la conrontie. »

xn

Alexandre, après ces moments donnés à la victoire et ces devoirs rendus à la pitié , se traça rapidement à ïni-méme nnnouvea*» plan de campagne^ plan dans lequel, en donnantceqn'il fallait donner à la poursuite, il ne donna cependant rien à la téknérité . Ce plan de sa troisième campa* gnefut exactement le même q[ue celui qu'il avait conçu et exécuté après la bataille du Grranique. Aussi habile à diviser ses trouj^s pour les opérations d'une longue expédition qu'habite à les concentrer sous sa main pour une bataille décisive, il envisagea sa conquête l^ture avec le coup d'œil d'un forndateur plutôt qu'ave le coup d'oeil d'un sisipte général. La jeunesse disparaît ici complètement, selon nous, sous la maturité, leune pour exécuter, ce grand hottima avant l'içe était vieux pour concevoir. »

La première pensée d'un aventurier caressé

comme il l'était par la fortuné devait être nata** reliemeût de suivre les amorces de cette fortune, et, vainqueur du roi des rois, de ne pas donner à ce vaincu le temps de revenir de sa défaite et de se former une seeonde armée avec laquelle il vengeraitla première. Ilfallait, dans cette pensée, le suivre à marches précipitées à Ântioche^ à Damas, à Babylone, à Persépolia, le refouler dans les déserts d'Hyrcaniç ou dans les marais deTIndus, etprendre pour ain^i dire par surprise sa couronne et sa place dans le monde asiatique. Pendant qu'Ale:s(andre aurait conquis et régné dans les capitales de la Perse, qu'importait à sa puissance quelques résistances éparses et faibles sur le littoral de.Syrie oi^ en Egypte? La terreur de son nom aurait suffi pour contenir ou pour subjuguer sansautrearmée AntiQche^ Âlep, Sidon, Tyr et Memphis. La politique hâtive étoit donc d'avancer sur FÂssyrie^ F Arabie, la Ferse, sans regarder et sans écouter derrière lui. Napoléon^ proclamé à tant de titres le capitaine le plus éclatant des temps modernes, aurait sans aucun doute agi ainsi . Toutes sea campagnes attestcoit qu'il ne regardait que devant lui; et c'est ce qui a fait qu 'en 4 84 2, en 4 84 5^ en 4 S4 4, il a retrouvé

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toute l'Europe armée derrière lui. Ce parti n est SÛT qae quand ou a fait un pacte avec la Victoire ; mais ht Providence ne ratifie ce pacte qu'avec les vainqueurs prudents.

Alexandre^ éclairé sans doute par la pensée^ qu'il couvait en lui, de solidifier fortement sa base pour fonder un empire macédonien durable au centre de l'Asie , suivit un jdan conforme à son grand ^tessein^ plan beaucoup plus lent^ mais infiniment plus militaire et surtout plus politique. Il ne s'inquiéta pasdu temps^ dût sa cam* pagne durer autant que sa vie. Il divisa son armée victorieuse en deiix eorps^ comme il avait fait au Granique. H résolut de marcher^ de même qu'il avait fait en Phrygie^ sur des colonnes séparées l'une de l'autre par une chaîne de montagnes presque inaccessibles. En Phrygie cette cfaaino de montagnes était ]e Ta«rus, en Syrie c'était le Liban.

En conséquence il donna à Parménion^ dont la prudence rectifiait si bien ses impatiences^ le commandement de la moitié de l'armée, avec ordre de poursuivre Darius par les vallées qui contournent le Liban jusqu'à Damas. Quant a lui il se réserva la tâche moins brillante et plus

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laborieuse de suivre > avee l'autre moitié de V^Twaéê, les bords de la mer de Syrie jusqu'aux confins de TÉgypte^ de subjugaer en passant les villes^ les ports^ les républiques^ les royautés de Baryte^ de Sidon^ de Tyr^, de Judée; de remonter le Nil; de s'attacher Immobile Egypte après Ta- Toir vaincue ou ^scioée à Meuipbis ; de fonder une capitale intermédiaire à Alexandrie^ et de ne reprendre la campagne de Perse qu'après avoir consolidé derrière lui rÉgypJte et TÂsie Mineure.

Ge plan était d'un maitre du monde et non d'un aventurier macédonien. Il dut étonner les Macédoniens et les Grecs s^il le leur laissa aitrer voir; mais en le laissant entrevoit il aurait découragé ses soldats et ses alUés^ peu capables d'approuver de si longues pensées. Tout porte à croire qu'il ne le confia qu'à Éphestion^ son frère de lait, c'est-à-dire un autre Alexandre.

Parménion partit aussitôt après les funérailles d'Issus et suivit pas à pas jusqu'à Damas lesdébris

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